‹ Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres languesChapitre 6 sur 6 · V

V

=VACHE.=—_Sentir la vache à Colas._

C’est être soupçonné d’hérésie.—Le protestantisme est appelé _la religion de la vache à Colas_. Ces expressions sont venues, dit-on, de ce qu’un paysan des Cévennes, nommé Colas, qui avait embrassé le protestantisme, fit tuer une vache dans le saint temps du carême, et en distribua la viande à ses co-religionnaires, qui la mangèrent avec affectation pour narguer les catholiques.

On donna, dans la suite, le nom de _Vache à Colas_, à une chanson très injurieuse pour le clergé, laquelle fut faite par des religionnaires au commencement du XVII^e siècle et fut brûlée publiquement par le bourreau, avec défense expresse d’en faire aucune mention.

_Parler français comme une vache espagnole._

On a altéré le texte de cette comparaison proverbiale en y substituant _vache à Vace_, ancien nom par lequel on désignait un habitant de la Biscaye, soit française, soit espagnole; et la substitution s’est faite d’autant plus aisément que les deux mots étaient presque homonymes dans le vieux langage, où _vache_ se disait _vacce_. Ainsi, _parler français comme une vache espagnole_, c’est proprement _parler français comme un Vace_, ou Basque, _espagnol_; ce Basque-là étant jugé le plus inhabile à s’exprimer en français. Cette explication me semble bien préférable à celle qu’on pourrait donner encore, en conjecturant qu’on a dû écrire originairement _parler français comme une vache espagnol_, c’est-à-dire comme une vache parle _espagnol_, car de cette manière on fausserait le sens de la locution à laquelle on ferait dire ne point parler du tout le français, tandis qu’elle veut dire le parler très mal; et d’ailleurs pourquoi aurait-on signalé l’impossibilité pour une vache de parler l’espagnol plutôt que tout autre idiome? Il y a là une difficulté bien réelle; il n’y en a point, au contraire, si l’on admet _Vace_ ou Basque, à la place de _vacce_ ou vache. Rien n’est plus naturel que le reproche fait aux Basques d’écorcher le français, puisque la langue escualdunac n’a aucun point de connexion avec la nôtre, ni même avec aucune de celles que l’on connaît. Scaliger disait plaisamment des Basques: On prétend qu’ils l’entendent, mais je n’en crois rien.

_Il est sorcier comme une vache._

Il ne sait rien prévoir ni deviner. C’est comme si l’on disait: On ne peut pas faire plus de fond sur ses prédictions qu’on n’en fesait sur l’inspection des entrailles d’une vache immolée.

_Manger de la vache enragée._

Feydel explique ainsi cette locution: «_Enragé_ est un ancien adjectif dont la signification était bien différente de celle de l’adjectif actuel. Cet ancien mot signifiait positivement _retenu dans un fossé_. Quand un bœuf, ou une vache, est retenu ainsi par une chute qui lui a démis l’épaule ou la hanche, le laboureur, pour ne pas perdre tout le prix de l’animal, mande le boucher qui fait son métier sur le champ, et la marchandise est débitée à bas prix, en pleine campagne. Ainsi le dicton signifie à la lettre, manger de très mauvaise viande, et encore n’en manger que par cas fortuit.»

Il y a une meilleure explication que voici: Dans tous les temps, l’usage et le débit de la chair des animaux domestiques atteints d’épizootie, ou mordus par un chien enragé, ont été prohibés par les lois de police qui ordonnaient autrefois de jeter ces animaux dans une fosse, comme on le voit dans les instructions données sur ce sujet, en 751, par le pape Zacharie à saint Boniface. Mais il y a toujours eu de pauvres gens qui, pressés par la faim, et sur la foi du proverbe _morte la bête, mort le venin_, n’ont pas craint d’éluder les ordonnances, en se nourrissant de la viande défendue, en mangeant de _la vache enragée_. Et cette expression, dans quelque sens qu’on la prenne, a été employée très naturellement pour peindre l’état de besoin, de privation et de misère.

_La vache a bon pied._

Cela se dit par corruption de _la vache a bon pis_, quand on plaide contre quelqu’un qui a de quoi payer les frais.

_Voir vaches noires en bois brûlé._

C’est se forger d’agréables chimères, poursuivre de douces illusions, comme font les vachers, lorsque, placés devant leur feu, ils rêvent au bonheur d’avoir de bonnes vaches noires, réputées meilleures laitières que les autres, et croient les voir apparaître dans les figures fantastiques qu’offrent à leurs yeux les tisons en se consumant. Les _vaches noires en bois brûlé_ sont les châteaux en Espagne des vachers.

On disait autrefois _chercher vache noire en bois brûlé_, pour chercher une chose impossible ou très difficile à trouver. Scarron a employé cette expression dans les vers suivants d’une de ses lettres à Sarrazin:

Mais espérer qu’un Sarrazin normand De ses amis garde quelque mémoire, _En bois brûlé c’est chercher vache noire_.

_Chacun son métier, et les vaches seront bien gardées._

Ce dicton s’emploie, en général, pour dire que toutes choses vont bien lorsque chacun ne se mêle que de ce qu’il doit faire; mais on s’en sert en particulier à propos de tel ou de tel homme sur le mérite duquel on ne veut pas s’expliquer longuement, pour signifier que si chacun se renfermait dans ce qui convient à sa vocation naturelle, il y aurait peut-être plus de vachers que de vaches.

=VACHER.=—_Le vacher de Chauny._

C’est-à-dire tout le monde. Ce vacher est un être fabuleux, le même que Pan, dieu des bergers, qui est l’emblème du grand tout, et dont le nom en grec signifie _tout_.

=VAISSEAUX.=—_Brûler ses vaisseaux._

S’interdire, s’ôter les moyens de revenir sur une résolution, de renoncer à une entreprise; se mettre dans l’impossibilité de reculer.

Allusion à la conduite de quelques grands capitaines que l’histoire nous représente incendiant les vaisseaux qui les avaient portés sur des bords ennemis, afin que leurs soldats, privés de tout espoir de retraite, fussent déterminés à vaincre ou à mourir. Agathocle, tyran de Syracuse, donna sur la côte d’Afrique le premier exemple de cette heureuse hardiesse. Asclépiotade, envoyé par Dioclétien contre l’usurpateur de la Grande-Bretagne, agit comme Agathocle et fut victorieux comme lui. L’empereur Julien mit le feu à ses magasins et à ses onze cents navires qui mouillaient dans le Tigre, lorsqu’il fit son expédition contre Sapor. Guillaume-le-Conquérant, abordant en Angleterre en 1066, eut recours au même moyen, qui fut suivi de la victoire d’Hastings. Robert Guiscard, dans le péril pressant où il se trouvait avec sa petite armée devant les troupes nombreuses d’Alexis Comnène, brûla aussi sa flotte et ses bagages, comme s’il eût dû combattre sur le lieu de sa naissance et de sa sépulture, et il gagna la bataille de Durazzo, le 13 octobre 1081. Enfin, c’est ainsi que Fernand Cortez, débarqué sur la côte du Mexique, préluda à la conquête de cette contrée.

=VALET.=—_Tel maître, tel valet._

Les valets prennent les habitudes des maîtres. C’est un proverbe grec passé dans la langue latine en ces termes: _Talis hera, tales pedisequæ. Telle est la maîtresse, telles sont les servantes._

=VALET.=—_Autant de valets, autant d’ennemis._

«Les guerres des peuples anciens les uns contre les autres firent des captifs de ceux à qui l’on conserva la vie après la victoire, à la charge de demeurer serfs ou esclaves; ce qui fit dire proverbialement: _Quot hostes, tot servi: autant d’ennemis, autant d’esclaves_; et après, par une inversion de mots, selon Asinius Capito, dans Sextus Pompeius: _Præposterè plurimis enuntiantibus_, l’on a prononcé _quot servi, tot hostes: autant d’esclaves, autant d’ennemis_, dans un sens bien différent du premier proverbe. Sur quoi Sénèque a très bien remarqué que les maîtres n’ont pas leurs esclaves pour ennemis, mais qu’ils les rendent tels en les traitant de la manière la plus orgueilleuse, la plus outrageante et la plus cruelle: _Non habemus illos hostes, sed facimus, cum in illos superbissimi, contumeliosissimi, crudelissimi sumus._» (Lamothe Levayer.)

=VANITÉ.=—_La vanité est la mère du mensonge._

On est rarement ce que l’on veut paraître, car presque toujours on ne cherche à paraître que par vanité; et la vanité n’est que l’affectation de quelque qualité qu’on n’a pas. Qui dit vain dit vide.

On demandait un jour au docteur Johnson: Pourquoi la vanité est-elle le caractère de l’ignorance?—Ne savez-vous pas, répondit-il, que les aveugles portent la tête plus haute que ceux qui ont de bons yeux?

On peut comparer la vanité à une belle inscription sur un cénotaphe.

_La vanité n’a pas de plus grand ennemi que la vanité._

On la hait dans les autres, a dit un homme d’esprit, en proportion de ce qu’on est vain soi-même. C’est jalousie de métier.

=VAUGIRARD.=—_C’est le greffier de Vaugirard, qui ne peut écrire quand on le regarde._

Cette phrase proverbiale, dont la signification est que la moindre chose déconcerte les gens peu habiles, est venue, dit-on, de ce qu’il y avait à Vaugirard un greffier qui tenait son greffe dans un endroit qui n’était éclairé que par une lucarne; de sorte que le jour, dont il avait besoin pour écrire, se trouvait intercepté quand il prenait fantaisie à un passant de le regarder par cette petite ouverture.

Cette phrase est une variante de cette autre beaucoup plus ancienne: _Il ressemble à messire Jean, qui ne peut lire quand on le regarde_, et le nom de Vaugirard n’a peut-être été choisi que pour rimer avec regarde, qu’on écrivait autrefois _regard_.

=VEAU.=—_Faire le pied de veau._

Le veau est un animal qui, étant peu ferme sur ses pieds, les laisse échapper souvent en arrière, et tombe sur ses genoux, ce qui oblige les métayers et les bouchers de le transporter sur une charrette. De là l’expression _faire le pied de veau_, c’est-à-dire faire des révérences à quelqu’un, le flatter bassement. Le peuple dit: _Faire le pied de veau, le pied derrière._ Ce qui confirme l’explication que je viens de donner.

