Chapitre 6
Dès lors, Domnine fut de toutes les fêtes.
Le dimanche, bien enveloppée de sa mante, sœur Nanon se faisait accompagner par elle à la première messe ; et le jour du Vendredi saint, elle l’amena visiter les Paradis.
Chaque église et chaque chapelle, dans la ville comme dans le faubourg, avaient le leur, tous luttant de richesse et d’ingéniosité pour faire revivre, en une représentation naïvement théâtrale, le dernier acte du grand drame dont le Calvaire fut témoin.
Au fond de la nef obscure, le maître-autel, s’illuminant d’innombrables cierges, disparaissait sous un amoncellement de trésors.
Et Domnine, de ses yeux d’enfant, admirait les tapisseries d’autrefois, dont les arbres feuillus, les oiseaux et les personnages se cassaient bizarrement à l’angle des gradins ; les belles faïences peintes prêtées par les « vieilles familles » ; puis aussi de la vaisselle plate, une soupière d’argent à gros ventre arrondi multipliant les flammes d’or, des cafetières Louis XV qui, leur bec tourné contre le mur, remplissaient noblement le rôle d’urnes ; et, tout au bas de l’éblouissant échafaudage, au milieu d’un entassement de branches vertes et de mousses, la grotte du sépulcre où gisait, mystérieux symbole, un doux agneau frisé, un agneau véritable, portant encore au cou, dans la laine blanche qui saigne, tout neuf, le couteau du boucher.
Ce jour-là, chez les Ursulines, des religieuses chantaient invisibles, derrière des grilles ; et les pénitents blancs dans leur chapelle, célébraient l’office de « Ténèbres ».
Ils psalmodiaient en latin lugubre. Après chaque psaume, le prieur, effrayant à voir avec les trous noirs de sa cagoule, éteignait un des cierges plantés en triangle et qui, seuls, éclairaient la chapelle. L’ombre s’épaississait lentement. Après le dernier cierge éteint, nuit complète et complet silence.
Alors, – cela s’appelait faire « barrabas » – malgré un peu de tremblement, les gamins de la ville entraient en scène ; et poussant de grands cris, sortant de dessous leurs blouses des crécelles et des conques marines, exécutaient, cachés dans l’ombre, un charivari formidable.
Le tout gravement, comme pour accomplir un devoir, avec la conscience et l’orgueil d’être ainsi les gardiens d’une tradition vénérable. Les pénitents, néanmoins, les chassaient et voulaient les battre. Mais Domnine, elle, restait sage près de sœur Nanon, avec des airs de petite sainte.
Au printemps, quand, plus hâtifs que la primevère, les safrans percent de leurs pétales aigus l’humide verdure des prés, les enfants du quartier qu’habitait sœur Nanon, hiérophantes ingénus, choisirent Domnine pour Belle-de-Mai.
Dans l’encadrement d’une porte transformée en sanctuaire à l’aide d’un antique couvre-pied aux couleurs vives que la bonne sœur Nanon prêta, Domnine, couronnée de feuillage et vêtue d’une robe fleurie, restait immobile sous son voile, assise avec une majesté de déesse, les genoux couverts de roses effeuillées.
— Donnez à la Maïe !… disaient, en secouant une tirelire, ses compagnes.
Les passants s’arrêtaient et la trouvaient charmante.
Ainsi, sans être guérie tout à fait de sa sauvagerie première, Domnine allait, s’habituant à ne plus se sentir méprisée.
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