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Chapitre 38

Le soleil d’hiver, s’abaissant, allait disparaître derrière Mont-Arluc.
— Voici donc l’heure !
Alors se produisit chez Domnine la crise qui suit les résolutions extrêmes lorsqu’elles ne sont pas immédiatement exécutées.

Elle espéra que Médéric manquerait au rendez-vous.

— Médéric est prudent… Quelquefois, aussi, les lettres s’égarent.

Car Médéric une fois là, Domnine sentait bien que, dans le redoublement de douleur où la jetterait sa présence, rien ne saurait plus l’arrêter.

Médéric arrivait juste à ce moment.

Du haut du perron sous lequel, l’avant-dernier automne, elle se trouvait occupée à hacher des lavandes et du buis, le jour de l’irréparable faute, Domnine au long de la montée où le vent soulevait des tourbillons de neige sèche, regardait avec une angoisse croissante, se rapprocher, de plus en plus reconnaissable, la silhouette de celui dont elle souhaitait et redoutait la venue.

Car elle avait peur, maintenait.

Mais il semblait qu’une démoniaque influence voulût se faire sa complice. Parmi tous les hasards nécessaires à l’accomplissement du dessein par elle conçu, aucun, depuis deux jours, ne lui avait manqué. Et, voyant qu’il en était ainsi, définitive sa volonté se pétrifia.

Presque au même moment où, le carnier sur le dos, le fusil sous le bras, Médéric quittait la route charretière pour prendre le sentier qui passe devant la fontaine – cet équipage prudemment adopté pouvant servir de prétexte à une visite – Trabuc, selon les prévisions trop bien réalisées de Domnine, venait de partir pour la chasse au furet, permise même en temps de neige, et devait se trouver pas très loin, un demi-kilomètre à peine, vers les roches des Baumettes, pleines de terriers naturels où les lapins sont à foison.

Domnine restait donc seule à la ferme avec Gabri, le filleul, âgé de douze ans, que Trabuc avait recueilli.

L’enfant jouait au bas du perron, dans la neige.

— Gabri, petit Gabri ! lui cria Domnine, as-tu vu courir la grosse bête ?

— Une bête, marraine !…

— Mais oui, Gabri, une bête rousse qui semblait blessée et qui boitait… Va-t’en vite chercher parrain aux rochers percés des Baumettes, et tu lui diras qu’un renard, peut-être bien un loup, a passé tout à l’heure devant le Mas.

— Je crois que c’est plutôt un loup ! opina gravement petit Gabri.

— Dis-lui encore que le loup avait l’air de se diriger vers la « cabanette d’espère ». Surtout, avertis ton parrain, si par hasard il n’a pas ses balles, de mettre du gros plomb et charge double dans le fusil.

Elle embrassa Gabri qui, désormais persuadé de la réalité du loup et fier qu’on le chargeât d’une mission si importante, détala aussitôt sans détourner la tête, ce qui fit qu’il n’aperçut pas Médéric.

Médéric était inquiet ; mais, tout de suite, le calme de Domnine, son sourire, dont il ne devinait pas la douloureuse ironie, le rassurèrent.

— Le grand air et les chagrins m’ont sans doute bien enlaidie, lui dit-elle, pour qu’on se languisse de vous depuis si longtemps ?

Et, le voyant gêné un peu :

— Je sais tout, Médéric, je sais votre mariage, et ne vous en veux que de me l’avoir caché.

Puis elle ajouta doucement le mot des femmes :

— Je suis seule !

Alors Médéric osa la prendre dans ses bras, car la fièvre et la passion la rendaient belle.

Elle ne refusa point son baiser, s’admirant de jouer si bien une si horrible comédie.

Comme Médéric la pressait :

— Non, pas ici ! plus jamais ici… Allons jusqu’à l’Affût-du-Loup.

Et tandis que, par le petit sentier sous les chênes, où les lambrusques, chargées de neige fondue au soleil et subitement regelée, formaient des girandoles de cristal, Médéric, ravi de la tournure que prenaient les choses, parlait de son fils, de sa vieille mère, expliquant que tout s’arrangeait bien mieux ainsi, qu’il était heureux de voir Domnine raisonnable, et que rien entre eux ne serait changé, Domnine, amèrement, le prenait en pitié. Presque tranquille, elle s’absolvait. N’était-ce pas lui, après tout, qui cherchait sa destinée ?

À l’Affût-du-Loup, il fallut faire effort pour tirer la porte qui s’ouvrait en dehors et que la neige avait bloquée. Ils y parvinrent cependant. Et, quoique le paysage ne fut plus le même, quoique l’étendue triste et blanche dans l’encadrement de la baie restée mi-ouverte, car les gonds rouillés jouaient mal, ne ressemblât guère au décor printanier des dernières rencontres, Médéric, grisé par ses souvenirs, semblait redevenu le Médéric d’autrefois.

Domnine qui, malgré elle-même, l’aimait encore, puisqu’il était le seul et le premier qu’elle eût aimé, se laissait aller, estimant que, si près de la mort, ces quelques minutes d’illusion heureuse lui étaient dues.

— Ainsi, tu m’aimes toujours, quand même ?… disait Médéric.

Et, sans presque avoir besoin de mentir, elle répondit :

— Je ne t’aimai jamais si bien.

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