Chapitre 1 Femme de la tribu des Renards 1
Avant de raconter l’histoire de cette esclave, que j’ai connue depuis ma plus tendre enfance jusqu’à sa mort, je crois devoir la faire précéder des deux actes suivants, que je dois à l’obligeance de monsieur l’abbé Tanguay :
Extrait du Registre des Baptêmes, Mariages et Sépultures de la paroisse Saint-Thomas pour l’année mil sept cent soixante et un.
L’an mil sept cent soixante et un, le neuf de may, je, soussigné, prestre curé de Saint-Thomas, ai baptisé avec les cérémonies ordinaires une Sauvagesse, appartenante à madame Couillard, âgée d’environ vingt-six ans ; elle a été nommée Geneviève. Le parrain a été monsieur André Couillard, ecclésiastique, la marraine madame Couillard, maîtresse de la dite Sauvagesse, laquelle a signé avec le parrain et nous.
(Signé) « Alliés veuve Couillard,
« A. Thomas Couillard, ecclésiastique,
« Maisonbasse, Ptre ».
Le douze octobre mil huit cent huit par nous curé a été inhumé dans le cimetière de cette paroisse, le corps de Marie Geneviève, sauvagesse, fille native du pays des Renards, élevée depuis sa jeunesse dans la maison de monsieur Couillard, seigneur primitif, où elle a été baptisée et a reçu l’éducation chrétienne et catholique et fait sa première communion, et vécu ensuite en bonne chrétienne, âgée d’environ soixante et quinze ans, n’ayant pu recevoir le saint Viatique et l’Extrême-Onction à cause de la surprise de la mort ; mais ayant reçu le sacrement de Pénitence peu de jours auparavant. Ont été présents à la dite inhumation monsieur Antoine Gaspard Couillard, soussigné, Pierre Fournier, Étienne Churet et plusieurs autres témoins qui n’ont su signer.
(Signé) Antoine Gaspard Couillard.
J. M. Verreau, Ptre.
Quoique cette Indienne ne fût baptisée qu’à l’âge approximatif de vingt ans, elle n’en avait pourtant que onze à douze, lorsque monsieur Jean-Baptiste Couillard l’acheta d’un sauvage abénaquis.On doit alors supposer que le curé de la paroisse de Saint-Thomas crut devoir instruire la catéchumène avant de lui conférer les sacrements de Baptême et de Pénitence, et que le peu d’intelligence de la jeune fille fut cause de ce tard. La Grosse (je ne lui ai jamais connu d’autre nom) avait en effet l’esprit très borné, sans être pourtant idiote. Elle ne s’exprimait qu’avec difficulté, et à l’aide d’un patois de son invention.
C’était vers l’année dix sept cent quarante-six, que le capitaine Jean-Baptiste Couillard de l’Épinay 2, seigneur de Saint-Thomas et de Saint-Pierre, étant parti de Québec dans l’après-midi d’une belle journée du mois d’août, fut contraint par un hasard providentiel de venir camper pour la nuit au sud-ouest de l’anse de Bellechasse 3, dans la paroisse de Saint-Vallier. Assez contrarié d’abord de ce que le vent et la marée l’empêchaient de se rendre chez lui à Saint-Thomas le soir même, il n’eut qu’à se louer ensuite de ce contretemps. En effet, le canot dans lequel il avait pris passage était vis-à-vis l’église de cette paroisse, lorsque le vent du sud-ouest tombant tout à coup, le capitaine Couillard donna le commandement suivant :
« Carquez les voiles, prenez les rames et halez fort, mes amoureux. »
Les deux jeunes gens obéirent ; mais, c’est une rude besogne que celle de nager contre vent et marée. Aussi, près d’arriver vis-à-vis du charmant bosquet d’érables qui couronne le promontoire de l’anse de Bellechasse à l’ouest, Joncas, l’un des rameurs, qui goûtait peu la perspective de nager cinq lieues avant d’arriver au manoir seigneurial de Saint-Thomas, dit au capitaine Couillard, qui tenait le gouvernail d’une main et un volume d’Horace de l’autre : « Vous, mon capitaine, qui êtes un savant, pourriez peut-être nous dire qui a inventé les voiles ? »
Monsieur Couillard 4, heureux d’être consulté sur un point d’histoire aussi important, mit le volume dans sa poche, tira sa tabatière pour s’éclaircir le cerveau ; et après s’être mouché, et avoir toussé au préalable, comme doit le faire tout érudit consulté sur une question importante, dit : « L’arche de Noé n’avait pas de voile, nul doute à cet égard : primo,parce que n’ayant aucun port en perspective, Noé était très indifférent quant à la route de son navire ; secundo...
