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Chapitre 32

Le rendez-vous arrivait à point ; et Dolinde, guidée par son précoce instinct de femme, avait bien fait de se décider.
Ce jour-là, comme presque tous les jours, Médéric soupait en tête-à-tête avec la vieille Mme Mireur. À Rochegude on appelle encore souper le repas du soir qui a lieu entre sept et huit heures. Médéric, comme tous les enfants gâtés, croyait aimer tendrement sa mère et affectait d’être bon fils.

Généralement, jusqu’au moment sacré du cercle, pendant qu’Angéline, la vieille nourrice de Médéric, apportait tabac et liqueurs, le temps se passait en menus racontars qui réjouissaient fort la bonne dame, heureuse d’entendre à mots voilés les fredaines de son Médéric.

Un pari avec ces messieurs à propos de chiens, une course à cheval menée en casse-cou, l’achat d’une voiture ou d’un fusil nouveau modèle, tout, même la question d’amourettes, pourvu que Médéric y fût mêlé, prenait aux yeux de Mme Mireur une importance considérable.

Par suite d’un déplacement d’orgueil égoïste, fort commun dans la bourgeoisie et qui facilement, s’y confond avec l’affection maternelle, Médéric, pour elle, résumait le monde. Rien n’existait en dehors de Médéric, et ce nom de Médéric excusait tout.

Fervente catholique, étant née Pont-Bernard, intraitable sur les autres points et scrupuleusement pratiquante, dès qu’il s’agissait de son fils, Mme Mireur trouvait avec sa conscience de merveilleux accommodements.

Autrefois, dès que les quinze ans du jeune drôle commencèrent à s’éveiller, Mme Mireur, on le remarqua, avait toujours eu, au grand désespoir d’Angéline, des servantes jeunes, proprettes, et, quoique venues du village, plutôt jolies.

Maintenant, c’était avec une douce émotion, personnelle et quasi-physique, qu’elle s’intéressait, sans trop avoir l’air, aux plaisirs de ce gros garçon bien portant, en qui éclatait la joie de vivre.

Parfaitement avare au fond, pour Médéric elle devenait prodigue, lui livrant l’argent sans compter et tolérant à peine qu’il s’occupât, pour la forme, du loyer de ses trois maisons et de la direction de ses deux métairies.

— Il faudrait pourtant, disait-il parfois, qu’un de ses matins je pousse jusqu’au Plan, jusqu’aux Eygatières, voir où en sont nos fermiers.

Mais ce ne lui était qu’une occasion de monter à cheval et de boucler ses guêtres.

Bourgeoise avisée, du fond de sa maison, malgré ses septante ans, Mme Mireur menait tout.

— Amuse-toi, Déri ! répétait-elle souvent avec la satisfaction jalouse de se savoir indispensable ; tout ira toujours bien tant que je serai là.

Le soir dont il s’agit, par exception, l’entretien sembla vouloir tourner au grave. Mme Mireur qui, d’ordinaire, évitait avec soin tout sujet attristant, s’obstinait à entretenir Médéric de sa défunte femme. C’est à peine si Médéric se rappelait avoir été marié. Depuis déjà trois ans elle manquait, celle dont on ne parlait plus, apparition mélancolique et tôt disparue, qu’attestait seule une pâle image chaque jour s’effaçant, dans un coin sombre du salon.

Mais, depuis ces trois ans, Hercule, cause de sa mort, le petit Hercule avait grandi, un peu oublié lui aussi, chez les nourriciers d’Entrepierres.

Superbe, disait-on, fort comme un Henri IV, digne en tous points de Médéric ! mais avec une éducation déplorable, ne parlant que patois, et, avant d’avoir ses premières culottes, jurant mieux qu’un valet de ferme.

Médéric trouvait cela charmant. La grand’mère était d’un autre avis :

— Trois ans, notre Hercule a trois ans, insinuait-elle, le moment serait peut-être venu de s’occuper de lui.

Puis, diplomatiquement, avec de prudentes parenthèses, elle aborda la question délicate.

Peut-être aussi Médéric ferait-il bien de songer à un nouveau mariage ? Tout n’est pas rose dans la vie, et la paternité a ses exigences. Il lui serait facile – le deuil, Dieu merci ! assez longtemps porté – de trouver, pas bien loin, une petite femme pas gênante, comprenant les choses… Précisément, Mme Mireur croyait connaître une héritière, elle dirait le nom plus tard, riche, très douce, assez plaisante, qui rougissait toujours lorsqu’on prononçait le nom, de Médéric.

Lui, écoutait, se laissait convaincre, voyant déjà, blanche, poupine, avec ses yeux heureux d’esclave volontaire, la future que sa mère lui destinait.

Le devoir, que diable, est le devoir ! Oui, tout bien réfléchi, il se sacrifierait pour son fils, pour sa mère, surtout pour sa mère. Depuis quelque temps, d’ailleurs, Médéric constatait que la bonne vieille allait baissant ; et, sans précisément escompter sa mort, il n’aurait pas été fâché, en attendant, de savoir près d’elle quelqu’un de dévoué pour la soulager dans la direction des affaires, et qui, à l’heure inévitable, bien au courant, la remplacerait.

Ce mariage, au surplus, se présentait comme une solution des plus opportunes, délivrant Médéric et des inquiétantes rancunes de la Civadone, et de l’intrigue sans issue sottement nouée avec Dolinde.

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