‹ Divertissements: poèmes en versChapitre 30 sur 48 · VI

VI

LE CHÊNE

Il me semblait que ma pensée Était un chêne solitaire Qui rêve sur sa vie passée Et qui regarde au loin la terre.

Devant lui s’étendent des plaines Dont l’homme a fauché les moissons, Et des montagnes incertaines, Là-bas, ferment son horizon.

Il a vu la brume et la pluie, Le soleil, le rire et l’amour; Il a vu les jours et les nuits, Et puis les nuits et puis les jours.

Des amants, couchés sous son toit, Ont échangé là des mensonges; Et d’autres au cœur grave et droit L’ont pris à témoin de leurs songes.

Les plaintes de la volupté Ont fait frissonner son feuillage, Et lui, dans son ample bonté, Donnait aux amants son ombrage.

Il chantait: de tendres oiseaux Se poursuivaient parmi ses branches; Leurs cris tombaient en avalanche, Mêlés aux rires des ruisseaux.

Il pleurait: les vents d’occident Répandaient sur son front placide Leurs larmes de plomb ou d’argent Et leur neige ou leur gel lucide.

Il vivait: son cœur plein de sève Éclatait parfois en sanglots: «Des sirènes semblent des rêves, Songeaient-ils, là-bas, sur les flots...»

· · ·

Un jour la mer vint en colère Envahir la plaine et les bois; Mais le chêne à la tête fière Se dressait toujours, sans émoi.

«Je suis la vie, je suis le monde, «Lui dit la mer aux flots nombreux. «J’apporte du fond de mes ondes «Un être au cœur aventureux.

«Sois toi-même, chêne orgueilleux, «Redeviens homme dans ta chair, «Retrouve ta bouche et tes yeux «Et lève au soleil ton front clair.

«Oublie les vieilles amertumes «Que tu trouvas près de la femme. «C’est la nuit; le désir allume «Plus d’un désir au fond des âmes.

«Vois: mes vagues silencieuses «S’endorment comme des enfants; «Elle est là: l’heure précieuse «S’éveille et sourit doucement.»

Le chêne au multiple feuillage Devint homme, ouvrit ses deux bras, Et la sirène au blanc visage Entra dans son cœur et chanta.