Chapitre 2 Une pauvre chaumière
Une famille de pauvres paysans, composée du père, de la mère et de six enfants en bas âge, demeurait jadis dans une petite chaumière à l’entrée d’une forêt de la Normandie. Entrons dans cette misérable cabane. Il est huit heures du soir, par une nuit sombre du mois de novembre ; le vent gémit et la pluie tombe à torrents depuis huit jours, comme si les cataractes du ciel ouvertes menaçaient la terre d’un second déluge.
Le père, la mère et deux enfants âgés de dix et douze ans veillent près de la cheminée dans laquelle brûle en s’amortissant un fagot, que l’eau et le vent qui s’engouffrent dans la cheminée menacent d’éteindre. Des bouffées de fumée laissent de temps en temps les veilleurs dans une obscurité complète. Quatre enfants, les plus jeunes de la famille, dorment sur des grabats.
« Que de misères, que de chagrins endurent les pauvres avant de mourir, dit le bûcheron avec tristesse ; c’est à faire perdre tout courage !
— Tu n’as jamais parlé ainsi, mon homme, dit la femme ; aurais-tu perdu, toi si bon chrétien, toute confiance en Dieu et dans la bonne Vierge ?
— Oh ! non, répliqua le mari ; sans cette confiance qui me soutient, sans l’affection que j’ai pour ma famille, il y a longtemps que le chagrin m’aurait tué. Je ne me suis jamais plaint de mes souffrances, ni devant Dieu, ni devant les hommes, mais ce sont les vôtres, ma chère femme et mes chers enfants, qui me déchirent le cœur. Il ne restait ce soir dans la huche que le quart d’un pain, les quatre petits demandaient à manger en pleurant ; on leur en a donné chacun un petit morceau, et ils dorment maintenant, mais toi, ma chère femme, vous, mes chers enfants, vous jeûnez ce soir pour sécher les larmes de pauvres innocents trop jeunes pour comprendre notre misère ! Ah ! c’est à s’arracher les cheveux de désespoir ! » Et puis après un moment de silence, que les sanglots de la mère et des enfants, que les éléments déchaînés qui rageaient en dehors, rendaient plus solennels, le bûcheron reprit : « Tu as raison, ma chère femme, j’ai failli. C’est l’heure de la prière, implorons le bon Dieu avec ardeur et confiance, et prions-le de me pardonner ce moment de faiblesse. »
Cet acte de piété chrétienne était à peine achevé, qu’un coup frappé en dehors attire l’attention de la famille. « Entrez », dit le paysan. La porte de la chaumière s’ouvre et livre passage à une vieille femme ployée en double, et marchant à l’aide d’une longue canne. On s’empresse auprès d’elle, on la débarrasse d’une vieille cape, dégouttant l’eau, qui lui couvre à peine les épaules, et on la fait asseoir près de la cheminée, dont on ranime le feu avec un autre fagot.
« J’ai faim, dit la pauvresse, après s’être réchauffée ; je vous prie de me donner à souper pour l’amour du bon Dieu. – Nous sommes bien pauvres, ma bonne mère, répliqua le paysan, nous n’avons que du pain ; mais, c’est de grand cœur que je vous l’offre. » Et là-dessus, il lui donna le peu de pain qui restait dans la huche. Tandis que la vieille dévorait cette pitance, les enfants la considéraient les larmes aux yeux. « Je jeûne depuis deux jours », dit la vieille, après avoir englouti la dernière bouchée ; « un autre morceau de pain pour l’amour de la bonne Vierge ! – Nous n’en avons pas davantage, fit le bûcheron ; mais attendez, bonne mère, je vais courir chez mon voisin, à un petit quart de lieue d’ici ; il est riche, il a tout en abondance, il sait que je suis honnête et laborieux, et ne refusera pas de me prêter un pain.
— Il sera plus pauvre que vous, demain, dit la vieille avec assurance ; je sors de chez lui ; et non seulement il m’a refusé l’abri de son toit par cette nuit épouvantable, mais même le chétif morceau de pain qu’on donne à la misère. Mais écoutez, ajouta-t-elle. » Et le vent qui rageait au dehors, tomba comme s’il eut obéi à un puissant génie, un feu brillant éclata dans l’âtre de la cheminée. Et l’on entendit un bruit d’ailes, comme si un immense oiseau de vingt pieds d’envergure eut passé sur la forêt. « C’est l’ange ministre de la justice de Dieu, dit la vieille d’une voix solennelle, qui fait sa ronde nocturne dans le royaume de saint Louis, l’ami et le père des pauvres sur la terre et dans le ciel ! »
À cette exclamation, toute la famille, saisie d’épouvante, tomba la face contre terre. La vieille se leva de son siège, ouvrit la porte de la chaumière, et étendant la main vers la demeure du riche impitoyable, s’écria : « Regardez passer la justice de Dieu ! » Un immense éclair sillonna le ciel, un affreux coup de tonnerre ébranla la forêt, et des torrents de flammes annoncèrent la ruine du riche sans entrailles !
