Vers Snagov
Le printemps, cette année-là, quoique précoce et doux, se montra fort pluvieux. Aussi fut-il possible à notre troupe de quitter sa retraite d’hiver un peu plus tôt que les haïdoucs n’en ont l’habitude ; mais, pour ce qui était d’aborder la plaine, il fallait y renoncer pour le moment ; les routes étaient défoncées, impraticables, désertes de charretiers. C’était sous des déguisements de charretiers que Floarea Codrilor, notre capitaine, avait décidé de nous faire faire les grands déplacements. Elle nous disait avec raison que les potéras nous recherchaient sur les sentiers montagneux plutôt que dans les villes, ou en rase campagne. Nous devions abandonner les pratiques par trop « éventées », qui reléguaient naguère le haïdouc sur les confins de la terre où gémissait son frère le paysan. Il fallait maintenant nous rapprocher de cet homme, abruti par quatre siècles de spoliation, et lui faire comprendre que les haïdoucs seraient impuissants à le délivrer du joug aussi longtemps qu’il croupirait dans l’animalité. C’est pourquoi les révoltés allaient se muer en braves charretiers, se joindre aux interminables convois de voitures qui sillonnent les principautés danubiennes en long et en large, transporter de vraies, de fausses marchandises, boire, rire, bavarder avec leurs camarades, au besoin se laisser fouetter comme eux, mais toujours prêts à secouer, à réveiller de son triste sommeil la bête parlante, celle qui dépasse le bœuf en endurance et le lapin en fécondité. Et s’il restait bien entendu que, tout en poursuivant cette tentative de soulèvement, nous ne nous abstiendrions pas de piller et châtier, d’aventure, certains gros coupables, nous n’en devions pas moins considérer ces actes comme secondaires, bons à tenir le peuple en éveil et à satisfaire la soif de vengeance d’une haïdoucie primitive et bornée.
Tel était le plan que cette femme au cœur noble et au cerveau lucide avait lentement élaboré, mûrement approfondi durant le long hiver qui précéda le printemps de 1854.
Elle fit mieux. Au moyen de plusieurs affidés, envoyés aux quatre coins du pays, elle mit au courant de ses projets quelques grands capitaines de haïdoucs, dont Groza, son ami d’enfance, et leur donna rendez-vous, pour le commencement de mai, dans les montagnes basses de Tazlau, en Moldavie.
C’était la première fois qu’une semblable idée germait dans un cerveau de haïdouc. D’habitude, chaque chef et sa bande agissaient isolément dans la région qui leur était familière, brillaient pendant quelque temps comme des météores et s’éteignaient promptement, que ce fût au gibet ou dans une bataille avec les potéras.
Maintenant, une femme, — « la plus belle femme du pays roumain », avait crié Cosma, — les exhortait au ralliement :
Venez, amis, sur les sommets du Faucon, près de la source de Tazlau, leur disait-elle, dans sa missive. Ce n’est pas moi qui vous appelle, c’est la souffrance du pays. Vous êtes des patriotes. J’en suis une. Vous avez des braves qui vous obéissent en hommes libres. J’en ai, moi aussi. Mais que faites-vous de tous ces cœurs généreux ? Rien, sinon les pousser au meurtre. Eh quoi ? L’homicide, seul, a-t-il jamais avancé d’un pouce la charrue de l’esclave ? A-t-on jamais vu un homme rendu plus intelligent, plus courageux et plus digne, pour avoir coupé la tête d’un autre ? Nous sommes des héros, nous agissons comme des assassins et nous mourons plus mal que les chiens. Assez ! Plus de rancunes personnelles ! Vous les oublierez au sourire de mes yeux noirs et de mes dents blanches. Je serai votre sœur, passionnée comme une amante. Et nous nous plierons, tous, à une tâche bien plus lourde qu’une attaque vengeresse, mais aussi, beaucoup plus efficace pour le relèvement de nos frères vaincus. Floarea Codrilor, capitaine de Haïdoucs, vous attend sans faute dans la première semaine du mois des fleurs !
Ils avaient répondu, tous, avec enthousiasme à cette invitation. Et nous allions maintenant au rendez-vous donné.
⁂
Quatorze hommes, quatre conseillers et Floarea, voici la troupe équestre qui descendait vers la vallée de la Bâsca. Maigre troupe pour partir en haïdoucie ! On se regardait avec une tendresse mélancolique. Dans tous les yeux on pouvait lire la même pensée : Lequel d’entre nous ne verra plus le printemps prochain ?
Le haïdouc ne pense pas souvent au suprême danger, mais le printemps le lui rappelle. Le vent est tout jeune, fraîchement lavé par les neiges, et hardi comme la jeunesse. Il se moquait de la barbe respectable d’Élie, et la peignait à rebours, étouffait de caresses Floarea, qui chevauchait en tête, songeuse, mais se laissait faire, car il était son « premier amant ». Parfois, sa violence allait jusqu’à nous emporter nos bonnets pointus. La longue chevelure de notre capitaine flottait alors comme une oriflamme. En traversant les forêts, les sabots de nos bêtes écrasaient cruellement les jolies et tendres perce-neige, ces clochettes de sucre qui pendent au cou du printemps, l’éternel nouveau-né.
Ainsi nous laissâmes derrière nous les cimes hérissées des Carpathes et abordâmes, par une journée ensoleillée, les hauts plateaux du Penteleu, où se trouvent les plus vastes fromageries du pays roumain.
Les pâtres étaient déjà là, avec leurs milliers de brebis et d’agneaux. Le tintamarre des cloches, le son des flûtes, les chants et les cris emplissaient l’air et donnaient à la région un souffle de vie que nous ne connaissions plus depuis bientôt six mois.
Floarea Codrilor s’arrêta et nous dit :
« Voilà des humains heureux ! Le yatagan turc et le fouet national n’osent pas s’aventurer jusqu’ici. Hélas ! un pays ne peut pas tout entier gagner la montagne et y vivre ! »
Àce moment on s’aperçut que tout près de nous un jeune berger s’occupait à planter deux croix de bois, grossièrement confectionnées. À ses pieds on voyait de vieilles croix, pourries. Le gars, son lourd manteau de fourrure jeté à terre, s’y appliquait avec une assiduité touchante et ne faisait aucune attention à notre présence.
Le capitaine le questionna. Il répondit, d’un ton un peu bourru :
— Ce sont les tombes du haïdouc Gheorghitza et de sa maîtresse, tous deux tués ici par les potéras.
— Mon Dieu ! s’écria Floarea, ôtant son petit bonnet d’astrakan. Et s’agenouillant
— J’ai entendu parler de ces braves, dans mon enfance.
— Elle est morte avant lui ; il a été tué en la défendant.
— Et qui t’a chargé de changer leurs croix ? demanda l’un des nôtres.
— Personne. C’est nous qui le faisons, de nous-mêmes. Qui voudriez-vous qui nous envoie ? La sous-préfecture ?
Puis, en ramassant fourrure, bâton et flûte, il ajouta, avec une pointe de mauvais présage :
— Peut-être que nous vous rendrons un jour le même service !
— À nous ? s’exclama Floarea. Tu sais donc qui nous sommes ?
— Ben sûr !
— Dis-le nous, alors !
— Hé ! Des haïdoucs ! Ça ne suffit pas ?
Et se dirigeant vers son troupeau, il s’installa sur un bloc de rocher et entama, d’une voix mâle et comme pour soi-même, la longue ballade du haïdouc Gheorghitza, dont il venait de soigner la tombe :
Petite feuille d’œillet d’Inde ! Qui est-ce qui monte à l’Istritza ? Eh bien, c’est le capitaine Gheorghitza, le gars de Négoïtza, Négoïtza de Cislau, l’arrière-petit-fils du maire.
Feuille verte de bruyère ! À la montagne, sur les durs chemins, Gheorghiache erre de bergerie en bergerie. Partout il goûte la crème et le fromage, mais, dès qu’il met quelque chose dans sa bouche, à l’instant même il crache par terre, en disant que c’est trop salé, trop mauvais. Puis, le voilà fouillant dans la peausserie… Il se cherche une petite fourrure, pour se faire un bonnet avec, — un bonnet montagnard, afin que personne ne le reconnaisse. — Enfin, après mercredi, jeudi est venu ; le vaillant montait toujours, et arrivait sur l’Istritza. Là-haut, il allait tout droit à la fontaine de sapin, au pâturage de Raoul, Raoul le montagnard, qu’il rencontrait et lui parlait ainsi :
— Feuille verte d’églantine ! Hé, père Raoul à la barbe grise, toi, qui as la bergerie tout en haut dans la forêt, et la chaumière faite de trois poutres et sise sur une racine, ah, tu ne sais pas quels sont mes malheurs ! Connais-tu Macoveï, le fils de père Mateï, qui demeure à la pointe de Urseï ?
— Que oui, je le sais ; bien fameux je l’ai connu, car je lui ai gardé ses brebis dans ma jeunesse.
— Et moi, depuis mon enfance je l’ai servi, avec foi et honnêteté ; pendant ce temps, un petit avoir je m’étais ramassé, mais il me le convoitait, et, jeune encore, m’a fait épouser une de ses nièces. Ah, la crapule ! Il m’a dérobé tout mon bien, m’a enlevé la femme et l’a fait fuir avec son fils ! Cela ne lui suffit pas : il m’a volé tout mon argent, me laissant à ce point pauvre que je fus obligé de partir en haïdoucie. Mais là encore il me poursuivit avec la potéra, s’empara de moi, me garrotta, et au passage du Cislau, alors que je voulais boire de l’eau, il me donna un coup de botte dans la nuque et me fit boire de l’eau mêlée de sang et de mes propres dents ! Maintenant je sais qu’il se cache dans ces parages ; dis-moi, père Raoul, ne l’as-tu pas vu ? Ne t’a-t-il pas entretenu de moi, ni demandé asile ?
— Deh ! capitaine Gheorghitza ! C’est vrai, je l’ai vu, il y a deux ou trois jours, mais il ne m’a pas demandé asile, ni questionné sur toi.
— Ah, l’ennemi haineux ! Voilà sept ans que je vis exilé sur la Bâsca-sans-issue. Si je mets la main sur lui, il ne comptera plus parmi les vivants ! Mais, dis-moi, un peu, frère : tu n’as rien à vendre dans ta bergerie ? Et ne voudrais-tu pas m’accompagner par là-haut ?
— Deh ! capitaine Gheorghiache ! Je ne dis pas non, mais, vois-tu ? quoique tu sois homme jeune et aimable, tu as une réputation assez mauvaise, car tu erres sans cesse dans les bergeries ; partout tu ne fais que goûter la crème et le fromage ; tu les craches aussitôt en disant que c’est trop salé, trop mauvais ; puis, tu fouilles dans les peausseries, mais ce n’est pas une petite fourrure à bonnet que tu cherches, c’est de la chicane : tu veux savoir où se trouve Macoveï.
— Oui, père Raoul, c’est comme tu dis, mais ce n’est pas de ma faute : mon cœur n’est pas rancuneux, et si je hais Macoveï c’est qu’il m’a fait trop de mal.
Feuille verte de tulipe !… Ils dirent ce qu’ils dirent, puis, père Raoul s’en alla conduire Gheorghitza à la bergerie. Ils ne montèrent pas beaucoup ; et une fois là-haut Gheorghiache fit aussitôt le tour de la ferme… Il fouilla tout… Rien n’échappa à ses regards :
— Père Raoul à barbe grise ! Ne caches-tu personne dans ta bergerie ? Je ne voudrais pas te chercher noise !
— Faut pas me chercher noise, car, voilà : hier soir, vers la nuit, mon pâtre a bu un peu trop de lait cru et il est tombé malade de fièvre. Maintenant il gît parmi les outres à fromages, dans les fourrures ; ne va pas le prendre pour Dieu sait qui, et me faire une histoire !