_Cela croît au rebours comme la queue du veau._

Traduction de cette phrase proverbiale qu’on trouve dans Pétrone: _Retroversus crescit tanquam cauda vituli._ La queue du veau, ne croissant pas en proportion du corps, semble rapetisser à mesure que le corps grossit.

_Adorer le veau d’or._

Faire la cour bassement à une personne qui n’a d’autre mérite que son pouvoir, son crédit ou ses richesses. Allusion à la conduite des Israélites dans le désert, lorsque, suivant la belle expression du Psalmiste, _ils échangèrent la gloire du culte divin contre un animal nourri d’herbe_.

_Tuer le veau gras._

Faire quelque régal, quelque fête extraordinaire pour marquer la joie qu’on a du retour de quelqu’un, comme fit le père de l’enfant prodigue, au retour de son fils. La parabole de l’_enfant prodigue_, dont Jésus-Christ se servit, n’existait pas seulement chez les Juifs; elle se trouve dans les livres sacrés des Indiens. Mais on ne peut dire que les Juifs l’eussent tiré de là.

=VELOURS.=—_Faire patte de velours._

Cacher le dessein de nuire sous des dehors caressants.

Le chat ne nous caresse pas, dit Rivarol, il se caresse à nous. Il en est de même du fourbe qui veut nous nuire: s’il flatte nos penchants et s’il cherche à captiver notre bienveillance, c’est uniquement dans des vues personnelles; c’est pour trouver en nous, contre nous-mêmes, des auxiliaires de ses desseins, et les sentiments qu’il nous témoigne ne sont, en grande partie, qu’une satisfaction anticipée du mal qu’il se voit près de nous faire avec succès.—Les Anglais appellent cela _couper la gorge avec une plume: to cut one’s throat with a feather_.

Les Grecs employaient dans un sens analogue un vers proverbial rapporté par Suidas et traduit ainsi en latin:

_Blandiri caudâ, furor est haud omnibus idem._ Flatter de la queue, tout le monde n’a pas la même fureur.

Métaphore prise des animaux qui sont prêts à mordre quand ils remuent la queue.

Les Latins disaient: _Venena dantur melle sublita. On offre les poisons enveloppés de miel._—Ce qui rappelle le mot de l’abbé Trublet sur madame de Tencin: Si cette femme avait intérêt à vous empoisonner, elle choisirait le poison le plus doux.

Montcrif composa dans sa jeunesse une histoire des chats qui le fit surnommer l’_historiogriphe_, et qui lui attira beaucoup de brocards. Le poëte Roy, que Voltaire appelait un auteur spirituel, mais trop peu châtié, par allusion aux durs traitements qu’il recevait quelquefois pour des méchancetés littéraires dont il ne se corrigeait point, le poëte Roy ne laissa point échapper une si belle occasion d’exercer sa verve satirique, et il poursuivit l’historien des chats avec un acharnement excessif. Celui-ci, furieux, l’attendit un soir au sortir du Palais-Royal, et lui donna une volée de coups de canne. Mais cette correction ne produisit qu’une nouvelle épigramme improvisée sous le bâton: Roy, dont le dos était aguerri, fit semblant de prendre les coups pour des égratignures, et, retournant la tête bravement, il dit à haute voix: _Patte de velours, Minon, patte de velours._

=VENDOME.=—_Le brouillard de monsieur de Vendôme._

Expression ironique qui signifie la grosse pluie; ce que les Anglais appellent _a scotch mist, un brouillard d’Écosse_.

_A la fraîcheur de monsieur de Vendôme._

Autre expression ironique pour dire, à l’ardeur du soleil.

_Etre de la couleur de monsieur de Vendôme._

Expression métaphorique par laquelle on marque qu’une personne ou une chose est invisible.

Quelques parémiographes pensent que ces façons de parler ont été altérées et que le nom de Vendôme y a été introduit par abus au lieu de vent d’amont; _vent pluvieux, froid et invisible qui souffle du côté d’Orient_. Quelques autres croient qu’elles n’ont subi aucun changement, et qu’elles sont des allusions à divers traits de la conduite militaire du duc de Vendôme, ce qui paraît plus vraisemblable. Mais il est à remarquer que ce duc n’est point, comme ils l’ont cru, celui qui fit la guerre de la succession d’Espagne, car les expressions dont il s’agit sont antérieures de plus d’un siècle et demi à cette époque. Elles doivent se rapporter au duc de Vendôme qui, en 1522, défendit la Picardie avec autant de prudence que de succès, lorsque cette province fut envahie par les troupes combinées des Flamands et des Anglais sous les ordres de l’amiral comte de Surrey. Le général français, qui avait à lutter contre des forces très supérieures aux siennes, prit le parti d’éviter les batailles rangées, et s’appliqua constamment à ruiner en détail l’armée ennemie, soit en interceptant ses convois, soit en attaquant ses postes avancés, soit en la harcelant sans relâche sur tous les points vulnérables avec une bonne cavalerie. Comme il n’était jamais arrêté dans ses expéditions, ni par la grande pluie, ni par la grande chaleur, et qu’il manœuvrait, au contraire, à la faveur de ces circonstances du temps, pour fondre à l’improviste sur quelque corps isolé ou pour aller ravitailler secrètement les places dans lesquelles il avait eu soin de jeter des garnisons, les soldats s’amusèrent à créer les locutions _du brouillard, de la fraîcheur et de la couleur de monsieur de Vendôme_, voulant faire entendre que leur chef regardait la grosse pluie comme un léger brouillard, que la grande chaleur était pour lui comme la fraîcheur, et qu’il savait dérober ses mouvements aux ennemis aussi bien que s’il eût été invisible.

Ils allèrent même jusqu’à dire _le perroquet de monsieur de Vendôme_, autre expression de la même espèce par laquelle on désigne encore un homme dont le silence rend les secrets impénétrables.

_Il est plus près de sainte larme que de Vendôme._

Il est plus près de pleurer que de chanter.

Ce dicton est fondé sur une double allusion à une chanson joyeuse dont le refrain est _Vendôme, Vendôme, Vendôme_; et à la sainte larme qu’on gardait autrefois religieusement dans l’abbaye des Bénédictins à Vendôme. Cette sainte larme était une de celles que Notre Seigneur répandit à la résurrection de Lazare. Recueillie par un ange dans une petite ampoule et donnée à Marie, sœur du ressuscité, elle échut, dans la suite des temps, à un patriarche de Constantinople, puis à des chevaliers de l’empereur qui l’apportèrent dans un église de Frésingue, où Nitkère, évêque de cette ville, la reçut. Celui-ci en fit présent à Henri I^{er}, roi de France, ou à Henri III, roi de Germanie, époux de la fille d’Agnès, comtesse d’Anjou et fondatrice de Vendôme; car la certitude historique est malheureusement en souffrance sur ce point. Mais cela ne tire point à conséquence. On sait positivement que, des mains du roi de France, où de celles de l’épouse du roi de Germanie, la sainte larme passa à l’abbaye de Vendôme où elle fut déposée sur l’autel en signe de donation. Le reliquaire où on la conservait se composait de trois pièces, savoir: la petite ampoule, qui était bleue comme le ciel où l’ange l’avait sans doute prise, un vaisseau de verre transparent qui enveloppait cette ampoule, et un coffret qui contenait le tout. Si l’on désire de plus amples détails, on peut consulter une lettre de trente-huit pages dans le tome II des _Œuvres posthumes_ du savant Mabillon, qui a pris la défense de la sainte larme contre Thiers, auteur du _Traité des superstitions_, qui avait osé publier une dissertation dans laquelle il cherchait à prouver la fausseté de cette relique.

=VENTRE.=—_Ventre affamé n’a point d’oreilles._

On a prétendu que ce proverbe fut inventé par un favori de Titus à propos d’une Juive, nommée Marie, qui, pendant le siége de Jérusalem par cet empereur, avait été poussée par la famine à se nourrir de la chair de son propre fils; mais ce proverbe était connu longtemps avant cette horrible action. Caton, haranguant le peuple dans un temps de disette, avait dit: _Arduum est, Quirites, ad ventrem auribus carentem verba facere; il est difficile, citoyens, de se faire entendre du ventre qui n’a point d’oreilles_.

_Ventre saint-gris._

C’est à tort que le prétendu Vigneul-Marville[81] affirme que ventre saint-gris, mis à la mode par Henri IV, ne signifia jamais rien et qu’il n’eut d’autre fondement que le caprice des gouverneurs de ce prince, qui le lui enseignèrent afin qu’il ne contractât point l’habitude de certains blasphèmes que les seigneurs catholiques proféraient à tout propos à la cour du roi très chrétien. Il est évident que _ventre saint-gris_, variante de _sang saint-gris_, juron poitevin recueilli par Rabelais (liv. IV, ch. 9), désigne saint François d’Assise, fondateur de l’ordre des moines gris, et il est très probable que Henri IV, élevé dans une religion sans cesse anathématisée par ces moines, doit avoir juré sciemment par le ventre de leur patron, comme l’avocat Patelin par le _ventre saint-Pierre_, Clément Marot par le _ventre saint-George_[82], les Bas-Bretons par le _ventre saint-Quenet_, et les Belges par le _ventre-Dieu_, sur quoi Érasme a remarqué que ces derniers étaient moins scrupuleux que Socrate, qui ne jurait que par l’oie, _per anserem_.

=VÉRITÉ.=—_La vérité est au fond d’un puits._

Mot de Démocrite passé en proverbe pour exprimer la difficulté de découvrir la vérité. M. Ch. Nodier trouve dans ce mot une allégorie admirable: Parce que, dit-il, du fond d’un puits, où l’on ne reçoit la lumière que par une ouverture circonscrite, on ne juge sainement que la partie de l’horizon que cette ouverture laisse à découvert. Ainsi la vérité même, ajoute-t-il, si elle existait quelque part, ne connaîtrait qu’une partie du vrai. La vérité dans le puits est l’emblème de notre intelligence.

La vérité, suivant Saadi, s’enveloppe de sept voiles qu’il faut arracher.

Les Pyrrhoniens disaient de la vérité: Elle est comme l’Orient, différente selon le point de vue d’où on la considère.

