À Snagov
Ami qui m’écoutes, je suis un homme de quatre-vingts ans, mais dont le cœur ignore la vieillesse. Si tu ne sais pas ce que cela veut dire, ne perds pas ton temps à m’écouter ! Car cela veut dire que, dans la fourmilière humaine, il y a des hommes qui n’ont pas assez de leur propre vie, de leur souffrance, de leur bonheur, et qui se sentent vivre toutes les vies de la terre ; mille béatitudes ne les empêchent pas d’entendre un gémissement ; mille douleurs ne peuvent les priver d’une seule joie.
Ce sont les hommes-échos : tout résonne en eux ! Ils entendent, la nuit, le cri de la chair humaine mordue par la férocité du plaisir ; le jour, ils sursautent avec tous les corps entaillés par la bestiale peine du travail qu’on n’aime pas.
Je suis un de ces hommes-là : je suis un haïdouc !
Si tu ne l’es pas, si tu es content de ta vie, de celle de tes parents et de tes amis, ou si tu n’es mécontent que de ce qui t’arrive à toi et aux tiens, alors tu ne me comprendras pas, car, à l’encontre de tes sentiments, moi j’aime à me mêler de tout ce qui est humain, et il ne m’est pas indifférent que mon semblable vive sous le règne de la justice, ou bien qu’une plainte doive être formulée, par lui ou contre lui.
Oh ! Il ne faut pas me prendre pour un pur ou un apôtre ! Non. Je suis capable de faire du mal, mais mon péché est de ceux qui sont inévitables à la vie, et ne sont jamais une calamité pour le monde. Et puis, là où la Bonté ne peut rien, moi je ne peux pas davantage.
⁂
Dans cette maison des haïdoucs dont le souvenir m’est si cher, nous avons aimé, et nous avons été aimés. C’est cela dont je me souviens. La haine… Que le diable l’emporte ! Je la chasse de ma pensée. Nous y étions venus avec le désir de changer la face du monde ! Nous n’avons fait que peu de choses, et, en récompense, il y eut notre perte. C’est le bilan de toute vie qui veut embrasser la terre.
Mais quelles heures inoubliables nous y vécûmes !
D’abord, le domaine de Snagov, c’est l’oasis d’amour de cette vaste plaine valaque qui noie Bucarest comme dans un désert. Sa forêt, baignée par un soleil impitoyable les jours d’été, est d’autant plus estimée qu’on la sait solitaire. Son étang, qui couvre quelques centaines d’hectares, est parsemé d’îlots touffus qui se profilent en zig zag comme d’énormes bonnets montagnards flottant à la dérive. Le gibier, le poisson, les écrevisses, y abondent. Une large écharpe de roseau, haute de dix pieds, couronne l’étang presque sans interruption, offre asile aux lièvres et ombrage aux milliers de grenouilles qui fuient la chaleur estivale. Quelques saules pleureurs, maussades et indiscrets, tels une rangée de moines sauvages, se penchent sur sa surface avec une obstination de vrais confesseurs. De distance en distance, le nénufar, roi de la pureté, — émergeant avec son cortège de palettes crevant de sève, — veille fièrement à la solitude lacustre.
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Ce n’était pas tout à fait une solitude, car la maison de l’amitié, de l’amour, des luttes généreuses, emplissait l’air de ses clameurs aux époques où sa belle maîtresse y séjournait.
Sise sur un tertre qui lui permettait d’avoir vue sur l’immense étang, elle donnait l’impression de vouloir prendre le vol grâce à ses avant-toits qui se prolongeaient comme des ailes. Portes, fenêtres, galeries, balcons, tout y était abrité contre les intempéries. Et aucun mur de clôture ; pas même une haie, ou une palissade ; rien ne la défendait du dehors. Des kiosques, çà et là, envahis par le houblon. Un peu à l’écart, la cour tapageuse des travaux domestiques et des élevages de toutes sortes : chevaux, vaches, brebis, porcs, et la basse-cour avec ses innombrables poules, oies, canards, paons, pigeons. De gros chiens bergers en étaient les seuls gardiens. Une douzaine de ménages tziganes, quintuplés par le nombre des enfants, y vivait librement à une époque où l’esclavage était général. Ce furent, dans le pays, les premiers Tziganes rendus à la liberté. Floritchica, en les achetant comme du bétail, en même temps que le domaine, fit acte public de libération. Elle n’en tira nul orgueil, mais beaucoup de satisfaction, car ils devinrent ses amis les plus dévoués. Une partie d’entre eux étaient des « sédentaires », les autres, dès fin avril et jusqu’en septembre, s’en allaient vagabonder par tout le pays en y exerçant leurs divers métiers : danseurs d’ours, chaudronniers, serruriers, artisans primitifs de cuillers en bois, de baquets à lessive, étameurs, et, leurs femmes, diseuses de bonne aventure.
Ironie du sort : le peuple de la terre le plus avide de liberté fut soumis à l’esclavage par les représentants de la nation la plus esclave de toutes celles qu’opprimait le Grand Turc ! Les trônes des Principautés roumaines se vendaient, à Stamboul, aux enchères, mais des enchères dissimulées ; le boïard roumain, lui-même un raïa méprisé, vendait ses Tziganes aux enchères publiques, tels du bétail. Néanmoins, ce peuple à moitié vêtu et sur lequel on avait droit de vie et de mort, resta inébranlable dans sa bonne humeur. Ce fut lui qui nous reçut avec le plus de sincérité, le plus d’enthousiasme, à notre arrivée à Snagov.
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Une voiture à huit chevaux était venue nous prendre à Galatz, où Floritchica se fit annoncer comme rentrant, soi-disant, directement de Constantinople. Seuls nous deux, elle et moi, prîmes place dans la voiture. Nos dix-huit compagnons, transformés en une garde digne de « domnitza de Snagov », nous suivirent à cheval. Leurs costumes nationaux, — faits d’étoffe blanche brodée de laine multicolore, — attirèrent l’admiration de tous les habitants, hors toutefois l’allure de l’énorme Trasnila, le Tzigane libéré du monastère Orbou, qui effraya les enfants des villages. Il était, en effet, épouvantable, avec sa face de diable et son corps de géant, qui éreintait le plus solide cheval en moins d’une heure, ce qui l’obligeait à courir, la plupart du temps, à pied, traînant l’animal par les brides et suant à grosses gouttes. En ces moments-là, l’effroi des paysans se tournait en hilarité. Floritchica rit aux larmes tout le long du voyage.
Mais le comique le plus impayable de cette rentrée fut l’apparition de Trasnila à Snagov. La tribu Tzigane, au complet, était sortie avec marmaille, chiens, chats et même quelques pourceaux. Des visages basanés, luisants et tragiquement épanouis ; des yeux écarquillés par l’exaltation ; dents blanches, poitrines nues. Impossible de percevoir un mot dans la tempête des gestes et des vociférations. C’était très gai, on le voyait bien, mais pas clair, et facile à prendre pour de l’hostilité. On versait des seaux d’eau au devant de la voiture, souhait d’abondance. On dansait les affolantes geamparale. Les marmitons se roulaient par terre, la tête en avant. Et tout ce monde voulait toucher de la main les vêtements de leur maîtresse.
Ceci, avant que la joyeuse compagnie se fût aperçue de la présence de Trasnila, qui nous suivait le dernier.
Dès que la troupe s’arrêta et que l’ancien « cornard » se découvrit aux yeux de la tribu, la stupéfaction étrangla d’abord tous les gosiers, puis, la fête se précipita de plus belle, et sans ménagements, sur l’heureux Trasnila. C’en fut vite fait de sa masse, de sa force et de son costume brodé. La joie tzigane ne connaît pas de limite et se distingue à peine de l’agression. En un clin d’œil, — pris par les mains, les pieds et la tête, — notre colosse disparut sous l’élan de cette sympathie écrasante. On le fouillait, et nous ne savions pas si c’était pour le baiser ou le mordre. Les hurlements en langue tzigane permettaient encore moins d’y comprendre quelque chose.
Floritchica crut qu’ils allaient le lyncher et leur cria de toutes ses forces :
— Ne le tuez pas !… Il est des vôtres !…
— Diable ! Nous voyons bien qu’il est des nôtres ! répondit une femme qui contemplait la mêlée ; c’est pour cela qu’on le caresse. Un tel « morceau de Tzigane », ça vaut bien la peine de le « manger » un peu !
Et voilà que Trasnila, tout poussiéreux et débraillé, apparaît, hissé au-dessus d’une masse compacte qui l’emmène en triomphe devant Floritchica et crie en chœur :
— Domnitza !… domnitza !… Nous voulons Trasnila pour bache-boulouck-bacha !
La maîtresse donna la consécration :
— Qu’il le soit !…
Et disparut dans la maison, suivie de nous tous, alors que Trasnila se voyait cerné par une ronde dansante de sujets, heureux d’avoir mis à profit leur liberté pour se donner un maître.
Je ne sais pas de qui tenait, cette ancienne bergère de Lipia, le charmant domaine de Snagov. Comment, par quel coup de fortune, la fillette aux pieds nus du village le plus voleur du département de Buzeu, — l’amie de Groza, l’amante vierge de Cosma, Floritchica, ma mère, — avait-elle pu devenir : domnitza de Snagov ?
Ce côté de sa vie me resta toujours obscur. Je ne l’ai jamais questionnée, par pudeur, et elle ne m’en a pas parlé.
En arrivant à Snagov, j’espérais trouver le personnage généreux qui l’avait gratifiée de ce don en tout point royal. Il n’en fut rien : dans une dizaine de pièces spacieuses, primitivement mais confortablement meublées, se promenaient deux femmes et un homme, pensionnaires à vie, tous les trois d’âge plus qu’incertain, humbles d’allure, pauvres d’esprit.
Chacune de ces trois créatures avait son histoire qui expliquait sa présence dans la maison de la haïdouque, et deux d’entre elles méritent une brève narration. La troisième, la malheureuse Evghénie, n’inspirait que pitié : fille cadette de parents peu aisés, mais orgueilleux et sans cœur, elle avait été sacrifiée au bénéfice de sa sœur aînée et mise dans un couvent, d’où, à la mort des cruels auteurs de sa vie, elle se sauva et vint échouer à Snagov. Les habitués de la maison l’avaient appelée ; la religieuse malgré elle. Et quoique venue un peu tard à la vie qu’on lui avait refusée, Evghénie, tout effacée qu’elle était, réussit quand même à mordre au fruit qui est notre plat de résistance « aussi longtemps que nos oreilles brûlent et que nos tempes éclatent », comme disait Cosma.
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Bien plus gaillarde était l’histoire de l’autre femme, la Marinoula joyeuse de jadis, surnommée la Cavalière précisément à cause de l’aventure amoureuse qui la fit tomber, du « neuvième ciel » de la galanterie, dans l’enfer du sarcasme.
Grande dame boyarde mariée à un riche seigneur totalement niais. Beauté de pivoine, démarche d’oie, intelligence de brebis et un tempérament à éreinter un escadron en une nuit.
Comme dans la plupart des maisons nobles de son temps, les brillants officiers des armées russes d’occupation trouvaient, chez Marinoula, logis, couvert, et ce supplément qui rend une hospitalité orientale inoubliable. L’heureux époux ne se souciait de rien. Marinoula, elle, se souciait uniquement de l’odieux souvenir que les irrésistibles conquérants, pourris jusqu’à la moelle, laissaient fréquemment à leurs imprudentes maîtresses. Du reste elle en faisait fi.
Et en effet, le malheur ne lui vint pas des innombrables assauts qu’elle dut supporter, mais de l’indifférence câline d’un colonel de cavalerie. Le malin jouait de la fidélité qu’il disait devoir à sa femme, puis, un jour, avec une pirouette de cosaque, il tourna la tête de la pauvre pivoine en lui déclarant :
— Oui ! Je te veux ! Mais rien qu’à moi, toute à moi !
— Comment, ça ? balbutia-t-elle, ravie.
— Très bien : tu me suivras ! Nous partons dans trois jours. L’empereur nous rappelle.
Le matin du départ, le colonel trouva Marinoula blottie dans son traîneau, au lieu du rendez-vous. Et la glissade sur la neige commença, non sans que le cavalier se fût d’abord assuré que « la cavalière » emportait avec elle l’or et les bijoux.
Le voyage ne fut pas long. Notre divinité nationale ne toléra pas le rapt de cette parcelle de terre moldave.
Une nuit d’amour à Ounghéni ; un arrêt franc devant le Pruth gelé ; une bonne raclée cosaque suivie d’un vol aussi chevaleresque, et voilà Marinoula revenue de son rêve ! Devant elle : la sainte Russie de son galant colonel ; derrière : un mari revenu, lui aussi, de sa myopie, et qui avait demandé et obtenu le divorce.
Furieux de l’insulte subie avec éclat, son mari la laissa dégringoler dans la plus atroce misère. Elle vendit tout, pour se nourrir, jusqu’à ses fourrures et à son petit bonnet d’astrakan, qu’elle portait si fièrement incliné sur une oreille. Ses vertueuses amies, ayant des comptes à lui demander pour cet outrage aux bonnes mœurs, lui fermèrent les portes.
Traînant ses pas dans la neige, la tête enveloppée d’un châle, elle entendit les gamins de la rue lui demander à leur tour des comptes, mais seulement pour la perte de son bonnet :
Ma-ri-nou-la ! Ma-ri-nou-la !
Qu’as-tu fait de ta ca-tchou-la ?
Floritchica la découvrit un jour dans cet état, ne lui demanda aucun compte et lui offrit son hospitalité, qui ne manquait de rien.
⁂
L’histoire du troisième pensionnaire de la maison, celle du bon Alécaki, était un peu tragique.
Par une belle matinée de printemps, se trouvant dans la voiture du pacha de Silistrie, qui faisait une tournée d’inspection dans son pachalik, Floritchica aperçut deux exécuteurs turcs et un aga s’apprêtant à couper la tête à un homme. Ils le traînaient près d’une fontaine, lui attachaient les mains derrière et disposaient le billot et le glaive.
Notre amie fit arrêter la voiture et descendit :
— Je veux savoir de quoi il s’agit ! dit-elle au vieux pacha.
— De quoi il s’agit ? miaula le satrape, mais tu le vois bien, ma chère ! On coupe une tête. Tu ne voudrais pas t’arrêter aujourd’hui partout où l’on coupe une tête, rien que pour savoir de quoi il s’agit !
Il s’agissait pourtant du pauvre Alécaki, lequel, sur la demande de Floritchica, raconta séance tenante ce qui suit :
Douanier à Silistrie, Alécaki passait pour l’homme le plus honnête du vilayet. Il était veuf. Ses trois enfants, un garçon et deux filles, l’aidaient dans son travail, qui consistait, depuis environ quinze ans, à rester assis à la turque sur un matelas et à percevoir les droits d’entrée sur les marchandises qui arrivaient à son débarcadère du Danube. Il n’y eut jamais de plainte portée contre lui. Les sommes à forfait qu’il devait au Sultan tous les mois, l’aga les encaissait très régulièrement. Du jour où Alécaki ne fut plus solvable, le brave aga les encaissa en nature. Et ici l’affaire se complique.
