Chapitre 29
En même temps que l’hôtel de la place des Missions, Guisolphe, comme épingle, s’était laissé adjuger une propriété rurale sans grande valeur, mais à portée de la ville : immémorial vide-bouteille des d’Arnavon, au temps de leurs splendeurs.
C’était, en contrebas des coteaux boisés le long desquels, blanches et grises avec des toits roux, les minuscules villas Rochegudaises s’échelonnent, – car tout habitant un peu aisé possède la sienne, qu’il appelle son bastidon, – une simple langue de terre sous un bloc de poudingue en surplomb et creusé en grotte d’où s’échappe une source vive. À cause d’un petit pavillon remontant au siècle dernier, on avait baptisé l’endroit : la Baraquette.
Les d’Arnavon, gens peu pratiques, négligeaient leur fief depuis longtemps. Mais Guisolphe, d’âme au fond restée paysanne, vit tout de suite le parti qu’on pourrait tirer de cette pierraille incomprise, et résolut d’en faire le plus glorieux des bastidons.
Dix ou douze journées de maçon suffirent pour restaurer convenablement le pavillon, veuf de ses tuiles ; et, quand on eut relevé le mur de pierre sèche soutenant le sol en terrasse, planté quelques arbustes et quelques fleurs, quand un pilier trapu et rustique eut donné, à la grotte, d’ailleurs solide, un aspect rassurant pour les yeux, Rochegude s’extasia.
Nulle part retrait plus charmant que cette voûte naturelle en cailloutis, faite des galets roulés et polis d’on ne sait quel antique déluge, avec le lierre centenaire dont l’opaque verdure revêtait ses parois, et la perpétuelle chanson de l’eau s’égouttant dans la fraîcheur à travers le tuf et les mousses.
Guisolphe s’était épris de sa création. Presque tous les après-midi, aux heures où l’on ne répète pas, il y amenait ses amis, ses meilleurs clients, ravis de rencontrer chaque fois quelqu’une des dames artistes, chaque fois venue là par hasard. On buvait le vin blanc sous la grotte ; et Guisolphe, toujours bon prince, permettait à l’accompagnateur de piocher un peu pour se distraire, lui recommandant seulement de ne pas « peigner » trop et de respecter la physionomie pittoresque et même un peu sauvage des choses.
Pourtant, depuis l’arrivée de Dolinde qui trouva la Baraquette à son gré et qui maintenant y passait une partie de ses journées, Guisolphe ne confiait plus guère la clef à personne ; et sous la grotte, autour de la source, les jacinthes et les violettes avaient, s’il en restait encore, heureusement annihilé toute odeur de poudre de riz.
La première fois qu’elle s’y rencontra avec Médéric fortuitement amené par la bonne maman Guisolphe, comme il s’extasiait, feignant de ne pas connaître la Baraquette :
— Taisez-vous, hypocrite, lui dit Dolinde, ça sent encore la chanteuse.
Puis elle plaisanta ses amours, tranquille, les yeux dans les yeux, en fillette à qui l’ignorance permet des hardiesses dont une plus experte, s’effrayerait.
Marthe Mignon surtout l’intéressait. Elle voulut savoir comment il avait connu Marthe, prêtant par féminine flatterie à cette banale aventure une couleur orientale et romanesque. Médéric, complaisamment, se laissait faire ; il racontait Tunis, montrait de ses photographies, heureux d’apparaître à Dolinde sous le coquet dolman galonné d’or, et fier de jouer au beau militaire.
— Heureusement, disait Dolinde, que votre mademoiselle Marthe est enfin partie !
D’autres fois, elle lui parlait, sérieuse, de son fils, le petit Hercule, un vrai diable.
— Je l’ai embrassé l’autre jour, à Entrepierres, chez sa mère nourrice. Il est blond et fort, il vous ressemble, je suis sûre que je l’aimerais.
