V
LES DERNIERS MOMENTS DE FRANÇOIS Ier
On ne connaît des _Derniers moments de François Ier_, drame en vers, que le fragment qui a été publié dans le KEEPSAKE FRANÇAIS. _2e Année. 1831. Chez Giraldon Bovinet, 1 vol. in-8º_, qui fut mis en vente vers la fin de l'année 1830.
Pour quelle raison Alfred de Musset ne termina-t-il pas ce drame ou détruisit-il ce qu'il en avait écrit (car le manuscrit n'a jamais été vu)? Peut-être la connaissance d'un drame analogue, pour le sujet comme pour la forme, la _Mort de François Ier_ par Félix Arvers[77]. Au mois de janvier 1850, M. Charpentier imprimant un nouveau volume d'oeuvres d'Alfred de Musset, lui avait transmis le voeu exprimé par bien des personnes, de voir adjoindre à ce livre des poésies inédites jusqu'à ce jour. En ce qui concerne ce drame, l'auteur se borna à lui répondre: «J'ai beau faire, je ne puis pas corriger ces _Derniers Moments de François Ier_; il y a dix-neuf ans que c'est au rancart»[78].
[77] Voir: FÉLIX ARVERS, par Charles Glinel. 2e édition. Reims, Michaud. Paris, Rouquette, 1897. 1 vol. in-8º.
[78] _OEuvres Posthumes_, in-12, p. 241.
Alfred de Musset et Félix Arvers se connaissaient; ils avaient des amis communs, Paul Foucher, Alfred Tattet; tous deux se trouvèrent plus d'une fois côte à côte à la table de Ulric Guttinguer, rue de Courcelles, dans cette maison des Lilas, rendue célèbre par la fête printanière donnée en l'honneur de M. et Mme Victor Hugo. Ils se rencontraient aux soirées de l'Arsenal, chez Charles Nodier, dont ils étaient les hôtes assidus; ils adressaient même des vers à la fille du maître de ce logis, car l'_innommée_ du fameux sonnet:
«Mon âme a son secret, ma vie a son mystère»
et l'héroïne des Stances:
«Madame, il est heureux, celui dont la pensée»
ne sont qu'une même personne, mademoiselle Marie Nodier, qui devint madame Ménessier. De plus, le 1er janvier 1830, Arvers avait fait ses débuts dans le notariat comme clerc chez Me Guyet-Desfontaines, ami de la famille de Musset; en sa qualité de poète, le jeune basochien avait ses entrées au salon.
«_La Mort de François Ier_, drame en 3 actes, en vers, dédié à mon ami Roger de Beauvoir» par Félix Arvers, porte la date de juin 1831, dans le recueil où il a été publié[79]. On y trouve certaines similitudes avec le drame d'Alfred de Musset; ce passage de la scène 3 du IIIe acte, se rapproche beaucoup du début du dialogue entre François Ier et son Fol:
FRANÇOIS Ier
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . S'il est vrai que souvent ma raison égarée, Aux pompes de Satan, jadis se soit livrée, N'ai-je rien fait aussi qui puisse retenir Le bras de Jésus-Christ levé pour me punir? Fils aîné de l'Église, ardent à sa querelle, J'ai défendu sa gloire et combattu pour elle. Que me reproche-t-on? N'ai-je pas résisté A ce torrent du schisme et de l'impiété? N'ai-je pas su, malgré des efforts sacrilèges, Remettre le Saint-Père en tous ses privilèges? Et savez-vous un roi qui fut meilleur soutien Du Saint Nom de Jésus et du monde chrétien?.......
[79] MES HEURES PERDUES par Félix Arvers. Paris, Fournier, 1833. 1 vol. in-8º, p. 156 à 293.
