Chapitre 33
Le fils de Mme Mireur était un de ces amoureux, espèce bourgeoise assez commune, dont la passion a besoin de triompher aux premiers assauts, et chez qui l’absence de possession presque autant que la possession elle-même, devient une cause de satiété. À force de l’avoir ardemment et toujours en vain désirée, maintenant Médéric ne désirait presque plus Dolinde. L’autel fumait encore un peu, mais l’aliment manquait à la flamme.
Aussi, quand, onze heures sonnant, notre amoureux se rappela le rendez-vous convenu pour minuit, fut-il comme étonné, dans une si piquante aventure, de se sentir au cœur si peu de réelle émotion.
Il partit néanmoins et prit le chemin de la Baraquette, mais presque ennuyé, décidé à rompre, combinant déjà les moyens.
Par malheur sa prudence se décidait tard et celle de Dolinde était avertie.
À peine, faisant jouer le secret, eut-il poussé la grille criarde du jardin, que Dolinde tombait dans ses bras, sanglotante et tragiquement encapuchonnée.
Elle raconta sa rencontre de la journée, exagéra, trouva des phrases :
— Ah ! Médéric, mon Médéric, moi qui croyais à votre amour ! moi qui m’imaginais être jalouse… Me voici pourtant seule avec vous, confiante et seule, après ce que m’a révélé cette femme.
Et Médéric lâchement s’excusait, reniait Domnine.
— La Civadone ?… Oui, autrefois, mais il y avait si longtemps, avant de connaître Dolinde. Maintenant, il n’aimait que Dolinde, ne voulait aimer qu’elle.
— Pourtant, disait Dolinde, ces œillets ?
Médéric froissa les œillets. Dolinde, alors, comme attendrie, lui cueillit dans l’ombre des roses. Une bergère se trouvait là, un de ces vieux meubles dédaignés que l’on prend au grenier pour les porter au bastidon. Depuis des mois, jamais rentrée, avec ses fines et frêles moulures encadrant des sujets galants, elle moisissait à la rosée.
Dolinde, le front dans les mains, s’était laissé tomber sur la bergère. À genoux devant elle et maître de ses mains languissamment abandonnées, Médéric les baisait et murmurait des paroles d’amour.
— Au moins jurez-moi, Médéric.
Médéric jurait, assis maintenant, ses lèvres sur les lèvres de Dolinde.
Dolinde, se livrant, daigna pardonner. Et, vers le point du jour, quand il fallut partir, sans que Dolinde exigeât rien, candide enfant meurtrie, qui pleurait et cachait ses larmes, Médéric avait tout promis.
À Rochegude, dans les veillées, on racontait parfois un conte dont Nostradamus est le héros.
Certain soir que, très vieux et presque aveugle, il prenait le frais devant sa maison blanche de Saint-Rémy, voisine de la porte qui mène aux champs, une jeune fille vint à passer :
— Bonjour, monsieur Notredame ! dit-elle.
— Bonjour, bonjour, petite fille ! répondit bénévolement le prophète.
Deux heures après, elle retourne :
— Monsieur Notredame, bien le bonsoir !..
— Bien le bonsoir, petite femme !
Et la pauvrette, de qui c’était le premier rendez-vous d’amour, rougit en se voyant ainsi devinée.
Maman Guisolphe connaissait peut-être cette histoire.
Toujours est-il que, lorsque, au petit jour, Dolinde rentra, émue certes ! mais l’âme en fête, maman Guisolphe, qui n’avait pas dormi, l’attendait.
Elle lui enleva son manteau, douce, maternelle, attendrie ; et, sans vouloir d’explication :
— Comme le cœur te bat, pauvre mignonne ?
Puis elle soupira ; et la baisant longuement au front :
— Bonjour, madame Médéric ?
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