Chapitre 17
Un jour, près d’un an après cela, sœur Nanon, avec Brusquette, sa bourrique, vint voir Domnine.
Depuis longtemps, Domnine n’était plus descendue à la ville, et sœur Nanon, qui possédait un petit carré de vigne au voisinage du Mas de la Font-des-Tuiles, avait pris pour prétexte à ce grand voyage la nécessité de renouveler sa provision de sarments.
Mais il s’agissait surtout de bavarder, car l’hiver était loin encore.
Domnine et sœur Nanon s’embrassèrent ; puis, a bourrique les précédant, elles montèrent ensemble jusqu’à la vigne.
Un grand tas de sarments coupés au précédent automne était là en train de sécher ; et, sur les grands crocs de bois qui pendaient au bât, Domnine eut bientôt fait d’équilibrer et de lier la charge, portant dans ses beaux bras les faisceaux de lianes sonores d’où tombaient, avec des lourdeurs de fruits mûrs, des escargots gris par douzaines. Les escargots, avant de commencer leur sommeil d’hiver, aiment chercher ainsi la fraîcheur sous les bois morts laissés en plein champ.
Et sœur Nanon, qui était friande, ramassait, derrière Domnine, les escargots dans l’herbe, croyant déjà voir les sarments flamber, et songeant, non sans remercier Dieu qui fit si bien toute chose, combien ces escargots seraient exquis, grillés avec un hachis de fenouil et d’ail, sur la claire et joyeuse braise.
Au retour, Domnine offrit d’accompagner sœur Nanon un bout de chemin, jusqu’aux « Pleurs de la Madeleine », où la bourrique avait coutume de s’arrêter pour souffler et boire.
C’est, à distance égale du Mas et de la ville, un grand rocher toujours humide, sur les parois duquel mille imperceptibles filets d’eau filtrent parmi des mousses et des herbes chevelues, puis tombent, goutte à goutte, dans un creux qui forme bassin.
De cet endroit, la vue est très belle. On aperçoit tout en bas Rochegude, avec ses remparts trempant dans l’eau, ses quatre tours à mâchicoulis de grès rouge dressées au milieu des platanes du Cours, sa ceinture d’anciens couvents devenus des habitations bourgeoises : les Clarisses, les Capucins, les Cordeliers, les Ursulines ; et, bordant le rocher qui porte la citadelle, l’étroite bande des toits gris traversés de rues aussi minces, aussi nettement découpées que les gerçures dont se fendille, penchant les jours chauds, le limon sec de la rivière.
Un long moment, tandis que Brusquette broutait, Domnine et sœur Nanon s’amusèrent à reconnaître les rues, les maisons, les couvents et à regarder la gare neuve.
Mais un train siffla, parti lentement de la gare ; puis, plus rapide et s’empanachant d’une traînée de fumée blanche, entra dans le tunnel qui passe sous le rocher et la ville.
Ce spectacle nouveau encore, car le chemin de fer ne marchait guère que depuis un an, émut diversement les deux femmes.
Domnine songeait qu’il serait doux de s’en aller ainsi très vite, très loin, de fuir ses pensées, de fuir sa vie, laissant tout se dissoudre derrière soi et s’effilocher au vague de l’air comme cette éphémère fumée.
Mais sœur Nanon, qui avait en elle un peu de l’esprit des prophètes, sœur Nanon leva son bâton ; et quand le train, une minute disparu, ressortit de l’autre côté :
— Va-t’en, Satan !… s’écria-t-elle.
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