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Chapitre 23

De tout temps, Médéric Mireur avait été un fidèle client des Guisolphe. Il fréquentait, mon Dieu ! les autres établissements par esprit de justice et bonté d’âme, mais au hasard, sans régularité.

Tandis que rien au monde ne l’aurait empêché de venir deux fois par jour, aux heures de l’absinthe, s’asseoir devant le café Guisolphe, sur le banc de bois peint en vert, entre les classiques lauriers-roses.

Ses amis l’attendaient là, gentilshommes chasseurs, plus ou moins vieux garçons, dont la camaraderie le flattait, et qui, devenus quelque peu sceptiques dans un long tête-à-tête avec leurs blasons dédorés, le considéraient pour sa fortune et l’honoraient du tutoiement.

Ils avaient une table spéciale. C’était la table de « ces Messieurs ». Table, en vérité, peu commode à cause de l’étroitesse de la rue.

Souvent, il fallait se dresser et retirer les chaises au passage du courrier d’Antonaves ou de Nibles, toujours en retard et brûlant le pavé sous le galop de ses chevaux étiques, ou bien encore quand passait, surchargée et prête à crouler, une charrette laissant derrière elle, dans une traînée de bonne odeur, des touffes de foin suspendues au bec de gaz et à l’enseigne.

Mais ces inconvénients légers avaient pour compensation de précieux avantages.

L’endroit était charmant dans la belle saison, à cet angle que décrit, en traversant Rochegude, la rue ombragée et réjouie par les tendelets multicolores des boutiques.

Et quelle vue admirable ! Tout au bout, d’un côté, le vieux Portail-Peint ; de l’autre, celui de Toutes-Bises ; et, par-dessus, barrant le ciel bleu, derrière l’alignement parallèle des maisons, à droite et à gauche, les deux montagnes entre lesquelles depuis des siècles et des siècles monte sa garde la petite ville jadis guerrière et toujours cuirassée de remparts.

Le mont Arluc « ara luci », qui, préserve des déboisements par quelque protection surnaturelle, reste verdoyant comme aux temps antiques où des autels mystérieux se dressaient parmi ses buis et ses futaies ; et la roche du Serre, blanche et nue, sans une herbe, sans un buisson, gigantesque falaise découpée sous l’assaut des mers préhistoriques, dans les anfractuosités de laquelle, hantées d’aigles et de grands corbeaux, le vent mugit les jours de mistral avec des lamentations d’orgues et de vagues !

Un historien symboliste, rien qu’à regarder ces deux montagnes, eût deviné l’âme compliquée de Rochegude, faite de candeur et d’âpreté.

Médéric et ses amis, à vrai dire, étaient médiocrement sensibles aux considérations d’un tel ordre.

Ils affectionnaient surtout leur table à cause du voisinage de la fontaine, colonne antique surmontée d’un marbre fruste ayant des aspects de sirène et d’où, par trois canons en bronze verdi, retombait dans l’auge de pierre une eau limpide et montagnarde.

Devant cette fontaine, qu’on appelait la Fontaine-Ronde, bien que le bassin, renouvelé sans doute, en fût carré, c’était deux fois par jour, avant le dîner et le souper, précisément aux heures de l’apéritif, une procession d’artisanes et de servantes venant emplir pour le repas soit leur carafe, qui, sous le jet clair, s’emperlait de gouttes luisantes, soit leurs cruches et leurs « dourguettes » vernissées de jaune ou de vert.

Il en montait des Bas-Quartiers, il en descendait des Hautes-Rues, tout cela jeune, coquetant, répondant aux galanteries par des éclats de rire, et se disputant, à qui serait la première servie, avec des protestations et des révoltes si quelque paysan, réellement pressé, voulait faire boire sa bête au bassin.

C’est là que, la première fois, ils se l’étaient tous deux rappelé depuis, dans un simple regard, sans rien prévoir, sans se connaître, Domnine et Médéric avaient échangé leur désir.

Souvent, aussi, lorsque passait Trabuc, ces Messieurs l’arrêtaient pour parler chasse. Le bon Trabuc s’exécutait, timide d’abord, puis s’échauffant et, d’un geste à lui familier, ayant l’air, tandis qu’il racontait, de balayer avec sa main des miettes restées sur la table.

Rencontres qui, depuis quelque temps, gênaient considérablement Médéric.

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