‹ DissociationsChapitre 7 sur 10 · L’ÉTÉ

L’ÉTÉ

L’été, saison heureuse! Cela dépend un peu des points de vue. Je vois, par exemple, des couvreurs qui refont un toit sous mes yeux et qui passent tout le jour sur un échafaudage, au soleil. Est-ce vraiment pour eux la saison heureuse? Mais quelle est la saison heureuse pour les ouvriers de plein air? Peut-être qu’il n’y en a pas. Elle n’est pas spécialement heureuse non plus pour moi qui travaille à l’ombre. Certes, on peut laisser sa fenêtre ouverte, mais cela fait qu’il entre beaucoup de bruit dans la chambre. Belle saison pour les voyages, mais tout le monde ne voyage pas. Il n’y a même qu’un nombre très restreint d’êtres humains qui s’en vont à la mer ou à la montagne ou qui courent les routes. Le mois d’août n’ouvre guère les portes qu’à ceux qui ne sont pas sous le joug d’un labeur. Que de gens ne s’aperçoivent du plein été que par le redoublement de la chaleur! Mais il est convenu que de ceux-là on ne s’occupe pas. Ils ont d’ailleurs d’autres plaisirs et il est probable que pour la plupart d’entre eux, une saison à Trouville serait d’un mortel ennui. Il y a donc tout de même quelques personnes qui jouissent de l’été; il est vrai qu’elles jouissent également de l’hiver et généralement des quatre saisons. Mais c’est par métaphore seulement que l’on dit que le Paris d’été se vide, car il se remplit en même temps. Pour bien montrer que cet exode estival n’est qu’une mode, c’est le moment que choisissent pour y venir beaucoup d’étrangers et d’habitants de la province. Je crois donc que le besoin est surtout de changer d’habitudes une fois l’an. Aussi l’été est le grand moment où les amours finissent, où les amitiés se détendent, et voilà enfin comme je définirais le temps des vacances: la saison de l’oubli.

LE SECRET DES LETTRES

Il paraît qu’il y a une jurisprudence touchant le secret des lettres entre mari et femme. Le mari a le droit de lire et même d’intercepter les lettres que reçoit ou qu’écrit sa femme, mais la femme n’a aucun droit de ce genre. Elle en est réduite à regarder avec mélancolie ou colère les lettres que le mari écrit à sa maîtresse et, pour celles qu’il reçoit, à les chiper en secret ou à forcer le meuble où il les cache. Mais quand elle se livre à ces actes repréhensibles, elle viole le droit conjugal. Quel rapport cette jurisprudence a-t-elle avec les mœurs? Je pense qu’elle n’en a quasi aucun et que les cas de ce genre soumis aux tribunaux furent excessivement rares. Quand, d’ailleurs, un couple en est arrivé là, il ferait mieux de se séparer que de mettre les juges au courant de ses petites affaires. Dans la pratique, ou bien la lecture réciproque des lettres est une habitude, ou bien chacun garde pour soi sa correspondance. Quelle femme bien née voudrait se plier à une telle tyrannie? On fait des choses de bonne volonté auxquelles on résisterait jusqu’à la mort si elles étaient exigées au nom d’un droit, fût-il conjugal. L’honnête homme contemporain a bien le respect de la correspondance, et jusqu’au scrupule, jusqu’à la peur. Mais il arrive que le même honnête homme, quand il se réveille marié, se réveille Othello. Il se sent propriétaire et propriétaire d’une femme, ce qui ne lui cause pas peu de fierté et quelquefois lui brouille les idées. Tout dans cette femme lui appartient; corps et pensée sont à lui. La femme, qui a perdu plusieurs choses dans l’opération, entre autres son nom, a parfaitement conscience de cet état et, devenue possession, en éprouve également de la fierté. C’est à ce moment-là que se prennent les bonnes et les mauvaises habitudes. Si les maris ont acquis le droit de surveiller la correspondance de leur femme, c’est peut-être que les femmes n’ont pas su défendre leur liberté.