En disant cela, il montra à Gheorghitza ses troupeaux de moutons. Gheorghitza prenait les ciseaux et s’essayait à la tonte, mais il ne tondait rien. La laine ne lui plaisait pas : il n’en avait nul besoin. Ses yeux noirs fouillaient toujours et découvrirent Macoveï, eh ! ils aperçurent Macoveï ! À grand’peine Gheorghitza maîtrisa un juron, mais il patienta encore, et demanda à père Raoul de lui faire voir les fourrures. Elles n’étaient pas bien belles. Gheorghélash les prenait dans les mains, les jetait de côté, tournait en tous sens, puis, quand il crut le moment choisi, d’un bond il sauta sur Macoveï, l’empoigna par les cheveux et ainsi le jugea :
— Feuille verte de tilleul ! Sois maudit, Macoveï ! Qui t’a fait sortir devant mes yeux ? Est-ce ta vie qui s’abrège ? Ou mes péchés qui s’augmentent ? Pendant sept ans je t’ai servi… Je fus le souffre-douleur de tes enfants ! Puis, tu m’as fait épouser ta nièce, pour mieux me dépouiller. Et cette honte que tu me fis à ma noce, en me faisant danser, ivre-mort, avec de la cendre brûlante dans mes bottes ? Et ce jour où tu me cognas la bouche contre une pierre, en me brisant les dents ? Te souviens-tu de tous tes forfaits, qui m’ont jeté sur la paille ?
Macoveï se lamentait, Macoveï priait :
— Gheorghitza, Gheorghélash ! Vaillant, jeune et gracieux ! Prends-moi mon cheval et mes armes, mais laisse-moi la vie, prolonge-moi mes jours, j’ai des enfants à nourrir et à marier, des nièces qui doivent prier pour le pardon de mes péchés !
— Je te prendrai tout, et ta vie, pour que tes enfants et tes nièces puissent se rappeler tes péchés !
Alors, père Raoul, en voyant que la plaisanterie devenait menaçante, intervint et dit :
— Hé ! Gheorghitza, Gheorghiache ! Jeune de visage et gracieux ! Ne sois pas si haineux, quoi ! C’est pour cela que tu es venu à la bergerie ? Allons, laisse-lui ses jours, car il te donnera toute sa fortune, qu’il a enterrée là, derrière la porte !
Àces paroles, Gheorghitza se mit hors de lui et cria à Raoul :
— Ah, vieillard à la barbe grise, lent au travail, bavard, menteur ! C’est pour cela que tu t’esquivais sans cesse ? Et tu me trouvais, à moi, une réputation mauvaise, alors que tu étais l’hôte des voleurs ?
Et, tirant son glaive, en quatre morceaux il découpa Macoveï, puis, s’en alla rejoindre ses gars, fit allumer des feux, promena son cheval, mais… il avait de mauvais présages !… Feuille verte de bardane ! Voici le capitaine Stéphane !… C’est le compère de Gheorghitza, car il a tenu autrefois un de ses enfants sur les fonds et a reçu du Haïdouc une belle bague, mais il est maintenant capitaine de Potéra, — que la Sainte Vierge la maudisse ! — Il pénètre dans la forêt et approche de la clairière où Gheorghitza et ses compagnons ont fait halte. Là-bas, Stéphane parla ainsi à sa potéra (la potéra de Buzeu, — que le seigneur la détruise !) :
— Arrêtez-vous, un peu, enfants, pour que nous puissions envoyer une décharge à Gheorghitza, car il est très dangereux, et capable de nous tuer tous !
Puis, il souleva son fusil rayé, rempli de balles d’argent, mit le haïdouc en joue et l’atteignit dans le siège de l’âme, un peu en dessous du nombril, où ça fait mal aux vaillants.
Gheorghélash porta la main à sa blessure, en tira une bague et parla ainsi :
— Sur la foi qui te manque, Stéphane, (et compère traître !) je t’avais offert cette bague, et c’est avec elle que tu me frappes ; mais, à moins que je meure sous peu je mordrai dans ta chair !
Et il prit son mousquet, s’appuya contre un rocher et mit Stéphane en joue, — mais la mort arriva et c’est dans cette position qu’elle le cloua !
Pendant trois jours qu’il resta là, personne n’osa s’approcher de lui, tout le monde en avait peur ! Puis, Beshg Élie arriva, lui coupa la tête, la vida de son cerveau et la porta à Bucarest : tous ceux qu’il croisait en route, tous ceux qui voyaient la tête de Gheorghélash, tous fondaient en larmes, tellement il était beau !…
⁂
Nous avions écouté le pâtre avec religion, comme à l’église. Sa ballade finie, il partit à la course derrière ses moutons, sans plus nous regarder. Cela nous fit de la peine : nous aurions voulu le voir un peu plus sensible à l’intérêt que nous prenions à son récit, car, somme toute, c’était notre propre histoire qu’il racontait.
Floarea Codrilor semblait très émue. Longtemps, elle contempla, les yeux hagards, les deux croix fraîchement plantées. Puis, se dirigeant vers son cheval, elle soupira du fond de ses poumons et dit : « Dans ce monde, tout finit par une chanson haïdouque… »
Pour passer en Moldavie, nous n’avions qu’à traverser un département, celui de Râmnicou-Sarat. La prudence nous conseilla de ne pas trop perdre de vue la chaîne des montagnes et ses bois fraternels, refuge sûr en cas de danger, car Floarea était fermement décidée de ne rien entreprendre, rien risquer, avant de s’être concertée avec les chefs haïdoucs à cette entrevue de Tazlau, où elle espérait donner à la haïdoucie un tout autre plan de combat. En outre, nous étions fort peu nombreux : à peine une vingtaine. Il nous fallait au moins encore autant de « fusils à cheval » pour bien attaquer et bien nous défendre.
Mais l’homme n’est pas le maître de ses actions. Un fait imprévu, un hasard, surgit dès notre départ et nous fit faire un exploit qui devait rendre fameuse la femme que nous avions choisie comme capitaine.
Le soir de ce premier jour de marche, après avoir quitté les pâturages de Penteleu, nous arrivâmes au nord du village de Bissoca, région montagneuse et fort boisée, où nous devions passer une partie de la nuit. La troupe campa, non sans s’être d’abord assurée que tout était tranquille. Une petite ferme en ruines, et que nous croyions abandonnée, nous servit de refuge. Nos bêtes furent aussitôt mises au repos, chacune avec sa musette d’avoine passée au tour du cou. Un bon feu, que nous allumâmes au milieu de la cour, devait réchauffer un peu nos os glacés. Movila, notre cuisinier, grilla rapidement deux agneaux de lait. Avec un bon morceau de fromage et un pot de vin par là-dessus, chacun put apaiser sa faim.
Nous le fîmes en moins d’une heure ; les quatre compagnons qui étaient de faction vinrent à leur tour se restaurer, puis, par quatre toutes les demi-heures, nous allions à tour de rôle faire le guet.
La nuit était humide plutôt que froide. On parlait peu, on astiquait ses armes et on sommeillait, en présentant au brasier tantôt la poitrine, tantôt le dos. Parfois, les flammes des branches sèches éclairaient toute la cour et les masures aux toits éventrés, sans portes, ni fenêtres. Alors on pouvait voir tous les détails de ce lieu désert.
Floarea, qui scrutait constamment une encoignure sombre de la cour, nous dit :
« Je crois, moi, qu’un être humain habite ici, ou tout au moins, qu’il y vient habiter le jour. Regardez cette niche fourrée dans le coin des murailles : elle est fraîchement enduite ; sa porte est en bon état, et une hache se trouve à côté, couchée par terre. »
Nous portâmes nos regards vers l’endroit indiqué, mais personne ne se dérangea pour y aller voir de près. On se trouvait trop bien à côté du feu. Et puis, qu’est-ce qu’il y avait à craindre de la part du malheureux qui occupait la niche ? Floarea elle-même n’y fit plus attention, s’enveloppa dans sa couverture et tourna le dos à la chaleur ; mais, peu après elle nous déclara avoir entendu un faible gémissement.
Je me levai et avançai un peu dans l’obscurité :
— Notre capitaine a raison ! Maintenant il y a de la lumière dans la cabane ! Elle se voit par les fentes de la porte.
Tout le monde accourut. Floarea poussa la porte avec précaution, et alors nous vîmes un vieillard maigre et barbu, étendu sur un lit de planches, face au ciel, les deux mains réunies sur la poitrine et tenant un cierge allumé. Également sur la poitrine, presque au-dessous du menton, était posée une petite icone représentant la Vierge. L’homme reposait lourdement habillé, la tête sur un sac bourré de pailles. Près du lit, une cruche. Dans un coin, un coffre chargé de hardes. L’âtre semblait depuis longtemps éteint.
Ànotre apparition, le vieillard tourna vers nous ses yeux enfoncés dans les orbites et montra de l’étonnement :
— Je ne vous ai pas entendu arriver… nous dit-il d’une voix assez claire… Je suis sourd.
— Sourd, seulement, ce ne serait rien, lui cria Floarea, mais tu es encore bien malheureux : qu’as-tu ? qui es-tu ?
Sans bouger de sa position, il répliqua :
— C’est inutile de me parler… Je suis sourd comme une tombe.
Intriguée et impuissante, notre amie lui fit comprendre, par signes, qu’on voulait le secourir, ou au moins lui donner à manger.
— Trop tard ! Plus besoin de rien… Maintenant, j’attends la mort, belle domnitza.
Floarea nous demanda d’allumer du feu dans l’âtre et de préparer une gamelle de vin chaud et sucré. L’homme refusa obstinément de goûter à la boisson et dit que le feu était superflu :
— Je ne sens rien… je meurs… Vous voyez bien : je « me tiens » le cierge, je ne veux pas rendre mon âme comme un chien. Et peut-être que la mort serait déjà venue, si je ne vivais dans la crainte de mettre le feu à mes vêtements. Depuis trois jours je ne fais que ça : allumer et éteindre le cierge… Depuis huit jours je suis au lit, sans plus manger, ni boire… C’est fini : je meurs.
Il éteignit son cierge et le coucha sur sa poitrine :
— Tout ce que vous pourrez faire pour moi, puisque le seigneur vous a envoyés ici, c’est de guetter ma fin et d’allumer le cierge… Ainsi, je n’aurai plus peur de brûler vivant et je mourrai cette nuit même. Faites cela pour ma pauvre âme, enterrez-moi ensuite, et que Dieu vous protège sur vos chemins : vous êtes des haïdoucs, je le reconnais à vos armes, à votre humanité.
Le mourant, malgré son aspect misérable, ne manquait pas d’une certaine distinction dans les traits, ennoblis peut-être par cette souffrance vaillamment supportée. Sa parole était digne, elle aussi ; il s’exprimait facilement. Néanmoins, il était visible que c’était un paysan, ou un ancien petit propriétaire. Mais d’où venait son extrême détresse ? Quelle histoire affreuse cachait cette vie qui s’en allait ?
Notre capitaine s’épuisa à lui faire comprendre son désir de l’apprendre. Assise sur le coffre, près du lit, Floarea lui réchauffait les mains et le pressait par signes. Il comprit :
— Héé… Belle domnitza… On ne commence pas à raconter sa vie lorsqu’on est en train de mourir. C’est long… Et mon souffle est court. Ma vie et mes malheurs sont ceux d’une nation entière. Haïdoucs, vous devez les connaître aussi bien que moi.
