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Chapitre 22

Ce saint Chapoli est un saint ignoré des calendriers ; mais son antique statue, taillée dans un tronc de poirier sauvage par quelque barbare adorateur, n’en préside pas moins depuis mille ans et plus, en concurrence avec saint Domnin que les générations nouvelles, on ne sait pourquoi, oublient un peu, aux destinées de Rochegude.

Bien que Rochegude, depuis sa ruine, soit devenue ville de progrès, qu’elle possède trois journaux, ennemis ainsi qu’il convient, et qu’on y rêve d’utiliser les forces perdues d’un torrent pour inonder de clartés électriques le réseau de ses vieilles rues, malgré le changement des mœurs, saint Chapoli têtu résiste, et garde un peu de pittoresque au milieu de la croissante banalité.

Depuis hier, le grand saint Chapoli, dont les curés, ennemis eux aussi, hélas ! des traditions du bon vieux temps, ont voulu faire un saint Hippolyte, a été amené en pompe de son ermitage dans la cathédrale.

Toute la nuit, il est resté, et toute la journée il restera sur l’autel, tenant à la main un bouquet et regardant de ses yeux de bois, par delà la porte large ouverte, le tumulte du pré de foire, les bœufs deux à deux, tête basse sous les longs jougs historiés, les mélancoliques brebis et leurs grelottantes sonnailles, les chevaux attachés aux brancards des charrettes, et les maquignons, les bouchers, les fermiers qui crient, se topant et comptant des piles d’écus sur les mouchoirs rouges étalés par terre.

Saint Chapoli doit aujourd’hui bénir la foire. Mais il ne soupçonne pas, quoique saint, ce qu’il bénira par surcroît.

Dès le grand matin, les boutiques se sont ouvertes sur la rue aux pavés aigus. De tous les côtés, par les sentiers en zigzag qui descendent des vallées plus hautes, c’est une procession de bêtes et de gens, fourmillante, ininterrompue.

Chaque pays a sa caravane.

Voici ceux de Montfuron, ceux d’Entrepierres, ceux d’Antonaves ; et partout des bourriquets qui trottent, des mulets portant, assises sur les « ensarris » pleins, villageoises et bastidanes ; et les troupeaux que le berger précède, pour se faire suivre, en bêlant ; et la troupe indisciplinée des porcs toujours prêts à une prompte fuite ; et les chevreaux d’hier, promus boucs ou chèvres depuis que la corne, commençant à poindre, ébouriffe les poils de leur front étroit.

Les bons « forestiers » sont en joie, comptant échanger tout cela contre écus, dont ils laisseront quelques-uns, non pas certes, à saint Chapoli, la mode, depuis longtemps en est passée ! mais aux cafés, qui ont mis des rideaux neufs à leur devanture, aux hôtelleries depuis la veille parfumées de la grasse vapeur des daubes, ainsi qu’aux marchands ambulants : drapiers de grand chemin et quincailliers de carrefour qui, entre les sacs de blé nouveau, dont on soupèse l’échantillon au creux de la main comme s’il s’agissait de grains d’or, et les monceaux de fruits, de légumes et de fromages, ont envahi tous les coins vides de la place et de la placette.

La foire durera ainsi jusqu’au soir ; et jusqu’au soir une foule de plus en plus serrée va remplir les rues au-dessus desquelles semble planer déjà un long bourdonnement d’abeilles.

Mais, cette fois, tout comme saint Chapoli, auberges et cafés auront tort.

C’est en vain, également, que le cirque des chevaux de bois fera rage de son orgue qui, tournant en même temps que le plancher mobile et la toiture en toile peinte, jette alternativement aux quatre coins de l’horizon une mitraille de notes ronflantes et cuivrées.

C’est en vain que les jolies marchandes de berlingots souriront aux passants, avenantes et chassant les mouches avec des mouchoirs en papier doré, tandis que, derrière les tours, sous les platanes, des bohémiennes aux cheveux luisants proposent la bonne aventure.

Les Fantaisies sont là, on ne voit que les Fantaisies. On se montre sur l’affiche ces noms flamboyants : Olga Troïloff, Jane Yanne…

Comment résister à des tentations pareilles ?

Aussi, tant que dura l’après-midi, les villageois, délaissant marché aux grains et pré de foire, assiégèrent, ivres à la vue de ces femmes décolletées dont l’épaule, parfumée et blanche, au moment des quêtes, les frôlait, la salle des Fantaisies-Rochegudaises.

Après dîner, pour la représentation du soir, une lyre de gaz incendiait la rue. Mais la plupart des « forestiers » étaient déjà partis et la soirée resta presque intime. Ces dames chantèrent uniquement pour la forme : chacune deux ou trois chansons, se sentant un peu fatiguées.

— Tout à fait entre amis, histoire de faire connaissance !… disait, en observant les impressions des habitués, cette bonne maman Guisolphe.

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