Chapitre 31
Au récit succinct et tragique qu’elle fit de l’événement, d’abord, la prudente matrone s’étonna.
— Donc, pour qu’elle se permît une scène pareille, cette Domnine si modeste, si respectée, était depuis longtemps la maîtresse de M. Médéric ? Fiez-vous donc aux apparences ! Et la malheureuse s’affichait ainsi tranquillement, en pleine rue, sans songer que si son mari apprenait cela, il y aurait mort d’homme.
Mais à toi, mignonne, que peut-elle vouloir ? Pourquoi cette jalousie ?
Puis, comme Dolinde se taisait :
— En attendant, mignonne, te voilà compromise… Et par qui ? Par une Civadone ! Car la Civadone parlera. Une fois lâchées et débridées, les Mandres ne s’arrêtent plus. Demain, il ne va être bruit que d’elle et de toi dans la ville.
Un peu émue sans doute, mais exagérant son émotion, Dolinde essayait de pleurer.
Alors, maman Guisolphe, avec indulgence, l’embrassa.
— Ne pleure plus, raconte-moi tout.
Et Dolinde, à travers ses larmes, avouait les menues galanteries du début, près de la fontaine, sous la grotte, puis l’intimité qui augmente : elle confiante et naïve, Médéric pressant de plus en plus…
— Cependant M. Médéric ne t’a jamais parlé de mariage ?
— Pourquoi m’en aurait-il parlé ? répondait Dolinde ingénument.
— En effet, puisque jamais rien… Car tu me l’as juré, jamais rien ?
Dolinde, comme pour attester le ciel, leva vers le plafond ses beaux yeux ; et dans le salon où, parmi les tons passés du mobilier acheté aux d’Arnavon en même temps que l’hôtel, un piano tout neuf, symbole d’élévation bourgeoise, reluisait, ce fût entre la mère et la fille, toutes les deux se devinant, une muette et délicieuse comédie.
Dolinde regrettait de ne pas avoir laissé Médéric aller plus loin, et maman Guisolphe, intérieurement, partageait les regrets de Dolinde.
— Ma Dolinde, soupirait-elle, pauvre tourterelle innocente.
Néanmoins, parmi tous ses aveux, l’innocente n’avoua pas que, le matin même, non sans calcul et comprenant qu’il était peut-être temps de presser les choses, elle s’était laissée arracher la promesse du premier nocturne rendez-vous.
On eût dit que maman Guisolphe le savait déjà :
— Surtout, quoi qu’il arrive, pas un mot de tout ceci à ton père. Je le connais, il serait capable d’un malheur.
Et vers les neuf heures, après le repas en famille silencieux et prolongé comme si Guisolphe et grand’mère s’étaient doutés, eux aussi, de quelque chose, lorsque Guisolphe, parti au dessert, le moment fut venu où Dolinde avait coutume de regagner sa chambre :
— Va, mignonne, soupira maman Guisolphe en l’accompagnant, dors tranquille et fais de beaux rêves. Tout finira par s’arranger au mieux de ton bonheur. M. Médéric t’aime, c’est l’important. Et puis souviens toi du proverbe : « Qui naît belle naît mariée ! »
Puis, comme il y avait précisément des débuts aux Fantaisies, elle sortit emmenant avec elle la vieille Dide Sarrasine.
Dolinde, demeurée seule, ouvrit la fenêtre et regarda. On dort de bonne heure, à Rochegude. Depuis longtemps les derniers promeneurs étaient rentrés. Par delà les platanes du cours, la grand’route brillait déserte. Arrangeant son châle en mantillé, comme font, le soir, les grisettes, et se glissant dans l’ombre par le pâti et la ruelle, Dolinde, sans crainte d’être reconnue, pouvait rejoindre Médéric.
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