Le vieillard se tut. Il paraissait songer. Ses yeux fixaient les flammes de l’âtre, lesquelles dansaient sur son visage maigre et poilu. Puis, il tourna la tête vers nous, qui restions accrochés dans le cadre de la porte comme une grappe, fort curieux de savoir ce qu’était ce mourant, à ce point abandonné qu’il devait tenir seul son cierge.
Par gestes, Floarea le pria de continuer. Et alors il nous raconta ce qui suit :
« Puisque, maintenant, je sais que vous m’aiderez à mourir comme un chrétien, et que vous m’enterrerez, je vais tâcher de vous narrer de ma vie ce que la mort m’en permettra.
« Je n’ai pas toujours été le misérable de cette heure-ci. Comme la plupart des habitants de l’ancien temps, je descends d’une famille de guerriers qui a défendu le sol de la nation sous nos bons Princes d’autrefois : je suis de parents razéchi. À ce moment-là, il n’y avait dans le pays que le Prince, qui veillait et luttait, son conseil de boïars, presque tous des hommes honnêtes, nous autres razéchi, et, par-ci par-là, quelques gens bons à rien, que l’on pouvait compter sur les doigts dans chaque commune. Mes ancêtres possédaient de la terre de labour, des bois et des pâturages, plus qu’il ne leur en fallait.
« Mais les temps qui ont suivi changèrent la face du monde. Les bons Princes ont disparu. Les boïars se sont multipliés comme la mauvaise herbe, sont devenus injustes, rapaces et désireux chacun de régner ne fût-ce que quelques mois. Le trône étant, comme aujourd’hui, aux mains des Turcs, et se vendant au plus offrant, les nouveaux boïars eurent besoin d’argent pour se faire des partisans puissants dans le pays et, à Stamboul, acheter les favoris du Sultan. De là, vols et pillages. Ils n’avaient plus besoin de razéchi, mais de beaucoup de terre, et, pour la travailler, de serfs.
« Le procédé était simple : de temps en temps, leurs domestiques reculaient les pierres de bornage de nos propriétés. Le domaine du boïar s’étendait comme la gale. Les papiers étaient toujours perdus. Nous ne pouvions rien prouver. Nous regardions diminuer à vue d’œil nos droits sur la terre de Dieu. Se plaindre ? À qui ? Ceux qui nous volaient étaient en même temps juges du Divan. Ils achetaient quelques faux témoins : un sous-préfet, un pope, deux ou trois ivrognes. Nos témoins, à nous, n’étaient jamais pris en considération.
« À ce procédé s’ajoutèrent deux fléaux qui finirent par nous achever : les impôts « sur tout ce qui bougeait et ne bougeait pas », et la flagellation pour ceux qui ne pouvaient pas payer. En moins de deux générations, nous oubliâmes notre passé. L’homme digne d’autrefois devint un animal peureux qui enlevait son bonnet devant n’importe quel épouvantail qui arrivait en criant sur le seuil de sa chaumière. Le plus laborieux ne fut plus qu’un fainéant, le plus sage, un ivrogne. Ainsi, le pays se partagea en serfs et en boïars, et certains de ces boïars possèdent aujourd’hui jusqu’à vingt domaines, gros de dix à cent mille hectares.
« Hélas ! Ce malheur en a entraîné un autre, plus effroyable encore. Les Turcs et les Grecs de Stamboul, en apprenant que les boïars roumains traitaient leur propre patrie en pays conquis, se sont abattus sur nous comme des sauterelles. Ils ne demandaient qu’à se mettre d’accord avec ceux qui nous dépouillaient depuis longtemps, et à nous sucer le sang en bonne camaraderie. Nos boïars s’y plièrent sans trop de peine, car il s’agissait avant tout de se sauver eux-mêmes.
« Beaucoup de nos seigneurs terriens, alors, au prix de nos pauvres peaux, entrèrent dans les bonnes grâces de la Sublime Porte en affermant aux Grecs influents un ou plusieurs domaines, et en les acceptant parfois pour gendres. Ces affermages nous firent maudire le jour où nos mères nous avaient mis au monde. Nous sommes descendus au rang des tziganes esclaves. Plus bas même, car les esclaves étaient au moins nourris, et nous crevions de faim.
« Et Turcs et Grecs, à qui mieux mieux, se jetèrent sur nos filles et nos femmes.
« Ah ! Dieu sans pitié ! Malheur à la pauvrette, mariée ou non, qui se trouvait être belle et plaire à l’envahisseur ! Malheur aussi au pauvre garçonnet qui apparaissait devant les pas du Turc ! Le déshonneur, le supplice et la mort les attendaient, souvent sous les yeux de leurs parents, parfois eux-mêmes massacrés.
« Et voici ma propre histoire :
« Vers 1821, quand Ypsilanti et son hétairie appelèrent les Grecs à la guerre contre les Turcs, j’étais encore un homme aisé. J’habitais un département riverain du Danube, avec ma femme et nos deux enfants, une fille de vingt ans et un garçon de douze. Un autre garçon, le premier né, était marié et habitait une commune voisine de la nôtre.
« À ce moment-là, nous pouvions encore remercier Dieu. Quoique très éprouvés dans notre avoir et réduits au strict nécessaire, nous n’avions aucune perte à déplorer parmi les nôtres, ni subi de violence corporelle. Mais voilà que les Grecs déclarent la guerre « à notre ennemi commun », disent-ils, le Turc. Nous devions nous réjouir. Ils étaient des chrétiens, comme nous, et leur cause juste. Un affaiblissement de la puissance ottomane ne pouvait que nous faire du bien.
« Ah ! Les mots ! La magie des mots, nourriture du pauvre et bonheur des tyrans !
« Les hordes grecques, des hommes sans foi ni patrie, confondirent la révolution avec le pillage, prirent le pays roumain pour un vilayet turc, et avant d’avoir aperçu le kandjar de leur maître, eurent assez d’enthousiasme pour se ruer sur nos femmes et notre avoir.
« Ce fut en vain qu’Ypsilanti, le seul homme loyal, le seul vrai patriote de l’hétairie, proclama la sainteté de notre sol et fit de sévères exemples parmi les coupables.
« Et comment pouvait-il en être autrement, quand les braves pandours nationaux de notre Tudor Vladimiresco, notre Ypsilanti roumain, ne purent eux-mêmes, en dépit des pendaisons, résister au plaisir de violer nos filles et de chaparder ce qui leur tombait sous la main ? Et si l’avortement de l’hétairie, dans les Principautés danubiennes, ne coûta au général grec qu’une grosse déception, dont il se soulagea publiquement sur la tête de ses vauriens, la méprise du pauvre Tudor, vendu par les siens, lui coûta la tête.
« Je suis content de mourir, ne plus rien savoir de ce monde ! Horrible troupeau, qui frappe ou qui se laisse frapper, mais qui ne connaît guère de milieu entre ces deux ignominies ! Aujourd’hui je sais que si les maîtres du monde sont sans humanité, le monde n’est pas meilleur que ses maîtres. Dommage pour les justes de la terre !
« Nous nous tirâmes d’affaire tant bien que mal avec les bandes des « hétairistes ». Notre commune n’eut pas trop à souffrir : quelques viols, quelques pillages, mais aucun meurtre. Je défendis mon foyer comme la louve défend ses petits. De son côté, mon fils, également, s’en tira avec des dégâts matériels seulement. Et l’on considérait le péril comme conjuré quand, un beau matin, les populations furent averties que les soldats turcs occupaient le pays dans le but de poursuivre les Grecs et d’étouffer l’hétairie.
« Cette occupation ! Quoique nous ne fussions pour rien dans la révolte des Grecs, et malgré les assurances du padischah qui « garantissait la vie et l’avoir de ses raïas fidèles », nous payâmes les pots cassés.
« Ce fut la première fois que, chez nous, le paysan eut l’occasion de se rendre compte que le monde se partage en forts et en faibles, que les forts ne se mangent pas entre eux et que les faibles n’ont pas de patrie.
« Dès que l’armée turque débarqua dans le pays, le plus patriotique souci des boyards fut de mettre leur fortune à l’abri des ravages qu’on redoutait de la part des soldats musulmans. Les fameux otousbirs, étaient connus pour leur férocité. Moyennant de lourdes bourses d’or, tout seigneur obtint du commandement turc un otage, qui était le plus souvent un aga. Cet aga, nourri, logé, grassement payé, avait la mission de défendre la cour du boyard qui le prenait comme otage contre les attaques des « otousbirs ».
« Ce fut la paix pour nos maîtres, mais leur paix à eux, de combien de gémissements humains devait-elle être saturée, seules les plaintes de nos enfants l’ont exprimé !
« De toutes les ruines, de tous les deuils, de cette sinistre époque, rien n’égale les souffrances qu’eut à endurer la chair de petits enfants.
« Je ne vous dirai rien des rançons en argent et en nature que coûta au paysan l’entretien de l’armée turque ; beaucoup restèrent sans chemise et durent, estropiés par le topouz, s’enfuir dans la montagne, après avoir perdu famille et foyer. Je fus du nombre ; mais la perte de mes biens ne me fit pas verser une larme ; l’avoir peut se reconstituer, tandis que les créatures qui font la joie de la vie restent à jamais perdues. Et ce sont ces créatures que l’orage m’emporta, jusqu’à la dernière !
« Seigneur Dieu, tu es puissant, mais tu n’as pas de cœur ! Où est-elle ta magnanimité ?
« Écoutez, haïdoucs, ce qui s’est passé en une semaine de la vie d’un homme, et dites-moi après cela si les bêtes peuvent dépasser l’être humain en férocité.
« Un samedi soir, l’aga de notre boyard, accompagné de deux « otousbirs », fit irruption dans ma cour ; ces terribles bachi-bouzoucks, effrayèrent ma femme et mes enfants. Je les attendais, et saisissant une hache leur criai en turc que je frapperai quiconque voudrait franchir le seuil de ma maison. À peine avais-je articulé cette menace, qu’un coup de plat de kandjar dans la poitrine me renversa à terre, où je m’évanouis.
« Quand je revins à moi, la bouche pleine de sang, je vis ma femme gisant, étranglée, dans un coin de la chambre. Une de ses mains serrait entre les doigts des poils arrachés à une moustache. La fille et le bambin n’étaient plus là. Je perdis à nouveau connaissance, puis, en me réveillant tard dans la nuit, je sentis mon corps baigné de sueur froide et je compris à la douleur qui me tenaillait la poitrine, que tout ce que je prenais pour un cauchemar était vrai. La nuit s’écoula ainsi.
« Le matin du jour suivant, un dimanche, les cloches de l’église sonnaient tristement l’agonie d’un peuple massacré. Un voisin apparut et me donna à boire un peu d’eau-de-vie. Il venait de la part de mon fils, qui habitait avec sa femme un village tout proche et m’offrait d’aller me cacher dans son grenier. Je ne pouvais bouger un doigt, encore moins me lever et faire deux kilomètres à pied.
« Le paysan s’en alla et envoya des femmes pour s’occuper de la morte. Un autre habitant vint le lendemain, et me raconta comment les « otousbirs » avaient saccagé l’église, y avaient introduit leurs chevaux, brisé les icones et emporté les objets précieux, qu’ils vendaient sur les routes. Les feuilles des livres saints, déchirés, ainsi que les vieux documents, se retrouvaient partout éparpillés. Notre bon prêtre, que les turcs croyaient riche, fut torturé jusqu’à ce qu’il rendît son âme.
— C’est la fin du monde ! ajouta le paysan. La commune est presque déserte. Seul le boyard ne souffre de rien : son aga le défend et ne lui coûte que de l’argent. Mais c’est cet otage qui nous coûte la vie.
« Je me levai, péniblement, et me traînai jusqu’à la cour de notre maître, qu’on nommait un des sept piliers du pays. Le beau « pilier » refusa de m’entendre. Son intendant appela l’aga et osa timidement lui reprocher le crime perpétré dans ma famille. Il le pris de me rendre mes deux enfants.