Le douanier, affable comme tous les orientaux, passait son temps à bavarder interminablement avec ses amis, pour lesquels il y avait toujours de la place sur le matelas. On buvait sans cesse de petites tasses de café. On fumait des chibouques. Pendant ce temps, ses deux filles et le garçon apportaient des sous, les donnaient à leur père et retournaient au poste. Alécaki soulevait un coin du matelas, fourrait l’argent dessous, et continuait la partie de plaisir, qui se terminait à la nuit. Il détestait les comptes. Tout juste s’il se donnait la peine de mettre l’argent sous le matelas et de l’en sortir pour les menus besoins de sa famille.
Mais probablement n’était-il pas le seul à l’en sortir, car, à la fin d’un mois, quand l’aga se présenta pour réclamer son dû, ce fut en vain que le douanier souleva le matelas, le renversa, bouleversa la chambre : à peine trouva-t-il quelques piastres et irmiliks, çà et là ! Navré, il expliqua à l’homme du Sultan :
— Point d’affaires ! Point d’argent, aga !
L’aga était arabe et se contenta de répondre par un seul mot :
— Malèche ! ce qui voulait dire : ça ne fait rien !
Et s’éloigna, docile. Mais Alécaki s’aperçut un jour que l’aga s’attardait un peu trop à plaisanter avec ses filles près du débarcadère. Toutefois, comme le généreux fonctionnaire continuait à répondre : Malèche ! à chaque malheureuse fin de mois, le douanier ferma les yeux sur ce que l’autre prenait en nature, oublia les mécomptes du maudit matelas et livra entièrement son cœur à ses bons amis, — jusqu’au moment où sa fille aînée vint lui dire que l’aga l’avait engrossée. Alors le père s’émut et appela le malfaiteur. Celui-ci répondit :
« Malèche ! Ça ne fait rien ! »
Et répara le mal en obligeant un bon diable de raïa à épouser la fille-mère.
Peu de temps après, la seconde fille du douanier suivit le chemin de la première. Ce fut un nouveau malèche et un second raïa.
Maintenant, Alécaki vivait heureux : à ses déficits mensuels l’aga, reconnaissant, répondait de loin par un malèche et passait. De filles, le brave père n’en avait plus à lui fournir.
Par contre l’aga en avait deux, lui aussi. Et ce fut le fils du douanier qui, à son tour et pour venger ses sœurs, les rendit grosses. Après quoi, il disparut dans le monde, sans une pensée pour son pauvre père qu’il laissait sur un matelas devenu brûlant.
Les suites de cette action irréfléchie faillirent être sérieuses. L’aga, — par cette belle matinée qui précisément coïncida avec le passage de Floritchica, — vint, accompagné de deux bourreaux, trouver Alécaki. Comme il n’aimait pas le bavardage, il dit, simplement :
— Je viens pour te couper la tête !
Le douanier entendit bien, vit le glaive, le billot, et sentit ses cheveux devenir blancs.
Toutefois, il eut la force de questionner :
— Pourquoi veux-tu me couper la tête, aga ?
— Parce que ton fils a rempli mes deux filles…
— Eh bien : n’as-tu pas rempli les miennes ?…
— Malèche ! Tu ne m’avais pas payé.
— Mais, aga ! tu disais que cela ne faisait rien ?
— Malèche ! Lève-toi et suis-nous !
Floritchica demanda au pacha de Silistrie d’ordonner sur-le-champ la mise en liberté d’Alécaki, — ce que le bon pacha fit, rien qu’en levant son index, — puis, notre amie déposa entre les mains de l’homme du Sultan les sommes dues au Sultan.
— Et mes deux filles enceintes ? s’écria l’Arabe.
— Malèche, aga ! lui répondit domnitza de Snagov.
Le lendemain de notre arrivée, nous reçûmes les visites du prêtre de Snagov et de ses ouailles, venus nous dire bruyamment leur joie de se savoir de nouveau protégés par la « bonne domnitza Floritchica ». Après quoi, la maison des haïdoucs fit son premier pas dans la bataille.
Ce fut un pas comique et, pour moi, inattendu. Deux personnages importants descendirent un jour d’une voiture fermée et furent reçus, au repas de midi, avec des honneurs qui accrurent le ridicule de ces hommes, plats comme les punaises d’une maison abandonnée, désarticulés comme des pantins et laids à faire crever de rire.
J’en ai presque crevé, en les apercevant, mais Floritchica me prit aussitôt à part et me dit :
— Polisson ! Apprends à être bienséant Sais-tu qui sont ces deux types ?
— Je le vois : des « épouvantails à moineaux » de Cosma !
— Si tu veux, mais sache que celui qui porte fez et lunette est Hood-bey, premier interprète à la Sublime Porte et notre meilleur ami. Son compagnon est M. Isidore, Juif allemand, le représentant de plusieurs fabriques qui vont procurer tout ce qu’il faut à notre pays pour que ses habitants cessent de manger avec leurs doigts, de coucher par terre, et de se vêtir comme des Osmanlis.
⁂
J’ai deviné en Hood-bey l’un des puissants qui avaient fait la fortune de Floritchica, mais qui ne connaissaient pas leur amie sous tous ses aspects. Il était très riche et parlait neuf langues, dont quatre orientales. Parmi ces dernières, le roumain comptait médiocrement.
Par contre, M. Isidore le parlait très bien, ainsi que, disait-on, l’allemand, le français et l’anglais.
L’interprète du Padischah était, par sa mère, juif lui aussi, et la présence de ces deux hommes dans la maison des haïdoucs trouvait son explication dans le plan de la femme haïdouque. Elle le fit comprendre dès que le déjeuner eut pris fin.
Dans la pièce, encombrée de sofas et de divans, qui était réservée aux intimes, le bey anglais s’immobilisa comme une momie, la chibouque à la main, les lunettes sur le bout du nez, regardant dans le vide et n’ouvrant la bouche que pour dire « oui » et « non » : c’était, des deux juifs, celui qui parlait or, c’est à dire livres sterlings.
L’autre perche, — bien plus sympathique de figure et plus agréable par son tempérament vif, — n’arrêtait pas une minute de mesurer la chambre en long et en large. Il fumait de belles cigarettes et raillait la chibouque du bey, la nommant « crachoir à nicotine ».
Il raillait, d’ailleurs, tout ce qui n’était pas occidental :
— Regardez cet intérieur de femme élégante et européenne, — disait-il : une chambre qui vous oblige à vous asseoir à la turque ! On ne voit nulle part une chaise bien faite, une armoire, un buffet, de la vaisselle convenable. Les plus riches Roumains et Roumaines, quoique épris de langues et de cultures occidentales, conservent encore des coutumes asiatiques, se lavent à la fontaine, s’éclairent avec des bougies puantes, couchent leurs amis sur des matelas jetés par terre. Ils parlent le français et portent des chalvars. Leur garde-robe gît dans des caisses mal commodes. C’est ridicule ! Et ce sont justement les Roumains qui possèdent ce dicton admirable : Parle selon ta façon de t’habiller ; ou habille-toi selon ta façon de parler.
— Je suis tout à fait de votre avis, M. Isidore, approuva Floritchica. En quelque manière, vous êtes un haïdouc !
— Moi, haïdouc ? s’écria le représentant. Avez-vous jamais entendu parler d’un juif haïdouc ? Oh, non ! Et c’est regrettable, car si ma nation savait manier les armes, elle ne serait pas aujourd’hui le bouc émissaire de toutes les calamités sociales !
— J’ai dit : « en quelque manière », ce qui est vrai. Ne vous dépensez-vous pas à répandre dans l’Orient le plus de savoir-vivre et, par conséquent, de bien-être ? C’est cela, la haïdoucie. En ce sens, Hood-bey est, lui aussi, un haïdouc !
Le bey eut un frisson léger et faillit laisser tomber sa chibouque :
— Expliquez-vous, Floritchica ! Et en tout cas, gardez-vous bien de l’aller dire au Sultan : il pourrait m’en coûter la tête !
— Nullement, ami. Votre haïdoucie, tout en faisant des révolutions, draine de l’or dans les coffres-forts de toute puissance industrielle, car c’est vous qui facilitez l’écoulement de leurs produits, en ouvrant des crédits aux négociants.
Les deux « haïdoucs », ainsi rassurés, n’eurent plus qu’à conclure l’affaire pour laquelle ils étaient venus. Isidore se chargea de l’installation de plusieurs catégories de marchands juifs, Hood-bey fournit l’argent et Floritchica prit à son compte le transport des marchandises entre les points frontières et les boutiques établies dans quelques centres des Principautés.
C’est de cette façon que débuta sur la terre roumaine un commerce qui, — monté de toutes pièces par les Juifs d’abord, — devait, plus tard, constituer une source d’énergie nationale et faire rentrer la Roumanie dans le rang des pays civilisés.
La récompense qui échut aux Juifs, pour avoir été les véhicules du progrès, et à nous-mêmes, pour l’avoir facilité, fut tout autre que celle qu’escomptèrent les initiateurs.
⁂
Le but de Floarea Codrilor n’était d’ailleurs pas de faire du commerce. Elle profitait de la nécessité des classes riches de vivre à la manière occidentale et de la poussée irrésistible de l’industrie étrangère qui voulait s’ouvrir des débouchés dans notre pays, pour propager ses idées haïdouques, qui étaient : retour de la terre au paysan ; sécularisation des biens ecclésiastiques ; abolition de l’esclavage des Tziganes et de la peine de mort ; union des Principautés ; garanties constitutionnelles.
Un Congrès européen devait, prochainement, inviter les deux pays à formuler leurs aspirations en élisant des Assemblées nationales, et c’est de celles-ci que dépendait le sort du peuple roumain. Il fallait donc tout faire pour déjouer les manœuvres de la réaction et n’élire que des hommes sympathisant avec le programme de la jeunesse.
Dans ce but, Floritchica osa entreprendre la lutte par les deux bouts à la fois : d’en bas, en créant un mouvement populaire d’appui ; d’en haut, en démasquant la férocité boyarde et en réquisitionnant toutes les énergies favorables à la cause nationale.
Mais que ce fut donc lourd, de mettre en mouvement des paysans abêtis par quatre siècles de spoliation ! Qu’il est donc difficile d’ébranler un peu d’humanité !
Nous sommes partis à la conquête des masses, avec la foi du missionnaire. Des centaines de chars à bœufs et de voitures à chevaux se mirent à sillonner les Principautés, chaque convoi ayant à sa tête un haïdouc prêt à faire triompher le bien ou à mourir, chaque haïdouc ayant sur les lèvres le mot d’ordre : « Soyez des hommes courageux ! Exigez vos droits ! Appuyez notre bon Voda. »
Nous eûmes, pendant des années et à tour de rôle, à lutter avec la pluie, la boue, la neige, les vents, la chaleur suffocante, les bêtes fauves, les poux, — mais ce fut l’inertie des intéressés, qui nous donna le plus de mal.
Pour l’homme simple, le pouvoir de l’autorité établie est une chose occulte, divine ou diabolique, il ne sait pas très bien, mais devant laquelle on ne peut que s’incliner.
Mon frère de peine, ennemi de ma liberté, n’as-tu pas une tête, deux bras et deux jambes, comme tout le monde ? Où est-elle donc, ton infirmité ? Par quel bout dois-je te prendre pour frapper à vif dans le roc de ta sottise, te rendre à toi un service et à moi la vie dont tu me prives ?
⁂
Amère comme le fiel fut l’existence du haïdouc pendant ces jours de dévouement imposé. Aigri dès son enfance, et brouillé avec tous ceux qui ne sont pas comme lui, le haïdouc méprise l’avenir et la mort, attache du prix à la minute qu’il passe en liberté et se trouve à court de patience pour peu qu’on lui demande dé convaincre un homme de quoi que ce soit. Il sait qu’avant de partir en haïdoucie, sa bouche a dispersé beaucoup de salive à tous les vents, que son parler n’a touché que des sourds, n’a heurté que les griffes des autorités de son village. À la fin, il s’est dit : on vient au monde haïdouc, comme on naît chanteur. Et a rompu le lien qui l’attachait à ses semblables.
Néanmoins, nombreux furent les compagnons qui s’offrirent d’eux-mêmes à notre tâche ingrate. Leur dévouement, quoique forcé, ne cédait en rien à celui de l’illuminé béat.
La nuit, — quand les ténèbres domptaient les éclairs de nos yeux, nous parlions à voix basse aux charretiers qui fumaient en suivant le grincement des essieux mal graissés. Pendant les haltes paisibles en plein champ, alors qu’ils somnolaient, en se chauffant le dos contre leurs bœufs qui ruminaient, couchés, nous leur parlions.
Nous n’essayions pas par le simple pouvoir des mots de les gagner à la cause juste : nous leur montrions aussi notre cœur, en prenant part, sans y être obligés, à toutes leurs peines, quand les chars s’embourbaient, qu’ils se renversaient dans un torrent, quand hommes et bêtes se tuaient au devoir. Chaque nuit, sur les parcours faciles, nous restions seuls guides des convois et leur permettions de dormir dans les voitures. Et nous avions toujours à leur offrir des litres de vin et des casse-croûte, d’autres bagatelles à porter à leurs familles, (bouts de ruban et d’étoffe, vaisselle ébréchée, canifs).
En outre nous tenions toujours en réserve pour les esclaves de la compassion, de la fraternité. Et lorsqu’ils manquaient d’une bête de somme, d’une charrue, d’une chaumière, ou du nécessaire pour le mariage d’un enfant, nous, qui gagnions beaucoup de ducats et n’avions aucune envie de faire fortune, nous nous présentions.
Parfois, dans leur enthousiasme imprudent, les chefs haïdoucs et Domnitza de Snagov elle-même faisaient irruption dans un village où nos convois prenaient du repos, se mêlaient aux noces et aux baptêmes, dansaient avec rage et répandaient l’or à pleines mains :
— Amis, Frères ! criions-nous alors aux visages meurtris par la souffrance ; regardez combien la vie serait belle pour tout le monde si la tyrannie des hospodars n’existait pas ! Ayez un peu de cœur et abattez les monstres ! Nous vous y aiderons !
Parallèlement à ce travail d’en bas, il s’en faisait un, à Snagov, qui avait bien plus d’importance.
Pour donner l’exemple de l’accueil qu’elle voulait qu’on fît aux modes occidentales, Floritchica transforma l’intérieur de sa maison. Depuis ses toilettes et ses meubles, — poussant la coquetterie jusqu’à introduire les pinces à sucre dans le service de table, — elle remplaça tout par des envois de Vienne, Paris, Dresde et Leipzig. Un maître d’hôtel remplaça le fameux sofragiou tzigane du boyard roumain, pauvre esclave qui se mouchait avec les mêmes doigts dont il se servait sur-le-champ pour tourner la salade de son seigneur.
Elle meubla des chambres à coucher confortables, dont les lits, en bois dur ou en tôle vernie, portaient des peintures représentant des scènes historiques, étrangères et roumaines. Si vous ajoutez à cet intérieur nouveau le charme de sa maîtresse, qui savait recevoir comme une vraie domnitza et porter tout vêtement à la mode avec une grâce innée, vous pouvez vous figurer la vogue qu’obtint la maison des haïdoucs dans un pays qui ne manquait ni de richards, ni du désir de briller, mais simplement de gens d’initiative et des moyens de satisfaire ses désirs sans trop de fatigue.