_La vérité est dans le vin._

_In vino veritas._—Le proverbe précédent nous a dit que la vérité se tient dans un puits, celui-ci nous fait entendre qu’elle se tient dans une cave; mais placer sa demeure tantôt dans l’eau et tantôt dans le vin, n’est-ce pas avouer qu’on ne sait pas précisément où elle peut se trouver? Quoi qu’il en soit, les deux opinions sont très bien fondées, et si la première a pour elle l’autorité de Démocrite, la seconde s’appuie de l’autorité de Salomon. Ce sage roi s’écriait dans ses _Paraboles_: «Ne donnez point, ô Samuel, ne donnez point trop de vin aux rois qui mangent à votre table, et n’en prenez point vous-même avec excès, parce qu’_il n’y a nul secret où règne le vin: nullum secretum est ubi regnat ebrietas_.» (Ch. XXXI, v. 4.)

La conduite d’un homme échauffé de vin, dit J.-J. Rousseau, n’est que l’effet de ce qui se passe au fond de son cœur dans les autres temps. Dans un état où l’on ne déguise rien, on se montre tel qu’on est. On parle étant ivre comme on pense à jeun.

L’ivresse, en égarant l’esprit, dit Duclos, n’en donne que plus de ressort au caractère. Le vil complaisant d’un homme en place, s’étant enivré, lui tint des propos d’une haine envenimée et se fit chasser. On voulut excuser l’offenseur sur l’ivresse. Je ne puis m’y tromper, répondit l’offensé: ce qu’il m’a dit étant ivre, il le pense à jeun.

Chez certains sauvages, l’ivresse attire le respect; qui est ivre est déclaré prophète.

L’auteur du _Rambler_ demandait que l’application du proverbe, _in vino veritas_, fût réservée pour les gens qui mentent à jeun; mais il ne pensait pas à cet autre proverbe, qui prouve l’inutilité de l’exception: _Omnis homo mendax_, tout homme est menteur.

_Le temps découvre la vérité._

N’espérez pas pouvoir rien cacher, le temps voit, entend et découvre tout (Sophocle.)

Il n’est point de secret que le temps ne révèle. (RACINE.)

On dit aussi: _La vérité est la fille du temps_, et ce proverbe cité par Aulu-Gelle, qui l’attribue à un poëte ancien dont il ne donne pas le nom, a été réduit en apologue par le capitaine Delisle.

Aux portes de la Sorbonne La vérité se montra, Le syndic la rencontra. Que demandez-vous, la bonne? —Hélas! l’hospitalité. —Votre nom?—La vérité. —Fuyez, dit-il, en colère, Fuyez, ou je monte en chaire Et crie à l’impiété! —Vous me chassez, mais j’espère Avoir mon tour, et j’attends: _Je suis la fille du temps_, Et j’attends tout de mon père.

=VERRIER.=—_Gentilhomme verrier._

On appelait ainsi, avant la révolution, le chef d’une manufacture de bouteilles, emploi qui, loin de faire déroger, conférait une sorte de noblesse; car tout ce qui avait quelque rapport au vin était particulièrement respecté en France. C’est pourquoi on avait consacré aux vacances des tribunaux et des colléges le temps des vendanges et non celui de la moisson, dont les travaux sont beaucoup plus importants.

=VERT.=—_Prendre quelqu’un sans vert._

Dans les XIII^e, XIV^e et XV^e siècles, on formait des sociétés connues sous le titre de _sans vert_, dont le principal statut était qu’on porterait sur soi une petite branche de verdure pendant les premiers jours du mois de mai. Les membres de ces sociétés, dans les deux sexes, jouissaient du droit de se visiter à toute heure de la journée, depuis l’aurore jusqu’à la nuit, en négligé comme en toilette, afin de s’assurer que chacun était muni de la branche de l’espèce de verdure déterminée par la compagnie. Quand on se laissait surprendre sans cette branche ou avec cette branche déjà fanée, on recevait un seau d’eau sur la tête, et l’on était obligé de donner un gage représentant le prix d’une amende, dont le produit s’appliquait à des plaisirs variés.

_Employer le vert et le sec._

_Le vert et le sec_ désignent le fourrage vert et le fourrage sec qu’on donne à manger aux bestiaux. On met les chevaux au vert ou on les met au sec, selon que l’un ou l’autre de ces deux régimes leur est plus salutaire; de là l’expression proverbiale _employer le vert et le sec_, c’est-à-dire employer tous les moyens, toutes les ressources qu’on peut avoir pour réussir à une chose.

On rapporte que Henri IV, voyant arriver à un bal qu’il donnait une dame vieille et sèche, vêtue d’une robe verte, s’approcha d’elle, et lui dit, qu’il lui était bien obligé du soin qu’elle avait pris, pour faire honneur à la compagnie, d’_employer le vert et le sec_. Cette plaisanterie, indigne d’un si bon roi, a donné une acception de plus à l’expression proverbiale.

=VIE.=—_Cache ta vie._

Ce précepte proverbial, que Suidas attribue à Néoclès, frère d’Epicure, était fort estimé des épicuriens, qui enseignaient par là de ne point se mêler des affaires publiques avec lesquelles le bonheur leur semblait incompatible. Plutarque, indigné d’une telle doctrine, en a fait une critique rigoureuse dans un traité particulier où il la signale comme destructive de tous les intérêts sociaux. Mais, quoi qu’il en dise, le mot _cache ta vie_ est assez bien trouvé pour nous apprendre que notre prospérité nous expose aux traits de l’envie, et qu’il est prudent de cacher nos avantages pour être heureux. C’est ainsi qu’il faut l’entendre, et c’est ainsi que Voltaire l’a entendu dans ces vers qu’il adresse au bonheur personnifié, sous le nom grec de Macare.

Macare, c’est toi qu’on désire: On t’aime, on te perd, et je croi Que je t’ai rencontré chez moi, Mais je me garde de le dire. Quand on se vante de t’avoir, On en est privé par l’envie; Pour te garder il faut savoir Te cacher et _cacher sa vie_.

_Vie courte et bonne._

On dit presque toujours _courte et bonne_, en sous-entendant _vie_.—C’est le mot des amis de la joie, pour signifier qu’ils ne tiennent pas à se ménager une longue existence en renonçant à l’abus des plaisirs. Ce mot obtint une célébrité historique à l’époque de la Régence, par la répétition fréquente qu’en fesait la duchesse de Berry, fille du Régent, princesse aimable et spirituelle, qui fut servie à souhait et moissonnée à la fleur de l’âge.

Les voluptueux de Rome avaient adopté pour devise le vers suivant d’une traduction qu’avait faire Cécilius de la comédie de Ménandre, intitulée Hymnis.

_Mihi sex menses satis sunt vitæ: septimum oreo spondeo._

Ce que Regnier-Desmarais a rendu ainsi:

Donnez-moi six mois de plaisir: Je donne à Pluton le septième.

Saint Chrysostome rapporte, dans sa LXXIV^e homélie, un proverbe grec très analogue, que Novarinus a traduit ainsi en latin dans son recueil: _Adsit suave quiddam et jucundum, et suffocet me! Vienne quelque chose de doux et de délicieux, et que j’en sois suffoqué!_

Les Allemands disent dans le même sens: _Ein gutes Mahl und dann der Galgen!_ Un bon dîner, et la potence!

Que Bacchus, la table ont d’appas! A Paphos, Vénus, tu m’entraînes! Oh! ne m’attachez point aux mâts, Si j’entends chanter les Sirènes! (DUCIS.)

Au dicton, _courte et bonne_, les gens sensés répondent par cette remarque qui en est le corollaire: _C’est la vie du cochon._

Ce sacrifice de l’avenir au présent, est un calcul faux et funeste. Écoutons Bossuet: «Quelle honte, s’écrie-t-il, quelle infamie, quelle ruine dans les fortunes, quels déréglements dans les esprits, quelles infirmités dans les corps n’ont pas été introduites par l’amour désordonné des plaisirs!... Les tyrans ont-ils jamais inventé des tortures plus insupportables que celles que les plaisirs font souffrir à ceux qui s’y abandonnent? Ils ont amené dans le monde des maux inconnus au genre humain; et les médecins nous enseignent d’un commun accord que ces funestes complications de symptômes et de maladies qui déconcertent leur art, confondent leurs expériences et démentent si souvent leurs anciens aphorismes, ont leurs sources dans les plaisirs.»

Saint Augustin, peignant les suites fâcheuses de la volupté, compare les plaisirs aux racines des ronces. Ces racines, dit-il, sont douces et on les manie sans être piqué, mais c’est de là que vient ce qui pique. _Lenes sunt et radices spinarum. Si quis eas contrectet non pungitur; sed quo pungeris inde nascitur._

La volupté, disent quelques sages, doit être dans la vie, à l’égard de nos actions, comme un grain de sel qui les assaisonne et qui n’y peut entrer avec excès sans tout gâter.

Sénèque fait cette excellente recommandation: _Sic præsentibus utaris voluptatibus ut futuris non noceas. Usez des voluptés présentes de manière à ne pas nuire aux voluptés futures._

La sagesse nous a été donnée principalement pour ménager nos plaisirs. (Saint Evremond.)

=VIEILLESSE.=—_Tout le monde désire la vieillesse, et tout le monde la maudit après l’avoir obtenue._

Proverbe qui se trouve dans Cicéron: _Optant senectam omnes, adepti despuunt_ (_de Senect._, ch. II).