– Quant au secundo,dit Joncas, je crois sans vous offenser, mon capitaine, pouvoir vous en donner la raison : c’est que le capitaine Noé et son équipage, étant enfermés dans la cale du navire, il leur était impossible de veiller à la manœuvre.
— Voici le second point décidé, dit en riant monsieur Couillard ; tu as de l’esprit, Joncas, et avec un peu d’étude tu deviendras savant ; je m’y connais, et c’est moi qui te le prédis.
« Les anciens, continua l’érudit, en donnant une chiquenaude sur son jabot de dentelle pour en secouer le tabac d’Espagne, les anciens qui ne portaient pas de chemises se servaient-ils de voiles pour leurs vaisseaux ? C’est une question dont je m’occuperai à loisir, fit le savant, en se parlant à lui-même.
« Cependant le divin Homère, qui vivait deux mille ans avant l’ère chrétienne, comme vous le savez, mes enfants, nous parle de la flotte des Grecs qui portait des bataillons innombrables d’Agamemnon ; ces vaisseaux devaient avoir des voiles, puisqu’il voulut sacrifier sa fille Iphigénie, pour obtenir des dieux un vent favorable. Les Argonautes, douze cents ans avant l’ère chrétienne, les Argonautes, ainsi appelés du nom du vaisseau Argo...
– Faites excuse, mon capitaine, si je vous coupe la parole, mais je crois moi que c’est le bon Dieu qui a inventé les voiles, fit Joncas.
— Tu as raison, mon fils, répliqua monsieur Couillard, c’est Dieu qui a donné l’intelligence et le génie à l’homme, comme il a donné un instinct admirable aux animaux. » Et voilà l’érudit lancé dans une dissertation physiologique, théologique et métaphysique à perte de vue.
Joncas, profitant d’un temps d’arrêt, pendant lequel l’érudit tirait sa boîte, pour y puiser une autre prise de tabac, se hâta de lui dire : « Puisqu’il est convenu que le bon Dieu a inventé les voiles, auriez-vous la complaisance de me dire qui a inventé les rames ?
— Les rames, mon fils, sont aussi anciennes que l’art de naviguer dans les petits canots, et même sur une pièce de bois flottante. Homère nous rapporte dans son Odyssée,que tu connais sans doute, que le sage Ulysse fit force de rames en Sicile pour se soustraire aux quartiers de rochers, que les Cyclopes lançaient contre sa flotte ; et maints auteurs que je pourrais citer parlent des galères birèmes, trirèmes, etc. Mais Homère et Virgile étaient des poètes, et ils attribuaient généralement l’honneur d’avoir inventé l’art de la navigation à Jason, mais cet honneur, ainsi que celui d’avoir inventé l’art d’écrire, me paraît revenir aux Phéniciens, qui étaient déjà une nation puissante et florissante lorsque les Argonautes firent voile de la Grèce à Colchide dans le vaisseau Argo,pour conquérir la toison d’or. Et avant même que Didon, SidoniaDido,comme tu sais que Virgile l’appelle, aborda en Afrique pour y fonder Carthage, les Phéniciens avaient déjà depuis longtemps établi plusieurs colonies, et en Afrique même, où cette reine fugitive fonda Carthage ; et c’est l’opinion de Strabon et de Diodore de Sicile qui n’est pas à dédaigner. Et je suis d’opinion que cet art se perd dans la nuit des temps.
— Vous avez parlé tout à l’heure, mon capitaine, fit Lebrun, l’autre matelot, de Cyclopes qui lançaient des quartiers de rochers ; ces gaillards-là devaient avoir de fameux poignets ?
— Les Cyclopes, mon fils, étaient des géants, qui n’avaient qu’un seul œil au milieu du front.
— Je ne suis pas surpris, dit Joncas, qu’ils visassent si mal ayant pourtant une flotte pour but ; les hommes à deux yeux, comme nous autres chrétiens, n’auraient pas manqué de l’atteindre.
— Excellent, mon garçon, répliqua l’érudit ; c’est une autre question que j’aurai à résoudre, celle de décider s’il est plus avantageux pour viser de n’avoir qu’un œil seul, ou d’en avoir deux. Mais je m’en occuperai quand j’aurai fini de te prouver que l’invention des rames…
— Inutile, mon capitaine, interrompit Joncas, de nous prouver l’antiquité de ces charmants instruments de torture, car comme c’est le diable qui les a inventés pour damner les chrétiens, il doit s’être hâté de leur faire part de cette précieuse découverte ! »
Monsieur Couillard éclata de rire à cette sortie ingénieuse de son matelot, et mit le cap sur l’anse de Berthier.
