L’HOMME TERTIAIRE
Une dépêche de Buenos-Ayres annonce que l’on a trouvé dans des couches géologiques de l’époque tertiaire des traces incontestables de l’existence de l’homme à cette époque lointaine. Ce n’est pas la première fois que l’on croit faire semblable découverte; il faut attendre les détails et les discussions, mais on peut dire déjà que théoriquement la nouvelle est fort vraisemblable, les dernières études biologiques de la question ayant suffisamment indiqué que l’homme est un animal très ancien, un des plus anciens parmi les mammifères. Tout le démontre, son ostéologie, c’est-à-dire son squelette à cinq doigts à chaque membre, sa température relativement basse. Quand on considère les grands sauriens de l’époque secondaire qui se tenaient debout appuyés sur leur queue, on est frappé de la parenté de leur attitude avec l’attitude des grands marsupiaux (le kanguroo), avec celle des grands primates, avec celle du groupe humain. Sans doute ce n’est là qu’une vue esthétique, mais on ne la retrouve pas en regardant ceux des mammifères qui passent, dans les vieilles classifications à la Hæckel, pour être les devanciers de l’homme. Darwin, inconsciemment guidé par ses souvenirs bibliques, a fait traditionnellement de l’homme le couronnement de la création, même de la création naturelle, mais le savant de bonne foi et sans préjugés est troublé quand il regarde la main humaine, et ensuite la main batracienne ou la main saurienne. Comment croire que la nature, après avoir produit toute la série des mammifères, a tout d’un coup retrouvé la main qu’elle avait oubliée depuis les primates? Ce serait contraire à toutes ses habitudes logiques. L’homme tertiaire ne me surprend, ni ne m’émeut. Travaillez, creusez la terre, vous en trouverez bien d’autres.
NOMS D’ÉGLISES
La «Protestant Episcopal Church of America» veut être désormais appelée «The Holy Catholic Church of America», c’est-à-dire la «Sainte église catholique américaine». Est-ce pour embêter la vraie Église catholique, celle du pape et de la messe? Est-ce un accès de mégalomanie, ce qui est américain ayant droit tout naturellement à l’universel? Le catholicisme n’est pas plus universel que l’anglicanisme, pourquoi serait-il seul à se parer de ce titre prétentieux? Je ne sais. Les journaux américains polémiquent à ce sujet, qu’ils n’ont pas su me rendre limpide. Cette Église américaine est une dérivation directe de l’Église anglicane telle que réformée par Henri VIII et même elles ne font moralement qu’un même corps. C’est la moins protestante de toutes les confessions protestantes, au point que sous Léon XIII se posa la question de la validité des ordinations anglicanes. Elle se fondrait peut-être dans le catholicisme si celui-ci faisait quelques concessions qui ne seraient qu’un retour à un état ancien de ses dogmes et de sa discipline. Ce serait un grand malheur et si, par hasard, un rapprochement se faisait aussi avec l’Église orthodoxe grecque, le monde se trouverait serré dans un réseau dogmatique extrêmement fort. Je ne dis pas qu’une telle union soit probable, mais seulement qu’elle est possible. Le pape alors disposerait d’un budget énorme et on verrait peut-être une domination ecclésiastique comparable à celle que supporta le moyen âge. Les Américains ne regardent pas si loin. Ils sont choqués de voir mépriser ce nom de protestant qui est cher à la grande majorité d’entre eux. Nous autres, nous n’y verrons qu’une misérable ambition de la vanité cléricale et nous nous garderons de prendre parti. Qu’ils s’appellent comme ils voudront, ils ne nous feront pas moins rire.