Floarea Codrilor ouvrit les portés de sa maison à qui voulait entrer et se déclara prête à rendre pareil au sien l’intérieur de tout boyard.
Les visiteurs, et avec eux les commandes, affluèrent de tous les points des Principautés. La « cour » de Snagov rivalisa en réceptions avec celles des deux princes régnants. Jour et nuit, des équipages à six et huit chevaux s’arrêtaient devant la maison ; et on voyait de grosses barbes blanches (elles étaient portées uniquement par la noblesse du premier rang) ou des hauts dignitaires publics et leurs frêles épouses, daigner recevoir l’hospitalité de la « marchande », « l’intrigante » ou « l’aventurière » ainsi qu’on appelait, dans l’intimité boyarde cette hôtesse qui les approchait en fortune et les dépassait en savoir-vivre.
Floritchica, le sourire aux lèvres, belle et coquette comme ces Parisiennes tant enviées par les femmes de l’époque, — recevait, conduisait, montrait, donnait des fêtes éblouissantes et charmait tout le monde.
Mais la question n’est pas là.
⁂
Si, — en pleine fête, — quelqu’une de ces barbes de la protipendada se fût trompée de porte en errant par la maison, elle fût sûrement tombée sur la barbe patriarcale d’Élie le sage, lequel, docile mais inébranlable, attendait assis à la turque l’accomplissement de la Justice sur terre.
Il attendait et veillait : c’était le gardien des mœurs de la maison des haïdoucs.
Point sévère, tolérant, Élie comprenait tout, excusait tout, et sa garde s’exerçait calmement, avec ses yeux doux, ses oreilles discrètes, son visage serein.
N’importe ! Cette douceur, cette discrétion, cette sérénité, ne nous rappelaient que d’autant mieux la présence d’Élie tout près de la fête, exactement comme du temps où Cosma faisait ce que bon lui semblait, mais tombait régulièrement sur le silence « embêtant » du haïdouc-patriarche.
Certes, Floarea Codrilor n’était pas Cosma ; et moi, Jérémie, je me donnais la peine d’être le moins possible son fils, à lui ; à Snagov, nous désirions ardemment dépasser Cosma en haïdoucie, mais aurions-nous pu, mieux que lui, étouffer les cris de nos cœurs ? Peut-on vouloir le bien du monde sans sentir tous les biens de la vie ? Autrement dit : peut-on être haïdouc triste ?
— Jouissez et réjouissez-vous ! criait Floritchica aux haïdoucs pèlerins qui rentraient de leur devoir auprès du peuple. Mangez, buvez, aimez et luttez joyeusement pour que tout le monde puisse bientôt en faire autant ! En agissant ainsi vous n’aurez rien à vous reprocher : celui qui n’empêche pas les autres de vivre et qui lutte pour le bonheur universel, a droit à toute la vie !
Àl’essaim de jeunes filles et de garçons que notre foyer d’amour attirait irrésistiblement, elle disait :
— Rompez avec le passé ! Ne suivez pas le chemin de vos parents ! Il n’y a pas de morale, — cette morale chère aux vieux — là où règnent l’égoïsme et la haine. Du bonheur, il y en a moins encore, car ce n’est pas impunément que quelqu’un s’acharne à contrarier les lois de la vie : ce genre de ripaille suscite un malaise qui aboutit infailliblement à cette infirmité de l’âme, appelée : je ne sais pas quoi faire de ma peau.
Et pour prouver qu’elle savait quoi faire de la sienne, domnitza de Snagov montrait à tout le monde le nouveau chemin à suivre.
⁂
Ce « chemin » n’était pas bien éloigné de la maison et se faisait sur l’eau. Une douzaine de barques aux sièges capitonnés se trouvaient, comme par hasard, à la portée de tous, pour le faciliter. Et comment ne pas oublier la haine ? Comment ne pas céder à l’invitation de cet étang du mois d’août, et des nuits féeriques ?
Chaque jour, aux hôtes hébergés à Snagov s’en ajoutaient d’autres qui venaient de Bucarest, en calèche ou à cheval, pour l’après-midi et une partie de la soirée. Les débats sur les questions de l’heure mettaient aux prises hommes et femmes. Floritchica luttait comme une lionne pour s’acquérir des partisans influents, puis la fatigue et la chaleur, apaisaient le brouhaha ; les plaisanteries, les flirts remplaçaient le choc des idées. Les vieux allaient se coucher. La maîtresse de la maison prenait le bras du radieux hetman Miron et disparaissait.
Élie, de sa fenêtre qui ouvrait sur le lac, apercevait la première barque qui se détachait de la rive et gagnait le large. Il ne disait rien, mais pensait à beaucoup de choses.
Les autres couples ne tardaient pas à suivre. Une à une, les barques quittaient le débarcadère, glissaient sur la surface lisse de l’étang, s’enfonçaient dans l’ombre nocturne, vers les îles silencieuses, vers la berge déserte d’en face. Les convives solitaires rentraient chez eux les derniers.
Alors les jeunes servantes tziganes éteignaient toutes les lumières. La maison des haïdoucs, portes et fenêtres largement ouvertes, plongeait dans l’obscurité, exhalant des odeurs excitantes et paraissait bien plus vaste qu’elle ne l’était.
De sa place, Élie voyait tout cela, et aussi la suite, car il y en avait une : c’était peut-être le côté le plus beau de la soirée.
Après l’éclipse des chefs de la conspiration populaire, les haïdoucs sur pied de paix surgissaient de toutes parts comme des rats. À leurs sifflements étouffés, une demi-douzaine de belles tzigancouchas, les servantes qui venaient d’éteindre les lumières, accouraient, jambes nues, les yeux écarquillés dans le noir, toutes frémissantes de désir. Si le stock des embarcations n’était pas épuisé, la nouvelle équipe amoureuse s’embarquait à qui mieux mieux. Autrement, ne pouvant suivre la voie tracée sur l’eau, on était bien obligé de prendre un chemin en forêt.
Trasnila, le bache-boulouk-bacha, prenait régulièrement le même chemin sans qu’on le lui montrât et par préférence : il n’aimait pas l’eau.
Devenu le portier d’une habitation qui n’avait ni clôture ni porte-cochère, Trasnila attendait que maîtres et sous-maîtresses se fussent éclipsés, puis, du kiosque où je fumais ma chibouque, je voyais sa masse noire paraître en courant, une grosse poupée dans les bras. Il la dorlotait, lui chuchotait des mots incompréhensibles d’une voix tendre, et se précipitait à pas d’ours vers le mystère des bois.
⁂
Dans la tiédeur de la nuit et par le clair de lune, le ciel étincelant semblait avoir fait un bond prodigieux en hauteur. La cloche, très éloignée, du petit et vieux monastère de Snagov, envoyait le timbre limpide de son airain, que les arbres, le jonc, l’étang, écoutaient dans une immobilité religieuse.
C’était le moment où Marinoula, heureuse, sortait au bras de son amant, un fougueux Tzigane doué d’une belle voix, le cocher personnel de Floritchica. « La pivoine » elle-même chantait avec talent. Et tous deux, — marchant côte à côte, les têtes renversées un peu en arrière, les ventres en avant, — lançaient dans les airs leur chanson favorite :
Et les ennemis se sont entendus
Pour nous surprendre dans le « plumard »,
Nous ligoter « coude à coude »,
Nous exhiber à toute la ville !
Des rires éclataient au balcon où Alécaki, l’ancien douanier, et Evghénie, « la religieuse malgré elle », passaient leur temps à admirer le clair de lune.
Ces deux-là étaient inséparables, surtout parce que Evghénie ne se rassasiait jamais de questionner Alécaki sur les circonstances qui avaient failli lui coûter la tête.
Je l’entendais, la nuit, interroger pour la centième fois son compagnon d’adversité :
— As-tu eu très peur, Alécaki, ce jour-là, à la fontaine ?
Et l’autre de répondre invariablement :
— Très, très…, Evghénie !
Parfois, après le défilé des couples amoureux, Evghénie allait trouver Élie à sa fenêtre et lui demandait, sans aucune malice :
— Que pensez-vous, Élie, de tous ces gens-là ?
— Ma fois, je pense qu’ils s’amusent… pour le bien du peuple.
Quand Élie disait que, dans la maison des haïdoucs, on « s’amusait… pour le bien du peuple », il se glissait peut-être un brin d’ironie dans la pensée de l’honnête homme.
Il disait cependant la pure vérité.
La joie franche plaît à tout le monde, et, intimement, aux hypocrites mêmes, car il faut croire moins à la méchanceté de l’homme qu’à sa bêtise.
La preuve que la bonté des cœurs penchés vers le plaisir s’impose jusqu’aux plus vilains, c’est l’importance que prit Snagov en deux ans pour une noblesse arriérée, hostile à tout idée généreuse.
Àcette date, — celle du triomphe de la France et de l’Angleterre en Crimée sur la Russie des Tzars, — les boyards les plus réfractaires et orgueilleux avaient fini par mettre le pied dans notre maison et reconnaître au moins que Floritchica était « sincère et désintéressée ». Ils ne se déclaraient pas battus, car leur soif des honneurs (les « gargaouni du règne », comme on disait), les dominait tous, mais notre influence sur les plus beaux esprits de ce temps-là était incontestable, et, parmi ceux-ci, nous eûmes le plaisir de compter un soir deux recrues de premier ordre.
C’étaient l’abbé Uhrich, français de Lunéville, l’éducateur de la haute noblesse roumaine, et le Consul de France, nouvellement arrivé à Bucarest. Le jugement de ces deux hommes pesait dans la balance des affaires intérieures de notre pays plus que tous les calculs de la clique réactionnaire.
Heureuse de leur présence, l’hôtesse leur fit l’accueil le plus enchanteur, sans toutefois tomber dans la flatterie. Elle savait que celui qui est fort de son désintéressement, peut se permettre le luxe d’être digne et de tout dire.
Ce soir-là encore, elle ne mâcha pas ses paroles.
⁂
Nous étions en plein hiver, la veille du Nouvel-An. Neige jusqu’aux genoux, traîneaux à clochettes et bise qui faisait craquer les arbres. L’étang, un champ de cristal nu.
Dans la grande salle de réception, bondée de visiteurs, unionistes et séparatistes, se harcelaient à l’envi. L’abbé Uhrich, assis dans un coin, montrait au Consul les « stipendiés de la Russie » et le mettait au courant des choses roumaines :
Nous sommes dans un pays où tout le monde veut régner, lui disait-il. Peu importe à ces gens si leurs divisions intestines dégradent les Principautés et engendrent les plus funestes calamités sociales, pourvu que chaque boyard puisse monter sur le trône et s’y maintenir pendant six mois. Cela s’appelle être Voda. Dans ces conditions, on comprend bien que l’union des deux pays ne fasse pas leur affaire.
Floritchica connaissait la droiture de l’abbé Uhrich et les idées « unionistes » du diplomate français, mais ne savait pas jusqu’à quel point elle pouvait compter sur leur appui. C’est pourquoi, avant d’ouvrir le feu, elle se tint un peu à l’écart de toute manifestation bruyante et observa discrètement l’abbé et son compatriote.
Celui-ci, comme tous les diplomates, s’ennuyait gentiment. La curiosité de son regard vagabond fouillait plutôt le côté féminin de l’assemblée, lequel justement, brillait par un grand nombre de belles femmes. Le Consul était encore jeune et paraissait moqueur.
Par contre, l’abbé Uhrich, — homme âgé, petit de taille et très maigre, — était connu, depuis une vingtaine d’années qu’il voyageait dans les pays roumains, comme pénétré de foi chrétienne et ardent défenseur des peuples opprimés. Les haïdoucs, qui n’aiment pas les prêtres, avaient entendu parler de sa bonté et, ne pouvant retenir son nom, l’appelaient le pope-haïdouc.
Je fus content de le voir. Son visage, massacré de rides profondes, me plut. L’intérêt qu’il prenait à nos affaires ne fit que l’élever dans mon estime. Vraiment, on ne peut pas ne pas respecter de tels hommes, fussent-ils des ecclésiastiques. Et comme, en cet après-midi de fin d’année, l’abbé Uhrich devait me surprendre avec sa courageuse intervention dans nos disputes, je finis par l’aimer.
⁂
L’occasion s’était offerte d’elle-même.
On servait le thé. La bêtise de nos adversaires fut éblouie par la beauté du service, qui était de la plus fine porcelaine de Saxe. Le vieux boyard Daniel Crasnaru, fameux par sa fortune et sa vanité, le meneur de nos séparatistes, à bout d’arguments, jugea bon de s’accrocher à cette malheureuse poterie pour mettre Floritchica en contradiction avec elle-même :
— Voilà comment vous trahissez vos vrais sentiments ! s’écria-t-il, la tasse à la main. Vous vous prétendez amie du peuple, mais votre luxe dépasse de beaucoup le nôtre : où voyez-vous une différence entre ce que nous sommes et ce que vous êtes ?
— J’en vois une, et même plusieurs, répondit la maîtresse, qui bouillonnait de colère sous un masque de calme imposé.
Dans le silence, les regards de tous les convives, amis et ennemis, se fixèrent sur Floritchica.
— Il est vrai que mon luxe dépasse le vôtre, qui êtes, — particulièrement vous, monsieur Crasnaru, — cent fois plus riches que moi : en effet, n’êtes-vous pas le maître absolu de cinquante communautés paysannes, englobées toutes dans un seul domaine qui couvre plusieurs kilomètres carrés de terre, bois, viviers, pâturages ? Des milliers d’esclaves travaillent pour vous seul : ils n’ont pas une chemise à se mettre, et vous, vous déclarez ne pas avoir une assiette de porcelaine !
« Ce n’est pas là une différence ? Où sont les hommes qui peinent pour moi et qui pourraient s’en plaindre ? Qu’est-ce qui m’appartient, à moi, sinon cette baraque seule ? La Terre ? Le bois ? l’étang ? Ce sont les paysans qui les possèdent. Je paie tous les produits que je consomme. Et avec quel argent ? Avec celui que vous, les boyards, donnez à la « marchande » que je suis, que vous méprisez, mais qui néanmoins vous apprend à vivre.
Des rires mêlés de murmures hostiles, éclatèrent dans l’assemblée. Crasnaru voulut répondre. Floritchica l’en empêcha d’un geste vigoureux.
— Pardon ! J’ai le droit de me défendre. Vous aimeriez à faire croire aux gens de bonne foi que je suis une spoliatrice. Eh bien, non ! Ce que vous voyez ici, c’est de l’utile et du beau, et tout le monde a le droit de lutter honnêtement pour vaincre la laideur de la vie et s’approprier sa beauté. Si vous vous en teniez à ce « luxe seul », l’esclavage n’existerait pas, la misère des travailleurs non plus.