L’anse de Bellechasse, ou de Berthier, comme on l’appelle indifféremment, située partie au sud-ouest dans la paroisse de Saint-Vallier, et partie au sud et au nord-est dans la paroisse de Berthier, offre à marée haute une nappe d’eau d’environ quatre milles de tour. La partie au sud-ouest où abordèrent les voyageurs court trente arpents en droite ligne depuis un promontoire à l’entrée du bassin, couronné d’un magnifique bocage d’érables, jusqu’à la petite rivière Bellechasse qui se décharge à l’extrémité sud de ce beau rivage. La mer était haute ; et le murmure de la lame, qui se brisait lentement sur la rive sablonneuse, le gazouillement des alouettes, des pluviers, qui couvraient littéralement le rivage, et les derniers chants des oiseaux de l’immense bocage, animaient seuls cette solitude.
Trois wiggams5 plantés sur la partie la plus élevée du rivage, quelques enfants indiens jouant sous la feuillée des érables, un vieux sauvage, image du dieu Terme des Romains, fumant en silence à la porte de sa cabane, sans paraître faire attention au canot des étrangers qui abordait le rivage, et les derniers rayons du soleil qui se couchait derrière les Laurentides complétaient ce tableau pittoresque de scène canadienne 6.
— C’est mon vieil ami Katoué,fit monsieur Couillard, il m’a reconnu, mais il craindrait de déroger à sa dignité de chef.
Les Abénaquis ne faisaient jamais les premières avances.
Et sautant sur le rivage il s’approcha de l’Indien, et lui dit : « Ton frère le Visage-Pâle est venu demander l’abri de sa cabane pour la nuit à son frère la Peau-Rouge.
— Mon frère le Visage-Pâle est le bienvenu, répondit le vieux chef, en lui présentant la main ; il est maintenant le maître dans le wiggam de son frère Katoué ; et tout ce qui est ici lui appartient. »
Après un court entretien, monsieur Couillard s’aperçut que si son ami Katoué avait le cœur généreux, son garde-manger n’offrait pourtant, en perspective, qu’un bien maigre souper. Les Sauvages ménagent leur poudre et s’imposent souvent un jeûne rigoureux plutôt que de la dépenser. Sous cette impression, il dit à Lebrun de prendre un fusil et d’aller tuer du petit gibier.
« Arrête, mon frère, fit le Sauvage, quand Katoué*demande à son ami Couillard l’abri de son grand *wiggam,Couillard lui dit : « Assis-toi, mon frère, et mange, et Katoué n’apporte pas à souper à son ami le Visage-Pâle ? » Et sur ce, il prit un fusil et s’éloigna de ses hôtes.
« – L’hospitalité de cet aborigène, dit monsieur Couillard, est touchante.
— Sans trop vous interboliser,mon capitaine, fit Joncas, quelle espèce d’animal, sauf votre respect, est un aborigène ?
— Il est bien vrai, mon fils, répliqua le savant, que l’homme même est un animal qui se pique de raison, quoique ce mordant critique de Boileau assure qu’il est le plus sot animal de la création ; mais laissons pour le moment ce sujet sur lequel je reviendrai bientôt ; car après tout on peut se servir du mot animal en parlant de l’homme, mais toujours en y mettant un correctif que tu as, sans doute, oublié par distraction. Mais pour répondre à ta question, tu as lu dans l’histoire romaine, qu’il y avait même un peuple d’Italie que l’on appelait aborigène ; tu sais aussi que le mot français aborigène est dérivé du substantif latin aborigenes,c’est-à-dire, naturels d’origine ou premiers habitants d’un pays ; ce qui fait que mon ami Katoué,appartenant à cette race d’hommes, est un aborigène ou naturel du Canada.
« Maintenant, pour en revenir à mon sujet, l’hospitalité de cet aborigène est bien touchante ; entouré de gibier, comme il l’est, il aurait probablement jeûné plutôt que de dépenser sa munition, car sa corne à poudre, comme on l’appelle vulgairement, au lieu de poire, qui est le nom académique, m’a paru presque vide.
« J’ai reçu l’hospitalité, mes enfants, chez des gens riches, dans les châteaux même, en France et ailleurs, mais j’ai toujours pensé que le pauvre seul a le mérite de l’hospitalité. Sept fois sur dix peut-être, l’homme riche est l’obligé de celui que lui rend visite, parce qu’il dissipe son ennui, qu’il égaye sa solitude, ou lui donne une occasion d’étaler son luxe et ses richesses, tandis que le pauvre, lui, ou même l’homme de petits moyens, s’impose des privations lorsqu’il exerce cette noble vertu. Ceci me rappelle une petite légende que me contait ma sainte mère, qui est maintenant au ciel :
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