Chapitre 41
En apercevant les gendarmes, Trabuc s’était barricadé, non dans sa maison restée grande ouverte, mais dans la cabane d’affût.
Aux sommations, il répondit par le judas grillé de la porte que, se croyant dans son droit, il n’avait pas voulu fuir, et que, ne voulant pas aller en prison, il ne se livrerait pas : Il ajouta qu’on ne devait pas songer à le prendre par la famine, et qu’il avait du pain et du vin pour huit jours.
Comme les juges s’étaient rapprochés et examinaient le sang frais qui tachait la neige, il dit encore :
— Ça, c’est de la blessure de M. Médéric. Quant au corps de ma femme, inutile de le chercher ; si vous en avez besoin, vous le trouverez avec le mien, tout à l’heure.
Il fut décidé qu’on enfoncerait la porte afin que force restât à la loi.
Mais un gendarme s’étant avancé pour faire sauter la serrure, un coup de fusil partit qui traversa son tricorne. Sur quoi le brigadier lui donna ordre de se retirer.
Trabuc tira de nouveau. On entendit siffler la balle, qui alla casser une branche du noyer qui se trouve là ! Et le brigadier, un vieux brave que tout ceci peinait, ayant plus d’une fois fait la partie de piquet avec Trabuc, grommela dans sa moustache :
— Le criminel nous épargne ; nous ne pouvons pourtant pas le tuer comme un chien.
Trabuc tirait toujours. Par le judas et les deux meurtrières un peu de fumée bleue sortait. Ces Messieurs du tribunal attendaient à l’écart, derrière leur voiture.
Comme il fallait en finir, le brigadier accorda à Trabuc une trêve de dix minutes après laquelle, s’il s’obstinait, on amasserait des fagots devant la porte, pour la brûler.
C’était une feinte.
Pendant que le brigadier parlementait ainsi pour amuser Trabuc, un gendarme, grimpant sans bruit sur le toit, avait enlevé une de ces lames de calcaire schisteux, qui sont les tuiles du pays, et pratiquait une ouverture.
Mais, quand il voulut regarder, il vit, à travers la fumée, Trabuc, un genou en terre, l’attendant.
Le gendarme fit un bond et dégringola. En même temps, un coup partait. De sorte que les autres, croyant leur camarade atteint, tirèrent – soit emportés par la colère, soit qu’ils eussent des instructions – à travers les planches de la porte.
Il y eut un juron, puis le silence.
Et, quand la fumée fut dissipée, ayant de nouveau grimpé sur le toit, ayant regardé de nouveau, le gendarme dit :
— Maintenant, on peut se hasarder.
Trabuc était tombé atteint d’une balle à la poitrine et d’une autre qui lui avait cassé le bras droit.
Au fond de la cabane, sur le banc fait d’une pierre brute où se relayent les chasseurs pour dormir en attendant la bête, le cadavre de sa femme était étendu. Lorsque les magistrats entrèrent, Trabuc demanda à l’embrasser, disant :
— Maintenant je lui pardonne, puisque nous voilà morts tous les deux.
Après quoi il se tut, et ce furent ses dernières paroles.
On dut le transporter à l’hôpital sur une civière. Sur une autre, assez loin en arrière, était la Civadone recouverte d’un drap.
À un endroit, les porteurs s’étant arrêtés, Trabuc se retourna, sans doute pour regarder une fois encore ses champs et sa ferme ; mais comme au même moment la civière qui portait Domnine morte apparaissait au tournant du chemin, Trabuc, de son bras valide, montra le poing au soleil, puis ferma les yeux.
Les porteurs ont dit qu’il pleurait, ce qui les étonna de la part de cet homme dur.
q