« Pitié, pitié, oh ! pitié pour lui ! s’écrièrent le Bûcheron et sa femme. – La justice du Très-Haut est inflexible, répliqua la vieille avec autorité ; cet homme a toujours refusé à la misère l’abri de son toit et les miettes qui tombaient de sa table, et la main de Dieu l’a justement frappé ! » La vieille reprit un moment de silence : « Cette huche, dont vous avez tiré le dernier morceau de pain pour le donner à la pauvre mendiante, se remplira au fur et à mesure que vous la viderez ; et lorsque vous serez riche, vous ferez construire à la place de cette pauvre chaumière un asile pour soulager l’humanité souffrante. » Et la vieille disparut.
L’arrivée de l’Indien avec un sac plein de petit gibier, mit fin à un long et savant discours dans lequel l’érudit cita maints traits de l’hospitalité des Hébreux, des Grecs, des Romains, sans oublier celle du roi Évandre au pieux Énée.
Le souper était fini ; et monsieur Couillard, assis sur le sable devant le wiggam de son hôte, fumait la pipe en devisant de guerre et de chasse avec le vieil Indien, lorsqu’un cri perçant lui fit lever la tête, et une jeune Sauvagessede onze à douze ans, poursuivie d’autres enfants, dont une tenant un tison ardent, vint se réfugier près de lui. La malheureuse avait l’œil droit ensanglanté.
Monsieur Couillard, après avoir mis en fuite ces noirs diablotins, demanda au vieux chef, qui continuait à fumer en silence comme s’il n’eût rien vu, pourquoi ils permettaient à leur enfants des jeux aussi cruels ?
« C’est une esclave ! » répondit l’Indien en montrant l’enfant du doigt avec un geste de mépris, et en haussant les épaules.
« Dieu de bonté ! s’écria monsieur Couillard, c’est une esclave ! Elle mangera, quand les autres seront repus, les restes qu’elle disputera aux chiens de ses maîtres, et elle a à peine douze ans ! Elle dormira quand ses bourreaux seront las de la torturer, et elle a à peine douze ans ! Elle sera vêtue pendant les saisons rigoureuses des haillons que les autres auront rejetés, et elle a à peine douze ans ! Elle n’entrera dans le wiggam de ses maîtres, pendant l’hiver, que si les autres enfants ne prennent pas un plaisir cruel à la voir transie de froid greloter sur la neige, et elle a à peine douze ans ! Elle paraît d’une constitution robuste, et elle souffrira un long martyre, car elle a à peine douze ans ! »
Et l’excellent homme, déchirant un mouchoir pendant cet aparté, en faisait une compresse imbibée dans l’eau froide, qu’il appliqua sur l’œil à demi crevé de la malheureuse esclave.
« Mon frère Katoué,dit-il, est un grand chasseur ; il fait de longues marches dans la forêt pendant l’hiver, quand il poursuit l’orignal et le caribou, et cet enfant est trop jeune et trop faible pour le suivre.
— Si l’esclave, répliqua l’Indien, ne peut arriver à la cabane le soir, elle restera dans la forêt, et sera dévorée par les loups, comme ses chiens de frères les Iroquois ont dévoré le cœur des prisonniers abénaquis qu’ils ont faits. »
Monsieur Couillard, connaissant trop bien la nature vindicative des Indiens pour lui proposer l’achat de la jeune fille après ces cruelles paroles, dit au vieux chef : « Couillard a toujours été l’ami des Peaux-Rouges, il a partagé leurs fatigues dans la chasse et leurs dangers dans la guerre. La forêt a cent fois tremblé sous les pas des guerriers français et abénaquis marchant ensemble contre les Anglais et les Renards leurs alliés ! La hache de Katoué et l’épée de Couillard sont encore rouges du sang de leurs ennemis ! Les guerriers sont frères et se font des présents entre eux.
— Mon frère a bien parlé, dit le vieux chef, et il a dit vrai.