=VIERGES.=—_Amoureux des onze mille vierges._

On appelle ainsi celui qui devient amoureux de toutes les femmes qui s’offrent à sa vue.—Cette expression rappelle la légende des onze mille vierges. Voici ce que dit M. Salgues sur cette légende, qui passe aujourd’hui pour apocryphe: «Croyez-vous que sainte Ursule soit partie de Londres pour la Basse-Bretagne, avec onze mille vierges qui devaient épouser les onze mille soldats du capitaine Conan, son fiancé, et peupler le pays? Croyez-vous qu’une tempête miraculeuse les ait jetées dans les bouches du Rhin, et qu’elles aient remonté le fleuve jusqu’à la ville de Cologne, alors occupée par les Huns, qui servaient l’empereur Gratien? Croyez-vous que ces impertinents aient voulu leur faire la cour un peu trop brusquement, et qu’irrités d’être repoussés avec trop de fierté, ils les aient mises à mort pour leur apprendre à vivre? Nos bons aïeux le croyaient certainement, puisqu’ils célébraient annuellement, le 22 octobre, la fête de ces chastes héroïnes. Mais comme il n’est rien dans le monde sans contradiction, des critiques sourcilleux et difficiles ont contesté la vérité de ces récits. Ils ont fait d’abord observer que le nombre de onze mille vierges était un peu fort, qu’on aurait eu de la peine à les trouver dans les meilleurs temps du christianisme, et que le martyrologe de Wandelbert, composé en 850, et l’un des plus estimés des connaisseurs, n’en a porté le nombre qu’à mille, ce qui est encore beaucoup. Ensuite, ils ont soutenu qu’il fallait pousser la réduction encore plus loin, et ils ont porté l’esprit de réforme jusqu’à effacer d’un trait de plume dix mille neuf cent quatre-vingt dix-neuf vierges; de sorte qu’ils n’en ont voulu accorder que onze, ce qui doit laisser beaucoup de places vacantes en paradis. Ils se sont autorisés d’une inscription qu’ils ont interprétée à leur manière: SANCTA URSULA ET XI. M. V. Ceux qui tiennent pour les onze mille vierges ont traduit: _Sainte Ursule et onze mille vierges_. Mais nos critiques assurent que cette interprétation est fautive et erronée, et veulent que l’on traduise: _Sainte Ursule et onze martyres vierges_. Pour appuyer leur prétention, ils citent un catalogue de reliques tiré du Spicilège du père D. Luc d’Acheri, dans lequel on lit: _De reliquiis SS. undecim virginum; des reliques des onze vierges._

Réduire ainsi onze mille vierges à onze, c’est déjà beaucoup. Cependant d’autres critiques, plus sévères encore, ont prétendu enchérir sur les premiers, et porter la soustraction bien plus loin; car ils ne veulent absolument que deux vierges. Ils protestent qu’on a très mal lu les anciens martyrologes qui portaient: _SS. Ursula et Undecimilla virg. mart._, c’est-à-dire _SS. Ursule et Ondecimille, vierges, martyres_. Des copistes ignorants ont pris un nom de femme pour un nom de nombre, et se sont imaginé que _Undecimilla_ était une abréviation de _undecim millia_.

Voilà ce que pense le savant père Simon. Je ne sais s’il se trompe. Il est au moins constant qu’on a peu de renseignements exacts sur l’histoire de sainte Ursule et de ses compagnes. Baronius avoue que les véritables actes de son martyre ont été perdus.»

=VIEUX.=—_Il faut devenir vieux de bonne heure, si l’on veut l’être longtemps._

Ce proverbe est fort ancien, car il se trouve dans le _Traité de la vieillesse_ par Cicéron. _Mature fias senex si diu velis esse._ Il signifie que c’est dans la jeunesse qu’on doit jeter les fondements d’une bonne et longue vieillesse.—Jean-Jacques Rousseau a très bien dit: «L’homme jeune n’est point celui que Dieu a voulu faire: pour s’empresser d’obéir à ses ordres, il faut se hâter de vieillir.»

=VILAIN.=—_Oignez vilain, il vous poindra: poignez vilain, il vous oindra._

Vieux dicton usité parmi les nobles d’autrefois pour rappeler la règle de conduite qu’ils devaient suivre à l’égard des vilains.

Le duc de Bourbon, frère aîné du sire de Beaujeau mari de la régente pendant la minorité de Charles VIII, disait aux États-Généraux de 1484: «Je connais le caractère des vilains: _S’ils ne sont opprimés, il faut qu’ils oppriment._ Otez leur le fardeau des tailles: vous les rendrez insolents, mutins, insociables. Ce n’est qu’en les traitant durement qu’on peut les contenir dans le devoir.»—Ce passage, rapporté par Garnier d’après Masselin, est curieux, et il peut avoir fourni à l’auteur d’Athalie, le trait remarquable qui termine les vers suivants sur les flatteurs des cours:

Bientôt ils vous diront que les plus saintes lois, Maîtresses du vil peuple, obéissent aux rois,

· · ·

Qu’aux larmes, au travail le peuple est condamné Et d’un sceptre de fer veut être gouverné, _Que s’il n’est opprimé, tôt ou tard il opprime_.

=VILLE.=—_Avoir ville gagnée._

Cette expression, qui s’emploie en parlant de toute difficulté qu’on a vaincue, surmontée, était usitée chez les Grecs. Platon a dit: _Un homme qui se décourage dans le commencement n’aura jamais ville gagnée._

_Ville gagnée_ a été un cri de victoire: Martial de Paris nous apprend que les Anglais proféraient ce cri à la prise de Pontoise, en 1437.

Quand ils se virent les plus forts, Commencèrent à pleine gorge Crier tant qu’ils purent alors: _Ville gaignée!_ Vive saint George!

Monstrelet, racontant comment cette ville fut reprise, en 1441, par Charles VII, rapporte que ce roi et tous les autres seigneurs et capitaines ne cessaient de crier: Saint Denys _ville gaignée_!

_Ville qui parlemente est à demi rendue._

Qui écoute les propositions qu’on lui fait n’est pas éloigné d’accorder ce qu’on lui demande.

=VIN.=—_A la Saint-Martin on boit du bon vin._

La fête de saint Martin arrive le onze novembre, après la fin des vendanges, et lorsque le vin commence à être fait. Elle correspond exactement à celle que les païens célébraient en l’honneur de Bacchus, le jour où ils fesaient l’ouverture des tonneaux pour goûter la liqueur nouvelle qu’ils regardaient comme un don de ce dieu. Cette fête était autrefois, en France, ce que le peuple appelle une _fête à gueule_, une espèce de mardi-gras, ainsi que je l’ai dit à la page 568, et tout le monde la solennisait le verre à la main, avec une égale ferveur. On pourrait croire que c’est à cause de cela que saint Martin devint le patron des buveurs. Cependant on assure que cette importante fonction lui fut conférée pour un autre motif; et l’on en rapporte l’origine au fait suivant qu’on voit représenté dans plusieurs tableaux d’église.—Notre saint se trouvait à dîner un jour, avec un prêtre qui lui servait la messe, chez l’empereur Maxime. Lorsque l’échanson présenta la coupe au prince suivant l’usage, celui-ci, voulant honorer son hôte, la lui fit remettre afin qu’il y bût le premier; mais saint Martin, après l’avoir portée à ses lèvres, la fit passer à son clerc comme au plus digne de la compagnie. Une action si inattendue étonna tous les convives; néanmoins elle ne déplut pas à l’empereur, qui loua, dit-on, saint Martin d’avoir fait à sa table ce qu’aucun autre évêque n’aurait osé faire à la table des moindres magistrats, et d’avoir préféré un simple ministre de Dieu au maître du monde.

On disait autrefois _martiner_ pour bien boire, et l’on appelait l’ivresse _mal de saint Martin, morbus sancti Martini_.

_Vin de la Saint-Martin._

On appelait autrefois ainsi l’argent que les maîtres donnaient aux valets et aux ouvriers pour faire la Saint-Martin.

_Après bon vin, bon cheval._

Le Duchat explique ainsi ce proverbe: «Quand on a bu de bon vin on s’en ressent, et comme alors on ménage moins le cheval, il paraît meilleur parce qu’il va plus vite.»—Il me semble qu’on a dû dire _après bon vin bon cheval_, ou à _bon vin bon cheval_, pour signifier que lorsqu’on a bien bu, on a besoin d’un bon cheval qui ne bronche pas, et ne jette pas son cavalier à terre.

_Vin versé n’est pas avalé._

Il ne faut pas compter sur l’avenir, car les espérances les mieux fondées peuvent être déconcertées à l’instant même où elles commencent à se réaliser. Ce proverbe, que nous avons reçu des anciens, a tiré, dit-on, son origine du trait suivant.—Ancée, roi de Samos, l’un des Argonautes, fesait planter une vigne, et ne donnait aucun relâche aux esclaves employés à cet ouvrage, dans l’impatience où il était de le voir achevé. Un de ces malheureux, excédé de fatigue, prit la liberté de lui dire: Seigneur, à quoi bon nous presser tant? vous ne boirez jamais du vin de cette vigne. Ancée prit à cœur ces paroles, et fit redoubler le travail. Aussitôt que les ceps eurent produit quelques raisins, il se hâta de les cueillir, de les exprimer dans un vase, et appelant son prophète: Regarde, dit-il, et ose me soutenir que je ne goûterai point le vin de ma vigne! A quoi l’esclave répondit: Seigneur, entre la coupe et la bouche il y a assez d’espace pour quelque accident qui peut vous en empêcher. Comme il prononçait ces mots, on vint annoncer au roi qu’un sanglier ravageait son vignoble. A cette nouvelle, il ne songe plus à boire, et se précipitant hors de son palais, il vole à la rencontre du féroce animal, qui s’élance sur lui, déchire ses entrailles et l’étend mort sur la place.

Dans l’Odyssée, Antinoüs, un des amants de Pénélope, pérît à peu près dans la même circonstance, car au moment où il portait la coupe à sa bouche, Ulysse lui perça la gorge avec une flèche.

_Vin de Brétigny qui fait danser les chèvres._

Quoique le terroir de Brétigny, près de Montlhéri, soit reconnu peu propre à la vigne, cependant il n’est point certain, dit Saint-Foix, que ce soit le vin de ce lieu qui a donné occasion de parler de Brétigny, comme d’un pays de mauvais vin; peut-être le mépris du vin de Brétigny est-il venu de Bourgogne à Paris. Il y a en effet un village du même nom près de Dijon, et, comme il est dans la plaine, le vin est naturellement moins bon que celui des côtes voisines. Mais le proverbe porte que _le vin de Brétigny fait danser les chèvres_; et l’on assure qu’à Brétigny, près de Montlhéry, il y avait autrefois un homme nommé _Chèvre_, dont la folie, quand il avait bu, était de faire danser sa femme et ses filles. On peut penser que l’homonymie des deux villages aura fait rattacher au proverbe antérieurement connu cette plaisante tradition.

_Vin d’une oreille._

On appelle ainsi le bon vin, parce qu’en le dégustant on marque l’approbation par l’inclination de l’oreille gauche; le _vin de deux oreilles_, au contraire, ne vaut rien, parce qu’on secoue les deux oreilles en signe de mécontentement.

_Le vin donné aux ouvriers est le plus cher vendu._

Les travaux corporels augmentent la soif, dit Brillat-Savarin. Aussi les propriétaires ne manquent jamais de fortifier les ouvriers par des boissons, et de là le proverbe, que _le vin qu’on leur donne est toujours le mieux vendu_.