LES JEUX

On vient de découvrir que les enfants ne savaient pas jouer comme il faut. Il y a donc maintenant, dans les écoles qui se respectent, une classe de jeu comme il y a une classe d’arithmétique, des cours de _thèque_, comme des cours de géographie. Bien plus, on a fondé une école normale des jeux et il y aura des professeurs agrégés de jeux. Enfin les jeux serviront à quelque chose et, en jouant au cheval-fondu, un enfant sage pourra avoir conscience de ne pas perdre son temps et même de préparer son avenir. En revanche, on verra des cancres du jeu punis pour avoir raté leur composition en saute-mouton ou des paresseux pour avoir négligé les billes, les barres ou la balle. L’école, partout l’école, partout le professeur, le régisseur, le maître des règles, celui qui a le droit de vous donner sur les doigts et de vous faire recommencer le mouvement, sans compter les professeurs d’énergie et les professeurs d’élégance. Ah! comme nous aurions envoyé promener le pion qui nous eût dit: «Ce n’est pas comme cela qu’il faut jouer!» Mais on prépare maintenant des générations dociles et sans initiative, des générations à mot d’ordre, qui ne sauraient bouger sans en avoir reçu la permission des autorités. Heureusement que les maîtres n’ont pas non plus beaucoup d’initiative ni beaucoup d’imagination. Ils enseignent mécaniquement ce qu’ils ont appris mécaniquement. Et je ne parle pas seulement des maîtres dans l’école et dans la classe, je parle des maîtres dans la vie. Nous devenons un peuple si docile qu’ils pourraient manier à leur gré la pâte humaine. Ils ne savent comment s’y prendre. La moindre nouveauté les effare. Pourvu qu’ils enseignent quelque chose, ils sont contents et n’en demandent pas plus. Soyez certain que le professeur de billes est pleinement satisfait de son importance. Il convoite peut-être les palmes, mais c’est tout.

LES ÉCOLES

On vient de découvrir à Paris une école supérieure de navigation qu’on a fondée on ne sait quand pour fournir d’officiers les bateaux de commerce. Mais le commerce n’a jamais voulu entendre parler des produits de cette école. Il n’a pas confiance en cet enseignement théorique; il estime qu’un marin se prépare sur l’eau et que c’est en naviguant qu’on devient navigateur. Alors les diplômés de l’école supérieure de navigation font généralement leur carrière comme comptables ou commis de nouveautés. Aussi pense-t-on à la transporter au Havre, où peut-être servira-t-elle à quelque chose. C’est bien possible, bien que cela ne soit pas certain. La meilleure école, quelle que soit la carrière, sera toujours l’apprentissage. Du temps qu’il n’y avait pas d’écoles, de grandes écoles, il y a très longtemps, il y avait sans doute moins d’hommes de métier pourvus d’une bonne instruction technique moyenne, mais c’était aussi l’époque des audacieux et des innovateurs. De quelle école sortait Du Guesclin et de quelle école sortait Jean-Bart? De quelle école sortirent les architectes de nos cathédrales, que tout l’effort d’un architecte de maintenant serait de copier? A quelle école Rembrandt ou Titien avaient-ils appris leur métier? Destructrice d’art, l’école est peut-être aussi destructrice de science et destructrice d’invention et d’énergie. L’école vient en aide aux esprits paresseux et peut-être qu’elle refrène les esprits actifs. Je ne voudrais pas pousser cette idée à l’extrême, chaque stade de civilisation a ses exigences et ses habitudes, mais enfin avant les écoles des Ponts et Chaussées, on savait construire un pont et on savait faire une route, et on n’a pas attendu l’école de navigation pour savoir naviguer. Il ne faut pas croire que lorsqu’on a organisé une école supérieure, on a créé un centre de progrès. On a créé un centre de conservation, voilà tout.

LE BOURGMESTRE

Les journaux allemands n’avaient pas tout à fait tort de souhaiter une sérieuse enquête sur le cas de ce bourgmestre qui a tout quitté pour venir s’engager dans la Légion étrangère, car son cas est bien singulier et les déclarations du personnage même n’en ont pas entièrement percé le mystère. Il n’y avait pas de doute que son engagement eût été pleinement volontaire, mais quelle était la qualité de cette volonté? Elle semble très saine et très décidée. Cet homme qui est un ancien officier réformé pour accident s’est trouvé, une fois guéri, repris d’un goût si vif pour le métier militaire que le voilà à Saïda, se destinant fiévreusement au caporalat. En attendant le modeste galon, il se déclare très content de son sort. Il ne regrette rien de sa vie passée qui fut pourtant, en un certain sens, brillante, mais qui ne lui aurait, dit-il, apporté que des déboires. En somme, il a l’air d’un esprit faible, qui ne se sent en parfaite sécurité que sous la tutelle d’une discipline. Des fonctions qui lui demandaient une certaine initiative ont toujours dû lui paraître très lourdes et l’on conçoit qu’il soit à l’aise dans une vie où presque tout lui est commandé, où il n’a à s’inquiéter de rien qu’à pourvoir à certaines tendances sentimentales. Obéir et faire librement de la musique, cela comble ce grand enfant. Il a retrouvé à Saïda un compatriote comme lui dans la Légion, un autre qui s’est fait professeur de piano et cela lui suffit comme patrie. Avec cela des idées guerrières, mais sans but déterminé. Il veut se battre, peu lui importe l’adversaire. Ah! comme il fait comprendre, ce bourgmestre, l’âme de ces vieux êtres qui prenaient du service pour le plaisir, n’étaient féroces que par ordre et se trouvaient heureux partout où l’on échangeait des coups et partout où l’on obéissait. Peut-être, en effet, n’est-il pas si exceptionnel qu’on pourrait le croire tout d’abord. Il semblerait même assez représentatif d’une race peu exigeante et qui ne possède que deux ou trois sentiments élémentaires, d’une race amorphe et qui n’acquiert quelque valeur que par la qualité de ses maîtres.