« Mais alors que vous ignoriez le confort de la vie et l’hygiène du corps, je vous ai vus, à Constantinople, répandre des milliers de bourses d’or pour vous attribuer les trônes de vos propres pays comme on s’attribue un âne ! Vous ne savez pas vous laver proprement et vous voulez être des rois ! Et qu’est-ce que vous faites, une fois à califourchon sur les Principautés ? Vous vendez les fonctions publiques aux plus cruels vampires, aux plus terribles tortionnaires de la nation, lesquels l’ont réduite à l’animalité !
« Êtes-vous au moins heureux, en agissant de la sorte ? Regardez l’horrible bilan de vos actions : il n’y a pas un seul parmi vous qui n’ait un membre de sa famille enterré sans tête ! Le prince même qui règne aujourd’hui sur la Moldavie, un des meilleurs, a eu son grand-père assassiné par la Porte, et son père dort décapité dans l’église de Saint-Spiridon à Jassy, alors que la tête croupit dans je ne sais quel égout de Constantinople !
« Où allez-vous dans cette voie ? Que vous faut-il pour vous trouver rassasiés de vanité et de richesses ?
« Soyez des hommes, boïards ! Soyez de bons guides, et le peuple vous permettra de manger dans des assiettes d’or, si cela vous fait plaisir !
⁂
Au milieu des vociférations des séparatistes, Daniel Crasnaru se leva pour partir. L’abbé Uhrich lui mit la main sur l’épaule :
— Accepteriez-vous, monsieur Crasnaru, le témoignage d’un étranger ? Vous me connaissez et, à vrai dire, vous savez que mes seconds compatriotes, après les Français, c’est vous, les Roumains. Mais si je fus le précepteur des Roumains riches, j’ai toujours été l’ami des pauvres. Bien mieux : c’est dans l’espoir de pouvoir rendre un service à ces derniers que j’ai consacré toutes mes forces à l’éducation des premiers.
« Eh bien, je vous confesse mon mécontentement ! Je n’incrimine personne, mais je ne puis m’empêcher de constater un état des choses déplorable. J’ai sacrifié un quart de ma vie à l’instruction des deux fils d’un prince régnant que tout le monde connaît. L’un d’eux est un détraqué ; l’autre béïzadé a fait mieux. Probablement pour rendre hommage à un abbé précepteur, il s’est mis en tête de promener chaque jour sur ses épaules un veau ! Et cela dans le désir de continuer cet exercice jusqu’à ce que le veau soit devenu bœuf, à l’exemple de Milon de Crotone.
« Aussi, ce n’est pas sans éprouver du dégoût que je m’entends parfois appeler « l’éducateur du béïzadé-veau. » Pour arriver à un tel résultat, ce n’était pas la peine qu’on vînt me chercher à Lunéville ! Et nulle part dans les Principautés, l’influence occidentale n’a mieux réussi.
« On parle couramment le français. Les jeunes sont tous des voltairiens. Les vieux rivalisent en donations aux églises. Cependant, entre un hommage à Voltaire et une aumône au Christ, on étend par terre son cuisinier tzigane et on lui applique sur le dos, pour la moindre faute, cinquante, cent ou deux cents coups de fouet ! J’ai vu battre des esclaves simplement parce que le boïard, en colère, ne savait sur qui « décharger son venin ».
« Mais la question de l’esclavage est beaucoup plus grave. Je ne crois pas vous faire une révélation en vous disant que presque tous les boïards, jeunes et vieux, se « servent » des jeunes filles tziganes et des épouses même mariées devant l’église, sans se rendre compte du crime qu’ils commettent, sans se soucier de la souffrance morale des pauvres époux et fiancés, qui, pour être des esclaves, n’en sont pas moins des hommes. Bien mieux : aux hôtes qu’ils reçoivent à la campagne, ces bons chrétiens envoient chaque soir les mêmes femmes et jeunes filles tziganes avec la mission de frotter les pieds du boïard qui est entrain de s’endormir. Beau frottement !
« Les mêmes pratiques sont en honneur dans tous les monastères, foyers de vices publics, vrais harems ! Les Tziganes sont considérés comme du bétail : on les accouple à des époques précises, on dispose de leurs femmes, de leurs filles, de leur vie.
« Quant au paysan, — cet esclave qui n’est ni nourri ni logé par un maître, et qui est libre seulement de crever de faim, — le boïard ne l’épargne pas plus que le Tzigane après l’avoir dépouillé de sa terre. Et chacun sait que, voilà vingt ans, lors de l’établissement du fameux « Règlement Organique », le comte Kissélev se montra bien plus humain à son égard que tous les patriotes roumains ensemble : ce général russe, quoique adjudant d’un Tzar absolutiste, mais en vrai voltairien qu’il était, fit tout ce qu’il put pour décider les seigneurs terriens à lâcher prise, leur prouvant qu’à l’origine leurs ancêtres n’étaient que les chefs de ces communautés paysannes dont ils sont aujourd’hui les propriétaires par usurpation. Il n’y eut rien à faire : le généreux et clairvoyant étranger se heurta à l’avidité nationale des nobles et échoua.
« Voici quelques vérités, messieurs ! Tournez-les sous toutes les faces : elles resteront des vérités.
« Et maintenant, permettez-moi de vous déclarer que j’estime cette maison sur le compte de laquelle j’ai entendu dire tant de mal et si peu de bien : la franchise de sa maîtresse m’a permis d’être franc à mon tour et d’affirmer tout haut ce que j’ai toujours pensé.
⁂
Devant cette puissante voix d’Occident, nos ennemis battirent en retraite. Personne n’osa répliquer. Accablé, Daniel Crasnaru reprit sa place. Une gêne explicable pesait sur tout le monde. Il faisait nuit.
Soudain, un brusque tumulte dans la cour, — cris de charretiers, sons de cloches, claquements de fouets, — fit tressaillir les assistants.
Le Consul, qui se trouvait près de la fenêtre, scruta les ténèbres. Floritchica, souriante, lui dit :
— Ne vous inquiétez pas, monsieur le Consul ! Vous ne devez pas apercevoir de biens méchantes choses !
Regardant toujours, le Consul répondit :
— Ma foi, ce que je vois est bien bizarre : une charrue sur la neige !… Deux superbes bœufs blancs… Le tout enrubanné… Puis, six paysans, dont un sonne la cloche et parle rapidement près de la porte ; trois claquent du fouet et deux autres manœuvrent un petit fût qui lâche des beuglements imitant ceux du taureau.
Et se tournant vers l’hôtesse.
— Qu’est-ce que cette comédie ?
— Eh bien, c’est notre traditionnel Plougoushorul, la charrue… Nous sommes le soir du Nouvel-An, et, à cette date, les paysans vont de maison en maison souhaiter à tous les cultivateurs une année de récolte abondante. L’homme qui « parle rapidement » nous décrit les exploits agraires de son frère aîné Trajan, frère âgé de dix-huit cents ans, mais toujours vivant dans la mémoire du narrateur. Et rien que pour comprendre son mirifique récit, long de cinq cents vers, il vaudrait la peine d’apprendre le roumain !
Le Consul se leva pour partir, ainsi que l’abbé Uhrich. En donnant la main à Floritchica, le premier dit :
— Vous êtes un peuple étonnant et qui méritez un meilleur sort. Faites votre devoir : l’appui de la France vous est assuré !
Sous l’élan de généreuse colère qui montait de toutes parts, le printemps 1856 nous apporta deux belles victoires : l’abolition de la peine de mort et l’affranchissement des Tziganes.
Domnitza de Snagov décida de fêter l’accession parmi les hommes libres du peuple le plus gai de la terre, promptement et d’une façon inouïe. Elle envoya à nos amis, et même à quelques adversaires sympathiques, le mot suivant :
Floritchica donne, d’aujourd’hui en huit, un déjeuner en l’honneur de l’affranchissement des Tziganes. Si cet événement vous a réjoui, venez unir votre joie à celle des convives qui prendront part à ce déjeuner.
On sait que les riches mangent fréquemment en l’honneur des pauvres, mais les fêtés ne participent jamais à ces repas donnés en leur honneur.
Il n’en fut pas ainsi lors de la fête de Snagov. La table des maîtres comptait vingt couverts. Celle des Tziganes en avait cent. Et les deux n’en faisaient qu’une, sise près de l’étang, sur l’herbe toute jeune.
Naturellement, les Tziganes durent se bien laver et se vêtir pour le mieux, avant de se mettre à table, car une autre habitude oblige les meilleurs seigneurs à ne pas supporter dans leur voisinage l’homme qui travaille, sue et pue. Et quoique les misérables eussent épuisé tout le savon de Snagov dans le but de se faire supporter pendant une heure à la table de leurs maîtres, il y eut quand même, au moment du suprême bonheur, des narines sensibles qui esquissèrent la grimace millénaire des hommes bien nés pris au dépourvu.
Floritchica (par bonté, bien entendu, et aussi parce qu’une fois n’est pas coutume) s’était chargée elle-même de frotter les pattes de Trasnila et de lui couper ses ongles boueux ; ce geste, accompli devant toute la tribu, lui valut l’immortalité dans les cœurs de la gent tzigane. Puis, à table, elle l’assit à sa droite, et lui conseilla de « ne pas parler, ni boire, la bouche pleine ; de ne pas trop se pencher sur son assiette, ni claquer la langue, et surtout de ne pas tremper ses doigts dans la sauce pour les sucer ensuite », — prescriptions qui exaspérèrent le vataf de cour et le firent s’écrier très sincèrement.
— Alors, domnitza ! C’est ça, la liberté ? »
Ce cri de détresse égaya les commensaux attristés par ce nivellement passager, et leur permit de se payer une pinte de bon sang. On aime tellement à dépasser son prochain et en quoi que ce soit, serait-ce même dans la façon de ruminer.
⁂
Àla fin du repas, Floritchica dit :
— Maintenant, Trasnila, nous voudrions bien écouter une histoire tzigane : en sais-tu une ?
Trasnila, jovial et tout à son aise, répondit :
— Une histoire « tzigane » ? J’en sais une, la mienne, mais je crois qu’elle est plutôt humaine.
— Eh bien, raconte nous-la !
— La voici, honorés boyards. Il ne faut pas vous attendre à ce que je vous amuse. Les Tziganes sont souvent bons à cela. Ce n’est pas mon cas. Ma faute non plus.
« Le début de mon histoire me fait penser au fameux proverbe roumain : Quand un Tzigane devient empereur, il commence par faire pendre son père.
« Pauvre empereur ! Il doit avoir eu un père comme le mien. Si je ne l’ai pas pendu moi aussi, deh ! l’envie ne m’en a pas manqué, et du trône je me serais passé.
« Mon père est un boïard roumain du côté de Calafat. Il vit toujours, gras et bien portant. Je ne suis pas le seul à être son fils : nous étions un tas de Tziganes, garçons et filles, qui lui devions la vie, sans avoir, pour cela, de quoi lui garder une reconnaissance éternelle, car, à l’exemple de tous les seigneurs, il ne fit autre chose que rendre enceintes les plus belles pucelles des tribus dont il était le despote, ce que les chiens font avec bien plus d’équité.
« Je savais de lui ceci (que ma mère me raconta, un jour de pluie) : qu’il avait hérité toute la fortune de son père, étant très jeune, à peine rentré des études ; qu’il n’avait jamais voulu se marier « parce que les femmes trompent leur mari » ; qu’il était revenu de chez les frantzouchkas dégoûté de la femme parfumée et qu’il raffolait des jeunes filles Tziganes.
« Quand j’ouvris les yeux sur l’ignominie de notre état d’esclaves, il était dans toute la force de son âge. Un peu plus tard, vers ma dix-huitième année, je l’entendis un jour crier, en nous montrant une belle Tzigane :
— Celui qui touchera à Profiritza sera battu à mort ! Elle ne travaillera plus à partir d’aujourd’hui !
« On savait ce que cela voulait dire. Je crus pouvoir répondre sur-le-champ, en enlevant mon bonnet :
— Maître ! Que les jours heureux de ta seigneurie soient sans fin comme le nombre des belles filles que tu pourrais avoir, mais laisse-moi Profiritza ! Elle est à moi et le veut bien !
« J’ai dit cela d’un seul trait, et tout de suite la tribu s’est mise à hurler, comme elle en a l’habitude lors des enterrements. Les femmes s’arrachaient les cheveux. Les mâles crachaient avec dépit :
— Ptiou ! Tzigane bête ! Il sera tué !
« Mon père le maître descendit l’escalier et me demanda :
— As-tu déjà touché Profiritza ?
— Non !
— Heureusement pour toi !
« Puis, à l’intendant :
— Tire-lui cinquante coups !
« Profiritza se jeta à ses pieds et le pria, de toute la tendresse de ses quinze ans, de me pardonner, mais le cœur de ce père ne s’attendrit pas et j’ai reçu mon compte. Je n’ai rien senti, car mes yeux purent au moins regarder, pendant ce temps, ceux de Profiritza, qui jetaient des flammes.
« Je ne devais pas la revoir de si tôt : elle fut confiée à la vieille tzigane qui soignait le corps des filles destinées au lit du maître, et moi, avec dix autres esclaves, hommes et femmes, je dus partir dès le lendemain matin, sous l’escorte d’un sbire armé d’un fouet. Nous étions offerts en danié au supérieur d’un monastère très éloigné de Calafat, où nous arrivâmes après une semaine de marche. On avait séparé le mari de sa femme, la mère de son enfant, le fiancé de sa fiancée, et on était resté froid devant nos cris et nos larmes comme on le reste devant les bêlements des brebis séparées de leurs agneaux.
« Eh ! « Honorés boïards ! » Savez-vous que, de tous les maux dont nous souffrions, — fouet, chaîne, cornes en fer, viol de nos femmes, — ces séparations nous étaient les plus dures ?
« Maudits soient à jamais, de père en fils et jusque dans leurs tombes, les impies qui nous ont torturés de cette façon !
« Pendant deux années, le monastère nous surveilla de près. Il n’y avait pas moyen de s’éloigner d’un pas, aux travaux des champs, pour faire ses besoins, sans être aussitôt hélé et battu. Puis, quand on s’aperçut que l’oubli avait gagné les cœurs du nouveau troupeau, nous fûmes lâchés comme les autres.
« Mais, moi, je n’avais pas oublié ma Profiritza. Jour et nuit, je ne voyais qu’elle. Ma poitrine brûlait à me faire croire que c’était de la braise qu’on promenait dessus. Et un soir j’enfourchai un bon cheval de l’écurie et disparus comme une nalouca.
« Je galopai sans répit, à travers bois et champs, jusqu’au matin, où la pauvre bête tomba pour ne plus se relever. Je lui enlevai le licou, lui baisai les sabots, et repartis à toutes jambes, mais, pas bien loin de là, je dus me débrouiller autrement. Dans une prairie, une belle hérghélia paissait sous la garde de deux Tziganes qui jouaient aux osselets. Je me suis dis : Tant pis pour eux ; et m’étant avancé en rampant, je saisis par la crinière une jument qui crut que le diable lui avait sauté sur le dos et faillit me tuer. Les pauvres Tziganes me crièrent :
— Arrête ! Nous serons assommés !
— Faites comme moi ! leur lançai-je, en partant à plat ventre.
