‹ Documents Inédits sur Alfred de MussetChapitre 21 sur 22 · II

II

L'Académie Française, blessée par les procédés des citoyens Ledru-Rollin et Recurt, et autant pour dédommager un peu le poète de la brutale destitution qui l'avait frappé, que pour protester contre les actes des hommes au pouvoir, résolut d'attribuer un prix à Alfred de Musset. Le choix porta sur la fondation de M. le comte de Maillé Latour-Landry[99]; l'intention était bonne, mais son application donna lieu à de fâcheuses interprétations; l'Académie n'eut pas le courage de dire qu'elle voulait réparer une injustice, et les termes dont elle se servit pour déguiser son offrande ne pouvaient être plus mal choisis.

[99] Le _Moniteur Universel_ du 13 octobre 1839 donne le texte du testament de M. le comte de Maillé, qui crée ce prix: «Art. 5. Mon intention est de faire une fondation utile à la littérature et aux beaux-arts, en secourant les jeunes auteurs ou artistes pauvres. Malfilâtre, Gilbert, Escousse, Moreau et de jeunes artistes dont le sort a été analogue, sont les exemples frappants de beaux talents à leur printemps que la misère a empêchés de porter leurs fruits. Un secours, peut-être modique, eût suffi à les préserver et eût valu peut-être des chefs-d'oeuvre. Je lègue à l'Académie Française et à l'Académie royale des Beaux-Arts une somme de 30,000 francs pour la formation d'un secours à accorder chaque année, au choix de chacune de ces Académies alternativement, à un jeune écrivain ou artiste, pauvre, dont le talent, déjà remarquable, paraîtra mériter d'être encouragé à poursuivre sa carrière dans les lettres ou les beaux-arts».

Alfred de Musset fut proclamé lauréat dans la séance du 17 août 1848 (voir le _Moniteur Universel_ du 18 août). Aussitôt qu'il en fut averti, le poète, ne connaissant pas les qualificatifs qui accompagnaient ce prix, écrivit une lettre de remerciement au Directeur de l'Académie, lettre que nous retrouverons plus loin. Mais quand, après la séance publique, il sut les motifs allégués, devenu fort perplexe, il demanda conseil à son frère Paul:

«Mon cher ami,

«En voilà une tuile désagréable! J'étais averti que l'Académie me décernait un prix, mais je ne savais pas en quels termes. On vient de me les dire et je les trouve blessants. Il y a vingt ans que j'écris; j'en ai tout à l'heure trente-huit, et on m'apprend que je suis un jeune homme qui mérite d'être encouragé à poursuivre sa carrière. Quand la critique me fait de ces compliments-là, je les méprise; mais de la part de l'Académie, c'est plus grave. Il m'en coûterait de paraître orgueilleux ou susceptible, et cependant, puis-je à mon âge me laisser traiter d'écolier? Que faire? J'ai besoin d'avoir ton avis là-dessus. Attends-moi ce soir avant de te coucher ou laisse la clef à ta porte. Il faut que nous causions ensemble[100].

«Jeudi soir [17 août 1848].

«ALFRED DE MUSSET.»

[100] Publié: _OEuvres posthumes d'Alfred de Musset. Paris, Charpentier, 1867. 1 vol. in-12_, p. 237.

Il fut décidé qu'Alfred de Musset, prenant un moyen terme, accepterait le prix, mais ne le conserverait pas. Le _National_ du 19 août tourna tant soit peu en ridicule Messieurs de l'Académie:

«Nous admirons fort l'Académie d'avoir su découvrir que M. Alfred de Musset, après dix-huit ans de succès, était un talent _déjà_ remarquable et méritait d'être encouragé à poursuivre sa carrière dans les lettres. Cela prouve un discernement profond. Nous admirons cette condescendance de vouloir bien encourager un talent consacré par l'estime du public, depuis ses débuts qui datent de 1830; nous admirons cette complaisance à reconnaître que ce talent commence à donner des _espérances_, lorsque tout le monde, excepté les académiciens qui ne lisent rien, sait par coeur ses poésies; lorsqu'il n'y a pas de jour où les affiches des théâtres n'annoncent ses pièces, que les académiciens ne connaissent point, parce qu'ils se gardent bien d'aller au spectacle et de se tenir au courant de la littérature dramatique; lorsque le Théâtre de la République doit à M. Alfred de Musset ses merveilleuses recettes: encourager ce talent à poursuivre sa carrière, c'est trop de bonté.....»

Le _Charivari_ du 19 août accentue la note et espère que «M. de Musset ne peut pas être complice de cet acte», lui qui perd un traitement de trois mille francs, et dont les pièces sont les seules qui fassent recette au Théâtre Français. Non, l'Académie a manqué de dignité pour elle et pour le poète; si elle veut à toute force servir M. de Musset, pourquoi ne lui donnerait-elle pas le fauteuil laissé vide par la mort de Chateaubriand: «Voilà comment l'Académie se fût honorée en honorant le poète; mais ce prix Maillé Latour-Landry, fi donc! jamais je ne pourrai oublier le sourire et l'ironie de M. Villemain en proclamant la décision de l'Académie».

