Chapitre 9
Vers cette époque, Domnine, grande et belle déjà, car elle allait sur les vingt ans, eut une aventure qui, presque autant que son entrée furtive, dix ans auparavant dans l’atelier de sœur Nanon, devait décidé de sa vie.
Il faut savoir qu’à Rochegude – vieille république longtemps autonome sous la nébuleuse suzeraineté des Césars du Saint-Empire, puis commune libre derrière ses remparts, enfin simple sous-préfecture pour l’éternité sommeillante au bruit que font la Durance sur les galets de sa grève et le mistral dans les anfractuosités sonores de son rocher, mais que cependant à dix lieues on appelle toujours « la Ville ! » en souvenir de son passé – la noblesse était inconnue.
Car raisonnablement on ne peut pas compter pour un corps de noblesse quelques hobereaux fort mésalliés et quelques fils de robins qui, une particule d’occasion au bout de leur nom plébéien (les fraudes d’état civil furent longtemps aisées dans l’ombre des notariats et des greffes), mènent avec économie, entre leur modeste maison de ville et leur ferme parfois décorée du nom de château, une existence mi-partie citadine et campagnarde.
Trois classes n’y existent pas moins : les paysans, les artisans et les bourgeois.
Classes ouvertes, à vrai dire, car tous, artisans ou bourgeois, sont plus ou moins de souche paysanne, et pourraient, s’ils cherchaient bien, se trouver dans les bas quartiers de lointains et authentiques cousinages, mais classes constituées sévèrement.
Il faut souvent deux, trois générations, la disparition des grands parents, des alliances diplomatiquement combinées, pour que le fils d’un artisan riche, même lorsqu’il vit de ses rentes, soit considéré comme bourgeois ; et une fille de paysans, largement dotée, le ruban au bonnet et la chaîne au tablier, n’en devient pas artisane pour cela.
Il faut savoir encore que Rochegude, comme presque toutes les petites villes déchues, mettait son dernier orgueil à posséder un corps de musique qu’elle s’imaginait sans rival.
Musique surtout d’artisans ! Car aux paysans, forcés de se battre, du matin au soir, avec la terre, le temps manque ; et les bourgeois, d’après ce qu’affirme le chef, ne sont pas suffisamment « organisés ».
Chez les artisans, au contraire, les enfants, bruns comme des caroubes, naissent un bugle au bec et la giberne décorée d’une lyre en bandoulière.
Quelle pompe aux processions, quels délicieux concerts donnés sous les ormes ! Quels triomphes dans les concours ! Quelles sérénades le jour de Sainte-Cécile et quelles ripailles, le lendemain, en l’honneur de Saint-Cécilon, un saint d’invention récente et populaire, non inscrit sur le calendrier, lequel se fête an cabanon, avec accompagnement de vin gris, d’escargots tapés et d’aïoli.
En outre, chaque dimanche, lorsque le temps le permettait, les plus jeunes musiciens avaient coutume, après vêpres, de faire hors des remparts une promenade.
C’étaient des sorties sans solennité, les anciens ne s’y mêlaient point.
On traversait gaiement la ville, soudain réveillée au fracas des cuivres ; on suivait la rue Droite, sur laquelle s’ouvrent à gauche, noires comme des cavernes, les ruelles du quartier de la citadelle, et qui, à droite, voit dégringoler d’autres ruelles en escalier, lumineuses, coupées d’arceaux, dont le dernier généralement encadre, au-dessous d’un pan de ciel, les blancs graviers de la rivière ; et l’on allait ainsi tantôt vers le Dauphiné, tantôt vers la Provence, en suivant les collines basses que des milliers d’oliviers, quand le mistral ne les argente point de sa caresse à rebrousse-poil, s’habillent d’un velours vert tendre, jusqu’à un endroit par avance déterminé, mais toujours choisi pour sa fraîcheur et la beauté de ses ombrages.
En arrivant, les instruments jetés sur l’herbe, on buvait la bière et le vin muscat ; après quoi, quelques-uns se dévouaient pour remplir l’office d’orchestre, et l’on improvisait un bal.
Filles et garçons, toute la jeunesse avait suivi. Les fillettes se faisaient d’abord prier, debout à l’écart des musiciens, en groupes tentés et railleurs. Mais bientôt une cédait, puis une seconde, toutes deux feignant d’être un peu par force entraînées ; les autres cédaient à leur tour, et c’était jusqu’au soir des valses, des quadrilles.
Le plus souvent, les musiciens s’arrêtaient au vallon des Fontainious, situé tout près du moulin de la ville, où trois sources jamais taries sourdent entre les racines centenaires d’un bouquet de chênes et de sureaux.
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