« Le soir même, je rôdais aux environs de la cour du maître-chien. C’était pendant le mois des cerises. Profiritza savait que je l’appelais toujours en faisant le coucou. Je pliai ma langue et jetai quelques cris dans la nuit… Vaine attente… Je sifflai à nouveau… Rien. — Elle m’a oublié et s’amuse maintenant avec le boyard, me dis-je.
« Le cœur me fit mal à mourir. La fatigue, le manque de nourriture, eurent raison de mes forces. Je m’affaissai et lâchai le licou de ma jument : va-t-en au diable !
« Je pensais mettre le feu à la maison et, après, me jeter dans un puits. Cependant, Dieu ! Qu’il faisait bon vivre ! J’avais vingt ans et j’aimais la vie comme tous les Tziganes. Enfin, pourquoi croire si vite que Profiritza était heureuse ?
« Cette bonne idée alourdit mes paupières et je m’endormis dans le champ.
· · ·
« Je me réveillai à grande peine, le visage baigné par les larmes de ma Profiritza. Depuis longtemps elle pleurait sur ma poitrine.
« Ahuri par le sommeil, je la serrai dans mes bras. Elle ne sentait pas bon ; alors je lui tâtai les mains et les pieds : ils étaient crevassés.
— Tu n’es plus avec le boyard ? lui dis-je.
« La pauvrette se lamenta.
— Il m’a renvoyé au travail un mois après ton départ, mais ce n’est pas de cela que je me plains : c’est qu’il m’a estropiée… Je souffre du ventre. Les douleurs m’ont courbaturée. Ce soir j’ai cru mourir. C’est pourquoi je n’ai pas pu sortir tout de suite. Et toi ? Tu t’es enfui du monastère… Ce sont les cornes et la chaîne qui t’attendent !
« Je ne lui répondis rien. Malade, elle m’était encore plus chère, et je ne me rassasiais pas de la tenir enlacée.
« Profiritza alla me chercher un peu de nourriture. Une meule de foin nous abrita jusqu’à ce que les Pléiades penchassent vers le couchant, puis, la main dans la main, nous nous dirigeâmes vers le Danube. Je retrouvai ma jument en chemin. Elle se laissa prendre par le licou et me rendit un dernier service, car je la donnai au batelier qui nous passa le fleuve.
Nous étions maintenant à Vidin. Terre bulgare. Toujours la Turquie.
« Quand je vis, au jour, l’image vraie de ma Profiritza, je pris peur. Elle était méconnaissable : maigre, les yeux enfoncés et fiévreux, les lèvres blanches, la démarche traînante, pliée sur elle-même. Tous les cent pas, elle était obligée de s’asseoir sur le bord de la route.
« C’est dans un de ces arrêts que nous fûmes vus et accostés par Kéhaïa Léonti, la crapule qui devait me rendre plus malheureux que jamais.
« Il était en voiture. À côté de lui, une jeune et belle Bulgare, mais triste à fendre le cœur. Je compris que c’était un grand de Vidin, me levai et me découvris. Il arrêta et me fit approcher.
« Vieux au regard farouche, à la face rongée par la vérole, il me déplut terriblement.
— Qui es-tu ? Que faites-vous là ? me demanda-t-il en turc.
« Il avait raison de me le demander : que peuvent bien faire deux Tziganes assis au bord d’fin chemin ? Voit-on jamais des ânes, des bœufs, traîner çà et là, sans maître ? Et lorsqu’on les voit, on les ramasse, Tziganes ou bétail !
« C’est ce qu’il fit, quand je lui eus répondu :
— Nous sommes là, depuis ce matin… Ma femme est malade…
— Suivez-moi, derrière la voiture ! me cria-t-il méchamment.
« La voiture repartit, au pas des chevaux. En la suivant, je dis à Profiritza :
— Je crois que maintenant nous sommes tombés du lac dans le puits.
« C’était bien cela. Nous nous trouvions entre les mains d’un bourreau : mon père le chien rendait les jeunes filles enceintes ou malades, puis les abandonnait ; kéhaïa Léonti les tuait, mais par les mains d’un inconnu.
« Une semaine s’écoula. Nous ne savions quel était notre emploi, ou notre sort. En arrivant dans la cour, kéhaïa m’avait montré une cabane :
— Vous resterez là. Aucun travail pour le moment : tu soigneras ta femme. Après, tu me rendras un service et vous pourrez partir.
« Je crus à la veine et lui baisai le bas de sa robe, mais, les jours suivants, nous fûmes étonnés de voir la tristesse de cette cour où pas un esclave ne chantait, ne dansait, et où tous les domestiques se glissaient sans presque échanger un mot gai.
« Quand le jour du « service » arriva, Seigneur ! Je faillis m’évanouir, tout gros Tzigane que vous me voyez !
« Il m’appela un soir et, me mettant dans la main une bourse et une corde en soie, il me dit :
— Derrière cette porte-là, se trouve la jeune fille que tu as vue dans la voiture. Je pars ce soir pour ne rentrer que demain à la même heure, et je veux trouver cette femme morte ! Tu l’étrangleras. Si tu ne le fais pas…
« Je n’entendis plus rien. Ma tête tournait. Je me laissai aller sur le parquet, où minuit me surprit hébété, vide de toute pensée.
« Mon premier mouvement fut de me sauver : aucune porte ou fenêtre ouverte ! Alors je criai :
— Mamouca-a-a ! Pourquoi n’as-tu pas avorté ? Pauvre de moi ! Pauvre pauvret !
« Je fourrai dans les poches corde et bourse, j’entre-bâillai doucement la porte maudite : une grande chambre, riche ; sur un divan, la jeune Bulgare. Elle sauta debout, droite, belle comme une Cosînzeana et me cria en turc :
— J’aime !
« Ce mot me frappa le cœur pire qu’un poignard. Je regardai son cou et songeai : Tu aimes et je dois t’étrangler ! Et prenant des deux mains un fer de la cheminée, je me suis cogné de toutes mes forces là, au front.
« Le sang m’inonda le visage. La jeune fille s’approcha, tomba à genoux et croisa les bras sur sa poitrine. Puis, elle alla se jeter sur le divan et sanglota sans arrêt, un seul mot sur les lèvres :
— Dmitri… Dmitri… Dmitri…
« Moi, je m’assis à l’entrée de la chambre, près de la porte grande ouverte, et c’est là que je fus trouvé par kéhaïa Léonti.
« Il vint sur la pointe des pieds et donna un coup d’œil au divan : la Bulgare ne bougeait pas ; elle restait face en bas, la tête enveloppée dans un fichu, endormie peut-être.
« Je me levai. Kéhaïa me fixa d’un regard qui voulait dire : Quoi, elle t’a cogné avant de mourir ?
« Pour toute réponse, je laissai tomber ma tête sur ma poitrine ; mais comme il allait au divan et allongeait la main pour voir si je lui avais rendu le « service », un coup de poing que je lui assénai sur le sommet du crâne l’étendit à terre.
« Ce fut tout. Et sûrement il avait trouvé son compte.
· · ·
« Dans la nuit sombre, je quittai la cour, la Bulgare évanouie dans mes bras. Près du Danube, avant de nous séparer, elle nous raconta son ardent amour pour Dmitri, son rapt, son refus de céder au tyran, et me donna, en souvenir, cette « constantinate ».
« Puis, j’ai repassé le fleuve avec ma Profiritza, et, deux ans durant, nous avons vécu dans les forêts.
« L’or de Kéhaïa Léonti m’avait servi à m’acheter des armes. Je voulais me faire haïdouc, entrer dans quelque bande, mais ce fut en vain que je courus les montagnes pour en rencontrer une. En revanche, j’eus le malheur de me trouver nez à nez avec une potéra commandée par le neveu même du supérieur du monastère que j’avais fui.
« Nous nous sommes défendus jusqu’à la dernière décharge. Profiritza fut tuée à côté de moi. Criblé de blessures, je fus ramené au monastère, où, au lieu d’être pendu comme je m’y attendais, on me mit des cornes et une chaîne à la cheville.
« C’est dans cet état que m’a trouvé domnitza Floritchica ; elle m’a… racheté et m’a fait asseoir aujourd’hui à cette table. »
Si j’étais croyant, je dirais que Dieu a placé le chagrin tout près de la joie pour mieux prouver à l’homme le néant de la vie et le réconcilier avec la mort. J’ai souvent pensé à cela pendant les cinq années vécues à Snagov. Le gros de notre amertume, nous l’avons bu à l’occasion du fait suivant.
Peu avant que la peine capitale fût abolie, elle frappa, mais de façons très différentes, deux chefs haïdoucs : Jiano et Boujor, capturés et condamnés à la pendaison presque en même temps.
Boujor, — fils de prêtre villageois et caractère entier, — paya courageusement sa dette à l’ignominie humaine. Par contre, Jiano, le farouche Jiano, fils de grand boïard, fléchit devant la corde et rejoignit ses pareils comme l’eau sortie d’une rivière doit fatalement rentrer dans son lit, selon notre proverbe.
La comédie fut adroitement montée, et l’honneur du haïdouc sauf. On sait qu’une vieille et sacrée datina roumaine accordait la vie et la liberté au condamné à mort qu’une vierge s’offrait à épouser au moment même où le brigand allait expier ses crimes. Un pope leur donnait la bénédiction nuptiale au pied du gibet. Le bourreau était leur parrain.
La vierge qui s’offrit à épouser Jiano, était la demoiselle d’honneur d’une domnitza, pas celle de Snagov, une vraie : la fille du Prince qui régnait sur la Valachie.
Ainsi, Jiano put finir ses jours en promenant ses souvenirs de haïdouc dans un palais, allant en babouches de soie et bras de chemise.
Il n’est pas donné à tout le monde d’avoir les épaules fortes. Et le roumain dit encore que la peau fine du visage, c’est à grands frais qu’on l’entretient !
⁂
Ces deux pertes, l’une plus navrante que l’autre, produisirent une grosse déception dans les rangs des haïdoucs, surtout que Boujor périt par trahison. La confiance en Snagov diminua, les compagnons jugeant inutile d’y aller par quatre chemins pour toucher le cœur du boyard. Beaucoup d’entre eux désertèrent nos deux vaillants amis Groza et Codreano, formèrent des bandes de pillards et saccagèrent bons et mauvais, tout ce qui leur tombait sous la main.
D’autre part, notre affaire de marchandises étrangères prit subitement une tournure inattendue : la nouvelle façon de vivre jeta sur le pavé des corporations entières d’artisans qui confectionnaient depuis des siècles tout ce qui était nécessaire à la vie ancienne.
Un grondement de colère éclata et atteignit des proportions menaçantes. Les bandes, armées de matraques, parcouraient les rues des villes, battaient les Juifs, rendus responsables de la suppression de l’artisanat, et cassaient les vitres de leurs magasins. Les autorités qui nous avaient livré, moyennant de lourdes bourses d’or, les permis de commerce, furent déclarées antinationales. Plusieurs personnalités officielles durent démissionner.
Àla tête des mécontents se trouvait un certain Arghiropol, grec d’origine, anti-juif par profession. Il était soutenu par cette classe nouvelle d’enrichis vulgaires et avides de domination que le peuple appela des ciocoï, anciens domestiques des vrais boïards ruinés par eux.
Les ciocoï étaient nos ennemis les plus acharnés, et leur puissante solidarité s’imposa bientôt à tout le monde. L’humiliation, le mépris qu’ils rencontraient partout, les obligeaient de faire bloc contre leurs maîtres d’hier. L’argent dont ils disposaient leur servit à la corruption et à s’infiltrer dans toutes les fonctions publiques. Le danger de cette vague de punaises affamées n’échappait à personne, mais on ne pouvait rien contre elle. Une classe de privilégiés, lourde de sang et d’exploitation, se mourait ; une autre, bien plus basse, la remplaçait. Nous nous trouvâmes pris entre les deux, également haïs, également menacés. Entre les Arghiropol et les Daniel Crasnaru, il y avait peu d’abbés Uhrich roumains pour nous soutenir. Le paysan était donc loin du jour où il eût pu se dire : je serai enfin heureux ! Et nous, qui luttions pour le bien de tous les travailleurs, nous prenions figure de mauvais patriotes.
Certes, le progrès écrasait nombre de catégories ouvrières ; mais peut-on concevoir quelque chose de plus vil que l’exploitation de ce malheur dans le but d’en tirer un profit personnel ? Et qui étaient ceux qui nous dénonçaient à la vindicte des mécontents ? Précisément les ciocoï, ces fripons qui avaient été les premiers à adopter les usages étrangers que nous importions ! Pour eux, Snagov était un « nid de farmaçons » instrument de la « juiverie ». Le reste, ils ne le savaient pas. Pas encore.
Ils devaient l’apprendre grâce aux soupçons qu’éveilla le récit de Trasnila.
⁂
Un soir d’automne 1858, Floritchica donnait un dîner en l’honneur de la France représentée par son Consul et l’abbé Uhrich. C’est que de grands événements avaient eu lieu peu auparavant et l’énergie française avait fait triompher nos droits.
Les élections des deux Divans, qui avaient la mission de désigner un Prince, le même pour les deux pays, s’étaient faites dans des conditions particulièrement scandaleuses. Arghiropol, devenu commandant de la milice valaque, et Daniel Crasnaru, grand intrigant moldave, firent tout pour écarter les partisans de l’Union. La parodie de « volonté nationale » qui surgit de ces élections outra le colonel Couza. Le lendemain de cette « consultation » il donna sa démission en claquant les portes. Le représentant de la France à Bucarest, ainsi que l’abbé Uhrich et Hood-bey, se chargèrent de dénoncer le complot aux Puissances occidentales. Napoléon intervint vigoureusement à Constantinople, menaça de rappeler son ambassadeur et obtint l’annulation par la Porte de ce succès tzariste.
Le résultat des nouvelles élections fut acceptable, et on pouvait attendre de lui la réalisation de cet espoir national : l’union des Principautés. C’était aussi le vœu de la France. Et justement ce soir-là, on passait en revue la personnalité des candidats, très nombreux, au trône de demain.
Nous en étions au café, quand l’hetman Miron et Floritchica aperçurent un visiteur inconnu qui, mêlé à la foule des bavards, avait l’air de prêter l’oreille aux conversations. Personne ne put dire qui l’avait introduit. Il était venu après le dîner, profitant de cette hospitalité roumaine qui tient les portes ouvertes à qui veut entrer. Ses allures de ciocoï, sa moustache à la grecque et son impertinence trahissaient bien un de ces mouchards qu’Arghiropol envoyait souvent à nos réunions, mais celui-ci semblait être « quelqu’un », car il s’approchait hardiment du cercle intime où discutaient la maîtresse et ses hôtes français. D’âge mûr, brun foncé et fort correctement vêtu « à l’européenne », l’inconnu rôdait autour de notre groupe en tourmentant nerveusement la « moustache » touffue qu’il portait comme la plupart des Grecs de l’époque.
On ne s’attendait pas à le voir nous adresser la parole, mais, sur une question de l’hetman moldave concernant la candidature certaine de Couza, on l’entendit nous crier d’une voix ferme :
— Qui est donc ce Couza ? Probablement encore un de ces haïdoucs assassins !