— Comment ? s’écria le soi-disant otage : ne plus prendre ni filles ni garçons ? Cela ne se peut pas, bré !
« L’intendant, qui ne manquait pas de cœur, m’assura qu’il ferait tout pour faciliter la fuite de ma fille, que l’aga avait enfermé dans la cour même du boyard. Quant au garçon, il était resté entre les mains des « otousbirs ».
« J’allai à la maison, où ma femme reposait sur deux tables, entourée de cierges et de femmes qui pleuraient. Mon fils aîné s’occupa tout seul de l’enterrement. Je ne pouvais me tenir sur mes jambes. Ma poitrine était noire, je suffoquais sans cesse et croyais mourir. C’est ce qui décida mon fils à coucher ce soir-là chez moi. Il pleura toute la nuit.
« Le lendemain, à midi, je me trouvais seul quand un homme se précipita dans la cour en criant :
— Vassili ! Vassili ! cours vite : sur la place de l’église, les « otousbirs » veulent « turquiser » ton garçon ! »
« Je sautai comme si je n’avais jamais eu de mal. Devant l’église, au milieu d’un rassemblement, mon garçon était hissé sur une chaise. Il avait l’air hébété, et le visage tout couvert de bleus. Un turc lui enroulait la tête avec un long essuie-main paysan et criait : dorénavant cet enfant sera turc ; qui le touchera sera mis à mort !
« Défaillant, je levai les bras et hurlai :
— Païens !… Cet enfant est à moi !
« À l’instant même, je vis mon grand fils accourir à toutes jambes, tête nue, les yeux écarquillés, un pistolet à deux canons dans chaque main. Il fit feu quatre fois sur les « otousbirs » et en descendit trois.
« C’est tout ce que je pus voir, car le sang me jaillit par la bouche et par le nez, et je m’écroulai sans connaissance.
« Pendant deux jours, je fus entre la vie et la mort, ne sachant rien de ce qui se passait dans ma maison. Des gens m’y avaient transporté.
« Il eût mieux valu que mes yeux restassent à jamais clos, car, dans la maison, mes deux fils, massacrés aussitôt après ma chute, attendaient le moment où on les mènerait rejoindre leur mère.
« Nous étions le jeudi de la semaine de ma passion, à moi. Le vendredi, ce fut le tour de ma fille d’être envoyée auprès des trois autres. Elle n’y alla pas seule : s’étant échappée de chez l’aga, elle avait cherché refuge auprès de sa belle-sœur, la veuve de mon fils ; elles furent étranglées ensemble.
« N’est-ce pas, les épaules d’un seul homme sont trop faibles pour supporter tout cela en une semaine ?
« Eh bien, vous verrez qu’à vingt-sept ans de distance, c’est-à-dire il y a six ans de cela, un autre malheur est tombé sur mes épaules de vieillard.
« Il me restait une fille de seize ans qui habitait ici, à Bissoca, dans cette ferme que vous voyez en ruine et qui appartenait à mon frère aîné. Le pauvre Mihaï, quoique affectueux et plus aisé que moi, n’avait jamais voulu se marier. Il disait, avec raison, que « plus on s’attache à des créatures qu’on aime, plus on est malheureux quand on les perd. » C’était la perte d’un chien qui l’avait ainsi rendu.
« Toutefois, il ne put résister à l’amour qui lui vint pour ma fille Mariouca, amour partagé par l’enfant, et il me la demanda :
— Je la marierai, moi, à un garçon de choix, et lui laisserai toute ma fortune.
« Je la lui donnai. Elle n’avait à ce moment que douze ans. Depuis, je ne les avais plus revus, car les temps étaient devenus durs pour moi, et Bissoca était à huit jours de voiture du pays où j’habitais.
« Mais alors, ma famille disparue, mes biens réduits à peu de choses, j’attelai deux chevaux, j’abandonnai les lieux de malheur et j’allai me jeter dans leurs bras.
« Ce ne fut plus, pour moi, qu’une vie de pleurs, des pleurs dix ans durant. Mes yeux s’étaient desséchés à ne plus pouvoir se fermer. Je devins, pour les paysans de Bissoca, « le spectre de la forêt de hêtres ».
« Ma fille, jeune, pleine de vie, gâtée par son oncle et assoiffée de bonheur, donna aux chers morts son tribut de larmes et retourna vite aux élans de jeunesse qui la réclamaient. C’eût été un crime que de lui en vouloir. Le bon Mihaï, lui, par contre, frappé au cœur par mon désastre et confirmé dans la justesse de son opinion sur la vie, prit sur soi la moitié de ma douleur, lacéra son âme avec l’acharnement d’un homme né pour souffrir avec tout ce qui est souffrance, et s’éteignit comme un saint, deux années après mon arrivée à Bissoca.
« Je restai seul, avec mes larmes, ma forêt et mes brebis. J’oubliai ma fille, laquelle, dépourvue de tendresse, s’appropria les idées de son oncle sur les dangers de l’affection et les pratiqua à rebours : elle aussi refusa de se créer un foyer, mais par manque d’amour maternel et pour mieux se livrer à un dévergondage effréné de passions. Ainsi, pendant que je courais les bois, Mariouca courait les clacas.
« La malheureuse en fut durement punie, car, vers sa vingt-cinquième année, elle se fit faire un enfant qui lui coûta la vie en venant au monde.
« Sa mort ne me toucha pas outre mesure. Je m’étais habitué à vivre séparé d’elle. Je la considérais comme étrangère à notre famille. En échange, je devins fou de son bébé, un amour de fillette, qui remplit ma vie de joie et de pitié.
« Plus de larmes. Plus de désespoir. Une douce charge venait maintenant donner un sens à ma vieillesse. Tous mes morts ressuscitèrent ; toute leur tendresse brilla dans les yeux noirs de ma petite Angelina. Je lui prodiguai des soins qui eussent rendu envieux un enfant de prince, et elle me gonfla le cœur d’un étourdissement qui fit croire aux paysans que j’avais perdu la raison. Avec mes soixante ans, je grimpais à la cime des arbres, d’où j’imitais pour elle le chant du coucou ; je revêtais la fourrure d’un ours que j’avais tué moi-même, et je dansais devant Angelina qui, âgée de six ans, me tambourinait le dos de sa menotte et chantait à la façon des Tziganes qui font danser leurs ours domptés :
Danse bien, mon brave Marine,
Et tu auras du pain et des olives !
« Eh, mon dieu ! Que de singeries, du matin au soir, pour la faire rire ! Sa voix avait l’éclat des notes hautes de l’accordéon. La fatigue même me semblait une volupté quand, l’hiver, avec Angelina sur le dos et la luge sous le bras, je gravissais cent fois par jour la colline couverte d’une couche de neige dans laquelle je pataugeais jusqu’au ventre et qui me coupait le souffle ; mais, aussi, quel grand-père était plus heureux que moi, au moment de la glissade avec ma poupée sur les genoux ?
« J’ai vécu, accaparé par Angelina, les plus belles années de ma vie, de toute ma vie. Seul mon grand âge, vers sa quinzième année, me donna quelque souci du sort de la petite, au cas où je dusse disparaître. Elle était belle comme tout fruit d’un amour défendu. On aurait dit d’une de ces fameuses gamines nées d’une belle esclave tzigane et d’un beau seigneur terrien, tous les deux frappés de folie pendant une nuit d’été. Son caractère était pareil au nôtre ; elle ne ressemblait pas à sa mère ; elle m’aimait, me câlinait, se montrait sage, casanière. Ses promenades se bornaient aux alentours les plus proches, elle ne sortait jamais seule : à pied, à cheval, en voiture, nous étions inséparables. Et comme sa beauté n’était dépassée que par sa miséricorde, elle devint bientôt l’ange de tous ceux que l’hiver surprenait dépourvus de bois, de farine et de leur provision de fromage.
« Comment, Dieu cruel ! au milieu de ce grand bonheur, aurais-je pu songer à un ennemi qui, de loin, avait l’œil fixé sur toute ma raison de vivre, sur mon Angelina ? Et pourquoi ne m’était-il pas permis d’oublier mes anciens malheurs, de jouir de ce que je considérais comme une récompense divine, et de ne plus craindre la férocité humaine ? Ne l’avais-je pas assez abreuvée du sang des miens ?
« Et cependant, si j’avais pu surmonter une seule minute ma béatitude de vieux fou, il m’eût été facile de voir cet ennemi, car à plusieurs reprises j’avais plongé mes yeux dans les siens et entendu sa voix.
« C’était le supérieur du monastère Orbou, bandit Koutzo-Vlaque de cette Macédoine dont certains habitants changent de nation plus souvent que de chemise, et qui ne sont ni Roumains, ni Grecs, ni Bulgares, ni hommes. On le connaissait comme grand intrigant et puissamment protégé, mais sur sa conduite de satyre il ne circulait que des rumeurs. Son monastère est un de ceux qui ont raflé le plus de terre et de montagnes boisées aux pauvres communautés paysannes d’autrefois. Les esclaves tziganes fourmillent sur ses domaines.
« Le staretz d’Orbou daignait parfois honorer de sa présence nos vêpres du dimanche. Je m’y trouvais régulièrement avec Angelina. Il vit la colombe et l’enveloppa dans ses regards flamboyants. Depuis, ses visites devinrent plus fréquentes, jusqu’à ce que, s’approchant de nous, un dimanche, il m’adressât la parole, portât le dos de sa main droite à nos lèvres, puis, réunissant les mains sur la tête d’or de la jeune fille, lui donnât une chaude bénédiction :
— Que la pronia céleste, ma belle Angelina, t’ait sous sa protection, et qu’elle dirige tes pas sur le chemin du bonheur. Amen.
« Les paysans qui furent témoins de cette marque d’attention nous envièrent. Ils ne nous envièrent plus, huit jours plus tard, quand, en sortant pour faire une randonnée dans les bois avec Angelina, nous fûmes assaillis par une bande armée qui, en un clin d’œil, emporta mon enfant et me laissa, moi, sur place, inanimé. Une dégelée de gourdins sur la tête m’avait fait aussitôt perdre la notion de l’existence du monde et admettre qu’il avait disparu en même temps que moi.
« Je ne suis pas mort, car je dois avoir « sept âmes », comme le chat, mais c’est depuis lors que mes oreilles restent là, inutiles, indifférentes à tout ce qui est bruit.
« Il y a six ans de cela.
« Le monastère Orbou, nid de jouissance terrestre et de fumisterie divine, abrite toujours dans ses murailles son monstre, qu’on nomme « supérieur ».
« Mon Angelina, elle, n’y est plus !
« Trois mois après l’enlèvement, en quittant le lit, j’ai pris, — vieillard sourd et défaillant, — le chemin de Bucarest, pour me plaindre au Divan du pays. Le Divan, un peu ennuyé de ces histoires monacales, me promit une enquête, et l’enquête conclut que cette Angelina, étant la fille d’une coureuse n’était peut-être pas si innocente que son grand-père le prétendait…
« Ainsi, tout ce que je pus obtenir, ce fut que les portes du monastère s’ouvrissent, six mois après le jour où elles s’étaient fermées sur mon enfant, et qu’Angelina me tombât dans les bras. Mais ce n’était plus ma petite-fille. C’était un revenant.
« Le son de sa voix, je ne pouvais plus l’entendre. Cela ne fut même pas nécessaire, car elle ne parla pas, ayant à moitié perdu la raison, et elle mourut au bout de trois semaines.
« Je me suis séparé du monde, j’ai abandonné la ferme, je n’ai plus mis dans ma bouche que du pain sec et de l’eau, afin d’en finir plus vite.