_Vin sur lait c’est santé, lait sur vin c’est venin._

Ce proverbe signifie qu’on est guéri d’une maladie, lorsqu’on passe de l’usage du lait à celui du vin, et qu’on est malade, au contraire, lorsqu’on cesse de boire du vin pour boire du lait.

Les Espagnols disent: _Dexo la lache al vino: bien seas venido, amigo._ Le lait dit au vin: ami, sois le _bienvenu_.

_Le vin entre et la raison sort._

Un apologue juif, où les effets du vin sont exprimés à la manière orientale, nous apprend que le patriarche Noé s’étant éloigné un moment du premier pied de vigne qu’il venait de planter, Satan transporté de joie s’en approcha, en s’écriant: Chère plante, je veux t’arroser! et aussitôt il courut chercher quatre animaux différents, un agneau, un singe, un lion et un pourceau qu’il égorgea tour à tour sur le cep, afin que la vertu de leur sang passât dans la sève et se propageât dans les rejetons. Cette opération du diable fut très heureuse et son influence s’étendit à tous les vignobles du monde. Depuis lors, si l’homme boit une coupe de vin, il devient caressant, aimable; il a la douceur de l’agneau: deux coupes le rendent vif, folâtre, il va sautant et gambadant comme le singe: trois lui communiquent le naturel du lion; il se montre fier, intraitable; il veut que tout lui cède; il se croit une puissance; il se dit en lui-même: Qui peut m’égaler? Boit-il davantage? il perd le bon sens, il est incapable de se conduire, il se roule dans la fange, il n’est plus qu’un immonde pourceau. De là ce proverbe des sages: _Le vin entre et la raison sort._

De là aussi ces expressions, un _vin d’agneau_, un _vin de singe_, un _vin de lion_, un _vin de pourceau_, dont autrefois on se servait fréquemment, et dont on se sert encore quelquefois pour qualifier les divers effets de la boisson.—On a dit aussi un _vin d’âne_, qui assoupit et rend hébété; un _vin de pie_, qui rend bavard; un _vin de cerf_, qui rend triste et larmoyant; un _vin de renard_, qui rend malin et cauteleux. Enfin il y a peu de variétés bestiales qu’on n’ait découvertes dans l’ivrogne, et il semble qu’on ait voulu chercher en lui seul les nombreux sujets d’une ménagerie.

Le sens du proverbe, _le vin entre et la raison sort_, est exprimé poétiquement dans cette maxime tirée du _Hava-mal des Scandinaves:—L’oiseau de l’oubli chante devant ceux qui s’enivrent, et leur dérobe leur ame._

=VIOLENT.=—_Ce qui est violent n’est pas durable._

Tout excès dure peu; quand un mal est à son comble, il touche à sa fin. Telle est la loi de la nature qui, entretenant la durée par la modération, ne souffre pas qu’une action violente se soutienne longtemps.—Ce proverbe est littéralement traduit de l’axiome de l’école, _quod est violentum non est durabile_.

Nous disons aussi, _à force de mal tout ira bien_, parce que, dans l’ordre naturel également, le dernier terme du mal est le premier degré du bien.—Les Italiens disent: _Il male e la vigilia del bene, le mal est la veille du bien_; et les Persans: _C’est au plus étroit du défilé que la vallée commence._

=VIRGULE.=—_C’est une virgule dans l’Encyclopédie._

Expression dont on se sert en parlant d’une personne qui ne marque point par son esprit ou son érudition.

=VISIÈRE.=—_Rompre en visière à quelqu’un._

Cette expression s’employait autrefois au propre pour marquer l’action d’un combattant qui rompait sa lance dans la visière du casque de son adversaire. Aujourd’hui elle ne se prend qu’au figuré, et signifie contredire quelqu’un avec brusquerie et grossièreté, lui dire en face quelque chose de désobligeant ou d’injurieux.

=VIVRE.=—_Il faut que tout le monde vive._

On sait que l’abbé Desfontaines, mandé devant M. d’Argenson, lieutenant-général de police, pour quelques malices littéraires, crut se justifier en disant: _Il faut que tout le monde vive_, et que ce magistrat lui répondit: _Je n’en vois pas la nécessité._ Mais on ne sait pas peut-être que cette réponse souvent citée n’était qu’une redite, comme la plupart des bons mots dont les beaux-esprits du jour prétendent se faire honneur. Elle se trouve dans le _Traité de l’idolatrie_, par Tertullien (ch. XIV).—Ce père de l’Église pose en principe, qu’il n’est pas plus permis de fabriquer des idoles que de les adorer; et, supposant qu’un statuaire lui adresse cette objection: mais mon métier est d’en faire, et je n’ai pas d’autre moyen de vivre; il réplique: Eh quoi! mon ami, EST-IL NÉCESSAIRE QUE TU VIVES? _Jam illa objici solita vox: non habeo aliquid quo vivam.—Districtius repercuti potest:_ VIVERE ERGO HABES?

_Il faut vivre à Rome comme à Rome._

Il faut se conformer aux usages du pays où l’on se trouve.—Proverbe pris du distique suivant, de saint Ambroise:

_Si Romæ fueris, Romano vivito more; Si fueris alibi, vivito sicut ibi._

_Il a trop d’esprit, il ne vivra pas._

C’est ce qu’on dit d’un enfant trop précoce, parce que les trop grands développements de l’esprit, surtout dans un âge tendre, nuisent à ceux du corps et peuvent causer une maladie mortelle. Il y a pourtant bon nombre de ces petits prodiges de collége, de ces génies en herbe, même parmi les lauréats de l’Université de Paris, qui ne meurent que de vieillesse; mais il faut dire que, craignant sans doute les suites d’un pareil horoscope, à mesure qu’ils grandissent, ils se corrigent si bien de leur précocité, qu’ils tombent dans l’excès contraire. _Sottise entretient la santé._

_Les enfants trop tôt sages, ne vivent pas longtemps._

Ce proverbe est fondé sur la même raison que l’expression précédente. Il existait chez les Grecs et chez les Latins.

=VOISIN.=—_Qui a bon voisin a bon matin._

Quelques auteurs écrivent mâtin, parce que, disent-ils, un bon voisin défend son voisin si les voleurs l’attaquent, et est pour lui comme un bon chien de garde; mais les meilleurs auteurs écrivent matin sans accent circonflexe, parce que, suivant eux, quand on a un bon voisin, on peut dormir en repos la grasse matinée. Cette interprétation, plus recherchée peut-être, mais moins basse que l’autre, est conforme à cette sentence des interprètes du droit: _Cui malus est vicinus, infelix contingit mane._ Quoi qu’il en soit, les deux textes s’accordent à faire entendre que la tranquillité d’un homme dépend en partie de son voisin.

Hésiode préfère un bon voisin à un parent. «S’il te survient, dit-il, un travail ou un embarras imprévu, les voisins accourent sans ceinture, les parents prennent le temps de se retrousser. Un mauvais voisin est un malheur, un bon voisin est un bien inestimable. Heureux qui en rencontre de tels! Si le laboureur voit périr son bétail, c’est qu’il a de mauvais voisins.»

=VOLEUR.=—_Les grands voleurs font pendre les petits._

Diogène voyant passer un voleur que les ministres de la justice conduisaient au gibet, s’écria: Voilà de grands voleurs qui vont en faire pendre un petit. C’est sans doute ce mot qui donna lieu au proverbe, pour signifier que les coupables puissants livrent les faibles comme des victimes expiatoires et se sauvent en les sacrifiant.

_Les voleurs privés sont aux galères, et les voleurs publics dans des palais._

Proverbe pris de celui-ci, de Caton, cité par Aulu-Gelle: _Privatorum fures in nervo et compedibus ætatem agunt, publici in auro et purpurâ visuntur._

_On ne pend que les petits voleurs._

Parce qu’ils n’ont ni argent, ni crédit pour se soustraire à la sévérité des lois, si justement comparées par Anacharsis, aux toiles d’araignée qui retiennent les petites mouches et laissent passer les grosses.

Mal prend aux volereaux de faire les voleurs.

· · ·

Où la mouche a passé le moucheron demeure. (LA FONTAINE.)

Le maréchal de Villars contait que, dans une de ses campagnes, les excessives friponneries d’un entrepreneur de vivres ayant fait souffrir et murmurer l’armée, il le tança vertement, et le menaça de le faire pendre. Cette menace ne me regarde pas, lui répondit hardiment le fripon, et je suis bien aise de vous dire qu’on ne pend pas un homme qui dispose de cent mille écus. Je ne sais comment cela se fit, ajoutait naïvement le maréchal, mais en effet il ne fut point pendu, quoiqu’il eût mérité cent fois de l’être.—_Pecuniosus damnari non potest._

Le pactole a des eaux qui peuvent tout blanchir.

=VOLONTÉ.=—_A bonne volonté ne faut la faculté._

_Ne faut_, c’est-à-dire ne manque pas. _Volenti nihil difficile._

Vouloir, c’est pouvoir, dit saint Paul.

A qui veut fortement les choses, nul obstacle n’est difficile. Un génie appliqué perce tout, se fait faire place, arrive enfin à son but (Bossuet).

C’est la seule tiédeur de notre volonté qui fait notre faiblesse, et l’on est toujours assez fort pour faire ce qu’on veut fortement (Jean-Jacques Rousseau).

Bien des choses ne sont impossibles que parce qu’on s’est accoutumé à les regarder comme telles: une opinion contraire et du courage rendraient souvent facile ce que le préjugé et la lâcheté font regarder comme impraticable (Duclos).

=VOMISSEMENT.=—_Retourner à son vomissement._

C’est retomber dans ses erreurs, s’abandonner de nouveau à ses inclinations vicieuses.—Cette expression est prise des Proverbes de Salomon (ch. XXVI, v. 11): _Sicut canis qui revertitur ad vomitum suum, sic imprudens qui iterat stultitiam suam. L’insensé qui retombe dans sa folie est comme le chien qui retourne à ce qu’il a vomi._

On trouve dans les _Adages des pères de l’Église_, une expression analogue qui est plus élégante. _Reædificare Jericho, reconstruire Jéricho_, pour signifier, revenir à l’esprit du siècle.