EN CHINE
On n’a jamais bien pu savoir quelle était la religion des Chinois. Il est convenu que les lettrés, c’est-à-dire les gens distingués, les mandarins, pratiquent une sorte de religion civile ou philosophique, qui est la vénération de Confucius. Pour le peuple, il est bouddhiste. Les missionnaires, cependant, ont trouvé ce bouddhisme bien impur et ce confucianisme assez trouble. En somme, a dit l’un d’eux, qui avait une assez nette érudition chinoise, ce qui règne en Chine, du haut en bas de la société, c’est une formidable superstition, très compliquée. Et cette vue semble assez juste. Les Chinois, qui n’ont aucunement l’esprit religieux, ont l’esprit superstitieux très développé. Ils ressemblent assez, sous ce rapport, aux anciens Romains, et toute pratique magique leur semble redoutable. Ils ont été longtemps à comprendre qu’il vaut peut-être mieux en tirer parti que de les persécuter; mais ils y sont venus enfin, et voilà qu’ils convient les sectes chrétiennes à prier pour la nouvelle République. Espérons que cette extension de la superstition chinoise sera favorable au présent état de choses. Elle le sera surtout aux missionnaires américains qui pullulent en Chine. Tout va très lentement chez les jaunes, mais il est fort possible qu’ils se laissent peu à peu gagner au protestantisme, comme ils se laissèrent jadis gagner au bouddhisme. Mais, de même que leur bouddhisme, il est probable que leur protestantisme sera toujours nominal, et que c’est la basse et non la haute superstition qui continuera à régner dans les esprits. A ce propos, je voudrais bien savoir si la République se mêle toujours, comme l’empereur, de régir le monde invisible et d’y faire des nominations. Quand un général, même un simple officier, s’était distingué par ses services, par un acte de dévouement, l’empereur, à sa mort, le nommait _génie_ de telle montagne, telle forêt, tel fleuve. Il y avait de l’avancement, des permutations entre génies comme entre militaires. J’espère que cela dure toujours. Mais pourquoi rire? N’avons-nous pas chez nous trois classes de saints, avec avancement possible? Toutes les religions, toutes les superstitions se ressemblent.
DES MIRACLES
Dans le fatras de nouvelles hétéroclites que certains journaux enregistrent à la manière anglaise, sans choix et sans goût, on pouvait lire, avant-hier, entre un assassinat et un cambriolage extravagant, celle qui relatait la promotion de la défunte petite Bernadette, de Lourdes, au grade de vénérable dans la milice céleste. L’Église a résisté à la canonisation des gamins visionnaires de La Sallette, maintenant à peu près tombés dans l’oubli; la bergère de Lourdes a eu de meilleurs et de plus généreux protecteurs et la voilà sur les autels. Il paraît que Lourdes a moins vieilli, on y fait encore des miracles, que des médecins et des philosophes s’amusent même à contester, ce qui est bien inutile. Le miracle étant absurde semble tout indiqué comme preuve de l’absurde, mais souvent il dépasse le but. Au fond, le genre admis, il ne signifie rien. Le miracle est fort commun. Il n’est pas d’hôpital, de maison de santé, de clinique qui n’ait eu à enregistrer fréquemment des guérisons qu’on appellerait miraculeuses dans un milieu dévôt. On ne connaît pas encore toutes les ressources de la physiologie animale. Je dis animale parce que j’ai observé récemment un véritable miracle sur un chat. Cette bête, donc, passa sous la roue d’une automobile et en sortit absolument aplatie, mais non morte. On croyait que ce n’était qu’une question d’heures: deux jours après, le chat se regonflait, buvait du lait, commençait à remuer. A cette heure, il va bien. Le chat, d’ailleurs, est sujet aux miracles, sa vitalité est prodigieuse. Mais il paraît que les puissances célestes ne s’occupent pas des animaux et qu’il faut leur intervention pour qu’il y ait miracle. Elles n’agissent que sur l’imagination et l’animal n’a pas d’imagination. L’homme en est abondamment pourvu, ce qui lui permet de prendre constamment des vessies pour des lanternes, ce qui est le vrai miracle, le miracle perpétuel. Ouvrière de cette belle œuvre, la petite Bernadette a donc bien mérité son avancement posthume.