« Mais, vous le voyez : la mort elle-même est dure pour les malheureux ! »
⁂
Le cheval n’attend pas d’invitation pour manger de l’avoine, dit-on, mais le haïdouc attend moins encore pour exercer une vengeance.
Quand nous fûmes réunis à nouveau autour du feu, et que notre capitaine consulta d’un regard les visages immobiles de ses hommes, il n’y lut qu’une seule réponse d’un bout à l’autre du rang :
— Oui, disaient toutes ces faces cuivrées, punir le supérieur d’Orbou. Il le faut !
— C’est entendu, amis, conclut Floarea Codrilor. Mais je vous préviens que de tous les potentats de la terre, les religieux sont ceux qui savent le mieux se défendre…
— Tant pis, tant pis ! criâmes-nous, Spilca le moine le premier.
Élie le sage, cependant, n’avait pas bronché. Tous les regards se portèrent sur lui :
— Qu’en dis-tu, Élie ?
— Je dis comme Floarea : les religieux savent se défendre, sur la terre et dans le ciel…
— Ce n’est pas tout, reprit le capitaine. D’abord, vous ne savez pas que le supérieur d’Orbou, c’est l’ancien prieur du monastère de Snagov, le terrible père Kiriac…
— Ce Père Kiriac ? Ce monstre ?
— Lui, parfaitement, l’homme qui, par ses intrigues, a fait tomber les têtes de trois braves boyards, patriotes sincères, puis, déchaîné une terreur qui a décimé la population d’un département. Ensuite, ce que vous ignorez, c’est que cet animal me connaît très bien. J’ai habité Snagov à son époque, j’ai été son hôtesse et il a été mon hôte avant qu’il se fût révélé tel qu’il devait être, plus tard. Lors de mon récit, je n’ai pas cru nécessaire de vous raconter toute ma vie. Vous-mêmes ne l’avez pas fait. On se connaît, à la longue.
« Eh bien, sachez qu’avant de partir pour Constantinople, j’ai tenu à Snagov, près de Bucarest, une maison qui fut en son temps, fréquentée par ce qu’on nomme « l’élite du pays ». Cette maison existe encore, et elle m’appartient. C’est là-bas que j’ai fait de la haïdoucie, à ma façon, c’est-à-dire le plus de bien au peuple, le plus de mal à ses ennemis, mais sans me mettre hors la loi. Au contraire, protégée par elle. Question de malice féminine. J’espère la retrouver, et avec vous, si vous le voulez, car la meilleure haïdoucie est celle qui plie les lois à sa besogne.
« Donc, nous aurons à faire à un religieux, ce religieux est le père Kiriac, et ce père Kiriac me connaît.
« Il y a un quatrième point, et le plus gros de tous : c’est l’imprévu, cause de la plupart des malheurs dans la vie.
« Il ne s’agit pas uniquement de bravoure. Je vous crois tous assez vaillants pour aller vous casser la tête contre les portes blindées de la forteresse qu’est le monastère d’Orbou. Mais après ?
« Non, amis. Mourir, c’est facile. Vivre l’est moins. Et maintenant, je vais songer à tous ces obstacles, en allant à Orbou ; songez-y, vous, de votre côté. »
Quatre heures de marche cahotante, par une nuit noire, nous firent aborder le bois épais qui domine Orbou. Hommes et bêtes étaient couverts d’égratignures, dues aux ronces et aux branches. Notre humeur, celle des chevaux comprise, n’avait rien d’aimable. Et l’humidité ! L’humidité ! Nos poches mêmes étaient mouillées ! Sacrée saison !
L’aube de ce jour, elle aussi, s’annonçait morne comme l’incertitude de notre entreprise. Toute l’étendue de la vallée régie par le prieur était engloutie sous une mer de brouillard immobile, aussi sinistre que l’affreux monastère dont la masse grisâtre, plantée sur une éminence, émergeait cyniquement de la brume.
Movila, notre vataf, lui montra son poing menaçant. Un tintement de cloche, à peine perceptible, lui répondit. Les moines allaient, à la queue leu leu, prier Dieu pour que le règne des cloîtres sur la terre ne cessât jamais.
On voulut faire du feu, ce premier ami du haïdouc après le fusil, le cheval et le vin. Floarea s’y opposa :
— Pas de feu ! Nous nous trouvons à l’orée du bois, la fumée pourrait nous trahir. Mais, comme nous devons passer ici toute la journée, jusque tard dans la nuit, et que ne pouvons pas non plus grelotter quinze heures durant, connaissez-vous le moyen de faire du feu sans fumée ?
Personne ne sut répondre.
« Eh bien, allez à deux kilomètres d’ici vous y trouverez une charbonnière. Moyennant cette calebasse d’eau-de-vie, les ouvriers vous laisseront prendre du charbon de bois tant que vous en voudrez. Dissimulez bien vos armes et ne soyez pas trop bavards.
Les visages, assombris, s’épanouirent.
— Que tu vives, capitaine ! cria Movila. Ah, maintenant j’en suis sûr : le prieur, la nuit prochaine, n’en mènera pas large avec une pareille amoureuse !
Deux hommes partirent en courant et revinrent, moins d’une heure plus tard, portant chacun un sac de charbon sur le dos.
— Allumez par petites quantités, et alimentez le feu à mesure, commanda Floarea.
Puis, — quand la chaleur et le café fumant de nos gamelles, nous eurent remonté le cœur, — elle nous exposa son plan :
— Vous savez que les haïdoucs ont l’habitude de fondre sur l’ennemi et de tuer sans trop se soucier du sang innocent qu’ils versent. Ce moyen, il faut le réserver pour les cas extrêmes. N’oublions jamais que les domestiques qui défendent un maître ne le font pas toujours avec enthousiasme. Il faut les épargner autant que possible.
« Ce soir, il n’y aura pas d’attaque, si les choses vont comme je le suppose. Voici : vers les dix heures, je m’annoncerai, avec mon fils Jérémie, au prieur, en lui demandant l’hospitalité pour la nuit. Deux hommes doivent me faire suite. L’un, sera Élie. Et l’autre ?
— Moi ! dit Spilca ; j’ai été moine, je connais les habitudes.
— Très bien… Élie et Spilca seront de notre suite. Maintenant, écoutez. La besogne devra se faire à nous quatre, d’après le plan suivant : tout monastère a un moine concierge qui veille la nuit, et un aide-concierge, qui est un tzigane esclave, homme, fort, intrépide, dangereux. Dès notre réception, — qui est certaine, car je donnerai mon vrai nom, — ces deux hommes devront être surveillés de près par Élie et Spilca, qui resteront en bas, à la pitance. S’ils deviennent suspects, — c’est-à-dire si le prieur glisse une consigne spéciale à notre égard, — alors il faudra assassiner adroitement ces hommes et prendre possession de la porte. Ne pas tuer le portier tzigane avant qu’il ait refusé la proposition que vous lui ferez de nous suivre.
« C’est tout, jusqu’ici. Pour le prieur je m’en chargerai moi seule ou aidée de Jérémie, selon les circonstances. J’espère réussir, en me fondant sur les trois points qui étaient, tout à l’heure, contre nous : c’est un religieux, donc un homme toujours enchanté d’avoir à faire à une belle femme ; ce religieux est le père Kiriac, un monstre, qui précisément ne craindra rien parce qu’il est puissant ; ensuite, il me connaît comme ancienne femme galante de Snagov, grosse marchande de soieries du Levant.
« Mais, voilà ! Le quatrième point vote contre nous : l’imprévu. Là-dessus, il est inutile de discuter. Tout ce que nous pouvons faire, c’est de l’envisager.
« Au cas, donc, où cet imprévu bouleverserait mon plan, Movila, qui attendra ici avec ses quatorze hommes, le saura si, passé minuit, il ne nous voit pas réapparaître. Nous ne serons peut-être pas morts, mais prisonniers. Alors il viendra frapper à la porte du monastère, toujours pour demander asile, renversera les gardiens par surprise et donnera l’assaut hardiment.
« Mais en cas extrême, attendez-vous à tous les malheurs. »
Décidément, non ! Les anciens compagnons de Cosma n’étaient pas habitués à un capitaine aux calculs si froids. Ils aimaient mieux s’échauffer la tête avec du vin, ne pas trop prévoir et beaucoup oser. Quant à l’issue d’une aventure : question de veine. Et puis, on ne meurt qu’une fois !
Au lieu de cela, on leur demandait maintenant de devenir charretiers, d’éclairer tout un peuple abruti, et de mettre des gants pour saccager un nid de vipères.
Et le trésor du monastère ? Est-ce qu’on ne devait pas y toucher non plus ? Floarea Codrilor l’avait passé sous silence, noblement. Mais les gars ne s’enivrent pas avec de telles noblesses.
C’est pourquoi Élie prit Movila à part et lui dit :
— Tu n’attendras pas, avec les hommes, jusqu’à minuit. Ce monastère est un des plus riches. Si nous ne sortons pas de ses murs pour monter à la potence, il faut en sortir chargés d’or. Suivez-nous donc, une heure après notre départ d’ici, et tenez-vous à une portée de fusil : au premier sifflement, accourez. Et faites comme si le capitaine était absent.
Movila passa ce mot d’ordre aux haïdoucs qui nettoyaient leurs armes, et il les rasséréna un peu. Élie, en sage qu’il était, sut les égayer encore davantage : il prit trois hommes, s’en alla, le diable sait où, et revint vers la fin de l’après-midi avec un beau mouton sur les épaules ; les trois compagnons portaient chacun une dame-jeanne de dix okas de vin.
Toutes ces bonnes choses allèrent combler des vides qui, sûrement, ne sont pas faits pour donner courage. Les haïdoucs aiment peu les jeûnes et les prières. Floarea elle-même nous tint compagnie, quoique à son habitude elle picorât comme une authentique domnitza.
Pendant ce temps, le soleil nous faisait ses adieux en perçant brusquement la couche du brouillard. Des lames rouges superposées labourèrent le ciel à l’horizon. Quelques rayons se glissèrent parmi les troncs des arbres et dorèrent nos visages. Élie les accueillit aux sons étouffés de sa flûte.
Notre capitaine se leva, ouvrit sa balle et en tira les vêtements les plus chers : manteau d’hermine, large pantalon de soie brodée, tel que le portent les femmes turques à la place des jupes ; veston court de velours, fichu persan orné de papillons d’or. Elle se para de toutes ses bagues et du diadème, et glissa dans sa ceinture un petit poignard dont la pointe était empoisonnée.
Comme fils d’une si grande dame, je fus invité à mettre mon bonnet d’astrakan, mes bottes de cuir russe verni, et à ajuster ma mise à la circonstance. Spilca et Élie camouflèrent eux aussi leur tenue et en firent quelque chose d’aussi « brave paysan » que possible, mais ils bourrèrent leurs ceintures de pistolets et de coutelas. Par dessus les manteaux, eux seuls devaient porter des fusils, bien en vue et très honnêtement, comme en porte n’importe quel homme de la suite d’un richard, en voyage sur des routes incertaines.
La nuit plongea le monde dans l’obscurité.
— Couvrez le brasier avec de la cendre, dit le capitaine.
Peu après, nos quatre montures prenaient le chemin du monastère.
C’était une vaste bâtisse rectangulaire, entourée de murailles et édifiée sur une hauteur, loin de toute habitation. On n’apercevait aucune lumière, que ce fût dans la cour des travaux ou dans celle des visiteurs.
Nous frappâmes à la porte de cette dernière qui s’ouvrait à tout venant désireux de passer une nuit à l’arkhonderie. Une cloche sonna pour nous annoncer, puis, le portail, lourdement chargé de ferrures, tourna sur ses gonds et un moine, lanterne à la main, nous ouvrit passage.
