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Chapitre 7

Les quatre ou cinq années qui suivirent doivent être comptées parmi les années heureuses de Domnine. Sœur Nanon, qui, décidément, ne pouvait plus se passer d’elle, lui faisait partager ses occupations, et ces occupations étaient des plaisirs.

Sœur Nanon possédait plusieurs terres qui, avec leurs olives qu’il fallait moudre ou confire, leurs amandes, leurs noix qu’il fallait casser et trier, occupaient largement les loisirs de l’hiver.

Elle possédait entre autres, en face de la ville et pas très loin, de l’autre côté de la rivière, au milieu de voûtes rompues et d’écroulements de murailles, un jardinet qu’encadraient les arceaux d’un cloître, avec un arbre centenaire au tronc bossu, noueux et noir, dernier témoin survivant de l’opulente gourmandise monacale, qu’elle appelait le « Poirier des Pères ».

Sœur Nanon se régalait des poires en maudissant la Révolution qui avait détruit le couvent, et Domnine leur trouvait un goût surnaturel, pareil à celui des pommes de la table fermée.

Il y eut là, jadis, un couvent aboli depuis comme tant d’autres. La tradition parle encore des magnificences du séjour. Mais le grand vivier, transparent paradis des carpes, garde aujourd’hui à peine assez d’eau, au fond d’un trou envahi de prèles et de joncs, pour donner à boire aux rouges-gorges ; béantes sous le pied parmi l’herbe des cours, les caves dignes de Thélème ont pris des aspects d’oubliettes ; et dans le réfectoire transformé en écurie, les bourriquets n’osent plus braire, tant la résonance et l’écho des hautes ogives leur font peur.

Domnine pourtant se plaisait à ce clos des Pères ; et c’était une joie pour elle quand sœur Nanon, au temps des vacances et les poires se faisant mûres, l’envoyait surveiller le poirier contre la maraude.

L’endroit, à cause de son aridité, abondait en « Prie-Dieu de chaume » – c’est le nom qu’on donne en Provence aux mantes religieuses ; on les appelle aussi « Dames blanches » – et digne fille spirituelle de sœur Nanon et de saint François, Domnine, malgré la férocité visible de leurs yeux durs et ronds ainsi que des perles de verre et de leurs formidables mandibules, ne doutait point qu’elles ne priassent le ciel lorsque, avec un geste presque humain, elles joignaient dévotement leurs pattes en scie, pâles et maigres.

— Elles montrent, dit-on, leur chemin aux petits enfants qui s’égarent ; quelque jour, j’irai dans les bois, songeait Domnine ; le soir venu, je m’égarerai et les Dames blanches me montreront mon chemin.

Le clos des Pères abondait également en sauterelles, mais Domnine ne s’en méfiait point.

Or, un après-midi qu’elle gardait les poires, l’envie de faire un somme la prit ; et, après avoir enlevé, à cause de la grande chaleur, son corselet, au lieu de le suspendre, comme c’est l’habitude, après quelque arbre, elle le laissa par terre auprès d’elle.

Ce fut une grave imprudence, car il y a sauterelles et sauterelles.

Celles de qui Domnine ne se méfia point appartiennent à une espèce tout à fait particulière.

On ne les rencontre guère aux abords des fraîches prairies, des chènevières arrosées, sybaritiques régions bonnes pour la grosse sauterelle verte, qui, le corps lourd et mou, traîne un grand sabre derrière elle et ne vole point.

Elles, nerveuses et maigres, ne se plaisent que sur les pentes brûlées du soleil, dans les vignes et les olivettes, au milieu des mottes poudreuses pétries de cailloux coupants et d’éclats de pierre à fusil ; ou encore au tournant de quelque chemin creux encaissé de murs en pierre sèche, où les rayons réverbérés condensent une chaleur de four, et que bêtes et gens se dépêchent de traverser.

Là, quand vous passez, sous le sabot du mulet ou de l’âne, c’est, dans l’aveuglant éclat du soleil, comme un nuage qui se lève, un frisson d’ailes bleu d’azur et d’autres couleurs coquelicot, une volée de corps aigus vous piquant en flèche au visage ; puis, le défilé franchi, tandis que derrière vous le nuage se rabat sur terre, on se retrouve, tel un assassin après son crime, ensanglanté de pied en cap par la bave qu’ont crachée sur vous ces bestioles enragées.

De quoi peuvent-elles bien se nourrir ?

De l’air du temps ! peut-être encore du gazon sec, brun comme amadou, qui se recroqueville au revers des talus, et que parfois l’allumette d’un paysan fumeur de pipe ou bien la bourre d’un chasseur fait partir en traînée de flammes.

Mais ce qu’elles adorent par-dessus tout, ce qu’elles préfèrent même aux fétus racornis et péniblement broyés où s’use l’acier de leurs mâchoires, c’est la laine non teinte et grossièrement tissée des bures dont s’habillent les gens de la terre.

Malheur au travailleur qui fait comme Domnine et, sur le midi, quitte la veste pour manier plus aisément le hoyau ou achever son somme plus au frais. Lorsqu’il veut la reprendre, généralement, il ne retrouve plus que les boutons et la doublure ; encore cette dernière est-elle à ce point entamée, qu’en regardant le jour au travers on croit voir toutes les étoiles du ciel.

Mieux que partout ailleurs, les sauterelles se plaisaient dans les ruines du clos des Pères. Domnine, à son réveil, le constata.

Du corselet presque neuf, il ne restait que les deux galons se bridant sur le clos en guise de bretelles ; le reste, hélas ! n’était qu’un trou.

Et Domnine se désolait, n’ayant plus, avec la chemise, que son cotillon rayé, quand, sous le poirier, elle entendit rire.

C’était, en train de s’emplir les poches de poires, un garçonnet vêtu comme les enfants des hauts quartiers et qu’elle ne connaissait point. Mais, lui, la connaissait, car il dit :

— Pourquoi donc as-tu l’air de vouloir pleurer, la Civadone ?

— Parce que j’avais laissé, pour dormir, mon corselet par terre, et que les sauterelles me l’ont mangé. Comment faire maintenant pour rentrer à la ville !

— Eh bien ! la Civadone, laisse-moi t’embrasser et je te prêterai ma veste.

— Non ! répondit Domnine, j’attendrai plutôt la nuit sans bouger d’ici. Sœur Nanon ne veut pas qu’on m’embrasse.

— Alors ne dis pas à sœur Nanon que tu m’as vu voler ses poires.

Domnine promit, et le garçonnet lui****prêta sa veste. Mais, tandis qu’il l’aidait à la passer, déjà vicieux et trouvant moyen de lui faire manquer la manche, il lui baisa l’épaule et dit :

— Je suis Médéric, le fils de Mme Mireur.

Domnine raconta son aventure à sœur Nanon. Elle ajouta même, malgré les traités, que Médéric avait volé des poires. Mais femme déjà, quoique ingénue, elle oublia de dire que le petit voleur de poires l’avait, par surprise, embrassée ; et ce fut, à douze ans, son premier mensonge d’amour.

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