CROYANCES
Les Turcs, qui n’ont pas le culte de la mort, font de leurs cimetières des lieux de promenade et d’agrément; les Français, qui l’ont à un haut degré, obtiennent souvent le même résultat. Il est peu d’endroits plus pittoresques et plus plaisants que le cimetière de Bonsecours, près de Rouen, situé sur une colline d’où l’on a la vue la plus magnifique sur la ville et sur la vallée de la Seine. Bonsecours est un lieu de pèlerinage et un lieu de promenade. Il y a une église et un casino; on y chante des cantiques, cependant que le phonographe y étale ses flons-flons; on y consomme force eau bénite et force limonade gazeuse, les deux commerces se prêtent un mutuel appui; mais le grand attrait de Bonsecours, c’est son cimetière, endroit privilégié au sens pieux comme au sens esthétique. Il est immense et l’on se demande tout d’abord par quel miracle tant de gens sont venus mourir dans la petite paroisse de Blosseville-Bonsecours. Le mystère est impénétrable pour ceux qui ne savent pas que c’est un acte de piété de se faire enterrer là: on y vient de Rouen et des environs, on y vient jusque de Paris. C’est, en effet, une croyance que les morts inhumés à Bonsecours n’ont rien à craindre du jugement dernier et qu’ils peuvent compter sur la bienveillance du juge suprême: on ne sort de la terre Bonsecours que pour aller en paradis. Parmi les gens qui ont voulu reposer là se trouve le poète José-Maria de Heredia. J’ai en vain cherché sa tombe, mais je sais qu’elle y est. Cela fut dans le temps annoncé par les journaux. Une telle superstition n’est-elle pas bien curieuse? Je ne sais si elle est ancienne, mais elle est très vivace. Le cimetière grandit d’année en année et on y retient sa place d’avance.
LA TROMPERIE
Je disais hier, au cours d’une conversation, que les hommes sont si bêtes qu’on ne les trompe pas encore assez. C’était à propos des spirites, dont on vient encore d’en surprendre un en flagrant délit de fraude. Le plus curieux, c’est qu’il fut pincé par un de ses partisans, indigné de ce que les guéridons ne se missent pas à courir tout seuls et qu’il fallût pour cela un système d’ailleurs fort ingénieux, de fils invisibles et de mouvements subreptices. C’est, paraît-il, celui-là même qui avait fait voir une matérialisation à M. le professeur Richet, physiologiste éminent! Après cela, on peut tout se permettre et tout promettre. Un physiologiste, un homme qui sait ce que c’est qu’un tissu vivant, croire qu’une jonglerie peut faire naître des corps organisés, des corps qui respirent! Mais non? Newton faisait bien de la théologie et raisonnait là-dessus tout comme un imbécile. Pascal croyait aux amulettes et aux miracles de la Sainte-Epine. Pasteur était enclin à la piété. L’intelligence ne préserve pas d’une certaine crédulité. Comment voudrait-on que le commun des hommes en fût exempt? L’humanité, d’ailleurs, est peut-être mieux ainsi. Si on pouvait rendre les hommes strictement raisonnables, ils se trouveraient probablement doués d’une telle sécheresse qu’ils en deviendraient fatigants, peut-être inaptes à la vie. La vie, en effet, est un acte de confiance, un acte de naïveté et de crédulité. On arrive à chaque âge avec une expérience parfaite. Pour aller plus avant, il faut nécessairement croire qu’on va enfin trouver le bonheur. C’est cela qui rend supportable la conscience d’être. Nietzsche disait que la bêtise est une condition de vie. Après un mouvement d’humeur, il faut s’accommoder de cela. Pascal a dit autrement: Abêtissez-vous. Achetez un chapelet, un guéridon magique ou un moulin à prières. Est-ce que cela vous répugne? Est-ce que vous ne voudriez pas être heureux?