La stupeur causée par cette apostrophe nous rendit muets le temps de permettre à Floritchica d’étouffer une parole violente de Miron. L’abbé Uhrich, conciliant, se hâta de répondre :
— Ma foi, monsieur, dans ce pays d’assassins officiels, je ne crois pas que les haïdoucs soient les plus sanguinaires !
— Qui êtes-vous, s’il vous plaît ? demanda la maîtresse.
— Je suis Théophile Kiriacos, capitaine de potéra !
— Et qu’est-ce que vous voulez que cela nous fasse, à nous ?…
— Rien… pour le moment… madame !
— Et plus tard ?
— On verra…
Cyniquement souriant, le capitaine de potéra recula et disparut dans l’assistance. À l’instant même, Floritchica était appelée dehors par Trasnila. Je l’accompagnai. Le tzigane, à la face aussi noire que la nuit, avait les yeux hors de la tête :
— Domnitza ! J’ai vu ici l’homme qui m’a arrêté… C’est celui qui porte la « mouche »…
— Le neveu du supérieur d’Orbou ?
— Lui ! Et il m’a vu aussi, en entrant.
— T’a-t-il reconnu ?
— Très bien ! Il m’a même dit : « Ah, tu es là ? Il y a longtemps que je te cherche ! »
⁂
Floritchica me saisit le bras :
— Envoie vite cinq hommes à cheval, Élie en tête, sur la route de Bucarest ; le même nombre, avec Spilca et Moliva, sur celle de Ploesti. S’il est seul, ou à deux, qu’on leur grille la « mouche » ! Mais s’ils sont nombreux… tant pis… On verra… En tout cas, nos compagnons n’auront pas à guetter plus tard que minuit. Et écartez toute surveillance dans la cour, au départ des invités.
Quelques minutes plus tard, l’ordre était exécuté et je reprenais ma place à côté de l’abbé, qui me plaisait beaucoup.
Kiriacos, une main dans la poche, fumait et regardait une partie de cartes. Deux fois, il hasarda un louis et gagna. On voyait bien que personne ne le connaissait. Je voulus observer le moment de son départ. Le malin se glissa dans la nuit, inaperçu.
Vers les dix heures, la maison était vide, toutes les lumières éteintes, tout le monde couché. L’automne, nous n’avions point d’hôtes à héberger.
Et maintenant, sur le balcon éclairé par une lune malade, nous attendions, Floritchica et moi, le retour des haïdoucs. Elle était songeuse, comme ces arbres nus qui pressentent les rigueurs de l’hiver tout proche.
— Tu crains que nous ne soyons trahis, si Kiriacos échappe ? lui demandai-je.
— Trahis, nous le sommes déjà… Et nous le serons encore mieux, qu’il échappe ou non, à mesure que nous agirons.
Floritchica parlait avec la voix d’une personne déçue, ce qui m’étonna, car je lui connaissais un courage à toute épreuve. Je désirai en savoir plus.
— Et alors ?
— Et alors… on verra. Nous finirons comme des haïdoucs. De cela je ne doute pas un instant ; tôt ou tard, on l’apprendra ; nous serons pris et condamnés. Mais au moins je voudrais voir l’union s’accomplir et, si possible, avec Couza sur le trône. Ce serait un grand pas en avant. J’ai foi dans le cœur de cet homme. Il ne fera, certes, pas tout ce qu’il voudrait faire, mais qui de nous peut réaliser son rêve ? Une vie d’homme peut tout juste bouleverser une charretée de glaise. Pour le reste, c’est le temps qui est le grand artisan : petit à petit, en tuant les hommes, il améliore la vie. Il le fait un peu plus vite si les hommes l’aident. Nous l’aidons, et c’est là tout ce que nous devons à la vie. Nous le devons. Tout homme le doit.
Je contemplais cette curieuse mère, que j’aimais pour sa vaillance et sa jeunesse, fraîche à trente-huit ans, et je me disais : « Elle me cache quelque chose ! » Je hasardai :
— On dit que tu ambitionnes de devenir l’épouse d’un Miron… premier ministre. Est-ce vrai ?
Son visage resta impassible :
— Non, Jérémie, ce n’est pas vrai… Mon ambition est bien plus haute que celle d’être « la femme de X. » Je suis née généreuse, c’est-à-dire que la souffrance de mon prochain résonne dans mon cœur avec tant de violence qu’il ne m’est possible d’être heureuse qu’en faisant le bien. Mes yeux se remplissent de la misère animale de ce peuple, bon comme tout ce qui est peuple, et elle me fait souffrir comme si elle me retirait l’air respirable. C’est pourquoi, dès le jour où je me suis senti une force capable de se jouer de la tyrannie des puissants, j’ai risqué mon bien-être et ma vie même pour satisfaire ce besoin de mon cœur : soulager mon prochain d’une partie de sa peine.
« Si seulement chacun pouvait sentir la douceur d’une telle ambition ! La vie, assez riche en souffrance par elle-même, serait au moins exempte de l’horrible contribution de l’égoïsme humain.
⁂
Floritchica se tut pour fixer un point dans la forêt : le ciel était débarrassé de ses nuages, on pouvait compter les arbres comme en plein jour, et nous apercevions de loin un homme en qui nous reconnûmes bientôt Trasnila. Il portait quelque chose sur une épaule, une espèce de fagot. C’était en effet un fagot de quatre fusils.
— L’as-tu envoyé, quelque part ? me demanda Floritchica.
— Non. D’où diable vient-il à cette heure-ci ?
En entrant dans la cour, le Tzigane nous vit sur le balcon et s’écria aussitôt.
— Domnitza ;… C’est fait !… Je leur ai « grillé la mouche » !… Ils étaient deux.
— Qui ? Où ? Comment ?
— Mais… le capitaine de potéra ! Vous l’aviez bien ordonné… Et comme les routes vers Bucarest et Ploesti étaient gardées, je me suis embusqué à tout hasard sur le petit chemin qui va à Caldarushani, au monastère : ces chiens-là aiment les monastères. Et voilà ! Il a passé, avec son adjudant, tous les deux à cheval, sans se douter de rien. De ma fosse, j’ai levé un fusil après l’autre : pac ! pac ! Les bêtes ont pris la fuite. Les cavaliers n’étaient pas morts, et j’ai dû appuyer un peu avec ma semelle sur leur cou…
· · ·
Vers une heure du matin, Élie et Spilca rentraient avec leurs hommes, tous la mine morose. Se dirigeant vers l’écurie, les deux chefs grondèrent à tour de rôle :
— Le vilain n’a pas passé sur notre route !…
Floritchica, l’esprit absent, les laissa sans réponse et me dit, en allant se coucher :
— Et maintenant… on va voir, comme disait l’autre !
Janvier 1859 : élections des princes dans les deux Principautés danubiennes. L’effervescence est à son comble d’un bout à l’autre des pays roumains. Elle l’est également dans la maison des haïdoucs, mais la cause en est double, car à l’émotion légitime provoquée par ce grand événement s’ajoutait l’inquiétude des recherches judiciaires entreprises par les autorités de Bucarest dans le but de découvrir les assassins des deux potéraches tués par Trasnila. L’instigateur de cette enquête, nous n’en doutions pas, c’était Arghiropol, ami du capitaine de potéra.
Toute trace de haïdoucie à Snagov fut effacée dès le lendemain du meurtre : les armes furent enterrées ; la plupart des hommes, éloignés. Aux policiers venus pour enquête, Floritchica montra son intérieur de « brave bourgeoise ».
L’affaire en était là, menaçante : quoiqu’un peu entravée par la fièvre des élections, elle pouvait reprendre et nous écraser grâce aux moyens de corruption employés par Arghiropol pour délier la langue de quelque domestique tzigane.
— Advienne que pourra, disait Floarea Codrilor ; notre devoir est d’aller jusqu’au bout !
Ce « bout » était l’élection de Couza ; mais pour être élu il fallait d’abord qu’il posât sa candidature au trône, et ce bourru de colonel s’était enfermé chez lui sans plus donner signe de vie. Nous attendions, dans cette première semaine de janvier, l’arrivée de l’hetman Miron, son ami intime, qui devait nous apporter une réponse décisive.
L’infatigable abbé Uhrich, parti deux mois auparavant pour Paris avec un rapport détaillé du Consul de France sur la situation dans les Principautés, était de retour et se trouvait chez nous quand Miron, à moitié gelé, fit brusquement son apparition.
— Eh bien, ça y est ? demanda aussitôt Floritchica.
— Ça n’y est pas du tout ! répondit l’hetman en se débarrassant des glaçons qui pendaient à sa moustache. — Il dit que le trône ne l’intéresse nullement ; que ce n’est pas dans son caractère de se joindre au « vol de corbeaux qui se disputent un cadavre » et que c’est inutile d’insister… Voilà ! J’ai passé toute une nuit à essayer de le faire revenir sur son entêtement : peine perdue !
Un instant interdite, Floritchica regarda notre ami se jeter, épuisé de fatigue, sur un divan, puis, elle éclata :
— Cet entêtement, il faut le briser ! Personne n’a droit à la paresse quand tout le monde peine ! Le refus de Couza me fait honte devant l’abbé Uhrich, qui vient de sa patrie armé de tout ce qui nous est nécessaire pour réussir ! Comment ? Il reconnaît que des corbeaux dévorent le corps de sa nation et cela le laisse froid ?
Se tournant vers l’abbé, elle lui saisit une main et lui dit, suppliante :
— Voudriez-vous, mon père, donner une dernière preuve d’affection au peuple roumain ?
Le brave homme sourit et baissa les paupières :
— Parlez, ma fille…
— Eh bien : dans deux heures, nous prenons le chemin de Galatz pour décider Couza au devoir, et je pense à l’inestimable appui que serait pour nous votre présence, lourde d’autorité et riche de documents…
— Je vous accompagne, et d’autant plus volontiers que je dois aller à Jassy en mission.
Après le repas de midi, deux traîneaux nous emportaient tous quatre dans le même tourbillon de neige.
⁂
Ce voyage de cinq jours, au cœur de l’hiver, me fit souvent penser à la malédiction qu’est la vie des hommes et des bêtes, également opprimés par ceux que le destin favorise. Vraiment, il n’y a pas de quoi se réjouir d’être venu au monde avec une âme miséricordieuse.
La nature, n’ayant pas de conscience, est indifférente devant la douleur. L’homme qui, soi-disant n’en est pas dépourvu, y est tout aussi indifférent. Pris entre ces deux indifférences, le malheureux blasphème les auteurs de sa vie et le Créateur.
Àtravers les immenses campagnes, nivelées par la neige, désolées par la bise, oubliées par Dieu, j’ai vu ce malheureux, nous sommes entrés dans sa chaumière, nous avons pleuré sur lui pendant qu’il gardait les yeux secs. Il sait que, la nuit, sa cabane est régulièrement ensevelie sous l’indifférence de la nature. Il sait que, le jour, l’indifférence de l’homme le laisse enseveli, avec les siens. Alors il a la prudence de s’enfermer le soir avec sa pelle. Le matin, il ouvre la porte de sa tombe, commence par creuser un trou, un tunnel, dans la colline immaculée qui l’accable de sa générosité froide, et voici l’homme millénaire apparaissant de l’autre côté de la colline, pareil à une taupe, une taupe à deux jambes, qui s’appuie sur sa pelle, respire l’air pur et contemple le cimetière blanc de son existence noire.
Muette, la taupe humaine se dirige ensuite vers la tombe de ceux qui le nourrissent : sa vache, son bœuf, son cheval, une brebis. Là, c’est pire : par les brèches du toit, la neige a rempli la prétendue écurie. Le paysan crache dans les mains et déterre son trésor : des bêtes fantômes, os et peau, la peau percée par les os, les yeux éteints. Au choc de la pelle, elles se lèvent, la neige sur le dos, chancellent et s’effondrent. La crèche est rongée et diminue chaque jour ; il est vrai qu’elle n’est d’aucune utilité.
L’ilote du boïard roumain apporte une brassée de tiges de maïs, la jette devant les museaux des animaux martyrs, puis regagne sa tanière, brûle du fumier et pense à la grande pitié du Tout-Puissant.
Il n’est pas d’humeur trop sombre, et si vous entrez chez lui avec du pain, de l’eau-de-vie et du tabac, il se met aussitôt à vous raconter une petite histoire du genre de celle-ci, par exemple :
« Il était une fois un homme pauvre et accablé d’enfants, comme moi. Un jour, sa femme le gratifiant d’un nouveau-né, il ne sut plus à qui s’adresser pour qu’on le lui baptisât, prit le bébé et alla par un chemin de forêt chercher un parrain de fortune. La Mort surgit devant lui, enveloppée de son drap blanc, la faux à la main. Elle lui dit :
— Laisse-moi baptiser cet enfant, puis je t’enrichirai !
— Très bien, ma commère, le voici !
« La Mort baptisa et dit à son compère :
— Maintenant, écoute : je vais frapper de lourdes maladies les plus riches seigneurs du pays. Aucun médecin ne les guérira. Tu iras leur dire qu’en moins de deux jours ton incantation les mettra debout s’ils te paient tant : demande beaucoup ! Introduit dans la chambre du malade, tu me verras présente : murmure quelques mots incompréhensibles ; je sortirai ; le riche se lèvera aussitôt. Tu deviendras fameux et pourri de richesses. Mais, (il y a un mais), si, en entrant chez le malade, tu me vois me tenir à ses pieds, sache que l’homme est à toi, tu peux le sauver. Si, par contre, tu me vois installée à sa tête, cela veut dire qu’il est à moi, il doit mourir ; ne promets rien et va-t-en. Fais comme je te dis et la fortune viendra en peu de jours. »
« L’homme fit comme la Mort le lui avait conseillé, et, en moins d’une année, il devint aussi riche que le Prince : terres, bétail, serfs, équipages, à ne plus connaître leur nombre ! La commère se tint aux pieds des malades jusqu’à ce qu’elle eût jugé son compère suffisamment riche, puis, un jour, la voilà installée à la tête d’un mourant. C’était justement un vieux boyard qui avait promis, à qui le guérirait, la moitié de sa fortune. Le houvel enrichi, vit la Mort debout à la tête de son meilleur client, esquissa une grimace :
— Cède-moi, commère, encore celui-ci, le dernier, et j’en aurai assez ! lui murmura-t-il tout bas.
— Impossible ! fit la Mort d’un signe du crâne.
« Le compère fut outré de ce refus, rêva un instant, et ordonna aux domestiques :
— Soulevez-moi ce lit avec le malade et tournez les pieds où se trouve en ce moment la tête !
« La Mort comprit la farce que lui jouait son protégé. Comme elle n’est pas rancuneuse, elle lui céda le dernier malade, mais sortit en se disant : « On a beau vouloir le bien du pauvre monde, l’homme n’en a jamais assez ! »
⁂
Nous trouvâmes le colonel Couza au coin de son feu, en train de nettoyer un fusil de chasse. Un gros lévrier aboya amicalement, à notre entrée.
Floritchica donna l’accolade à son vieux camarade de plaisirs et d’espoirs.