— Ton frère, dit monsieur Couillard, a besoin d’une jeune fille pour prendre soin et amuser son fils qui n’a que trois ans ; mon frère Katoué fera plaisir à son ami en lui donnant cette esclave.
— Si l’Iroquoise appartenait à Katoué,fit le vieux chef, il dirait à son ami le Visage-Pâle : l’esclave est à toi, comme tout ce qu’il a dans son wiggam ; mais elle est l’esclave de son fils la Panthère, ajouta-t-il en étendant la main vers la seconde cabane, il a épargné la jeune squaw pour servir sa femme et amuser ses enfants.
— Bon Dieu ! s’écria monsieur Couillard, son fils l’a épargnée pour amuser ses enfants ! Que ne l’a-t-il immolée à sa vengeance, comme il a probablement fait du reste de sa famille ! Que ne lui a-t-il infligé les mêmes tortures atroces ! Elle dormirait maintenant d’un sommeil que toutes les tortures de ses bourreaux ne pourraient troubler ! La Panthère l’a épargnée pour amuser ses enfants ! C’est ainsi que le tigre traîne dans son repaire une proie vivante pour accoutumer ses petits à déchirer les chairs palpitantes de ses victimes.
— Mon frère Katoué,fit monsieur Couillard, croit-il que la Panthère consentira à vendre son esclave ?
— Le fils de Katoué,répliqua le vieillard, aime l’argent, mais il aime encore plus la vengeance ; il a dit à la mère de la jeune squaw avant de la tuer au poteau : « J’épargnerai ta fille, mais elle sera plus malheureuse que les chiens de ma cabane. Et la mère a crié : Tue-la ! tue-la ! »
Monsieur Couillard poussa un soupir qui ressemblait à un gémissement, et dit ensuite : « Couillard a promis à sa femme de lui acheter une esclave pour prendre soin de son *baboujine*(petit enfant). Il aime sa femme qui est bonne, et il voudrait lui faire plaisir. Katouéest père, il connaît des bonnes paroles pour toucher le cœur de son fils, qu’il lui parle s’il aime le Visage-Pâle, et Couillard le remerciera. »
L’Indien, après avoir fumé pendant quelques minutes sans répondre, répliqua : « Que mon frère regarde les montagnes du nord, il en verra une qui domine toutes les autres : La Panthère est plus fier et plus orgueilleux que cette haute montagne ! Les Visages-Pâles ont la langue souple du serpent, dont nous parle la Robe-Noire, qui par de belles paroles flatta l’orgueil de la première femme, notre grand’mère, et lui fit manger la pomme qui perdit tous ses enfants. Que mon frère vante les exploits du jeune guerrier ; et que pour le récompenser de sa bravoure, qu’il lui donne son beau fusil de chasse et sa corne à poudre, ornée de plaques d’argent ; et la Panthère, honteux de n’avoir rien à offrir en retour, sera fier et heureux de lui donner l’esclave. »
Nous verrons quel succès obtint l’excellent monsieur Couillard, en suivant les conseils du vieux Katoué.
C’était un pénible sacrifice pour le capitaine Couillard, que celui de se défaire d’une arme de prix qu’il tenait de feu son père, et à laquelle il était attaché comme tout vaillant chasseur l’est à son fusil ; il aurait préféré en payer deux fois la valeur en or, mais c’était un acte de charité, il n’hésita pas un seul instant, et prenant son fusil, il se dirigea vers le wiggam du jeune Indien, qui, fumant d’un air stoïque, ne semblait pas s’apercevoir de son approche.
« Ton frère le Visage-Pâle n’a pas voulu laisser l’anse de Bellechasse, sans fumer une pipe avec le fils de son vieil ami Katoué,fit le capitaine Couillard.
— Mon frère le Français est le bienvenu, répliqua le jeune homme, en ôtant le calumet de sa bouche, et s’en servant avec grâce pour indiquer un siège près de lui sur l’arbre renversé sur lequel il était assis.
— Le Grand Ononthio, fit le capitaine Couillard, aime ses alliés les Peaux-Rouges, et il a dit à ses officiers français : « Quand vous rencontrerez un de leurs grands guerriers, remerciez-le de la part de leur père Ononthio » ; la Panthère est un grand guerrier, et son frère le Visage-Pâle le remercie, au nom du Grand Ononthio, des services qu’il a rendus à ses frères les Français.
