Chapitre 10
Domnine avait souvent, sans même hélas ! songer à y prendre part, envié ces joies.
Le hasard voulut que, le jour de Saint-Cécilon, sœur Nanon l’envoyât, en compagnie d’une voisine, moudre quelques charges de blé au moulin.
La chose n’arrivait guère que deux ou trois fois par an, et chaque fois c’était pour Domnine une fête.
La matinée se passait à laver le blé ; dans les pays latins, les blés se lavent encore.
Au-dessus d’un bassin que le déversoir alimentait, l’aide meunier vidait les sacs, puis remuait sa longue pelle. Le bon grain retombait au fond, roux et lourd comme un gravier d’or, laissant flotter à la surface et filer au courant de l’eau débordante les grains tarés, les fétus et les balles oubliés par le vannage et par la brise.
Des hommes le charriaient ensuite sur des brouettes à claire-voie jusqu’aux étendoirs en plein air dont le soleil chauffait les briques.
Et, tandis que le blé séchait, il fallait faire sentinelle contre les assauts répétés d’une entreprenante volaille.
Le blé, une fois sec, venait le tour de la mouture qu’il était encore urgent de surveiller dans l’intérieur du moulin, tout frais et tout blanc, saupoudré d’une couche de farine qui s’amoncelait plus épaisse aux bosses du mur sans crépi et changeait en loques d’argent les toiles d’araignées suspendues à l’angle des poutres.
Car, pendant que l’une des deux paires de meules tournait, l’autre se refroidissant, au repos, que les sacs se dégorgeaient à beaux grains luisants dans la trémie, et que la fine fleur de farine, jamais roussie, jamais brûlée, s’échappait à travers la mousseline du blutoir, on entendait distinctement, au milieu du fracas de l’eau battue par la grande roue, avec ses mousses qui pendaient et les clairs filets de cristal qui s’égouttaient, la chanson légendaire du moulin :
Tic tac, bats pour toi,
Tic tac ; bats pour moi...
Et n’oublie pas l’âne.
Ce qui, en langage de moulin., immémorialement signifia que le meunier le plus honnête se paye de ses mains au moins trois fois.
Le travail fini, en attendant que l’heure fût venue de recharger les sacs pour revenir avec la fraîcheur, Domnine et son amie montèrent vers les Fontainious, sans réfléchir que les musiciens s’y trouvaient à cause de Saint-Cécilon. Peut-être aussi le savaient-elles.
Or, tandis qu’elles regardaient l’écluse, sorte de mystérieux petit lac encadré de joncs et de saules où l’eau des trois sources s’amasse avant d’actionner le moulin, un des danseurs à qui manquait son vis-à-vis, les appela de loin pour les inviter au quadrille.
Interloqué un peu lorsqu’il reconnut Domnine, le danseur n’en insista pas moins par entêtement ou par politesse, et, troublée autant que ravie, sans réfléchir, Domnine céda.
Personne n’essaya de lui faire affront. N’avait-elle pas M. Médéric Mireur, le beau Médéric, roi de la jeunesse dans Rochegude, pour répondant et cavalier ?
Entre deux figures, Domnine, heureuse et rougissante, rappela le temps où, tout petit, au dos des Pères, il volait des poires et des baisers.
Médéric se souvint : complicité légère, de si puérile innocence, dont l’évocation leur fut douce et qui, tout de suite, les lia.
Si bien qu’à la fin du quadrille, lorsque Domnine, un peu gênée quand même, voulut se retirer, tout le monde songeait comme Médéric, s’accordait à la trouver charmante.
Ce premier événement, qui, d’ailleurs, passa presque inaperçu, devait en amener un second au sujet duquel s’émurent davantage les esprits.
Trois mois après, au carnaval, en considération de ce précédent, grâce peut-être aussi à la discrète influence de M. Médéric, pour la première fois, Domnine fut invitée au bal des artisans.
Chose de tout point considérable ! Une si subite élévation aux gloires de l’artisanat, importante pour toute autre fille des Bas-Quartiers, devait paraître bien plus précieuse pour elle. C’était le passé s’effaçant, un commencement de vie nouvelle, le voile jeté sur les souvenirs du Grand Couvert.
Aussi d’abord n’y crut-elle pas, s’imaginant qu’on voulait se moquer. Mais quand elle reçut la lettre à son nom, quand elle lut sur l’enveloppe. : « Mademoiselle Domnine… », alors le cœur gonflé d’un peu d’orgueil, seule et s’appuyant au mur de sa terrasse, elle pleura.
Puis un amer retour se fit en son âme. Devait-elle aller à ce bal ? Les jeunes gens, oui, l’avaient invitée. Mais comment la recevraient leurs sœurs, leurs cousines, si fières, qui lui parlaient à peine ?
Et, par avance, elle se voyait toute rouge au milieu des regards méchants, tandis que derrière elle, autour d’elle, voltigerait, chuchoté à mi-voix, l’odieux sobriquet que toujours, nerveusement, elle redoutait d’entendre.
Domnine, néanmoins, se rendit au bal. Sœur Nanon le lui avait conseillé, un peu par douceur d’âme et parce qu’elle devinait son désir, un peu pour s’amuser des jalousies qu’allait provoquer dans Rochegude le triomphe de sa protégée.
Au bal, les impressions de Domnine furent d’abord l’éblouissement, puis la tristesse. On la remarqua moins qu’elle ne craignait. On semblait l’ignorer plutôt dans l’ombre où elle s’était assise. Elle se sentait seule, heureuse presque d’être ainsi et savourant la triste joie qu’éprouvent à se replier encore les âmes longtemps repliées.
— Si pourtant quelqu’un venait m’inviter, songeait-elle, comment ferais-je pour refuser ?
Médéric l’invita, mais elle ne refusa point. Le charme rompu, d’autres encore l’invitèrent. Le lendemain, se réveillant, comme après un rêve, parmi tous les danseurs elle ne se rappelait que Médéric.
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