— Alors ! C’est comme cela qu’abdique un haïdouc de ta dimension ?
Les dimensions du colonel haïdouc étaient, en effet, respectables, mais Floritchica parlait plutôt des dimensions de l’âme, et celles-ci, gravées sur le visage serein de Couza, ses yeux limpides, son regard pénétrant, m’impressionnèrent davantage : une âme forte, tragiquement appuyée sur un cœur chancelant, le cœur des passionnés. Énergie, amour, faiblesse, bonté, tout cela était empreint sur sa bouche aux lèvres légèrement charnues et abritées par une moustache honnête qui se mêlait à une barbiche fournie.
Couza ne répondit pas à l’apostrophe de son amie. Il nous aida à nous débarrasser de nos fourrures, commanda du thé et frotta violemment les oreilles de l’abbé Uhrich, qui étaient un peu blanches :
— C’est une folie de venir de Bucarest à Galatz par un tel hiver ! fit-il, reprenant sa place auprès du feu et le nettoyage du fusil. — Et puis, vous tombez mal : demain à l’aube je pars pour la chasse aux sangliers. Vous serez seuls pendant quatre jours.
— Tu peux aller à la chasse aux crocodiles même ! répliqua Domnitza de Snagov. Accorde-nous d’abord ta candidature au trône, et un peu plus vite que ça !
Le calme trompeur du colonel s’évanouit, ses yeux se courroucèrent, sa voix tonna :
— Moi, dans la foire aux bourreaux ? Moi, leur disputer le trône ? Jamais ! Il me semble que j’ai pas mal cédé en acceptant d’être préfet et militaire. Assez, maintenant ! Les convoitises du règne, — qui ont déjà coûté une tête à la famille des Couza, — sont trop en dehors de la vie qui me plaît pour que je risque aujourd’hui la mienne…
— La vie qui te plaît !
Floritchica s’adressa à Tabbé Uhrich :
— Ne le prenez pas au mot, monsieur l’abbé ! Vous saurez, mieux que quiconque, excuser un généreux d’une minute d’égoïsme. Il est sûrement attendu demain à déjeuner par quelque belle femme : laissons-lui passer les quatre jours qu’il nous demande à sa chasse aux… sangliers !
Puis, revenant à Couza, qui nous avait tourné le dos pour rire à la dérobée :
— Voyons, Alexandre : reconnais que ta mauvaise humeur vient de ce que nous sommes tombés au moment où tu te préparais à une escapade !
— Je reconnais tout ce que tu veux et tout ce qui fait plaisir à mes ennemis, mais je maintiens mon refus de m’acoquiner avec les chenapans qui font d’un Prince leur girouette. Réfléchissez un peu : élu, mon premier mouvement serait de rendre au paysan sa terre et de chasser des couvents les moines satyres, après avoir sécularisé les domaines qu’ils ont volés à la nation. Eh bien ! Peut-on faire cela contre les meutes d’aboyeurs vieux et jeunes ? Car, il ne faut pas vous y tromper : nos jeunes « idéalistes » d’aujourd’hui cachent sous leur masque de libéralisme la même soif de pouvoir et la même avidité que celles de leurs parents. Ce n’est pas pour rien que le peuple dit : ce qui naît de la chatte, mange des souris. Non ! Je ne suis pas l’homme de ces bandes-là. Le bien et la justice se pratiquent seulement en restant simple citoyen. Le pouvoir défigure les meilleurs caractères…
— Laisse un peu cette vertu chrétienne de côté ! s’écria Floritchica. Aujourd’hui nous savons que le bien et la justice, pour obliger l’homme à être meilleur, ont besoin du pouvoir ; il faut les imposer à la méchanceté humaine qui prédomine. Et précisément pour cela les bons doivent entrer en lice et disputer le pouvoir aux méchants. Tout homme juste et généreux a le droit de crier ouvertement : À moi une partie du pouvoir ! Il ne doit pas en rougir, car il est désintéressé. C’est la seule ressource qui reste aux vrais idéalistes s’ils veulent pousser le monde vers le royaume du bien et de la justice. Nous n’avons pas à tenir compte de la façon dont est faite la nature humaine : Dieu a fait ce qu’il a voulu ; à nous de faire ce qui nous convient ! Et si Dieu reste indifférent devant le sang qui se répand sur la terre, nous ne pouvons pas l’imiter, car à nous cela fait mal.
— Mais que pourrions-nous, une poignée d’hommes désintéressés, contre un monde de haine ? s’exclama Couza.
— Beaucoup, mon ami ! intervint l’abbé Uhrich. Le Fils de l’homme a été, lui aussi, au début, tout seul. Et, certes, il n’a pas pu changer la face de ce monde, mais sa foi a largement prouvé combien l’âme humaine était assoiffée d’idéal. Elle l’a toujours été… Elle le sera toujours… Et toutes les religions ont démontré ce désir de pureté. C’est cela qui nous importe : savoir que tout souffle de bonté, qui traverse cette humanité égoïste, la touche quand même, l’ennoblit et la pousse en avant. En voulez-vous un petit exemple ? Il vous regarde de près : il s’agit de votre refus de reconnaître la validité de ces élections que vous étiez chargé de surveiller. Eh bien, votre démission, si courageusement motivée, a permis à la France et à l’Angleterre de déjouer une machination tzariste qui, sans votre geste, eût abouti à maintenir pour longtemps encore, dans les Principautés, la néfaste domination russe. N’est-ce pas là une belle chose pour les forces d’un seul homme ? Et ce n’est pas tout ! Le retentissement de votre noble révolte a pénétré jusqu’au cœur du peuple. J’ai parlé de vous avec maints paysans moldaves. Ils m’ont dit : « Notre Couza ? C’est un haïdouc ! »
« Maintenant je viens au point capital de ma mission : votre haïdoucie, à l’heure actuelle, plaît à la France, qui voit en vous un bras fort contre les velléités russes sur Constantinople. Elle est prête à soutenir officieusement votre candidature au trône et, une fois élu, à vous faire reconnaître par la Porte. J’ai mis au courant de cette nouvelle les membres du Divan valaque, lesquels prétendent ne pas vous connaître. Demain, je pars avec la même mission pour Jassy.
« Voici deux lettres de vos amis Lamartine et Edgar Quinet. Lisez, mon garçon, et laissez-vous porter là où est votre place : la place du devoir historique. »
⁂
Le lendemain, très tôt, après avoir demandé une nuit de réflexion, Couza vint nous trouver au thé qui précédait le départ de tout le monde. Il était en costume de chasse et tenait un papier dans sa main gantée. Ah, la belle, la fière poitrine, sur laquelle le peuple roumain devait épingler peu après la plus sincère de toutes les médailles : celle de son inoubliable gratitude envers le seul Prince qui sut rester haïdouc jusqu’à la fin !
En passant le papier à l’hetman Miron, il dit, avec conviction :
— Vous avez ma candidature, mais je n’irai quémander la voix de qui que ce soit et je me réserve le droit de démissionner si je ne suis élu que dans une seule des deux Principautés.
· · ·
Une heure plus tard, trois traîneaux prenaient trois directions différentes : Couza allait à la chasse ; l’abbé Uhrich et Miron volaient à Jassy avec sa candidature ; Floritchica et moi, nous rentrions à Snagov, donner le dernier coup d’épaule & la ténacité des boïards valaques.
Au moment du départ, Floarea Codrilor cria à Couza :
— Alexandre ! Fais attention aux sangliers que tu vas chasser : ils ont les défenses redoutables et pourraient te blesser mortellement !
Pendant la halte de nuit que nous fîmes à Bouzeu, à mi-chemin entre Galatz et Snagov, Floritchica écrivit ce mot à nos amis Groza et Codreano :
Descendez le plus rapidement possible. C… vient de poser sa candidature, et nous devons user des moyens extrêmes pour qu’il soit élu dans les deux pays. Dans ce but, je rassemblerai à Snagov le plus de boïards électeurs. Venez leur fourrer un peu la terreur dans les os !
Floarea Codrilor.
Movila le vataf, qui fut le chef de notre garde au cours de ce voyage, partit en toute hâte porter la missive au père Mande, un de nos plus fidèles intermédiaires, le cabaretier-haïdouc qui nous avait approvisionnés pendant notre séjour d’hiver au Vallon Obscur. Il tenait, près du village de Lopatari, aux pieds même des grosses montagnes bouzoïennes, une de ces cârciuma dans lesquelles le berger, le voleur et le haïdouc se coudoient à chaque instant sans jamais se questionner.
Père Manole et son fils étaient nos courriers, et pouvaient dire, jour et nuit, l’endroit où se trouvaient nos compagnons, mais ils se seraient laissés couper en morceaux plutôt que de le dire. Bien entendu, cette fidélité, quoique sincère, n’était pas moins récompensée. Nous n’oubliions cependant pas que les autorités ennemies pouvaient payer encore plus grassement. Si jamais nous perdions cela de vue, elles se chargeaient de nous le rappeler promptement, comme ce fut le cas le jour même de notre retour à Snagov, quand nous apprîmes que deux haïdoucs, et non des moins enragés, avaient disparu pendant notre absence.
Cette désagréable nouvelle nous consterna. Il faut vraiment que l’homme soit beaucoup plus stupide que l’animal pour pouvoir sombrer ainsi, après avoir fait preuve, pendant de longues années, d’abnégation !
Floritchica les plaignait.
— Les malheureux ! Qu’est-ce qui leur manquait ici ? Et où trouveraient-ils plus d’affection ! Pourvu que nos amis descendent au plus vite, et qu’ils soient en nombre ! »
⁂
Les deux capitaines arrivèrent assez rapidement, par une nuit de brusque dégel et de boue affreuse, mais le nombre de leurs hommes s’élevait à peine à une quarantaine de fusils.
Ils avaient des mines pitoyables. Depuis la cessation de notre commerce, qui remontait à près de deux ans, les haïdoucs, obligés d’être sages, vivaient les six mois d’hiver sous terre, dans des hrouba humides, malsaines, où hommes et bêtes se chauffaient à la chaleur que dégageaient leurs corps.
Groza, surtout, avait le visage bouffi et les genoux enflés. Toutefois, sa vaillance était restée la même et il souffrait sans se plaindre. Aux supplications de son amie d’enfance, le conjurant de se soigner, il répondit :
— Bah ! Cela n’en vaut plus la peine ! Aujourd’hui ou demain, d’une façon ou d’une autre, je serai guéri par le médecin qui enlève toutes les douleurs sans employer de cataplasmes. Mais au moins, ce jour-là, je n’aurai rien à regretter : j’aurai vécu à ma guise, en faisant beaucoup de bien et beaucoup de mal, l’un et l’autre en leur temps. La progéniture du boïard prononcera mon nom avec épouvante jusqu’à la « neuvième génération », alors que le paysan ira peut-être, pour le repos de mon âme, élever une prière à son Dieu haineux et indifférent.
La traîtrise des deux haïdoucs achetés par Arghiropol ne le surprit point :
— Il faut compter avec ceux-là aussi… La forêt la plus verdoyante ne manque pas de branches sèches. Mais s’ils vous tombent dans la main, soyez sans pitié : écorchez-les vifs ! De plus coupable que le boïard, il n’y a que le haïdouc traître.
— Et toi, mon bon Joakime ? s’écria Floritchica, enlaçant le chantre par le cou et lui donnant deux baisers chauds sur les joues. Tu me parais un peu triste ! Es-tu malheureux ? Et pourquoi, bon Dieu, le serais-tu ? Nous sommes loin du temps sombre où les boyards te demandaient des chants séraphiques, t’accablaient de froids bijoux et te refusaient les amours terrestres dont tu étais privé. Ne t’es-tu pas rattrapé depuis ? N’as-tu pas encore rencontré la petite amie qui te permit de lui embrasser les pommes dures de sa poitrine ? Dis, brave Joakime, mon amant ! Te souviens-tu quand, alors que j’avais à peine quinze années, je te laissais me toucher les seins ?
Le vieux chantre se mit à pleurer. Il avait un nez bleu qui coulait, des bajoues flasques et des yeux troubles hors des orbites.
— Non… Floritchica… non ! balbutia-t-il. Rien de tout cela… Je suis encore aujourd’hui tel que ma mère m’a mis au monde… Tout insecte rencontre sa compagne, et ensemble ils connaissent la vie. Moi, je ne la connais pas : je vis comme un porc qui a été châtré à l’âge de six semaines. J’ai vécu, j’ai vieilli et je mourrai comme ce porc châtré ! La haïdoucie elle-même me refuse ce que Dieu n’a pas voulu me permettre de goûter.
Joakime leva les bras :
— Mais, Seigneur, — toi qui es dans le cœur de toute créature, — tu sais que je n’ai jamais songé à prendre de force, ou à acheter avec des bijoux ce que tu as jugé bon de me refuser ! Et, haïdouc, hors la loi, je n’ai pas plus tendu ma main sur la femme égarée dans le codrou, que je n’ai touché le fusil pour abattre quoi que ce fût de tes œuvres ! Tu l’as voulu ainsi… Que ta volonté soit faite, Seigneur, mais je pâtis beaucoup de n’avoir pas connu toute la vie, telle que tu la permets à tes plus minuscules insectes !
⁂
Les lamentations de Joakime, la maladie de Groza, la tristesse qui accablait Codreano même et la troupe des haïdoucs, nous avaient fait pressentir que tout effort humain touche un jour à sa fin. Et, au dehors, il en était comme dans nos âmes. Une forêt de branches noires, humides et nues, qui s’égouttaient. Un ciel lourd, écrasant… Des corbeaux par milliers…
Oh, l’inanité de nos élans !
Le même désarroi régnait dans l’esprit des hommes politiques, amis et ennemis, harcelés et affolés par la bande des candidats, une douzaine de princes de tout calibre et de boïards crevant de suif, tous prêts à vendre leur âme au diable contre six mois de règne. L’union des Principautés les tracassait si peu, qu’ils eussent volontiers acquiescé au dépècement de leur patrie en douze, vingt-quatre, trente-six parcelles, pourvu que chacun pût y trouver un petit trône !
Heureusement, l’intérêt de l’étranger, — particulièrement celui de Napoléon III, — ne s’accordait pas avec le désir de la meute princière. Il faut reconnaître aussi, comme dans toute chose humaine, que, dans les deux Assemblées électorales, il existait une poignée de boïards franchement désintéressés, sincèrement patriotes. Ils tenaient le bon bout et savaient ce qu’ils voulaient, alors que les autres changeaient d’opinion selon les arguments des partisans qui les assiégeaient.
Je les ai vus, les uns et les autres, lors de cette grande réunion qui fut décisive et la dernière dans la maison de Snagov. Elle eut lieu deux jours après l’arrivée des haïdoucs, appelés au secours de notre cause commune.
Les débats, les exhortations, durèrent jusqu’à minuit. Le nom de Couza était constamment repoussé avec les mêmes arguments par la majorité des électeurs hésitants :
— Nous ne le connaissons pas… Nous ne l’avons jamais vu… Nous ne savons pas ce qu’il est capable de faire… Et puis, on le dit un peu volage, un peu autoritaire, voire brutal avec ceux d’entre nous qui possèdent beaucoup de propriétés… Il pourrait passer par-dessus nos têtes et nous dépouiller de nos biens… Ce n’est pas cela que nous voulons… Il faut aller doucement.