=VOULOIR.=—_Il faut vouloir ce qu’on ne peut empêcher._

Tendre les bras à son destin, c’est de tous les moyens le plus infaillible pour en adoucir les rigueurs. Il n’y a de douleur que dans la privation forcée, dit M. A. Guiraud, et toutes les fois que la volonté de l’homme est d’accord avec son destin, le sacrifice devient une consolation, parce que la conscience y trouve une sorte d’acquit pour le passé et une espérance presque certaine pour l’avenir.

FIN.

ERRATA.

Page 14, ligne 27, le diminutifs; _lisez_: les diminutifs.

Page 21, lignes 26 et 27, une aiguille pour la bouche et deux pour la bourse; _lisez_: une aiguille pour la bourse et deux pour la bouche.

Page 52, ligne 9, notentem; _lisez_: nolentem.

Page 63, ligne 14, sancta pater; _lisez_: sancte pater.

Page 105, ligne 5, cresus; _lisez_: Cresus.

Page 152, ligne 32, boire comme un sauneur; _lisez_: boire comme un saunier.

Page 152, ligne 33, sauneurs; _lisez_: sauniers.

Page 155, ligne 4, Mercure, on me façonne; _lisez_: Mercure on ne façonne.

Page 240, ligne 22, grives braisés; _lisez_: grives braisées.

Page 303, ligne 5, were god hat is church the devil will his chapel; _lisez_: where god has his church, the devil will have his chapel.

Page 303, ligne 8, come il diavolo ci fabrica una capella apresso; _lisez_: che il diavolo ci fabbrica una cappella appresso.

Page 303, ligne 10, Sleltt; _lisez_: Steltt.

Page 344, ligne 3, le bon vin porte sa vente à soi; _lisez_: le bon vin porte sa vente avec soi.

Page 350, ligne 26, makea silken purse; _lisez_: make a silken purse.

Page 444, ligne 15, mi-partie; _lisez_: mi-parti.

Page 665, ligne 3, Mutterlub! _lisez_: Mutterlieb!

Page 670, ligne 31, cessat tinnitus afreni; _lisez_: cessat tinnitus aheni.

Page 677, ligne 1, escualdunac; _lisez_: escuara.

Page 677, ligne 3, on prétend qu’ils l’entendent; _lisez_: on prétend qu’ils s’entendent.

Page 686, ligne 8, Samuel; _lisez_: Lamuel.

IMP. D’HIPPOLYTE TILLIARD, RUE ST-HYACINTHE-ST-MICHEL. 30.

FOOTNOTES:

[1] Ce mot, qui reviendra souvent dans mon Dictionnaire, a besoin d’être expliqué. Il dérive du grec et désigne un auteur qui écrit sur les proverbes.

[2] Ce qui n’empêche pas que ces ouvrages n’aient leur mérite, particulièrement celui de M. de Méry qui me paraît préférable sous tous les rapports à celui de Lamésangère dans lequel on ne trouve pas un seul article original.

[3] L’auteur de la _Relation de l’île des Hermaphrodites_ met aussi les mots _à tous accords_ au titre de cet ouvrage, imprime en 1616, par allusion au savoir-faire des habitants dudit lieu.

[4] Le titre d’_altesse_, dont la racine est le mot latin _altissimus_ (très élevé), se donnait autrefois aux rois.

[5] Ils s’en servent aussi pour dire: _Il ne faut pas quitter le certain pour l’incertain._

[6] C’est l’opinion de l’auteur du _Traité historique de la foire de Beaucaire_, in-4^o, imprimé à Marseille en 1734. Cet auteur dit que le fils de Raymond VI confirma les franchises accordées par son père à la ville de Beaucaire. Cependant il n’est pas question de ces franchises dans la charte des concessions faites par le fils. L’acte le plus ancien où il en soit parlé, suivant Millin, fut donné par Louis XI, on 1463; mais on voit par une expression de cet acte, remarque encore Millin, que la foire était plus ancienne. Charles VIII ajouta aux priviléges accordés par son père.

[7] Ce guerrier magnanime, disent les historiens, avait eu l’honneur de recevoir l’ordre de chevalerie des mains de saint Louis, et s’était montré, pendant sept règnes consécutifs, le plus ferme appui du trône de ses maîtres.

[8] Le crocodile est une argumentation captieuse et sophistique pour mettre en défaut un adversaire peu précautionné et le faire tomber dans le piége. Cette argumentation a été nommée ainsi, conformément à l’usage de désigner la règle par l’exemple. Il s’agit d’un crocodile qui, supplié par une mère de lui rendre son fils qu’il est prêt à dévorer, promet de le faire à l’instant, si elle répond juste à cette question: Ai-je envie de te le rendre?—Tu n’en as pas envie, dit la mère; et ayant deviné, elle réclame l’exécution de la promesse; mais le monstre refuse en ces termes: Si je te le rendais, tu n’aurais pas deviné.

[9] C’est le nom grécisé de Jérôme le Hangest ou de Hangest, docteur de Sorbonne, auteur du _Traité des académies contre Luther_.

[10] L’histoire offre plusieurs exemples de cet usage, depuis le fils du malheureux Psammenit, qui fut envoyé au supplice avec un mors dans la bouche par ordre de Cambyse, jusqu’à Hugues de Châlons qui, reconnaissant son impuissance contre l’armée des Normands, alla trouver le jeune duc Richard qui la commandait et se roula à ses pieds en signe de soumission, avec une selle de cheval sur ses épaules. C’est en vertu d’un pareil usage que Eustache de Saint-Pierre et cinq autres bourgeois de Calais se présentèrent à Édouard III, roi d’Angleterre, avec la corde au cou.

[11] _Le Lai d’Aristote_, attribué à Henri d’Andelys, trouvère du treizième siècle, est un conte tiré d’un auteur arabe qui l’a intitulé: _Le Visir sellé et bridé._ L’usage absurde de substituer Aristote à un visir est venu, suivant J. M. Chénier, de l’autorité même qu’Aristote avait acquise dans les écoles du treizième siècle.

[12] La figure du grillon a fourni, sans doute, le modèle du masque d’Arlequin, comme le remarque M. Ch. Nodier; et ce qui paraît confirmer cette opinion, c’est que le nom de cet insecte, _grillo_, a été appliqué au masque d’un farceur de l’ancienne comédie italienne, et à ce farceur lui-même. Chez les Latins, le même nom, _gryllus_, signifiait précisément ce que nous entendons en français par _caricature_.

[13] Voyez Eusèbe, _Préparation évangélique_, liv. IX, chap. 9

[14] Cette homonymie paraît avoir été fondée sur la ressemblance de bigarrure qui existe entre la peau de ce poisson et le vêtement de l’acteur chargé du rôle de proxénète dans l’ancienne comédie, ou sur une autre ressemblance qu’offrent le proxénète et ce poisson qui nage, dit-on, devant les jeunes aloses et a l’air de les conduire à leurs mâles. Suivant une conjecture de Le Duchat, le proxénète aurait été qualifié du titre de _Mercureau_ (petit mercure), parce que le messager des habitants de l’Olympe était entremetteur de mauvais commerce; et _mercureau_ serait devenu par altération un terme injurieux que je n’ai pas besoin de dire, car le lecteur l’a déjà deviné.

[15] Tarquin l’ancien, irrité de la résistance qu’opposait l’augure Accius Navius au projet qu’il avait de créer trois nouvelles centuries, lui demanda:—Puis-je faire une chose que je pense en ce moment?—Tu le peux, répliqua l’augure.—Eh bien, ajouta le roi, je veux couper ce caillou avec ce rasoir.—Frappe! s’écria Navius; et le caillou fut coupé en deux. Presque tous les historiens ont attesté ce fait comme ils ont attesté la première apparition des barbiers à l’époque de Ticinius Menas. C’est dommage qu’ils n’aient pas expliqué la présence du rasoir dans l’absence des artistes habitués à le manier.

[16] Misopogon signifie _ennemi de la barbe_. Ce nom est formé des deux mots grecs _misos_, _haine_, et _pôgon_, _barbe_.

[17] L’excommunication fut fondée, entre autres motifs, sur ce que Nicolas et son clergé ne se fesaient pas raser le visage.

[18] C’est ce qu’atteste un passage curieux du troubadour Aimeri de Péguilain. «Quand je considère la beauté de ma dame, dit-il, je me réjouis des peines que j’endure, et je ressemble au _basilic qui se tue en se regardant au miroir_.» Du reste, le basilic mort était réputé aussi utile qu’il avait été supposé nuisible pendant qu’il vivait. Heureux qui pouvait trouver son corps! Ce corps, réduit en cendres, possédait des vertus merveilleuses: il guérissait des maux incurables, et opérait la transmutation des métaux.

[19] C’est-à-dire dont le fer est rompu ou ôté. Ces lances étaient encore appelées _lances courtoises_ ou _lances innocentes_. Les Romains avaient aussi de semblables armes, dites _arma lusoria_.

[20] Saint Bernard de Sienne, chap. 7, dit qu’en ce cas on allumait douze cierges représentant les douze apôtres, dans l’idée que l’agonisant serait rappelé à la vie par le simple changement de son nom en celui de l’apôtre dont le cierge brûlait plus longtemps.

[21] Avant l’ordonnance que François I^{er} rendit à Villers-Cotterets, au mois d’août 1539, il en avait rendu deux autres sur le même sujet, celle de 1532 et celle de 1529. Il s’était montré en cela imitateur de Louis XII, qui avait prescrit par un arrêt de 1512 d’employer le _langage françois uniquement et exclusivement à tout autre_ dans les actes publics, et Louis XII lui-même n’avait fait que suivre l’exemple de Charles VIII, dont un décret daté de 1490 exigeait que les dépositions judiciaires fussent écrites en français. Mais l’usage de cette rédaction en langue maternelle remonte beaucoup plus haut. Il était assez fréquent sous le règne de Louis IX; et il y a des preuves irrécusables qu’il existait du temps de Philippe-Auguste, même du temps de Louis VII.

[22] On appelait _avage_, _havage_ ou _havée_, une sorte de mesure en usage dans la Normandie, et quelques autres provinces: c’était une fraction du septier, équivalente à une poignée. Le droit d’avage, qui a existé jusqu’en 1750, consistait à prendre dans les marchés autant de grains ou de denrées que la main peut en contenir. Le bourreau, en percevant ce droit, marquait avec de la craie l’habit des marchands, pour quittance du paiement.