— La Panthère, répliqua l’Indien, est encore bien jeune ; six chevelures anglaises et iroquoises ornent seulement sa ceinture, et il n’a fait brûler que trois de ses ennemis ! Sa hache n’est encore teinte que de quelques gouttes de leur sang, ils fuient devant lui, comme fait le chevreuil quand la Panthère de la forêt pousse son rugissement !
— La Panthère est un grand guerrier ! fit monsieur Couillard ; il mérite de porter de belles armes, car il est la terreur de ses ennemis et de ceux des Français ! » Et, ce disant, il lui présenta le fusil et la poire à poudre, montés en argent.
Le jeune Indien, malgré son stoïcisme habituel, ne put réprimer la rougeur subite qui lui monta au visage, et s’écria : « Le Visage-Pâle a le cœur généreux ! » Et puis, après avoir admiré les armes et après avoir couché en joue le fusil, il ajouta avec tristesse : « L’ami du Français n’a rien à lui offrir en retour, aujourd’hui ; mais la Panthère est un grand chasseur, et il lui donnera, bien vite, un capot de castor que le Grand Ononthio même serait fier de porter 1.
— La Panthère a le cœur aussi grand que brave, fit le capitaine Couillard, et son frère le Visage-Pâle le remercie de son riche présent. Mais que mon frère fasse attention aux paroles de son ami. Couillard a un petit garçon de trois ans qui est si méchant qu’il bat, mord et égratigne les femmes qui en ont soin, et ce n’est qu’à force d’argent que ton frère les fait rester auprès de son fils. La Panthère a une jeune esclave, qu’il la donne à son ami le Français pour amuser et servir son baboujine,il le remerciera et n’acceptera rien de plus.
— Mon frère le Visage-Pâle, fit l’Indien, a dit dans son orgueil : Couillard est riche, il a des grands wiggams,des terres, des troupeaux, mais la Panthère est pauvre et a besoin de ses pelleteries, je n’accepterai que son esclave qu’il prise moins que son chien. La Panthère gardera son esclave.
— La Panthère s’est vanté d’avoir un grand cœur, fit monsieur Couillard, et il refuse de donner à son ami une esclave qu’il prise moins que son chien, mais il lui promet la peau des castors qui nagent dans les lacs et les rivières de la forêt ! » Et là-dessus il fit mine de se retirer.
Les yeux du jeune Indien lancèrent au Français un jet de flammes aussi perçant qu’une lame d’acier : son premier mouvement fut de rendre le fusil et la corne à poudre, mais l’orgueil de s’en parer l’emporta.
« Quand la Panthère, dit-il, a refusé l’esclave à son ami, il croyait que le Visage-Pâle méprisait trop la Peau-Rouge pour accepter un riche présent de lui ; mais puisqu’il tient à emmener la jeune squaw, qu’elle le suive : et son ami le Français verra que la Panthère a le cœur généreux, qu’il est un grand chasseur et qu’il saura bien découvrir le castor, quand il se cacherait sous terre comme les mulots. Et Couillard verra, ajouta-t-il, en se redressant d’un air superbe, que la parole d’un pauvre Abénaquis vaut bien celle d’un riche Français. »
L’excellent monsieur Couillard attendit avec impatience le reflux de la marée, afin de transporter chez lui la malheureuse enfant, où elle recevrait les secours qu’exigerait son pitoyable état, elle avait l’œil à moitié crevé. La jeune Indienne, douce, docile et aimante sut bien vite gagner la confiance de ses maîtres. Elle se prit d’une affection tendre et maternelle pour l’enfant doux et aimable qu’on lui donna à amuser, et qu’elle appela son fils, aussitôt qu’elle put jaboter la langue française. Oh ! oui, d’une affection bien vive, puisqu’elle mourut de douleur cinquante ans après en apprenant que son fils, comme elle continuait à l’appeler, était bien malade à Québec. Mais je reviendrai sur ce sujet.
Monsieur et madame Couillard voyant l’affection de la jeune Sauvagessepour leur fils, témoins des petits jeux qu’elle inventait pour l’amuser, le livrèrent à ses soins comme on le fait à une bonne de confiance. Cette sécurité fut mise un jour à une rude épreuve. Le manoir seigneurial était alors assis sur la partie la plus élevée d’un promontoire qui domine le bassin, superbe nappe d’eau, dont la lame à marée haute venait mourir sous la fenêtre même de l’édifice.
