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Chapitre 28

Depuis quelque temps, Guisolphe se trouvait, ô mon Dieu ! un peu par hasard, propriétaire, place des Missions, de certain vieux logis qu’un de ces messieurs, l’aîné d’Arnavon, client assidu et débiteur considérable, lui avait cédé amiablement en règlement de très anciens comptes.

Tout le monde crut d’abord que Guisolphe achetait pour assurer sa créance et revendre, faisant ainsi par surcroît et légitimement une excellente affaire.

On ne connaissait pas Guisolphe, et sœur Nanon avait bien raison de gémir dans ses homélies sur l’abomination de la désolation.

La place des Missions, ainsi nommée d’une croix de pierre abattue en 93 et solennellement rétablie, vers 1820, grâce aux Bons Pères, était, dans Rochegude, le quartier par excellence aristocratique.

Une simple rangée de maisons, avec le tribunal et l’église faisant équerre ; et, pour compléter le carré, les platanes d’un boulevard tracé sur l’emplacement des anciens fossés, après la démolition des remparts dont un patriotisme éclairé avait pourtant conservé deux tours.

Mais ces maisons, d’ailleurs relativement modernes, étaient sans exception précédées d’un haut perron en pierre froide qui leur donnait des airs d’hôtel. Presque toutes leurs portes s’encadraient de pilastres en demi-relief, ou bien s’ornaient de pyramidions surmontés de boules. Quelques-unes, à la clef de voûte, gardaient des traces d’armoiries. Et les Rochegudais rêvant d’on ne sait quel Faubourg Saint-Germain provincial, ne contemplaient qu’avec respect ces lourds battants de chêne, au milieu desquels reluisaient, toujours soigneusement fourbis, le nœud de couleuvres ou les dauphins couplés d’un heurtoir.

C’est là qu’habitaient les « vieilles familles », appellation vague, on ne sait comment méritée, mais qui n’en désignait pas moins strictement une aristocratie supérieure dans cette autre aristocratie intitulée : « La Société. »

Ces vieilles familles, sans être nobles, la plupart même devant leurs immeubles à la vente des biens d’émigrés, semblaient, aux yeux des gens, avoir hérité d’un peu du prestige de la bonne et vieille noblesse dont elles usurpaient les demeures.

Place des Missions, les portes s’ouvraient rarement : le dimanche pour se rendre, non sans apparat, à la grand’messe, quelquefois aussi en semaine, pour d’officielles visites. Seules les personnes de la Société jouissaient, enivrant privilège, du droit d’en franchir les perrons et d’en soulever les heurtoirs.

Les menues visites, ainsi que le service intérieur, se faisaient par le « pâti ».

Car chacune de ces maisons possédait son pâti, mal odorante cour s’ouvrant sur de tortueuses ruelles.

Entrer ainsi par le pâti était encore une manière d’honneur ; et ce n’est jamais sans un peu d’orgueil qu’entre autres, sœur Nanon foulait de ses chaussures, en souple basane, ces aristocratiques fumiers, lorsque, son rouet sous le bras, elle allait « baiser pantoufle » à quelque dame de ses amies et dévider en flatteuse compagnie, aussi allègrement que ses cocons, les derniers cancans de la ville.

Gardée par ses deux tours, participant à la solennité du tribunal et de l’église, la place des Missions était comme un terrain sacré. Les vieilles familles, par mariage ou par héritage, succédaient là aux vieilles familles ; et personne, à Rochegude, dans le haut commerce, ni même dans la petite bourgeoisie, n’aurait osé s’y établir.

Guisolphe osa. Tranquille, avec le beau sang-froid des hommes forts, il installa Dolinde dans l’hôtel acheté, ainsi que la mère et la grand’mère, ne se réservant pour lui-même qu’un pied-à-terre aux Fantaisies. C’était carrément, pour les Guisolphe, s’affirmer bourgeois et même mieux.

D’abord, quelques envieux raillèrent et la Société s’indigna. Mais Guisolphe était riche ; l’opinion finit toujours par s’incliner devant la fortune. Peu à peu l’habitude de ces choses se prit, et les vieilles tours dont l’ombre, au lever du soleil, barre la place, virent sans s’écrouler, chaque dimanche, Dolinde, suivie d’une servante, et le paroissien d’ivoire à la main, descendre, pour se rendre à l’église, le vieux perron des d’Arnavon.

Afin de ne rien brusquer, craignant peut-être de paraître trop subitement fière, Dolinde n’en venait pas moins presque tous les jours, suivant la coutume rochegudaise, s’installer en pleine rue, avec des amies, des voisines, près du café paternel, derrière l’abri d’un laurier-rose ; et là, simplement et distraitement, elle s’occupait de menus travaux de broderie.

Assez souvent encore, aux heures des répétitions, elle traversait le café, en s’excusant d’un sourire, et pénétrait jusqu’à la salle de concert.

Mais tout cela d’un tel air de distinction, avec un naturel si charmant !

Il lui arrivait même, sans être gênée par la présence des dames artistes, de se mettre quelques minutes au piano pour essayer à mi-voix et du bout des doigts un peu de musique.

Car Dolinde était au courant des nouveautés, et tout de suite se manifesta d’un goût ultramoderne, également admirée du mélancolique accompagnateur, lequel enfin trouvait, fleurette sur son chemin d’exil, une âme au besoin wagnérienne, et des inconscientes esclaves blanches pour qui, dans ses moments d’humeur gamine, elle daignait parfois indiquer le geste et les « soulignés » d’une divette à Nice entrevue.

Heures douces dont s’enivrait Médéric.

Comme il avait la voix assez juste, souvent il leur arrivait de déchiffrer à deux, avec Dolinde, quelque chansonnette reçue de la veille. Mais toujours Dolinde, au milieu d’un couplet, fermait le clavier, et, riant :

— Non, vraiment, monsieur Médéric, vous me feriez faire des folies !

Ainsi leur intimité se noua sous l’œil attendri de la bonne maman Guisolphe.

— Ce sont des enfants ! disait-elle, même quand leurs mains se mêlaient, ou que la moustache de Médéric frôlait d’un peu trop près la joue pâlotte de Dolinde.

Mais déjà les enfants, chacun avec des projets, d’abord vagues, puis se précisant chaque jour, rêvaient de moins innocents tête-à-tête et de plus sérieux rendez-vous.

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