LE MERVEILLEUX
Les dispositions de l’homme à la crédulité, au surnaturel, au merveilleux n’ont pas varié depuis le commencement des siècles et un journaliste, à propos de vulgaires phénomènes d’hystérie, nous confiait l’autre jour, en de moins bons termes que Racine, mais avec autant d’ingénuité: «Quel temps fut jamais plus fertile en miracles?» Il n’y a jamais eu et il n’y aura jamais de miracles que ceux créés par notre ignorance. Percevoir un miracle, il n’y a pas de quoi se vanter. C’est le moment de rougir, voilà tout. Cela prouve qu’on est doué d’une intelligence pareille à celle des enfants ou à celle des sauvages. Quand donc enseignera-t-on dans les écoles la méthode préservatrice de la crédulité? Cela remplacerait avec avantage les notions inutiles et même un peu sottes dont on charge les jeunes esprits. Des journaux populaires, cependant, se font les moniteurs du miracle. L’autre jour on découvre un enfant atteint de la maladie appelée «écriture en miroir», c’est-à-dire qu’il voit et qu’il reproduit les objets renversés. Miracle, n’est-ce pas? Hier c’était une jeune hystérique atteinte de dermographisme. Miracle, miracle! Ah! oui, je veux bien qu’il y ait des miracles, mais ce ne sont pas les choses extraordinaires qui sont miraculeuses, mais celles de tous les jours: le soleil qui se lève, la feuille qui s’ouvre, le grain de blé qui lève et nous-mêmes, qui vivons, qui pensons, qui sentons le chaud et le froid, dont l’émotion constricte le cœur et tout le reste. Rien de plus ordonné, de plus quotidien que le miracle. Nous marchons dans le miracle, nous respirons dans le miracle. Le miracle, c’est l’ordre. La bêtise humaine, si admirablement constante et semblable à elle-même, voilà le miracle. Mais le désordre, je le reconnais, est aussi un miracle. Il y a les planètes et il y a les comètes. Le désordre n’est qu’une apparence.
LE TEMPS QU’IL FAIT
L’autre mardi, étant innocemment sorti pour quelques emplettes, je m’aperçus que la plupart des boutiques étaient fermées et que le sol était couvert de taches bleues. Oui, bleues, en vérité. Ayant compris la signification de cette couleur, qui, çà et là, se teintait de rouge, je m’enfuis vers le Bois de Boulogne, où je m’assis sous les arbres. C’est une chose, je crois, qu’on ne fit jamais, à cette date de l’année, et j’en éprouvai une certaine satisfaction: je participais à un phénomène. Les journaux ont dit que cette température fut pareille en février 1887, mais je n’en ai aucun souvenir. Pour un peu, je me figurerais qu’on ne s’intéressait pas autant, il y a vingt-cinq ans, aux questions de température. Mais ce serait une illusion, bien qu’on vécût plus enfermé qu’aujourd’hui. Les anciens chroniqueurs, qui ne notèrent souvent qu’avec un sens bien vague de la réalité les grands événements de leur époque, ne manquent jamais de renseigner la postérité sur le temps qu’il faisait. A les croire, chacun vécut parmi une succession de phénomènes. C’est un hiver où on coupait le vin à la hache, où l’encre gelait dans les encriers. Ce sont des étés où les arbres spontanément s’enflammaient, où les rivières à sec s’empuantissaient de poissons morts. On sent, en tout cela, la vanité d’un homme qui veut faire croire et qui peut-être croit qu’il a vécu en des temps exceptionnels, marqués par les destins pour de grandes choses qui ne sont pas advenues. Le sentiment des promeneurs qui s’asseyaient sous les arbres à une date de l’année où généralement on ferme avec soin ses fenêtres, est de cet ordre. On jouit d’un privilège. Quoi qu’il arrive, on sera celui qui a été le témoin d’un caprice de la nature, celui qui, plus tard, racontera cela aux enfants incrédules. Et l’on aura, à son tour, l’aspect d’un phénomène.