Tenant les chevaux par le mors, nous entrions dans la cour, quand, soudain, à la faible lumière du falot, un diable surgit devant nous, — et nous crûmes vraiment au diable, tout haïdoucs que nous étions ! Le moine embarrassé par notre frayeur, nous expliqua :
— C’est un Tzigane esclave qui s’était enfui ; rattrapé, on lui a mis les fers, comme c’est l’usage dans le pays.
Ces fers et cet usage, — dont nous avions entendu parler, — étaient ni plus ni moins qu’une barbarie : le Tzigane qui se tenait devant nous, un colosse, n’avait plus rien d’humain. Des cornes en fer, énormes, lui montaient des deux côtés de la tête. Elles étaient rivées à un cercle également en fer, qui lui serrait le crâne au niveau du front, et ce cercle, pour qu’il ne fût pas enlevé, était à son tour fixé, au moyen de deux lames verticales, à un autre cercle qui lui entourait le cou.
L’homme traînait en outre, une longue chaîne à sa cheville droite ; l’autre extrémité était fixée au mur, près de sa niche. Et le malheureux devait vivre dans cet état-là, faire son service et dormir la nuit martyrisé par ses cornes et leur appareil.
Notre amie le considéra longuement, frémissant de colère. Il nous regardait aussi, avec des yeux humains, mais Dieu sait ce qui se passait dans sa cervelle ! Son corps d’Hercule, sculptural et presque nu, était répugnant de saleté. Des grosses moustaches, noires comme tout le reste de son visage, lui tombaient jusque sur la poitrine.
Le moine referma le portail, conduisit nos bêtes à l’écurie et nous demanda de le suivre. Floarea le pria de nous annoncer au supérieur.
— Sa Sainteté ne reçoit plus aujourd’hui répondit le concierge.
— Veuillez aller lui dire que c’est joupâneassa Floritchica, de Snagov, qui lui rend visite. Il nous recevra.
L’envoyé partit à petits pas, son falot à la main, mais lorsqu’il fut au milieu de la cour, rebroussa chemin :
— Suivez-moi jusqu’à la salle d’attente ; c’est trop loin pour que je fasse deux fois le chemin, au cas où vous seriez reçus.
Nous traversâmes un long couloir qui sentait le moisi, puis, une interminable galerie qui aboutissait à un réfectoire plein de placards et d’armoires, et enfin nous nous trouvâmes dans la salle d’attente, pièce faiblement éclairée par deux veilleuses.
Ici, le terrible imprévu dont parlait Floarea éclata comme un coup de foudre : au moment de nous quitter pour entrer chez le prieur le moine souleva le falot au niveau de nos visages et nous examina indiscrètement. Son regard rencontrant celui de Spilca, les deux hommes écarquillèrent les yeux et firent un mouvement de recul, mais rien que le temps d’une seconde, puis le concierge baissa la tête et disparut par une porte.
Restés seuls, Spilca se frappa les deux joues avec les mains et nous chuchota entre les dents :
— Nous sommes perdus ! Ce moine me connaît du Mont-Athos, où j’ai tué mon prieur, qui était aussi le sien ! Il va me dénoncer !
Sa consternation nous rendit muets pendant quelques instants… Élie eut tout juste le temps de souffler au capitaine :
« Garde le calme, nous ferons le nécessaire ; nos hommes seront bientôt sous les murs du monastère.
La porte s’ouvrit. Le père Kiriac apparut enveloppé dans un long manteau de bure, tête nue. C’était un gros bonhomme ventru ; visage roux, sanguinaire ; regard d’épileptique.
Feignant une courtoisie qui déguisait à peine son inquiétude, il s’exclama, d’une voix cassée de buveur oisif :
— Tiens !… Floritchica ! Ou : domnitza de Snagov, ainsi que paysans et boyards vous appelaient autrefois ! Entrez donc ! Quant à la compagnie de Madame, elle voudra bien suivre le frère concierge.
(En prononçant le mot « compagnie », il plongea son regard dans les yeux de Spilca).
— Dans cette compagnie, répliqua Floarea, ce jeune homme est mon fils Jérémie : si cela ne vous contrarie pas trop, j’aimerais le garder près de moi.
— Ah ! Votre fils ? Vous en aviez un ? Je l’ignorais. Eh bien, qu’il attende une minute dans cette salle. Entrez, vous, d’abord.
Il se tint sur le pas de sa porte et ne nous donna pas la bénédiction d’usage.
Floarea passa calmement dans la chambre du prieur, qui ferma la porte.
Maintenant, nous savions ce qu’il nous restait à faire ; mais le concierge le savait-il ?
Immobile, un instant, le menton collé à la poitrine, il avait l’air de songer en contemplant le sol qui devait l’engloutir avant que la minute donnée par le prieur se fût écoulée, — et brusquement il se mit à courir à menus pas, suivi par Spilca et Élie, traversa la salle d’attente, puis le réfectoire, et voulut ouvrir la porte de la galerie.
Là !
D’un bond de panthère, Spilca lui sauta dessus et le bâillonna. La seconde suivante, son cœur recevait le coutelas d’Élie, sans un cri, sans un gémissement.
On lui arracha la clef du portail. Le corps en convulsions fut aussitôt jeté dans un placard. Et les deux amis s’enfuirent vers le salut.
De la salle d’attente, — craignant d’un instant à l’autre la réapparition du prieur, — je regardais la scène brève de l’assassinat avec la tranquillité de l’homme qui suit des yeux le jeu d’un chat jouant avec sa pelote. Quand ce fut fini, je fermai la porte du réfectoire et pris place.
Au bout d’un petit quart d’heure, « Sa Sainteté » ouvrit et m’appela :
— Je ne vous ai pas fait trop attendre ? me dit-il d’un ton bourru, glacial, qui m’étonna, tellement je le trouvai méchant.
Sa figure, également, avait jeté son masque d’amabilité voulue. Que s’était-il passé ? J’eusse donné le ciel et la terre pour le savoir, mais au coup d’œil que j’échangeai avec Floarea, — pour lui annoncer que tout était en règle, — je ne pus rien deviner.
Nous étions dans une salle de réception-bibliothèque dont l’extrême simplicité, plutôt l’incommodité, ne prouvait autre chose sinon l’affectation de pauvreté habituelle aux ecclésiastiques. Au milieu, une grande table en bois vermoulu et des chaises boiteuses.
Le prieur s’assit et m’invita à faire de même, puis, s’adressant à Floarea :
— Il y a longtemps que vous êtes rentrée de Constantinople ? demanda-t-il, en la regardant agressivement à travers ses sourcils touffus et roussâtres.
— Quelques mois…
— C’est, si je ne m’abuse, en la compagnie de l’archonte Samourakis, que vous êtes rentrée ?…
— Pourquoi cette question ?
— Parce que l’archonte a été un bon ami à moi…
— Eh bien, oui : nous sommes venus ensemble…
—… Et c’est ensemble que vous avez habité dans sa maison, près du Sereth, — pas ?
Notre amie sentit le désastre et l’accepta avec calme :
— Je m’aperçois, père Kiriac, qu’après m’avoir proposé tout à l’heure de coucher avec vous, c’est à un vrai interrogatoire que vous me soumettez en ce moment !
— C’en est un, chère « domnitza de Snagov », et vous m’expliquerez le mystère de cette aventure qui coûta la vie à l’archonte.
— Je n’ai rien à vous expliquer…
— Nous verrons ça !
Comme il était assis près de la porte par laquelle nous venions d’entrer, il se leva mollement, en ferma la serrure et mit la clef dans sa poche, geste qui me fit porter la main à mes pistolets, mais Floritchica, par un signe rapide, me désapprouva. Et ce fut avec raison, car, au même moment, une porte à deux battants s’ouvrit derrière nous et quatre hommes apparurent. Ils nous ligotèrent en un clin d’œil. Nous n’opposâmes aucune résistance.
Debout au milieu de la salle et sombre comme un bourreau, le prieur crut nous foudroyer avec ses yeux d’oie. Floarea lui dit :
— Avez-vous connu, il y a six ans, une jeune fille de Bissoca, appelée Angelina ?
— Peut-être…
— C’est en employant des moyens analogues à ceux-ci que vous avez vaincu sa résistance à vos grâces ?
— Pas tout à fait…
— Et vous ne croyez pas qu’en me prenant pour une Aïigelina, vous pourriez vous casser les dents ?
— Je ne vois pas très bien comment, car, à l’heure qu’il est, vos deux compagnons doivent avoir déjà avoué le but de votre visite au monastère d’Orbou. Je serais moins dur avec vous qu’on ne l’a été, peut-être, avec eux, si vous vouliez avouer dès à présent votre part d’impiété dans l’assassinat de l’archonte Samourakis.
— Ma part d’impiété ? C’est vous qui parlez d’impiété ? Vous, qui ravissez des jeunes filles, les violez et les assassinez ? Vous, qui faites tomber des têtes et qui écrasez des populations innocentes ? Vous, qui mettez des cornes en fer à des êtres qui vous servent et que Dieu a doués de la parole ? C’est toi qui parles d’impiété, toi ! Saloperie monacale !
Je n’ai jamais vu Floarea Codrilor si belle qu’à ce moment-là, les mains attachées derrière le dos, le visage embrasé par la colère, la tête, parée du diadème, fièrement lancées en arrière, ses yeux noirs agrandis et étincelants.
Blême, le prieur demanda des ciseaux. Assise sur la chaise, la haïdouque ne broncha pas. Il lui ôta le diadème et le manteau, coupa ses vêtements depuis la nuque jusqu’en bas, écarta les lambeaux et, exhibant le dos nu, cria à un de ses geôliers, qui tenait un nerf de bœuf à la main :
— Frappe, une fois !
Puis, regardant Floarea dans les yeux :
Il est inutile de faire du tapage : ici l’on n’entend que le bruit que je veux, moi, qui soit entendu !
La bête frappa sans pitié. Une trace rouge, qui devint aussitôt bleue, apparut en travers des omoplates.
Pas un murmure. Seul le corps trembla… Je fus fier d’être le fils d’une telle femme !
— Avoue, aventurière ! hurla le saint homme.
Point de réponse.
Un signe du supérieur fut suivi d’un second coup, qui secoua la suppliciée. La première enflure, crevée en deux endroits, fit gicler le sang abondamment.
Toujours pas de cri. Ah, combien grand était mon désir de la remplacer, et lui prouver que, moi aussi, j’étais haïdouc !
Face à l’armoire vitrée, garnie de livres saints, notre capitaine méditait, peut-être, à tant de sagesse miséricordieuse tournée en instrument de torture, quand la poignée de la porte qui donnait sur la salle d’attente bougea doucement.
Le bourreau perçut le faible bruit de la serrure et tressaillit :
— C’est toi, Marco ? Qu’est-ce qu’il y a ?
La réponse, immédiate, fut une détonation qui ébranla le bâtiment : la porte vola contre le prieur, qui fut renversé, et, sur la porte, on vit allongée la masse noire du Tzigane « cornard », derrière lequel pénétraient les haïdoucs. Le coup et l’ahurissement furent tels que personne n’eut le temps de se demander ce qui venait de se passer. Munis de sacs et de cordes, le Tzigane d’un côté, nos compagnons de l’autre, eurent vite fait de garrotter le prieur et ses quatre chenapans, de leur envelopper la tête jusqu’à les étouffer. Et à peine ce travail accompli, l’esclave, lâchant son maître, se livra aussitôt à un massacre tel que je n’en ai jamais vu de semblable dans ma vie de haïdouc : faisant tournoyer dans sa main, comme une fronde, la lourde chaîne qu’il traînait à sa cheville une heure auparavant, il la précipita, à coups répétés, sur les crânes des quatre sbires qui gisaient à terre. Sacs, os et cervelle, ne firent bientôt plus qu’un hachis horrible. Puis, sans souffler mot, l’épouvantable démon revint au prieur, sa vengeance capitale, lui arracha les chiffons, mit la tête à nu, et, un genou sur la poitrine, face contre face, ses énormes pattes commencèrent une sorte d’étranglement par petits coups. Le moine tyran semblait à demi mort : quand la pression durait trop, ses yeux restaient longtemps fermés avant de se rouvrir. En ces instants-là, le tzigane bondissait par toute la chambre, se jetait sur sa victime, lui mordait le nez, les oreilles, la gorge, et le piquait avec tant de furie de ses cornes de fer qu’il se blessa lui-même au front avec l’appareil, et que le sang lui ruisselait sur le visage.