[23] C’est le titre d’un ancien registre du parlement.

[24] Bray est un village de Berkshire, dans l’Angleterre proprement dite.

[25] Je les prends dans un livre de statistique publié par M. Mourgues en l’an IX (1801).

[26] Le Talmud (mot hébreu qui signifie _instruction_) est un livre qui contient la loi orale, la doctrine, la morale et les traditions des Juifs. Ce livre est l’ouvrage d’une foule de rabbins ou docteurs.

[27] On lit dans un sermon d’Innocent III que la fête de la Chandeleur fut substituée à celle de Cérès, où l’on fesait de grandes illuminations et où les femmes portaient des flambeaux.

[28] C’est le nom que le peuple donnait à François I^{er}, dont le nez était un remarquable morceau d’histoire naturelle. Louis Aleaume, lieutenant-général d’Orléans et bon poëte latin, a dit de ce prince:

_Occupat immenso qui tota numismata naso._

[29] Ces religieux, de la règle de saint Bernard, prirent le nom de _feuillants_, parce que leur abbaye, chef d’ordre, était au village de _Feuillans_, en Languedoc, à cinq lieues de Toulouse, dans le diocèse de Rieux.

[30] Presque tous les commentateurs ont prétendu que c’était d’une sirène qu’Horace voulait parler, en peignant dans ce vers _une belle femme dont le corps se termine en poisson_; mais il n’y a aucun mythologue ni aucun monument de l’antiquité qui aient représenté les sirènes comme femmes-poissons.

[31] L’apore, mot tiré du grec ἄπορου, qui signifie _sans issue_, est un problème regardé comme insoluble.

[32] On disait aussi autrefois _écarlate rouge_, _écarlate blanche_, _écarlate noire_, comme on le voit dans les ordonnances des rois de France du quatorzième siècle. Le mot _purpureus_ avait en latin une semblable acception; il signifiait _éblouissant_. Horace applique cette épithète aux cygnes, _purpurei olores_; et Plutarque, dans la _Vie d’Alexandre_, parle de la _pourpre blanche_ d’Hermione ville de Laconie.

[33] Cette croix, composée de deux pièces de bois en sautoir, a été ainsi nommée, parce qu’elle fut l’instrument du martyre que l’apôtre saint André subit à Patras.

[34] Borel a rapporté d’autres explications que voici: «Pile vient d’un ancien mot qui signifie _prince_ (aussi est-ce le côté où est la tête du prince qu’on nomme pile), ou bien de _pileus_, bonnet, parce que le _pileus_ étant la marque de la liberté, on l’avait mis sur certaines monnaies; ou bien encore de _pyle_ qui en ancien gaulois se disait pour navire (d’où dérive _pilote_), car en la première monnoie, qui fut celle de Janus ou Noé, était représentée la navire ou arche, et j’en ai plusieurs de telles (monnaies) tant d’argent que de bronze.» (_Antiq. gauloises._)

[35] Cœlius Rhodiginus cite l’expression _grammatica pocula_, traduite du grec d’Athénée. On lit dans les Adages des pères de l’Église, _urna litterata_; et il y a un vieux proverbe italien et français qui dit, _E scritto sopra i bocali_, _c’est écrit sur les pots_, pour signifier, c’est très connu.

[36] «Les chrétiens, dit Le Duchat, qualifièrent de _Grand-Turc_ Mahomet II, non par rapport à ses grandes actions, mais eu égard à l’étendue de sa domination, en comparaison du sultan de Cappadoce, son contemporain, que Monstrelet désigne sous le nom de _Petit-Turc_. Après la prise de Constantinople, celui-ci eut sur les bras Mahomet II qui, s’étant emparé de ses états, conserva le titre de _Grand-Turc_, quoiqu’il n’y eût plus de _Petit-Turc_.»

[37] On lit dans la _Dama Duende_, comédie de Calderon de la Barca: «C’était un diable si petit, et il portait un capuchon si petit, qu’à ces signes je crois que c’était le diable-capucin.» Cobaruvias dit que le nom de _duende_ a été formé par contraction de _dueno de casa_, maître de la maison.

[38] Longin reproche à Platon d’avoir appelé l’eau _une divinité sobre_. Cette expression, dit La Harpe, est en effet ridicule.

[39] La pièce d’Izarn, composée d’environ huit cents vers alexandrins, a beaucoup d’importance sous le rapport historique. C’est une controverse qui contient la réfutation en forme et par conséquent l’exposé de la doctrine attribuée aux Albigeois. On y voit de quelle manière on s’y prenait pour convertir ces malheureux, et avec quel zèle à la fois absurde et barbare on renforçait les arguments par la terreur des supplices. Image parlante de l’ancienne inquisition.

[40] Les guerriers macédoniens portaient une ceinture de cuir, qu’ils ne devaient quitter qu’après avoir tué un ennemi; alors seulement ils devenaient de vrais guerriers, des _hommes libres_.

[41] L’usage barbare de vendre les prisonniers faits à la guerre n’était pas encore tout à fait aboli au dix-septième siècle. M. de Châteaubriand a remarqué que dans les guerres des Anglais contre Charles I^{er}, pour la liberté des hommes, on vit ces fameux niveleurs vendre comme esclaves les royalistes pris sur le champ de bataille.

[42] Le nom d’Arthur est formé des deux mots _Arth-uer_, qui signifient _souverain des Silures_, suivant Withaer, auteur d’une histoire intéressante et même probable des guerres de ce prince.

[43] On croit que les gazettes ont été inventées en Chine, où l’on _imprime_ tous les jours, depuis un temps immémorial, par ordre de la cour, une relation circonstanciée de ce qui se passe dans l’empire. Un savant rédacteur du _Journal des Débats_, M. Jos.-Vict. Leclerc, nous a appris que les gazettes ont existé aussi chez les Romains, ce dont personne ne s’était douté avant lui. Mais si la chose est ancienne, le mot ne l’est pas; il vient de l’italien _gazetta_, petite pièce de monnaie qu’on payait pour la lecture d’un cahier de nouvelles manuscrites qui se publiaient, chaque semaine, à Venise, au commencement du seizième siècle, à l’époque où cette ville était l’asile de la liberté et l’Italie le centre des négociations de l’Europe. Le médecin Théophraste Renaudot eut le premier, en France, l’idée de faire une semblable publication pour récréer ses malades, et il fonda à Paris, en 1631, _la Gazette de France_, pour laquelle il obtint un privilége du roi l’année suivante.

[44] La raison pour laquelle les époux devaient s’abstenir du devoir conjugal, non-seulement pendant les fêtes de Pâques, mais pendant les autres fêtes et les dimanches, d’après la recommandation même de l’Église, était fondée sur une superstition qui leur fesait croire que les enfants procréés ces jours-là ne pouvaient manquer d’être noués, contrefaits, épileptiques ou lépreux. Cette superstition existait dès le sixième siècle. (Voyez Grégoire de Tours, _de Mirac. S. Martini_, lib. 11, c. 24.)

[45] On croit à tort que les lettres de rémission furent obtenues par l’entremise de Diane de Poitiers qui désarma le courroux de François I^{er}, ému, dit-on, à sa vue, d’un autre sentiment que celui de la pitié. Rien n’est moins prouvé que ce fait qui, s’il était vrai, donnerait quelque fondement à l’opinion de certains auteurs qui veulent que cette dame ait été la maîtresse de ce monarque avant d’être celle de Henri II, d’où vient que Buchanan l’a surnommée _Diana venatrix regum_. Ce n’est pas à elle que les lettres de rémission furent octroyées, mais à son mari, le comte de Maulevrier-Brézé, grand sénéchal de Normandie, qui avait découvert la conspiration. Elles n’accordaient pas du reste une grâce pure et simple au coupable: elles commuaient sa peine en une détention perpétuelle entre quatre murailles, où il ne devait recevoir le jour et la nourriture que par une petite lucarne. E. Pasquier (_Recherches_, liv. VIII, ch. 39) prétend qu’il mourut de la fièvre quelques jours après la terrible épreuve à laquelle il fut soumis. Cependant le traité de Madrid, conclu en janvier 1526, atteste qu’il existait encore et était prisonnier, à cette époque, puisque sa délivrance est stipulée dans une des clauses de ce traité.

[46] On trouve aussi _écrire florettes_, expression qui signifie particulièrement: _écrire en chiffres de fleurs_.

[47] Ces flûtes, dont chacune contenait au moins un chopine, ont donné naissance au verbe _flûter_, très usité parmi le peuple, pour dire _boire largement_.

[48] Ce vers se trouve dans la tragédie de _la Mort d’Abel_, où il est déplacé pour deux raisons: 1º parce qu’il fait partie du rôle de Caïn; 2º parce que c’était une chose fort difficile, au temps d’Abel et de Caïn, dit M. Ch. Nodier, qu’il y eût des amis au troisième degré.

[49] La _rue aux Oues_, _via ad Aucas vel Ocas_, comme dit une vieille charte latine, est celle qui s’appelle aujourd’hui _rue aux Ours_, par corruption de son nom primitif, et qui va de la rue St-Martin à la rue St-Denis.

[50] Ce fait est que _maître Gonin_ ayant été condamné, en 1570, au supplice de la corde, par arrêt du parlement, usa si bien de son art magique, que le bourreau, qui croyait le pendre, pendit à sa place la mule du premier président. (_Disquisit. mag._, liv. III.)

[51] Ils avaient toujours le roi pour parrain et la reine pour marraine, et c’est apparemment à cause de cela que leur baptême était retardé jusqu’à un âge où ils fussent en état de sentir que cet honneur qu’ils recevaient était un lien de plus qui devait les attacher encore davantage à leur souverain.

[52] Ce droit, qu’un vieil auteur a nommé _suille_, du latin _suillus_, date d’une époque reculée. Il fut accordé aux églises dès l’an 560, par édit de Clotaire I^{er}. Ce fut pour le percevoir plus commodément que le chapitre de Paris fit tenir la _foire des jambons_ dans le parvis de Notre-Dame, le mardi de la semaine sainte.

[53] Cette dague, encore en usage en 1716, avait été ainsi nommée, suivant Fauchet, parce que, dès l’instant qu’elle était tirée, le vaincu devait crier _miséricorde_, s’il voulait éviter la mort.

