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Chapitre 34

Le beau Médéric, au réveil, se trouvait un peu dans l’état d’un homme qui, la veille, se serait grisé ! Impressions contradictoires faites d’inquiétude et de joie.
Le premier moment fut triomphal.

Un clair soleil entrait par la fenêtre, dont au retour, s’oubliant à regarder pâlir les dernières étoiles, il avait négligé de refermer les volets.

En face, sous l’irradiation aurorale, les gradins abrupts de la montagne se dressaient en escalier d’or. Et lui, Médéric Mireur, aurait voulu monter là-haut, sur cette cime éblouissante, et de ses poumons de fort chasseur, comme fait le coq, crier à tous :

— Je suis l’amant de Mlle Dolinde !

Jamais il n’avait ressenti pareil accès de mâle orgueil. Son cœur en était comme élargi. Certains détails lui revenaient : des cheveux roux, une robe ouverte, et les touffes pendantes du lierre qui brillaient sous le clair de lune. La fontaine chantait s’égouttant sur l’eau du bassin. Dans une ruine, qui est au flanc de la colline, de minute en minute, une hulotte solitaire poussant son cri monotone et doux, et Médéric se rappelait avoir trouvé cela délicieux, parce que cela semblait délicieux à Dolinde.

Médéric se rappelait aussi qu’à travers son enivrement, pour la première fois, oh ! sans que Dolinde l’y poussât, il avait prononcé le mot « mariage ». De façon si vague, heureusement ! pêle-mêle avec tant de projets romanesques et fous : départ clandestin, lointains voyages, préventive lune de miel parmi les musiques et les fleurs d’un carnaval au pays du soleil.

Léger sujet d’inquiétude ! Mais habitué à voir toutes choses s’arranger au gré de son tranquille égoïsme, Médéric ne s’y arrêta point.

C’est alors que maman Guisolphe eût à déployer son génie.

Dès le premier jour, Médéric aurait pu comprendre que la rusée matrone savait tout. Maman Guisolphe, maintenant, avait pour lui des serrements de main furtifs et des façons si particulières de sourire, qu’à certains moments cette femme de maturité engageante semblait, au séducteur englué, presque aussi jeune et plus désirable que Dolinde.

Phénomène bizarre : avec Dolinde, il eût osé rompre ; avec la brune maman Guisolphe, toujours le cherchant, le frôlant, des sous-entendus dans les yeux, il se sentait comme lié d’une complicité charnelle.

Dès lors, Médéric vécut dans une atmosphère de vague inceste, laquelle ne déplaisait point à ses instincts de provincial corrompu. Le piment de la mère irritait encore l’âpre et persistant souvenir qu’il avait gardé de la fille.

Car, depuis la nuit à la Baraquette, nuit unique, divine, dont le trouble, dont les délices, les épisodes, les repos, prenaient en s’éloignant, le charme inquiet d’un beau rêve, Dolinde savait toujours, quand Médéric devenait pressant, trouver un prétexte pour lui en refuser une seconde fois le régal.

Médéric connut alors les inutiles va-et-vient et l’énervement des attentes. La Baraquette le vit pleurer. Et maman Guisolphe, après un des faux rendez-vous dont on le leurrait presque chaque soir, put, un matin – témoin muet mais éloquent, de ces impatiences et de ces rages – montrer à Dolinde ravie, la vieille bergère gisant, trois de ses pieds cassés, sous la grotte.

Médéric commit des imprudences, adressant à Dolinde, coup sur coup, des lettres dont les petites employées du bureau de poste se montraient malicieusement l’écriture, se laissant même surprendre, un soir, tandis qu’il jetait de menus cailloux et du sable dans les vitres de la chambre où couchait Dolinde.

Peu à peu, cependant, le bruit se répandait, dans la ville, d’une amourette entre Dolinde et Médéric. Dolinde « fut sur le tapis ». Bientôt, mystérieusement, on parla d’un mariage possible ; et les initiés, rares encore, se partagèrent en deux camps : les uns considérant ce mariage comme une mésalliance, les autres, sans y applaudir encore, l’admettant.

Après tout, les Guisolphe étaient riches et d’aussi bonne souche que les Pont-Bernard et les Mireur. Puis, il fallait considérer le veuvage de Médéric. Mieux que personne, Mlle Dolinde, si parfaitement élevée, avec ses brevets et ses talents – car, depuis quelque temps, heureuse de se rapprocher ainsi des dames zélatrices et patronnesses, elle tenait l’orgue à l’église – ne ferait-elle pas une épouse accomplie et la mère à souhait pour élever le petit Hercule ?

C’est, bien entendu, maman Guisolphe qui, aidée dans ce long et délicat travail par tout un escadron de complaisantes et de chambrières, avait ainsi préparé l’opinion.

Médéric, néanmoins, ne pouvait s’en prendre qu’à ses propres sottises. Il les continuait avec sérénité, dînant, soupant chez les Guisolphe, et, comme ils le désiraient, s’affichant.

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