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Chapitre 3

Un jour qu’elle jouait aux alentours du Grand Couvert sur la jonchée de litière fraîche qui cachait les fumiers de la rue des Poternes, Domnine, avec la naïve audace des enfants, se glissa dans le plain-pied blanchi à la chaux où sœur Nanon, bonne vieille assez originale, aimée de tout le monde avec le renom d’être folle un peu, exerçait son métier d’« estireuse », s’usant les yeux à contenter une clientèle d’ecclésiastiques et de béguines, plissant les surplis, repassant les aubes, et ruchant avec de longues pailles les dernières coiffes à canon.

Sœur Nanon connaissait Domnine de vue, et depuis longtemps la tenait en pitié secrète.

— Que viens-tu ravauder ici ? vite, ensauve-toi, mauvaise graine !… lui dit-elle.

Mais Domnine ne s’ensauva pas :

— Comme c’est beau chez vous, sœur Nanon. Laissez-moi regarder un moment, rien qu’un petit moment, je resterai bien sage et je vous passerai vos pailles…

Alors, à partir de ce jour, toutes les fois qu’elle était libre, Domnine accourait ; et, peu à peu s’initiant à la difficile spécialité de rucher les canons des coiffes, assise sur un haut tabouret, attentive et intelligente, elle passait l’une après l’autre, les longues pailles couleur d’or, et regardait travailler sœur Nanon.

Souvent aussi, quand sœur Nanon plissait des surplis et qu’il n’y avait pas de pailles à passer, de plus en plus docile et assidue, Domnine distrayait sœur Nanon en lui lisant dans un vieux livre couleur amadou, çà et là étoilé d’un restant de dorure, la vie édifiante et miraculeuse du séraphique saint François :

« À peine eût-il repris un peu de force après son naufrage d’Esclavonie, qu’il se mit en chemin pour aller en Espagne, et, de là, au Maroc, travailler à la conversion du Miramolin qui était alors Mahomet le Vert… »

— Bien ! sœur Mouche, interrompait sœur Nanon. C’est même alors que le Bienheureux, en habit de pèlerin, avec le bourdon et la gourde, traversa Rochegude un dimanche.

— Et les gens le virent ?

— Aussi clairement que je te vois.

— Et il avait son auréole ?

— On est trop curieuse, sœur Mouche.

— Pourquoi me donnez-vous le sobriquet de sœur Mouche, soupirait Domnine rougissante et fâchée, puisque j’ai déjà celui de Civadone et un autre encore moins joli ?

— Voyons ! ne pleure pas, et laisse les méchants être méchants ; ils s’en trouveront les premiers punis. Si je t’appelle sœur Mouche, c’est en souvenir de notre saint patron qui, traitant son propre corps de Frère Âne, par humilité, surnommait Frères Mouches ceux de ses compagnons dont le paresseux bavardage et les bourdonnements offensaient le ciel. Et maintenant, sœur Mouche, continue, en attendant que j’aie fini le surplis de l’abbé Siffroy ; continue par le chapitre de la mort du saint quand, bien que ce fût le soir, les alouettes chantèrent autour de sa cellule, et qu’une dame romaine, Jacqueline des Sept Soleils, apporta par ordre d’un ange, un habit neuf pour le couvrir…

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