Àla fin, empoignant sa chaîne, il lui broya la tête.
Pendant ce temps, nos amis nous libéraient les mains et fouillaient l’appartement du père Kiriac, où un gros butin les attendait.
Les cloches du monastère Orbou appelaient les moines à la prière de minuit, quand notre troupe, enrichie de dix mille ducats et d’un ancien esclave délivré de ses cornes, prit le chemin de sa destinée.
Seule Floritchica avait de quoi se plaindre un peu.
— Mille et mille tristesses rongent, en une vie, l’âme de l’être généreux ; mais aucune ne lui est si pénible que la souffrance de son prochain : c’est cela, l’âme haïdouque !
« La terre est si belle, nos sens si puissants, les nécessités de la bouche si infimes, que, véritablement, il faut être venu au monde sans yeux, sans cœur, et rien qu’avec le besoin de dévorer, pour se réduire à écraser son semblable et à enlaidir l’existence plutôt que de préférer la justice, la pitié, le droit d’autrui au bonheur.
« C’est en ceci que le haïdouc se sépare de la société, de la société des dévorants, et devient son ennemi.
« Il n’est pas cruel. Nullement sanguinaire. S’il tue, c’est parce que la cruauté de ses ennemis l’y oblige.
« Le haïdouc, c’est l’homme né bon, et seule la bonté nous distingue de l’animalité : elle est l’unique distinction de la vie humaine.
« En gagnant la forêt et en se mettant hors la loi, tout vrai haïdouc reste bon, point rancuneux, indulgent à l’erreur. Il n’oublie pas que ce qui fait la grandeur d’un chef, c’est surtout la compréhension. Sans quoi les hospodars sauraient commander, eux aussi. Il n’oublie pas non plus qu’il est un révolté généreux : pour lui, le meurtre et le pillage ne sont pas un but.
« Le haïdouc n’est pas un bandit.
« Tout homme doit être haïdouc pour que le monde devienne meilleur. »
C’est par ces paroles que Floarea Codrilor ouvrit l’assemblée des haïdoucs de Tazlau.
Se trouvaient présentes, les quatre plus belles figures de ce temps-là : Groza, Jiano, Codreano et Boujor. Les hommes qui les accompagnaient étaient au nombre de deux cents environ, touchante réunion de frères mus par les mêmes sentiments, poursuivis par les mêmes potéras, menacés par le même destin.
Une forêt séculaire, en grande partie vierge, les abritait de toute surprise. L’ours, le loup, le sanglier, la marmotte en étaient les habitants, bien moins injustes et moins dangereux que l’homme. On sentait leur voisinage et on ne s’en inquiétait pas : les braves bêtes se contentaient de déchirer aujourd’hui un mouton, demain un porc mi-sauvage, et fuyaient l’être que nul animal ne dépasse en gloutonnerie.
Le campement des proscrits était une vaste prairie bordée de fougères. L’odeur du mélilot, apportée d’une proche campagne par la brise, l’embaumait. Juste en dessous, très bas, le Faucon tumultueux se jetait avec violence dans les bras de son frère aîné, le Tazlau, qui le recevait en lui murmurant des reproches amicaux, cependant que les merles, irrités de ne pas pouvoir dominer le bruit du torrent, s’égosillaient avec rage.
Tout ce monde de haïdoucs nous attendait là depuis quelques jours. L’apparition de notre capitaine, chevauchant sur son coursier bistre, fut saluée par deux cents bonnets lancés vers les faîtes des arbres :
— Vive Floarea Codrilor !
— Vive la femme haïdouque !
Groza, son ami d’enfance, et le chantre Joakime, leur maître de grec, se précipitèrent les premiers pour l’embrasser. Les autres chefs firent de même sans trop demander permission, comme il est d’usage entre haïdoucs. Elle les accueillit tous avec des élans de « sœur passionnée », mais ce fut au bon Joakime qu’allèrent ses caresses les plus tendres :
— Mon ami ! Mon amoureux ! Tu as beaucoup vieilli ! M’aimeras-tu encore comme jadis ? Te fais-tu à la vie de haïdouc ?
Le chantre se lamentait :
— Ô Floritchica ! Mes amours ne tiennent plus de ce monde, et ma haïdoucie n’est qu’un soupir du cœur ! Je vis comme les arbres, qui ne font aucun mal aux oiseaux du Seigneur. Matin et soir, je m’étonne de tout ce que je vois, et je pleure beaucoup.
Nous fûmes surpris d’apprendre que la nouvelle de notre coup au monastère Orbou nous avait devancés, mais, affirmaient les capitaines, on en ignorait les auteurs et l’on soupçonnait Groza.
Cet exploit, jugé audacieux pour la poignée d’hommes de notre troupe, donna à Floarea tout le prestige dont elle avait besoin pour parler avec autorité à quatre chefs et à deux cents haïdoucs des plus fameux.
Elle bouscula les bases de la haïdoucie primitive, en professant d’emblée son mépris pour tout révolté qui n’était pas doublé d’un idéaliste, et continua hardiment à développer ses idées :
« Il est plus facile de tuer un homme que de le convaincre. Les peuples ont toujours mis moins de temps à se soumettre aux ordres des chefs qui les envoyaient au massacre, qu’ils n’en ont mis à se persuader de la justesse d’une parole sage.
« C’est là que gît le mal dont souffre l’humanité, mais de ce mal personne n’est fautif, et c’est pourquoi nous le devons tolérer. Nous devons comprendre la vie telle qu’elle est, telle que nous la voyons.
« La substance humaine est d’une composition fort diverse : la bonne qualité y est rare et se trouve débordée par la mauvaise. Les végétaux nutritifs et les fleurs sont étouffés par les herbes inutiles.
« À qui la faute si le monde est tel qu’il est ? Ses tyrans ne sont pas descendus de la lune pour le terroriser, mais ils ont bel et bien surgi de la famille humaine. On est esclave ou esclavagiste, voilà les deux aspects de la chose pour la plupart des hommes. Le milieu entre ces deux atroces extrémités de la vie, l’homme juste, est aussi rare que le diamant parmi les cailloux.
« Prenez neuf cent quatre-vingt-dix-neuf habitants de la terre sur mille et regardez-les de face ! ce sont des humbles. Palpez-leur le crâne : vous y découvrez la bosse du tyran.
« Il n’y a presque point de misérable qui ne tyrannise un plus misérable, ne serait-ce que sa femme, son âne ou son chien.
« Ne me parlez donc pas d’une humanité divisée en deux. Je ne reconnais que le trait qui sépare le juste de l’injuste, le bon du méchant.
« Partager le monde en ceux d’en haut et en ceux d’en bas ; n’attribuer aux premiers rien que des défauts, aux seconds rien que des qualités, et vouloir détruire les uns, pour livrer la terre aux autres, ce serait ne rien changer à la vie d’aujourd’hui, parce qu’il est rare de trouver des étranglés qui n’aient jamais voulu être des étrangleurs. Néanmoins, les grands criminels restent, sans conteste, les hommes qui gouvernent le monde et qui manquent à leur unique devoir : celui d’obliger ce monde à la justice, en étant d’abord justes eux-mêmes.
« Ce sont ces criminels-là que le haïdouc doit pourchasser, car, si l’homme n’est pas fautif d’être méchant et vorace tant qu’il est un assujetti, sa faute tourne en crime d’état, le jour où il prend le gouvernail d’un peuple pour mieux l’écraser.
« Haïdoucs ! En attendant que la meute de loups devienne troupeau de brebis, notre espoir d’une vie meilleure doit s’attacher aux hommes qui souffrent. Ils sont de deux espèces : ceux qui vivent dans la peine, et ceux que torture la générosité de leur cœur.
« Je ne saurais vous dire laquelle des deux sortes serait la plus ferme dans la bonté, mais je sais qu’aussi longtemps qu’un homme souffre, on peut lui faire confiance.
« Par contre, guerre sans merci à tout homme qui reste indifférent devant la douleur universelle, et plus particulièrement à celui qui, en mesure d’exercer la justice, ne le fait pas.
« Cet homme indifférent, il faut le traquer là où il se trouve, et le considérer comme notre ennemi alors même qu’il serait notre propre frère, car c’est surtout à l’indifférence, aux indifférents, que les tyrans doivent de se maintenir.
« Et il nous faut également aller à la recherche du héros qui compatit avec les écrasés de la vie, principalement lorsqu’il est un fortuné, et même un puissant. Ils ne sont pas nombreux, ces héros-là, mais il y en a, j’en connais plusieurs, et je les sais prêts à tout mettre en jeu pour le salut de leur patrie : ne leur faites pas le tort de les confondre avec la horde éblouissante des tyrans qui les entourent. Ce serait faire preuve d’une injustice criante que de dénier à un homme générosité, bonté, droiture, parce que sa naissance l’a placé parmi les étrangleurs. Qui naît où il voudrait ? Et quel est le milieu social dans lequel un homme juste se sentirait le plus avantageusement placé ?
« Nous en avons un exemple frappant devant nos yeux, notre ami Jiano. Il est né dans la noblesse et la fortune, cadet d’une lignée de frères qui sont, tous, nos ennemis, et il aurait dû l’être lui-même si son âme haïdouque ne l’avait obligé à partir en haïdoucie. Aujourd’hui, Jiano partage notre vie et notre sort ; sa tête est mise à prix comme les nôtres, et il n’est pas exclu qu’il finisse au gibet, tout fils de grand boyard qu’il est.
« Eh bien, Jiano n’est pas le seul boyard au cœur haïdouc. Mais tout le monde ne peut pas gagner la montagne. D’ailleurs, je doute fort que la meilleure haïdoucie soit celle qui se met hors la loi, et c’est pourquoi, jusqu’à ce jour, appuyée par une jeunesse enthousiaste, j’ai agi, à Snagov d’abord, à Constantinople ensuite, plus utilement que tous les haïdoucs qui opèrent dans le codrou.
« C’est grâce, en partie, à mes relations avec les ambassadeurs de France et d’Angleterre à Stamboul, le général Aupick et lord Canning, qu’a été renversé le rapace Michel Stourdza et que l’humain Grégoire Ghica est monté sur le trône de Moldavie. C’est moi également, qui ai protégé, à Brousse, la pléiade de jeunes boyards qui ont tenté leur petit « 1848 » et se sont vus exilés en Anatolie. J’ai contribué à leur rapatriement et suis en étroite liaison avec eux. Ils ont une éducation occidentale, l’oppression les révolte, qu’elle soit le fait des étrangers ou de nos compatriotes, et ils accepteront, pour la briser, le concours de tout patriote.
« À leur tête se trouve un homme sur la bonne foi duquel j’engage ma tête. Vous vous en convaincrez vous-mêmes, car je l’ai invité lui aussi à participer à cette réunion, et il ne tardera pas à arriver, de Jassy : c’est le hetmàn Miron, que j’ai poussé au poste de commandant de la milice moldave… »
Un murmure d’étonnement couvrit les derniers mots de la parleuse.
Groza s’écria :
— Un hetman parmi les haïdoucs !