Ils se murmuraient cela au bruit de la source, sous le lierre de la grotte, cadre à souhait pour cette idylle où ne manquait vraiment que l’âme d’un Daphnis et d’une Chloé.
Mais la nature s’inquiète peu de nos mensonges. Comme pour des amants véritables, royalement indifférente, elle prodiguait ses splendeurs à ce double assaut sans amour d’un grossier Don Juan de province et d’une fillette déjà rouée qui escompte sa chute, sachant le pris des innocences intelligemment perdues.
Quelquefois, d’après les nervosités à la mode, Dolinde se dressait brusque et fâchée, comme par caprice.
— Est-ce que ce perpétuel tintement de fontaine ne vous agace pas, Médéric ?
Ils s’en allaient alors et prenaient un discret sentier zigzaguant au flanc du coteau, dans un impénétrable fouillis de troènes et de clématites, ces clématites à floraison flottante et blanche que les paysans appellent « langes de Jésus », puis s’enfonçaient à l’abri des regards entre de grands rochers sans mousse, où des lézards vert bleu, allongés, buvaient le soleil.
— Soyez sages, surtout ! criait, en voyant le couple s’enfuir, cette bonne maman Guisolphe.
Ironique recommandation dont aurait pu faire son profit Médéric, et qui, pour Dolinde, était au moins inutile.
Tandis que, de sa voix câline, de ses yeux fins un peu railleurs, de sa manche soudain tirée, en prétextant une piqûre, sur un bras maigriot peut-être mais où brillait déjà l’or des précoces pubertés, elle ensorcelait Médéric nullement distraite, encore moins émue, Dolinde – car le commis voyageur n’avait pas tout à fait menti en parlant du soir de veglione – se revoyait, deux ans auparavant, à Nice, dans une première et périlleuse aventure qui, même sans les calculs de son ambition, même sans les prudentes et quotidiennes exhortations de maman Guisolphe, aurait certes suffi à lui durcir le cœur pour toujours.
Au bout d’un mois le beau Médéric en était encore à espérer un baiser.
Jamais pourtant, même dans les faciles amours qu’il brusquait et qui faisaient sa gloire, jamais créature ne lui avait laissé respirer plus insolemment et de plus près, en plus provoquantes occasions, le parfum de sa jeunesse offerte et de ses lèvres.
Cette lutte de tous les jours, ces alternatives de désirs astucieusement surexcités et de réactions énervantes avaient fini par le jeter dans un état d’esprit particulier.
Alors, avec un égoïste attendrissement nuancé d’un peu de remords et dont la délicatesse le flattait, il se reprenait à rêver de Domnine.
Il se rappelait non sans plaisir la chambrette aux poutrelles blanches tout embaumée le matin du parfum des œillets éclos la nuit, les heures d’amour réveillées à la voix des cloches ; il se rappelait, plus récente et présente encore, cet après-midi, au Mas de la Font-des-Tuiles, Domnine trouvée seule, l’ivresse montant des buis hachés : et souvent un désir le prit de retourner là-haut une fois encore.
Il n’osait pas.
Mais, surtout, Médéric évitait de penser à ceci que Domnine pût avoir connaissance de son intrigue avec Dolinde, pressentant confusément, une fois par hasard psychologue, que si Dolinde entrait en jeu, l’affaire deviendrait plus grave.
Un jour, près du Portail-Peint, il se rencontra seul avec Domnine. Elle feignit de ne pas le voir.
Un autre jour, Dolinde lui dit :
— Je ne sais ce qu’a contre moi cette Civadone ? Quand elle me regarde, ses yeux me font peur.
Les deux femmes s’étaient devinées. Dès lors, entre elles, ce fut la guerre.
Domnine, maintenant, descendait souvent à la ville. Elle ne cherchait pas Médéric, que l’orgueil de son cœur essayait d’oublier, mais Dolinde, la rivale, sur le visage de qui, doutant encore, elle voulait lire.
Bientôt, elle ne douta plus.
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