[54] Dans ce sens, j’ai toujours trouvé le mot écrit _oc_ et non pas _hoc_. Mais cette différence n’est pas de nature à détruire l’explication de l’abbé Morellet, qui peut d’ailleurs avoir découvert des exemples de l’orthographe qu’il a adoptée.

[55] C’est l’opinion de David Hume et de la plupart des historiens qui est rapportée ici. Il y en a qui pensent que l’ordre de la jarretière dut sa naissance à la fameuse journée de Crécy, où l’on avait pris pour mot de guet _garter_, qui, en anglais, signifie _jarretière_.

[56] Charles Quint avait toujours eu un goût très prononcé pour l’horlogerie. Un de ses maîtres d’hôtel disait qu’il désespérait de pouvoir réveiller son appétit autrement qu’en lui servant une fricassée d’horloges.

[57] Les moines _jacobins_ étaient les mêmes que les _dominicains_ ou _frères prêcheurs_. Le nom de jacobins leur avait été donné parce que le premier couvent qu’ils avaient occupé à Paris était dans la rue Saint-Jacques, _in via sancti Jacobi_.

[58] Ce mot vient du latin _scopelismus_, fait de _scopulus_, en grec σκόπελος, _pierre_, _rocher_.

[59] Jarnac, qui dépensait beaucoup, quoiqu’il n’eût qu’un faible patrimoine, était soupçonné de devoir l’opulence dont il fesait parade aux libéralités de sa belle-mère, qui avait pour lui une tendresse plus que maternelle; et Lachataigneraie avait eu l’indiscrétion de dire que la chose était vraie, d’après une confidence qu’il prétendait avoir reçue de Jarnac, lorsqu’ils étaient tous deux intimes. C’est ce qu’on voit dans les pièces mêmes du cartel qui ont été conservées.

[60] Le dîner fut avancé jusqu’à neuf heures, même jusqu’à huit heures du matin, à ce que nous apprend Montaigne.

[61] Elles en avaient bien formé treize, mais comme on avait omis trois jours à différentes époques l’excédant n’était plus que de dix jours.

[62] Il s’agit évidemment de la force morale. Le nom d’Israël, dit M. Salvador, a été composé expressément dans l’intérêt d’une idée, d’un principe, et il est provenu de la réunion des deux mots hébreux _lachar_ et _el_, qui signifient _droiture_ et _force_.

[63] Christine de Pisan rapporte, comme une chose extraordinaire, qu’une simple dame de Gatinois eût osé porter cette cottehardie à queue traînante.

[64] _Tailler quelqu’un de l’étole de saint Hubert_, c’était insérer une parcelle de cette étole dans une entaille qu’on lui fesait au front avec la clef de saint Hubert, espèce de cor ou de cornet de fer béni. Cette expression était technique.

[65] Un décret de l’empereur Othon fait voir quel devait être l’excès de ce luxe épiscopal. Il borne le nombre des chevaux pour un archevêque, à douze, et pour un évêque, à six.

[66] De là est venu le préjugé qui fait que beaucoup de gens éprouvent un certain déplaisir à la vue d’un pain tourné au rebours.

[67] Comme ce verbe est très ignoré des lexicographes, dans l’acception que j’indique, je citerai pour preuve de cette acception les deux vers suivants, extraits de la _Trésorière_, comédie de Jacques Grevin (Act. II, sc. 2):

Si est-ce que j’ay espérance _D’émoucher quelque argent de vous_.

[68] Ouvrage composé au XII^e siècle par Hue de Tabarie. Le fragment cité est extrait d’une édition dans laquelle le style de cet ouvrage a été un peu rajeuni.

[69] Mabinogion est un mot gallois qui signifie contes pour la jeunesse et l’enfance. M. de Walckenaer reconnaît dans le mabinogion le type primitif de nos contes de fées.

[70] Lors de l’avénement de Hugues Capet, on comptait en France plus de cent cinquante monnaies différentes, dont la plupart s’excluaient réciproquement, ce qui rendait presque impossible le commerce de province à province. La monnaie royale n’eut cours, dans tout le royaume, que sous le règne de Louis IX, qui eut seul le droit de faire frapper de» pièces d’or et d’argent, en laissant à plus de quatre-vingts seigneurs celui d’en fabriquer d’une autre matière.

[71] Pour qu’on ne m’accuse pas de vouloir rien ôter à la gloire de saint Denis, j’ajouterai, d’après Helduin, son biographe, qu’il baisa plusieurs fois sa tête sur la route, en présence des anges qui l’accompagnaient en chantant: _Gloria tibi, Domine, alleluia_. Une action si miraculeuse doit être conservée dans les livres, avec d’autant plus de soin que la peinture et la sculpture seront à jamais impuissantes à la représenter.

[72] C’est le nom qu’on donnait à la somme taxée par les lois pour la réparation de quelque crime. «Les peines corporelles, dit M. Michelet, étaient rares, inexécutables, chez les Barbares. Ce n’était pas chose aisée de mettre la main sur un homme désespéré, pour lequel toute une tribu aurait combattu. Les représailles, d’ailleurs, n’auraient jamais fini. Il valait mieux éteindre la vengeance, faire payer le coupable.» De là vint l’usage du _wehrgeld_ ou composition.

[73] Phébus était un surnom donné à ce prince, soit à cause de sa beauté, soit à cause de son amour pour la chasse, soit à cause du soleil qu’il avait pris pour emblème.

[74] C’est ce que dit saint Grégoire de Nazianze, dans des vers grecs dont sir Thomas Brown a rapporté cette traduction latine.

Utque latet rosa verna suo putamine clausa, Sic os vincla ferat, validisque arctetur habenis Indicatque suis prolixa silentia labris.

[75] Cet usage n’est pas entièrement tombé en désuétude. J’en ai été témoin dans la petite ville de Vahres, près de Saint-Affrique, département de l’Aveyron.

[76] _Jacquet_ était, dit-on, venu par corruption de _jacet_: troisième personne du présent de l’indicatif du verbe latin _jaceo_, employé pour exprimer l’action du flatteur qui se prosterne, qui se met pour ainsi dire à plat ventre devant la personne qu’il veut flagorner.

[77] Des écrivains respectables assurent que les lis ne furent introduits que sous le règne de Louis-le-Jeune dans les armoiries de France, à la place des abeilles qui y figuraient primitivement. Comme ce prince avait été surnommé _florus_, à cause de sa grande beauté, ils conjecturent que ce doux surnom de _fleur_, joint à l’analogie que le nom de _Loïs_ (_Louis_), avait avec un lis, donna l’idée d’adopter un tel emblème.

[78] La forme originale de cette phrase est devenue un objet de controverse pour les grammairiens. Les uns l’ont sévèrement blâmée, comme contraire aux habitudes reçues; les autres l’ont beaucoup louée, mais sans nous faire connaître la véritable raison pour laquelle l’_innocence_ et le _repentir_, qui sont des noms dont le genre est différent, ont pu être légitimement désignés, dans le nom pluriel _sœurs_, par le même genre, et par le genre féminin plutôt que par le masculin. Voici, je crois, cette raison. Le nom _sœurs_ n’est point en rapport immédiat avec l’_innocence_ et le _repentir_, mais avec un nom pluriel ellipsé, et la construction pleine est celle-ci: _Il n’appartenait qu’à la religion chrétienne d’avoir fait deux sœurs_, DES DEUX VERTUS, _l’innocence et le repentir_. Les mots sont disposés dans la phrase avec tout l’art nécessaire pour faire passer ce qu’il y a de singulier et d’imprévu. Le mot _sœurs_ s’offre le premier; immédiatement après lui vient celui d’_innocence_, qui donne à entendre que les deux sœurs sont des vertus. Le _repentir_ n’arrive qu’en dernier lieu, et revêtu, pour ainsi dire, du caractère particulier sous lequel l’imagination du lecteur l’a déjà entrevu. M. de Châteaubriand, considérant le _repentir_ comme une autre _innocence_, a fait sa construction selon l’idée qu’il avait dans l’esprit, plutôt que selon les mots, en vertu de la figure de grammaire nommée syllepse ou synthèse. L’usage de la syllepse du genre est assez fréquent dans notre langue. J’en pourrais citer beaucoup d’exemples; mais je me bornerai à celui-ci, de Voltaire: _Joue-t-on Tancrède? personne ne m’en dit rien. Réussit_-ELLE? _Est_-ELLE _tombée_? Mon intention, en choisissant cette phrase, est de montrer que l’idée peut en être reproduite sous la même forme que celle de M. de Châteaubriand, sans donner prise à la critique; et, pour cela, il n’y a qu’à dire: Joue-t-on Zaïre et Tancrède? Le public applaudit-il toujours ces deux charmantes sœurs?

[79] Expression prise des comédies espagnoles où figure un _capitan matamoros_, c’est-à-dire un _capitaine tue-mores_.

[80] La _fête des fous_ dont Pierre de Corbeil, archevêque de Sens, avait composé un office qu’on trouve dans un diptyque conservé à la bibliothèque de cette ville, était un mélange monstrueux d’impiété et de religion. Elle donnait lieu à des cérémonies bizarres et extravagantes. On y élisait un évêque et même, dans quelques églises, un pape des fous. Les prêtres y figuraient barbouillés de lie, masqués ou travestis de la manière la plus folle et la plus ridicule. Promenés dans des tombereaux pleins d’ordure, ils chantaient des chansons obscènes, prenaient des postures lascives, fesaient des gestes impudiques et mettaient des morceaux de vieilles savattes dans leurs encensoirs. La fameuse prose de l’âne y était chantée à deux chœurs qui imitaient par intervalles et comme par refrain le braire de cet animal qu’on voulait honorer parce qu’il avait assisté à la naissance de Jésus-Christ, et l’avait porté sur son dos, lors de sa fuite en Égypte et de son entrée à Jérusalem. En chantant la prose on conduisait l’âne, vêtu d’une belle chape, à la porte de l’église ou vers l’autel.

M. Michelet voit un symbole dans la _fête des fous_. L’homme, dit-il, y offrait l’hommage même de son imbécillité, de son infamie, à l’église qui devait le régénérer. C’était une comédie sacrée qu’on jugea dangereuse, lorsque, ayant cessé de la comprendre, on ne vit que la lettre et on perdit le sens du symbole.

[81] Nom supposé sous lequel le chartreux Noël d’Argonne a publié des mélanges assez curieux.

[82]

Laissons cela, _ventre saint-George_! Vous me feriez rendre ma gorge.