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Chapitre 18

A ce moment un vieil homme se dressa que ni Domnine, ni sœur Nanon n’avaient aperçu, caché qu’il était derrière une touffe de roseaux groupés quelques mètres plus bas et dont les racines s’alimentaient aux eaux courantes de la source.

Il était là depuis près d’une heure, considérant obstinément la gare, ses constructions rectilignes, ses trottoirs bitumés, et, parmi l’aridité du ballast, ses rails luisants et parallèles.

Cela, d’une telle passion, avec une intensité de plaisir si visible, que, malgré les habitudes d’économie paysanne, à chaque passage de train, ses lèvres précipitaient en prodigues petits nuages le tirage d’ordinaire méthodiquement réglé de sa pipe.

— C’était donc vous, Grand-Père ?

— Oh !… bien le bonjour, sœur Nanon !

Le vieux bonhomme était si vieux, que tout le monde l’appelait Grand-Père. Malgré cela, dur comme un roc, à quatre-vingts ans passés, il labourait.

— Je suis sûre, lui dit sœur Nanon, que vous étiez encore en train de perdre votre temps à regarder fumer et souffler ces locomotives du diable !

— Je ne perdais pas mon temps, sœur Nanon, puisque c’est l’heure du second goûter et que les bêtes reposent. L’endroit me plaît ; j’y fume une pipe volontiers, lorsque mon travail me conduit par ici.

— Et vous êtes toujours pour les chemins de fer, vous, un homme, de l’ancien temps ?

— Les quelques compagnons qui me restent, plus ou moins mes cadets d’ailleurs, ne partagent pas tous mon avis là-dessus ; de sorte qu’il arrive parfois de se disputer à la chambrette.

Le plus enragé, c’est Ravoux, un entêté qui, malgré Empire et République, a toujours sa chambre tapissée de fleurs de lys et voudrait qu’on défonçât non seulement la voie où courent les rails, mais encore les grandes routes pour y semer des pommes de terre et du blé, de quoi nourrir, assure-t-il, tout ce qu’il y a de pauvres ici-bas.

Moi, Dieu merci, quoique sur l’âge, je comprends les choses différemment.

— Et voir ainsi passer le chemin de fer vous amuse ?

— Si cela m’amuse ! dites sœur Nanon, que cela me régale. Voir passer le chemin de fer, c’est ma joie et c’est ma revanche. Que Dieu garde une place au soleil de son paradis pour celui qui inventa les chemins de fer.

Sœur Nanon rit ; le bonhomme continua :

— Figurez-vous donc, sœur Nanon, mais ces choses par malheur sont oubliées des gens de votre âge, figurez-vous qu’autrefois, de père en fils, nous exercions dans Rochegude le noble état de « biquetier ». C’est-à-dire que, avec des mulets, à cause de l’état des routes alors n’existant pas ou bien impraticables aux voitures, nous allions un peu partout par des chemins de tous les diables, transportant des marchandises et convoyant des voyageurs.

Dur métier, mais joli métier ! Nos mulets avaient des pompons rouges, des sonnailles ; et, bien reçus partout, l’on marchait armés jusqu’aux dents en prévision de la rencontre des voleurs.

Nous étions comme cela plusieurs familles, chacune ayant son équipage. Les uns allaient jusqu’à Turin, d’autres à Marseille. Nous faisions, nous, plutôt, les voyages d’Avignon.

Avignon, qui semble loin maintenant avec les communications nouvelles, se trouvait alors tout proche par le travers des montagnes, et mon arrière-grand, alors que les légats y gouvernaient, gagna de beaux écus aux armes papales à faire métier de courrier, portant dans son manteau roulé les demandes de bénéfice.

De mon temps, ce n’était plus déjà tout à fait ça. Moins de pompons, moins de clochettes ; pourtant, on s’en tirait quand même.

Puis, un beau jour, tout s’arrêta.

Le gouvernement avait refait les routes, bâti des ponts, levé des chaussées.

On vit arriver les rouliers avec des charrettes énormes, des chevaux plus hauts que des éléphants et les poches pleines d’écus. La terre leur appartenait. Quand nous nous rencontrions, si on ne se rangeait pas au bruit du fouet, il arrivait bataille.

