Chapitre 39
Cependant en recevant le message apporté par Gabri, Trabuc, à l’aide du tire-bourre, avait d’abord déchargé son arme et remplacé la grenaille par deux balles heureusement retrouvées dans une des innombrables poches de son carnier à compartiments compliqués.
Il demandait à Gabri :
— Alors, tu as bien vu la bête ?
— Oui, parrain, et marraine l’a vue aussi.
Trabuc s’étonnait un peu : les loups, d’ordinaire, n’ont pas coutume de se montrer ainsi en plein jour.
Mais Gabri ajouta :
— Marraine a même dit que ce doit être une bête blessée.
Alors Trabuc se rappela qu’on avait organisé la veille une battue dans les bois de Brias, et pensa qu’en effet un loup blessé et poursuivi, pouvait bien s’être égaré jusqu’en ces parages.
Ayant donc, pour ne pas attendre, bouché avec des pierres le terrier où il furetait, et suivi de Gabri qui fièrement, portait la boite à furet vide, il se dirigea vers l’Affût-du-Loup, « la cabanette d’espère », droit dans les champs, par grandes enjambées.
Tout en cheminant, il s’étonnait encore de ne pas trouver de passées, et, si la bête était blessée, quelques traces de sang sur la neige.
— Probablement, pensa-t-il, elle aura pris le sentier devant la fontaine et se sera défilée un peu plus bas, en tournant le Mas, puisque c’est du Mas que ma femme l’a vue aller du côté de la cabanette.
Mais à partir du Mas où, sans s’arrêter, il chercha vainement Domnine des yeux, et dans la direction de la cabanette, rien non plus qui indiquât la fuite d’un renard ou d’un loup. En revanche, des empreintes fraîches encore de chaussures de femme et de chaussures d’homme, cheminant côte à côte et quelquefois se confondant.
Les chaussures de femme étaient de celles comme en portent les paysannes et comme Domnine en portait. Les chaussures d’homme intriguèrent davantage Trabuc. Avec leurs rangées de clous artistement plantés formant des étoiles et des losanges, leurs rebords de semelle à la Marseillaise, elles dénonçaient quelqu’un de riche, quelqu’un de la ville.
Trabuc ne songeait plus au loup. Mais soudain, dans son esprit de lointains soupçons, confus jadis, très nets maintenant s’évoquèrent ; et, le fusil bas, il se tint prêt à quelque événement qu’il ne devinait pas.
S’effaçant comme pour surprendre un gibier, dans le fond de la cabane obscure, où, par le battant resté ouvert, la neige envoyait son reflet, il vit distinctement, il vit – à ce spectacle les chiens du fusil craquèrent – sa femme, Domnine, la Civadone ! abandonnée aux bras de Médéric.
Dans le tourbillonnement de ses pensées, une seule préoccupation surnagea :
— Va-t’en, Gabri, il y a des choses que les innocents ne doivent pas connaître.
Puis il visa, prenant son temps, avec le sang-froid instinctif du chasseur. L’un sur l’autre, deux coups partirent.
Un homme des villes aurait sans doute réfléchi. Il se fût demandé, avant de presser la gâchette : – Pourquoi Domnine m’a-t-elle fait avertir par mon filleul ? Pourquoi, si Médéric est son amant, s’est-elle volontairement laissé surprendre ?
Mais Trabuc était une âme simple. Il tira presque sans se rendre compte qu’il tirait ; et, jetant le fusil à terre, il resta muet, immobile, stupéfait de l’acte, s’effrayant de ce que son arme eut si bien compris et si cruellement devancé son désir.
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