Cela se poursuit dans la réplique de Féron, et, quelques vers plus loin, la ressemblance est encore plus grande:
FRANÇOIS Ier
........ Ah! ce n'est pas la mort qui m'épouvante! L'Espagnol me connaît, de reste, et je me vante Que dans toute l'Europe il n'est pas chevalier Plus âpre à la besogne et plus franc de collier. Pourquoi, dans les combats, n'ai-je perdu la vie? Je serais si bien mort aux plaines de Pavie, Au bruit des instruments de guerre et des clairons, Entouré de mes preux chevaliers et barons! Mon armure eût servi de linceul militaire Et mes soldats pleurant m'auraient mis dans la terre Humide encor du sang que ma main eût versé, Comme ils ont fait Bayard, quand il a trépassé.
Et dans Alfred de Musset:
LE ROI
Dieu du saint Évangile! O Dieu, j'ai fait pourtant Brûler par Bonneval tout un bourg protestant! Dans un pourpoint de fer, certes, je fus à l'aise; Maintenant, je suis mort, ma cuirasse me pèse! O mon cousin Bayard! Il mourut tout poudreux, Les reins tout fracassés!..... Il était bien heureux! (_Délirant_) Oh! parmi les tournois, les écharpes dorées, Les vieux barons de fer, les femmes adorées! O soleil d'Italie! O mon beau Milanais! Où trouver pour mourir, tes champs, si je renais? Mourir la dague au poing, mourir le casque en tête, Des éclairs que l'acier croise dans la tempête! En bas d'un palefroi saillir contre un sol dur, Et tomber sur le dos, sous un beau ciel d'azur! Hardi, mes preux sans peur, ma vaillante noblesse! Hardi, mes lansquenets, dans la mêlée épaisse! Hardi!--C'est d'Alençon sur la colline assis! C'est Chabanne et ses gens, de poussière noircis! Bien combattu, Dunois! Comme il court, comme il vole! Je te fais duc et pair, Dunois, sur ma parole! Trivulce! A Marignan et tant d'autres endroits, Mes féaux serviteurs, on vous a vus tous trois! Marignan laissa-t-il entre vos cicatrices De quoi, sur votre coeur, écrire vos services? Quelle bataille, amis! Elle dura deux jours! Un soir vint..... puis un autre..... on se battait toujours; Et de faim ni de soif, nul ne sentait l'envie. Deux jours!..... nul ne songea qu'à sa mort ou sa vie; Et les bataillons noirs se heurtaient dans la nuit, Et fatigués du bruit, n'entendaient plus de bruit. On se battait!--Quand vint un matin le silence, Comme, tout étonné, je restais sur ma lance, La Tremouille arriva, qui me dit: «Ils sont morts!». Et je vis, en effet, que l'on comptait les corps.
Dans les _Derniers moments de François Ier_, Féron faisant le compte des maris outragés, qui ont voulu tirer vengeance du roi François, sans y réussir comme lui, émet des idées qu'on retrouve dans les scènes 3, 4 et 5 du 1er acte de _La Mort de François Ier_.
Malgré ces ressemblances, ces deux drames n'ont pas été copiés l'un sur l'autre, et celui de Musset a une priorité d'au moins une année sur celui d'Arvers.
Il existe deux autres drames célèbres sur les amours de François Ier, qui ont été plus d'une fois comparés avec les deux pièces dont je viens de parler:
_Le Roi s'amuse_, drame en cinq actes, en vers, par Victor Hugo, représenté pour la 1re fois au Théâtre Français le 22 novembre 1832 et pour la seconde fois le 22 mars 1882.
Et _Ango_, drame en cinq actes et six tableaux, avec épilogue, en prose, par Auguste Luchet et Félix Pyat, représenté pour la première fois sur le théâtre de l'Ambigu le 29 juin 1835.
Enfin, M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul nous apprend dans ses LUNDIS D'UN CHERCHEUR (C. Lévy, 1894. 1 vol. in-12, p. 8-9), que Théophile Gautier avait songé à composer un drame sur le même sujet.
_Les Derniers moments de François Ier_ ont été réimprimés avec plus ou moins d'exactitude dans le KEEPSAKE FRANÇAIS de 1832, le KEEPSAKE FRANÇAIS DE 1833, le MONDE DRAMATIQUE du 16 juillet 1835, et, sous le titre d'_Ango_, dans l'ARTISTE du 15 juillet 1850. D'autres revues en ont publié des fragments.