INAUGURATIONS

Nous nous croyons bien libres de préjugés et au fond nous avons conservé presque tous ceux du vieux temps auxquels nous en avons ajouté de nouveaux. Celui de l’inauguration est un des plus tenaces. Il semblerait qu’une chose est finie quand elle est faite et qu’il n’y a plus rien à ajouter à un pont, à une rue, quand on passe librement, qu’ingénieurs et ouvriers ont quitté la place. Erreur. Il reste encore à l’inaugurer. C’est ainsi qu’on vient d’inaugurer le boulevard Raspail où le public passe de bout en bout depuis plusieurs années. Je sais bien, la fête n’est qu’un prétexte à palmes, mais quelle utilité y a-t-il que des messieurs sans élégance viennent en personne faire semblant d’être les premiers à parcourir cette voie déjà banale? Cependant les habitants seraient froissés si on négligeait cette formalité. C’est un usage, bien plus, c’est un rite. Je ne sais plus si van Gennep s’en est occupé dans ses _Rites de passage_, qui concernent surtout la vie humaine et en marquent les étapes, mais l’inauguration est évidemment un acte rituel et qui, dans l’origine, eut pour but de conjurer les puissances naturelles et de leur imposer le respect d’une nouveauté. Ce n’était pas sans doute une petite affaire, dans les temps primitifs, d’établir un pont au-dessus d’une rivière. Il y fallait des cérémonies d’une complication décourageante et d’abord l’assentiment des génies de la rivière troublés dans leur possession. Ensuite l’Église les exorcisa et il n’y a pas longtemps qu’elle est exclue de la cérémonie. En beaucoup de régions on passerait avec répugnance sur un pont qui n’aurait pas reçu le baptême. Et nous y voilà: toute inauguration est un baptême.

LES SEPT MERVEILLES

Il y a quelque temps, un magazine convia les lecteurs américains à énumérer les sept merveilles du monde moderne et un journal vient de reprendre chez nous cette idée. La mode est à l’enthousiasme. Les sept merveilles, c’est une invention grecque dont on ne sait pas bien l’origine, mais qui ne semble pas antérieure aux conquêtes d’Alexandre, ce grand fait qui révolutionna l’antiquité. Un rhéteur du premier ou du second siècle imagina de codifier cette notion et d’en établir le canon. Il fit à ce sujet un traité fort sérieux et depuis ce temps les sept merveilles furent à jamais spécifiées. Plutarque n’aurait pas su les réciter telles que nous les connaissons. Il cite comme une de ces sept merveilles un certain autel d’Apollon à Détos qui était tout entier façonné de cornes assemblées sans lien ni mortier. Cette merveille enfantine a disparu du catalogue définitif et comme il fallait qu’il y en eût sept, ni plus ni moins, on la remplaça par le phare d’Alexandrie qui était au moins une merveille utile. Quelles seront nos sept merveilles? Il est à croire qu’elles seront toutes de ce dernier genre, car nous ne sommes guère aptes à concevoir une merveille qui ne servirait à rien. L’idéalisme des anciens est loin de nous, mais moins qu’il ne l’est de l’esprit américain. Les Américains ont cité en tête des merveilles modernes, le four électrique! Voilà une idée qui ne viendra pas à un citoyen français. Ils ont nommé encore la soudure électrique, qui fait gagner beaucoup d’argent à leurs métallurgistes: c’est un point de vue. Le Français, qui a encore de la rêvasserie dans la cervelle, ne manquera pas de faire une belle place au phonographe! Les merveilles qui enchantaient l’imagination des anciens étaient presque toutes architecturales. Nous n’avons pas cela à craindre, puisqu’il n’y a plus d’architecture.