Le _Bien Public_ du 21 août insère une note sur cette attribution.

A la suite de sa conférence avec son frère, Alfred de Musset avait adressé une lettre au _National_, qui la publia dans son numéro du 21 août, avec ce commentaire[101]:

«Nous recevons de M. Alfred de Musset, une lettre qui ne nous étonne pas de la part d'un poëte homme de coeur. Nos lecteurs, qui sont au courant des termes du programme des prix décernés en 1848 par l'Académie Française, apprécieront le sentiment de modestie et de générosité qui a dicté cette lettre, et l'Académie elle-même ne peut manquer d'approuver la destination donnée par M. Alfred de Musset au prix d'encouragement qu'elle lui a décerné.»

«Au citoyen rédacteur du journal le _National_.

«Paris, ce 20 août 1848.

«Monsieur,

«L'Académie Française m'a fait l'honneur, dans sa dernière séance, de me donner le prix fondé comme encouragement par M. le comte de Maillé de Latour-Landry. Ce secours, accordé pour un an, consiste en une somme de treize cents et quelques francs, intérêts d'un capital de 30.000 fr. légué par le testateur et placé en rentes sur l'État.

«Voulez-vous être assez bon, monsieur, pour ajouter cette somme à celles que vous avez déjà reçues en faveur des victimes des événements de juin 1848? Je m'empresserai de la verser entre vos mains aussitôt qu'elle me sera parvenue.

«Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.

«ALFRED DE MUSSET.»

[101] Publié: _Mélanges de littérature et de critique, par Alfred de Musset. Paris, Charpentier, 1867. 1 vol. in-12_, p. 274.

Le _Corsaire_ du 23 août approuve cette lettre.

Mais dans sa séance du jeudi 24 août 1848, l'Académie Française décida que la _Note_ suivante serait adressée au _Moniteur Universel_, qui l'inséra dans son numéro du 25 août:

«Une lettre publiée dans plusieurs journaux et signée de M. Alfred de Musset, ferait penser que l'Académie Française avait légèrement attribué à cet écrivain distingué, le prix fondé par M. Maillé Latour-Landry. La seule réponse à faire, c'est que l'Académie n'a pris cette décision qu'après s'être assuré que M. Alfred de Musset connaissait le caractère de ce prix et qu'il l'accepterait; et, en effet, il a remercié l'Académie par la lettre suivante:

«Monsieur le Directeur,

«J'ai reçu avec reconnaissance la faveur dont on a bien voulu m'honorer.

«Permettez-moi de vous prier de faire agréer tous mes remerciements à l'Académie.

«Veuillez, Monsieur le Directeur, recevoir l'assurance de ma parfaite considération.

«ALFRED DE MUSSET.»

«L'Académie décide que la présente note sera transmise au _Moniteur_ avec prière de la publier.

«Certifié conforme:

«_Le Secrétaire perpétuel de l'Académie Française._

«VILLEMAIN.»

Le _National_, où Paul de Musset venait d'entrer comme rédacteur, répondit le 27 août à Messieurs de l'Académie:

«L'Académie Française paraît s'être émue de la destination patriotique donnée par M. Alfred de Musset au prix fondé par M. de Maillé Latour-Landry. Une note publiée dans le _Moniteur_ d'hier et signée de M. Villemain, affirme que M. Alfred de Musset, en acceptant ce prix, en connaissait le _caractère_, et cette note est accompagnée de la lettre de remerciement et d'acceptation du poëte. Si le but de cette réclamation officielle de l'Académie est de répondre aux réflexions du _National_ et de plusieurs autres journaux sur les termes du programme de la séance du 17 août, l'Académie eût mieux fait de garder le silence. Car nous savons et nous répétons que, si M. de Musset avait été averti du _caractère_ de ce prix, il n'a connu le _texte_ blessant du programme que le jour de la séance publique. Ni la lettre d'acceptation, ni la note de M. Villemain ne détruisent l'exactitude de cette assertion. Mais si l'Académie Française trouve mauvais que M. Alfred de Musset ait donné le montant du prix qui lui est décerné aux victimes des événements de juin 1848, nous regrettons que la note de M. Villemain ne s'exprime pas plus nettement sur ce point. Nous aurions été bien aises d'être édifiés sur les sentiments de l'Académie et le motif de son blâme.»

M. Taxile Delord, dans le _Spectateur Républicain_ du 27 août, après avoir résumé les arguments des deux parties, leur donne tort à toutes deux: à l'Académie qui, comme protestation, eût dû admettre Alfred de Musset dans son sein au lieu de lui jeter une aumône; au poëte, en changeant la destination primitive du prix Maillé Latour-Landry, au lieu de le refuser.

Puis, le silence se fit. Le 28 octobre 1848, Alfred de Musset toucha le montant de son prix, et on trouve dans le _National_ du 16 novembre cette note qui met fin au débat:

«Nous avons reçu de monsieur Alfred de Musset la somme de treize cents francs que nous avons versée entre les mains de M. le Maire du 2e arrondissement, pour être distribuée aux blessés des journées de Juin 1848».