« Nos chevaux ont les pieds blancs, disaient-ils, et passent premiers partout. »

Et partout, en effet, ce n’étaient plus que « bégudes » et auberges neuves où, jour et nuit, la broche tournait ; que vastes remises à deux portes, pour que, entrée par un bout, la charrette pût sortir par l’autre, sans rien changer à l’attelage.

Des gens terribles, ces rouliers ! Ils ne faisaient pas souvent fortune, mais ils menaient la vie joyeuse, toujours les coudes sur la table, à tremper des biscuits dans le vin muscat, à fumer des cigares de contrebande, en compagnie des postillons et des conducteurs de diligence, aussi insolents qu’eux, avec leurs casquettes et leurs bottes et leurs méchants carlins qui, pour narguer le pauvre monde, tout le temps, du haut de la bâche, aboyaient.

Je me disais :

« Ça ne peut pas durer si le ciel est juste. Prenons patience ; quelque chose viendra pour ruiner à leur tour ceux qui nous ont ruinés. »

J’ai attendu plus de cinquante ans, gagnant petitement ma vie, n’ayant plus qu’un seul mulet, et transportant encore, par-ci, par-là, quelques charges de bois, le produit des récoltes, dans les rares quartiers où les voitures ne vont point.

Au bout de cinquante ans, la revanche est venue.

Comme par enchantement, du soir au lendemain, dès que siffla la première locomotive, maîtres de poste, conducteurs et rouliers se réveillèrent ruinés.

Plus de relais et plus d’auberges, partout les remises fermées, aux « Trois rois mages », au « Cheval blanc », au « Logis neuf », au « Soleil d’or ».

Maintenant les routes sont libres.

Le vieux bonhomme triomphait.

— Mais assez causé ; mes bœufs attendent… Tau, Bayard ! Tau, Bouchard !

Bayard et Bouchard, tels sont les deux noms héroïques que, dans nos Alpes provençales, portent immémorialement les bœufs accouplés à la charrue.

Et, redescendu dans son champ semé de cailloux roulés et d’éclats de silex noir, tandis que le soc renversait, sous l’amoncellement rectiligne des glèbes luisantes, les poivres d’âne, les lavandes et les maigres œillets sauvages, d’une de ces voix faites pour retentir par-dessus vallons et collines, et sur une mélopée large, triste, comme prolongée en échos, le vieillard se mit, en scandant les couplets de « Tau, Bayard ! Tau, Bouchard ! » lorsque le soc rencontrait une racine, à chanter la plainte du laboureur, l’histoire ingénument contée de son éternelle querelle avec la terre.

« Venez pour écouter – la chanson tant aimable – de ces pauvres bouviers qui passent leur journée – au champ tout en labourant !

Quand vient l’aube du jour, – que le bouvier s’éveille, – il se lève et prie Dieu – et puis après il mange, – sa bouillie de pois, – c’en est la saison.

Aussitôt qu’il a mangé – le bouvier dit à sa femme : – Prépare-moi du blé, – n’y épargne pas les peines. – L’an qui vient – sera peut-être le bon.

Oh ! le mauvais labour – que celui de ce champ – où du matin au soir – je ne trouve que misère. – Le sillon – de misère est plein. »

— C’est, disait sœur Nanon ravie, tout à fait un homme de l’ancien temps. Quel dommage que, par esprit de rancune contre les diligences, il s’obstine à défendre les chemins de fer.

Domnine, elle, songeait à la chanson, à ce sillon plein de misère qui lui semblait l’image de sa vie.

Et, comme la nuit était loin, elle voulut descendre encore et accompagner sœur Nanon jusqu’aux premières maisons du faubourg.

Montée maintenant sur la bourrique, à cause de ses jambes qui refusaient service, la falote petite vieille entreprit de maudire, en une biblique homélie, cette infernale invention des chemins de fer, et le déluge d’abominations que sa venue avait déchaîné sur Rochegude.

— Et moi qui, au commencement, trouvais cela si beau ; soupirait-elle, les doigts dans les crins de Brusquette, moi qui, en lui montrant les trains, faisais honte de sa lenteur à la pauvre innocente qui trotte, toujours vive et gaie, malgré mon poids et celui des sarments.

Du haut de ses sarments, au trot de sa bourrique, on aurait dit que sœur Nanon, le bâton levé, anathématisait Babylone !

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