Madame Couillard entre un jour dans son salon et voit un spectacle qui le saisit d’horreur. C’était ni plus ni moins la jeune Indienne qui traversait le bassin à la nage, avec l’enfant sur ses épaules. Elle poussa un cri lamentable, son mari accourut, et témoin de la cause de son effroi, la supplie de garder le silence, si elle ne veut pas exposer l’enfant au plus grand danger. En effet, la jeune fille après s’être jouée pendant quelque temps comme un dauphin dans les eaux tièdes du Saint-Laurent, traverse le bassin et dépose le petit sur la rive opposée où elle l’amuse avec les pierres et coquilles du rivage.
Monsieur Couillard fit son possible pour tranquilliser son épouse, et lui disant que l’enfant ne courait aucun danger avec une nageuse aussi experte ; que le danger serait au contraire d’épouvanter la jeune fille qui était très craintive ; mais, voyant qu’il ne pouvait réussir à la calmer, il lui proposa alors de se rendre lui-même à la rive opposée, à la condition expresse, que si la jeune Sauvagesseramenait l’enfant pendant son absence, de ne pousser aucun cri, crainte de l’effrayer. Il monta aussitôt à cheval, mais le trajet était bien long : il lui fallait aller prendre le gué de la rivière du Sud à une dizaine d’arpents, traverser une seconde rivière nommée le Bras, et parcourir ensuite une vingtaine d’arpents avant d’arriver sur la grève où était son fils. Il avait en effet parcouru à peine la moitié du chemin, que l’Indienne avait ramené l’enfant sain et sauf. Madame Couillard finit par comprendre que son fils ne courait aucun danger, car elle racontait que l’enfant naturellement d’une constitution faible devait la santé aux bains froids que la Grosse lui faisait prendre, pendant son enfance, dans le fleuve Saint-Laurent.
Pauvre Grosse ! Elle nous disait souvent, dans son patois, en regardant la belle nappe d’eau qu’offre à marée haute le bassin de Saint-Thomas : « Ben souvent passé mon fils bassin sur mon dos, va ! mais pas capable passer lui à présent moi trop vieille, lui trop grand ! » Et elle montrait le seigneur Couillard, dont la taille était de six pieds.
J’étais à Saint-Thomas en route pour Québec, vers le commencement du mois d’octobre de l’année mil huit cent huit ; nous prenions le café en sortant de table, vers deux heures de relevée, lorsque la Grosse entra dans le salon criant : « Une lettre de mon fils ! une lettre de mon fils ! » C’était en effet une lettre de monsieur Couillard de retour d’un voyage de trois semaines à Montréal, dans laquelle il écrivait à sa femme qu’une légère indisposition l’empêcherait de descendre chez lui avant quelques jours, et qu’il la priait de venir le rejoindre à Québec.
Madame Couillard ne prit pas la chose au sérieux et dit à son fils : « Ton gourmand de père aura fait quelques excès chez les prêtres et autres amis du district de Montréal, ses anciens condisciples qui l’ont promené comme le veau gras ; je n’étais pas là pour veiller à sa diète, comme je le fais ici, et il aura sans doute mangé beaucoup de poires et de raisins dont il est très friand, malgré les promesses qu’il m’avait faites avant son départ ». Elle ne paraissait donc éprouver aucune inquiétude, mais lorsque la Grosse s’écria : « Mon fils va mourir ! » elle éclata en sanglots. Mon ami, le jeune Couillard, s’empressa auprès de sa mère et dit : « C’est la faute de la Grosse ; c’est elle qui vous a effrayée. »
La pauvre Indienne se tut à ce reproche, pencha la tête sur l’épaule droite, et des larmes abondantes coulèrent longtemps de son œil terne et à moitié fermé. Les pressentiments de la bonne Sauvagesse ne l’avaient pas trompée : elle mourut de chagrin et d’inquiétude à Saint-Thomas, en répétant sans cesse : « Mon fils va mourir ! » environ trois jours avant que l’excellent Monsieur Couillard s’éteignit dans mes bras, dans la rue de la ville de Québec qui porte son nom. Nous eûmes soin de lui cacher la mort de la fille, à laquelle il était très attaché.
Ainsi s’éteignirent deux existences bien disparates : le maître et l’esclave, le parfait gentilhomme, doué d’une beauté remarquable, l’érudit, et la pauvre Indienne d’un esprit borné, laide, difforme, se ressemblant pourtant tous deux par les qualités les plus précieuses de l’âme et du cœur. Ils laissèrent la terre pour se rencontrer au ciel, et y recevoir également les récompenses que Dieu accorde à la vertu.
q