— Oui, répliqua Floarea : un hetman haïdouc !
Jiano se leva, — aristocrate au visage finement ciselé, aux mouvements gracieux, à l’air constamment grave. Il dit, avec élan :
— Ne vous inquiétez pas ! Floritchica ne se trompe nullement. Je connais Miron. Il est mon ami. Nous avons fait ensemble notre éducation, à Paris et à Lunéville. C’est un haïdouc, en effet. S’il est hetman de la milice moldave, tant mieux pour la patrie que nous voulons forger !
— Nous ne pourrions faire rien de durable sans la contribution de cette jeunesse, affirma notre capitaine. Ce n’est pas en tuant par-ci par-là tantôt un Grec, tantôt un boyard roumain, que nous changerons d’un iota l’état du pays. La vie des tyrans ne nous intéresse pas ; leur mort, ne nous satisfait guère. Ce qu’il nous faut, c’est la terre qu’ils ont volée au paysan, et de bonnes lois pour tout le monde. Cela ne s’obtient qu’en remplaçant l’absolutisme d’aujourd’hui par un ordre plus juste ayant à sa base le peuple lui-même.
« Mais où est la volonté populaire qui poussera des hommes nouveaux à cette tâche ? Elle est inexistante. Le peuple est tenu à l’écart de tout mouvement d’idées. Alors, sans le peuple, avec qui commencer ? Avec vous, les idéalistes qui venez d’en bas, et avec les Miron révoltés qui nous viennent d’en haut.
« Et voici ce que je vous propose : les grâces d’une femme ne sont pas faites pour ensorceler des arbres. Laissez-moi donc aller exercer ma haïdoucie là où il y a des hommes forts qui plient comme du saule devant une fausse caresse. Ceux qui ne plient pas, cassent comme du verre, et cela revient au même pour une amoureuse de mon espèce.
« À Snagov, près de Bucarest et bien plus près du fameux codrou Vlassia où tant de tyrans ont laissé leur bourse en même temps que leur vie, — beaucoup d’hommes se sont pliés devant « domnitza de Snagov », d’autres ont cassé, et certains, fiers de leur cruauté, se sont convaincus pitoyablement que la dureté d’une femme n’a point d’égale.
« Je retournerai à ma maison, qui deviendra la maison des haïdoucs. J’ouvrirai large ses portes, et nous les fermerons de temps à autre sur quelques puissants par trop encombrants ; ces affaires-là ne nous coûteront qu’un bâillon et une grosse pierre ; l’immense étang dans lequel se mirent mes balcons et avant-toits se charge du reste.
« Nous flatterons l’imbécillité des grands qui échapperont à nos opérations. Avec ceux qui accepteront le marchandage, nous jouerons franc jeu et paierons comptant.
« S’il faut que je glisse mes doigts dans une barbe blanche pour épargner le gibet à quelque compagnon, je m’y prêterai.
« Mais surtout, surtout, nous serons sincères avec les sincères, honnêtes avec les honnêtes, justes avec les justes, bons avec les bons, dans cette maison des haïdoucs qui n’aura qu’une seule raison d’être : obtenir la justice des hommes pour ce pauvre pays, ou bien la leur arracher.
Car toute la tactique d’un homme d’espoir est de commencer par ouvrir son cœur, par se jeter, fût-ce sur la pierre même, la chauffer à la chaleur de son sang, mais, s’il se voit accueilli par un crachat au visage, de fouler aux pieds tout ce qui est méchant, car ce n’est pas l’homme tout court qui doit faire l’Humanité, c’est l’homme bon.
« Voilà ce que j’ai appris en vivant.
« J’ai appris encore à faire grand crédit à l’homme qui manque de pain par la faute de son semblable : la faim dévore l’esprit et c’est alors que l’être humain tombe au-dessous de la bête.
« Cet homme-là n’est plus qu’un ventre. Comment parler à un ventre ? Comment dire, à celui qui flaire le sol pour dénicher un os : lève ton front, mon frère, et regarde le soleil ?
« Hélas, je sais que le monde partage sa vie entre flairer le sol par besoin et contempler le soleil par vanité, mais je préfère un vaniteux à un affamé. Nous sommes tous ainsi. À preuve notre haïdoucie.
« Et c’est pourquoi je vous dis : travaillons d’abord avec l’animal qui peut nous écouter ; ensuite nous nous adresserons à celui qui ne le peut pas ! »
⁂
Àce moment, parut la silhouette mince de l’hetman Miron, accompagné de son guide. Le jeune boyard était en civil. Il portait la redingote de son temps, et des bottes en cuir rouge. Il alla se jeter dans les bras ouverts de Jiano, qui l’étreignit à l’étouffer, puis, se tournant vers Floritchica, il lui baisa longuement la main et lui dit :
— De quel « animal » parlais-tu ?
— Je parlais de deux animaux…
— Et lequel est celui qui peut vous écouter ?
— Toi. Tu n’as pas faim.
— Pardon, si c’est ainsi : j’ai une faim de loup !
— Eh bien, dit le capitaine, nous commencerons par nous nourrir ; nous nous écouterons après. La faim est générale, je crois.
Movila satisfit tout le monde en criant :
— Minute ! Ils vont éclater à l’instant !
Il s’agissait des moutons : il n’y en avait pas moins d’une trentaine qui cuisaient chacun dans sa petite fosse chauffée comme un four, chacun dans sa peau et son tas de cendres, — longue rangée de tombes pareilles à un cimetière d’enfants, mais dont la chaleur était infernale. La bête ne subit aucun apprêt : on la tue, on la bourre de sel et de poivre, on la couche dans ce lit grillé à l’extrême, où, enveloppée d’un monceau de braise elle éclate au bout de quelque temps, signe qu’on peut la manger. Cela s’appelle : … mouton cuit à la haïdouque.
Ils éclatèrent à tour de rôle, jetant en l’air leur peu amicale couverture. Chaque détonation était saluée par des cris d’ogres.
Et naturellement les premières fritures prêtes furent servies aux chefs, car les chefs sont toujours et partout servis les premiers, même quand ils sont des haïdoucs.
Pendant le repas, Floarea mit l’hetman au courant de son projet. Miron l’écouta, sérieux. À la fin, il dit :
— Tout est bien ; et vous pouvez me compter parmi les plus dévoués à notre idéal patriotique, mais à condition de ne plus répéter le coup du monastère Orbou…
— Comment : on le sait déjà à Iassy ? demanda Floritchica.
— On le sait surtout à Bucarest, où la tête de cette aventurière inconnue est mise à prix mille ducats, ainsi que parle l’ordre de poursuites lancé contre toi !
— C’est cela l’esprit du nouvel ordre dont se pare votre jeunesse généreuse ? s’écria Jiano, piqué.
L’hetman répliqua :
— Frère Ianco, je te connais violent, mais point naïf : tu ne voudrais tout de même pas que les Divans des deux pays fussent composés de haïdoucs ! Et puis, permets-moi de te dire que je ne vois pas le but de vos assassinats individuels…
— Tu vois peut-être mieux les résultats de vos assassinats en masse, dans les rangs du peuple !
— Halte ! cria Floarea Codrilor. C’est moi qui suis ici votre chef ! Eh bien, je vous défends d’aller plus loin dans cette voie ! Nous sommes, tous, animés du désir de nous mettre d’accord et de travailler à l’avenir en commun : pourquoi alors discuter sur des choses passées ? Aura raison celui qui laissera une œuvre derrière soi. Donc, à l’œuvre !
Elle fixa Miron d’un regard énergique :
— Hetman ! L’heure approche. Je viens de Constantinople avec la conviction que les Russes perdront la guerre de Crimée : Napoléon l’assure pour l’année prochaine. Mais les Turcs aussi perdront le prix de leur victoire, tout au moins en ce qui concerne nos Principautés : la France et l’Angleterre soutiendront les « unionistes ». À l’étranger, ce travail est très avancé. Il faut qu’il le soit dans les Principautés également. Où en sommes-nous ?
— Nous gagnons du terrain chaque jour. Les meilleurs hommes, jeunes ou vieux, sont pour l’union. Néanmoins, les « séparatistes » restent assez forts, surtout chez nous, en Moldavie, où le caïmacam intrigue ouvertement contre l’union des Principautés et achète des partisans, ici et à Stamboul, espérant se voir attribuer le trône de Moldavie. Cela plaît à tous nos ennemis, aux Russes, aux Turcs, aux Autrichiens.
— Oui, mais cela ne plaît pas à la France, notre amie ; et c’est elle qui aura le dessus. Aussi, je ne crains pas le caïmacam, malgré l’immense fortune de sa femme, la plus riche héritière du pays moldave : c’est que son épouse même nourrit des sympathies pour l’idée unioniste ; en plus, j’ai eu le souci de le peindre aux yeux de la Sublime Porte comme vendu aux Russes et partisan de la défaite turque.
« Ce que je crains, c’est notre faiblesse, ou notre incapacité, car sachez que la France, pour pouvoir nous soutenir jusqu’au bout, nous demande de lui fournir la preuve du vœu de la nation roumaine, et, je le sais trop, notre pauvre nation est réduite à quelques milliers d’intrigants égoïstes et ambitieux.
« C’est pourquoi, hetman Miron, je mets tout mon espoir, du côté moldave, en toi et en Alexandre Couza, ce gaillard à la franchise brutale, sensuel comme un chien, mais bon et désintéressé. S’il joue bien son rôle dans l’armée du caïmacam, sous peu il sera colonel. Tâche de lui inculquer un peu de maîtrise, un peu d’hypocrisie. Tu seras peut-être, un jour, son premier ministre…
— Eh quoi ? Tu rêves d’en faire le préfet de Galatz ?
— Le Premier Prince d’une Roumanie nouvelle !
La masse des haïdoucs se leva comme un seul homme. Ils avaient entendu parler de la droiture de ce noble, sévère avec les rapaces de sa classe, simple dans ses manières et généreux jusqu’au mépris de toute situation digne de son rang. On le considérait comme le seul capable de « couper des lambeaux dans la chair du boyard ».
Un hourra formidable ébranla l’air. Vingt flûtes se mirent à jouer la battue, la plus endiablée de toutes nos danses paysannes.
Entraînés par cet enthousiasme soudain, les chefs renoncèrent à prolonger leur palabre et se prirent par les mains. Cette première ronde fut encerclée par une seconde, plus large, formée par les états-majors des cinq capitaines, et celle-ci, à son tour, fut prise au milieu d’une troisième chaîne de haïdoucs. Le sol trembla sous le crépitement des deux cents semelles frappant dur.
Boujor et Codreano chantèrent, de leurs voix mâles :
Est parue la feuille de hêtre !
Et moi, j’ai plaqué le village,
J’ai emmanché ma hache d’armes ;
Car je nourris à l’égard du riche !
Une pensée diabolique.
...............
Que le diable l’emporte, richard :
Homme riche et sans conseil,
Qui me traînes ligoté par tout le village,
Et prétends que je ne t’ai point payé l’impôt !
Feuille verte de cognassier !
Hé ! Jiano, d’où viens-tu ?
— Eh, d’ici, d’outre Jii
— Ianco, qu’as-tu acheté là ?
— J’ai donné de l’or et de l’argent
pour quelque cinq kilos de plomb,
que je porte à mes gars dans la forêt,
car ce sont des étourdis :
ils gaspillent trop les balles,
ne savent pas tirer comme moi,
rien que dans la chair vivante !
...............
Le texte ci-dessus suit celui du recueil de M. G. Dem. Théodoresco : Poesii Populare Romane, 1885. — (Gheorghitza, Gheorghiache, Gheorgélash, noms qu’on rencontrera dans la ballade, sont les diminutifs de Gheorghé, Georges).