Chapitre 2
Etrange créature, cette Civadone, et dont la singularité avait étonné de tout temps les paysans de Rochegude, observateurs naïfs, darwiniens ingénus qui n’attendirent pas la permission des savants pour croire aux fatalités héréditaires.
Par sa mère, la Civadone était une « Mandre » ; or, dans le pays, cet atavique sobriquet signifiait tout ensemble renard femelle et prostituée.
À Rochegude, il y avait, rejoignant en tunnel deux puantes ruelles – deux andrones – une voûte humide et noire qui, de temps immémorial, s’était appelée le Grand Couvert, et aussi le Couvert des Mandres.
Les Mandres, le Couvert, étaient la terreur et le mystère des bas quartiers.
Toujours, aux veillées, quelque Mandre figurait dans les obscures légendes où se mêlent, variant chaque fois suivant l’imagination du conteur, des souvenirs de Terreur rouge et de Terreur blanche, de drames sanglants pendant le moyen âge, et d’envoyés du fisc, sous Richelieu, égorgés malgré leur commission royale, puis achevés par les femmes, mutilés, jetés à l’égout.
Cet égout, effrayant d’aspect, d’où montait nuit et jour un bruit d’eaux invisibles, ouvrait précisément son soupirail aux grilles rompues tout à côté de la maison des Mandres.
Une Mandre, disait-on, avait été rouée vive dans les temps anciens, une autre, pendue en effigie.
Parfois, les Mandres se mariaient. Maris commodes ! plus ou moins ivrognes et joueurs, vivant, à courir les foires, de fainéantes industries, et qui, grâce à l’usage paysan, cessaient bientôt d’avoir un nom et devenaient pour tout le monde Pierre, Martin, Xavier ou Jacques de la Mandre. Ainsi se perpétuait la dynastie.
Du reste, les Mandres, par un phénomène inexpliqué, n’avaient presque jamais que des filles traînant leur enfance effrontée dans l’ombre de ce grand Couvert où toujours, le soir, derrière les tas de fumier, sous les charrettes, des galants honteux se cachaient.
Domnine était née là !
Délicate et blonde, avec l’air, à douze ans, d’une herbe trop vite poussée, on la surnomma la Civadone pour la distinguer de ses deux sœurs, Irma et Gusta, moricaude aux yeux de charbon, Mandres de souche franche celles-là ! et les gens se demandaient, en effet, comment si frêle tige de folle avoine avait pu germer et verdir à l’entrée du louche clapier où, depuis si longtemps, les Mandres gîtaient ?
Cependant, tandis que les deux aînées, chez qui un besoin de sauvage coquetterie avait succédé sans nuance au laisser-aller garçonnier, se faisaient successivement enlever et cherchaient fortune à Marseille – bonnes filles, d’ailleurs, que l’on voyait revenir tous les ans à la Noël, parées et chargées de cadeaux pour le vieux père et la vieille mère – Domnine, propre et soignée dans ses haillons, demeura seule à Rochegude.
Comme les gamins la persécutaient dans la rue, lui chantant le refrain traditionnel :
Laisse-la passer, la belle Mandre,
Laisse-la passer,
S’en va danser !
Et que même des hommes d’âge, à sa rencontre, souriaient et murmuraient des mots dont elle devinait l’infamie, plus triste et plus abandonnée que Cendrillon, Domnine vécut ainsi seule jusqu’à douze ans, balayant la maison et faisant la soupe, entre une mère point méchante en son inconscience, mais, hélas ! partout méprisée, et un père cynique, quelque peu voleur, toujours à rôder la nuit afin de surveiller, disait-il, ses récoltes de « blé de lune ».
Mais comme le sort de Cendrillon, grâce à la bonne fée sa marraine, celui de Domnine changea soudain, par suite de l’amitié dont se prit pour elle sœur Nanon.
Cette rencontre de sœur Nanon fut le premier et le grand événement de sa vie.
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