Comme nos meilleurs piliers, l’abbé Uhrich et l’hetman Miron, se trouvaient à Jassy, Floritchica s’épuisa à réfuter la malveillance opiniâtre de ces boyards qui ne voulaient qu’une chose : maintenir leurs privilèges coûte que coûte. Elle fut, ce soir-là, d’une bonté angélique : aucune parole dure, aucune vexation ; des prières, des supplications :
— Ayez un peu de bonne volonté dans cette circonstance historique ! Profitez du concours généreux qui nous vient du dehors et soyez à la hauteur de votre tâche : l’indépendance et l’avenir des Principautés dépendent de la décision que vous prendrez cette semaine. Et Couza est le seul homme capable en ce moment d’étouffer toutes les querelles, de s’élever au-dessus des ambitions et des intérêts personnels pour forger la Roumanie unie de demain. Ne craignez pas non plus qu’il vous dépossède, il est lui-même boïard et propriétaire.
« Certes, il faudra faire des sacrifices ! Mais n’oubliez pas que le lopin de terre dont vous vous séparerez est dû à l’ilote. En le lui rendant, vous ne faites preuve que de la plus élémentaire justice : le paysan aussi a le droit d’avoir une patrie !
Empêtrés dans leur impuissance à trouver un argument honnête, les boïards passaient du verbiage le plus creux au silence renfrogné.
Minuit nous trouva là.
⁂
Àce moment, le son d’une cloche connue et l’arrêt brusque d’un cheval nous firent savoir que le courrier de Jassy arrivait par exception.
Tout le monde fut debout. Un jeune paysan au regard intelligent parut, une lettre cachetée à la main, ôta son bonnet et cria avec frénésie :
— Vive Couza ! Vive la Moldavie !
Floritchica éclata en larmes, serra le paysan dans ses bras et, décachetant la lettre, lut en sanglotant :
Alexandre Jean I Couza
Prince de la Moldavie
à l’unanimité des voix — le 17 janvier 1859.
Miron.
Àpeine avait-elle fini de lire, et alors que nos amis et une partie des boïards hésitants se jetaient dans les bras les uns des autres, la grande porte s’ouvrit violemment à deux battants, Trasnila hurla :
— Groza ! Codreano ! Les haïdoucs !
La foule des hors la loi, les deux chefs en tête, fit irruption dans l’assemblée au milieu d’un ébahissement général. Nous-mêmes en fûmes surpris, le coup n’étant ni prévu ni convenu. Quarante poitrines mugirent :
— Vive Alexandre Jean Couza, le Prince de la Roumanie de demain !
Groza, promenant un regard plein d’éclairs, prononça en scandant les mots :
— Vivent, également, les boïards valaques qui éliront Couza à leur tour ! Et ceux qui ne l’éliront pas, malheur à eux ! Malheur à leurs enfants ! Le feu et le sabre nous vengeront promptement !
Amis et ennemis, se croyant la proie d’un cauchemar, tournèrent dos, muets, coururent à leurs chevaux et à leurs voitures. La nuit humide les engloutit, eux et leurs pensées.
Qu’est-ce qu’ils allaient faire ? Éliraient-ils Couza ?
Nous ne devions le savoir qu’une semaine plus tard et, hélas, dans quelles conditions !
Note. — Je trouve un écho des faits que je relate ici, dans l’Histoire des Roumains et de leur civilisation, de M. N. Iorga (édition française, Bucarest. 1922). Le voici, à titre de document :
« … tous ceux qui étaient incapables de reconnaître la force supérieure qui intervient parfois pour diriger les actions des hommes bien au-dessus de leurs propres intentions durent être fort étonnés lorsque, le lendemain de son inscription comme candidat, il fut élu prince à l’unanimité, le 17 janvier 1859. Ils auraient été encore plus surpris si on leur avait dit que ce nouveau prince moldave, inconnu à Bucarest, pourrait vaincre toutes les puissantes candidatures qui s’y disputaient la victoire. Cependant le 24 janvier (ancien style) il était proclamé avec la même unanimité dans cette autre Assemblée électorale.
« Sans hésiter plus longtemps, Couza accepta. »
Ravie, Floritchica allait par toute la pièce remplie de fumée de tabac, embrassait la lettre de Miron et répétait :
— Il est élu… Enfin, il est élu… Iassy a fait son devoir… Bucarest suivra l’exemple des Moldaves, n’en doutons point… Mais…
Elle serra les poings et regarda dans le vide :
« … par tous les saints du ciel ! Si les Valaques s’avèrent des brutes, alors, — tu l’as bien dit, Groza, — malheur à eux ! Je vendrai tout, je me vendrai moi-même et nous trouverons les mille fusils nécessaires pour noyer, en une nuit, dans le sang, l’entêtement de ceux qui n’ont rien de sacré, à aucun moment de leur vie ! »
Nous n’étions là que nous sept : elle, Groza, Codreano, Élie, Spilca, Movila et moi. La troupe, après avoir relevé les sentinelles, était allée se coucher.
On ne parlait pas, et sûrement personne ne pensait non plus, car nous fûmes tous secoués par cette question soudaine d’Élie :
— Pourriez-vous me dire ce que nous faisons maintenant ici ?
Nous nous regardâmes, surpris, réveillés. Élie reprit et appuya :
« Oui : qu’est-ce que nous attendons maintenant ? — Couza montera sur son trône ; nos amis boïards s’assoiront à leurs places. Et nous, les haïdoucs ? Nous réserve-t-on des places de sous-préfets ? N’est-ce pas plutôt une semaine de Passion haïdouque qui nous attend ? Et en ce cas, que diriez-vous d’une légion d’Amis de Saint-Pierre, qui nous renierait plus de trois fois, la main sur le cœur, devant la « justice populaire » de douze ciocoï ?
« Pour ma part, j’aime mieux ne pas mettre à l’épreuve l’amitié de ces braves boïards : l’homme de loi à sa loi ; le haïdouc au codrou ! Je vais ramasser mes frusques.
— Je crois que nous devons en faire tous autant ! dit Groza.
Et s’adressant à Floritchica :
— À moins que Floarea Codrilor ne se sache protégée par domnitza de Snagov ?
L’ironie de Groza toucha une plaie vive :
— Non, ami… Ne doute pas de mon absolue sincérité : à Snagov comme dans le codrou, je suis restée ce que tu me connais, une haïdouque. Et si, un jour, nous devons comparaître devant la « justice populaire » dont parle Élie, tu verras que Floarea Codrilor et domnitza de Snagov font une même ennemie de l’iniquité humaine, et que cette ennemie ne sera pas plus protégée que Trasnila, par les assises des ciocoï.
« Je me suis résignée à faire, pour servir le paysan, ce que mon temps me permet, mais mon âme court plus vite que mon temps. Si j’ai préféré la haïdoucie diplomatique à celle du codrou, c’est parce que j’ai vu que cette dernière n’apportait aux ilotes que les tortures et les viols des potéras.
« Quant à la sincérité de nos amis boïards, ne vous attendez pas à ce qu’ils soient plus vertueux que Saint Pierre. Ils nous renieront même jusqu’au bout, car les hommes d’une époque trouvent insensées les âmes qui courent plus vite que leur temps. Mais ce n’est pas pour cela que j’irai porter le deuil ! Tant pis pour mon temps : la vérité est dans mon cœur !
Groza alla prendre les mains de son amie :
— Pardonne-moi, Floritchica : je n’ai pas voulu être méchant avec toi…
— Il ne faut pas, ami… Ce qui est sincère est plus sacré que ce qui est divin : les dieux changent tous les mille ans et d’une nation à l’autre ; la sincérité parle la même langue aux hommes de toute la terre et depuis le commencement du monde.
⁂
Il était peut-être trois heures du matin quand une sentinelle entra et nous dit :
— Savez-vous ce qui se passe dehors ? Eh bien ; ouvrez la fenêtre.
Floritchica ouvrit vivement : un tourbillon de fumée froide envahit la chambre. C’était du brouillard :
— Il est épais, dit le compagnon, à le couper au couteau ! Il ne nous est pas possible de voir à un mètre. Nous nous cognons aux arbres. Ce qu’il y a de pis, c’est que nous nous trahissons d’une lieue, car cela nous fait tousser comme des ânes.
— Eh bien, dit Groza, si vous toussez, l’ennemi toussera lui aussi et se trahira à son tour, à moins qu’il n’ait un soleil fourré dans sa chemise !
— Oui, mais, en toussant, il pourrait nous cracher de la mitraille en pleine figure ! grogna le haïdouc.
— Tu as raison. Appelle les hommes et prenez la faction derrière les fenêtres de la galerie. L’aube chassera peut-être le brouillard, et alors nous partirons.
Les sentinelles furent rentrées. Seul Trasnila voulut rôder autour de la maison. Les bras ballants comme des poteaux suspendus, il vint nous dire :
— J’ai de mauvais signes… Depuis deux jours, mes oreilles piaulent, mon œil gauche frappe, frappe à me faire mal. Je crois que notre heure va sonner bientôt… Mon cœur me le dit. Pendant votre absence, des promeneurs, toujours les mêmes, passaient et repassaient en scrutant les lieux comme s’ils voulaient acheter la maison. Élie les a vus lui aussi. Tout le monde a pu les voir. Qu’est-ce que vous voulez : ils nous connaissent maintenant ; ils savent qui nous sommes. Cette nuit, je le leur ai bien crié dans le nez : Groza ! Codreano ! Les haïdoucs ! — Ce n’est pas assez ?
⁂
C’était assez, nous le savions tous, et nous n’avions plus l’intention de nous payer de mots.
Ce que nous ignorions, et Trasnila aussi, c’était la présence d’Arghiropol, à la tête d’une vraie armée, dans nos parages.
Il se trouvait à Caldarushani bien avant minuit ; et, profitant de ce bienheureux brouillard, il nous enveloppait de très loin, en avançant à petits pas, sans tousser ni éternuer. Ou, s’ils l’ont fait, nous ne les avons entendus que trop tard, alors que toutes les issues nous étaient coupées.
L’encerclement se trahit d’abord par un bruit sourd qui venait des sabots des chevaux sur le sol détrempé. Immédiatement nous sautâmes sur nos fusils : quarante hommes descendus de la montagne, plus nous vingt, de Snagov, plus vingt autres Tziganes dégourdis, cela faisait en tout quatre-vingts paires de bras qui avaient quelque chose à défendre, quelque chose comme la liberté, par exemple, rien que la sainte liberté ! Alécaki, Marinoula, Evghénie et une douzaine de domestiques tziganes se tenaient prêts à recharger nos fusils de réserve dans la seule chambre que nous laissâmes éclairée, une espèce de réduit.
— Toi, Joakime, dit Floritchica au chantre, tu nous chanteras des cantiques ! Tu seras le psalmiste de notre dernière nuit de Snagov ! Chante, mon brave, cela vaut plus qu’un fusil ! Et gare-toi des balles !
Peu après, dans la vapeur opaque qui se collait aux vitres comme de l’ouate, nous entendîmes des éternuements de chevaux et des voix qui ne se donnaient même plus la peine de parler bas. Le cordon des miliciens pouvait se trouver à une distance de cent mètres, et il avait la forme d’un fer à cheval. La maison était assise en haut d’une pente rapide qui allait droit à l’étang ; seul ce côté était libre ; mais par où sortir les chevaux sans être entendus ? La boucle nous serrait de si près, que tenter de nous échapper, en traînant les chevaux par la bride comme des aveugles, nous eût sûrement livrés au carnage.
— Ils doivent être dans les quatre cents ! dit Groza, après avoir fait un tour dehors.
— Et ce ne sont pas des potéraches mercenaires, répondit Floritchica, mais des miliciens, des soldats roumains ! Comme c’est triste… Je voudrais tomber la première dans ce massacre.
— Il n’y aura pas de massacre et personne ne tombera, car c’est moi qui commande par le brouillard !
⁂
Cette réponse, au milieu des ténèbres, était de Joakime. La masse des haïdoucs éparpillée dans toutes les pièces et prête à ouvrir le feu contre les assaillants, attendit, silencieuse, une explication du chantre invisible. La flamme d’un cierge vacilla, Joakime parut déguisé en pope : soutane râpée, étole sur la poitrine et potcape crasseux sur la tête.
Nous le crûmes fou. Il s’arrêta et nous considéra avec sa bonne face :
— Non : pas de massacre ! — Écoutez donc : vos chevaux sont tous là, derrière cette porte… Ils attendent d’être reçus dans vos salons aux tapis chers, comme autrefois les gros boïards et les diplomates. Faites-les traverser ces beaux appartements, sortez-les par la porte qui ouvre sur la pente de l’étang ; montez dessus et en route à la nage, vers le salut, vers l’Éternel qui ne veut pas votre perte !
Àce moment, un vacarme assourdissant éclata dehors : au milieu des beuglements des vaches, des veaux, des moutons, tous les domestiques tziganes, une cinquantaine d’hommes, de femmes et d’enfants, hurlaient comme seuls les Tziganes savent hurler :
— Le feu ! le feu ! sauvez-vous ! La maison brûle !
— Tu as mis le feu, Joakime ? demanda Floritchica.
— J’ai mis le feu aux communs pour provoquer du tapage et de la confusion. Mais, pour l’amour de Dieu, profitez-en ! Aux chevaux ! Filez ! Ils sont dans la cour !
— Et toi ?
— Je vais au…
On n’entendit plus la fin de sa phrase : des sifflements puissants nous percèrent les oreilles, puis, des salves épouvantables firent sauter les fenêtres en morceaux. Dans le bref silence qui nous sépara de la seconde décharge, la voix d’Arghiropol retentit :
— Ils ont mis le feu par stratagème ! Attention à l’étang ! Tirez dessus !
De nouveaux sifflements, et la maison subit une nouvelle décharge.
Quelques cris dans l’obscurité des chambres nous apprirent que nous avions des blessés. Furieux, Groza et Codreano voulurent commander le feu, mais Joakime les empêcha et introduisit les chevaux, en courant comme un ours, le cierge à la main :
— Vous êtes perdus si vous répondez ! À l’étang ! Vivement ! Moi, je vais…
Floritchica saisit le chantre dans ses bras :
— Embrasse-moi fort, Joakime ! Et adieu !
⁂
Les haïdoucs se précipitèrent à l’eau, chacun avec son cheval, ses armes et sa chance. Les Tziganes et les autres domestiques furent envoyés vers la tribu qui se sauvait mieux que nous, mêlée au bétail et hurlant en commun.
L’ennemi n’osait pas pénétrer dans la maison et nous prendre d’assaut. Toutefois, pour parer à une attaque possible, les chefs décidèrent de partir les derniers.
Ah ! La douloureuse réflexion qui me poignarda le cœur en cette minute d’attente sous la fusillade crépitant de toute part ! Je songeais à notre frère, ce milicien roumain, ce paysan, pour le bonheur duquel nous nous étions jetés dans la gueule du loup et qui nous crachait la mort, avec tant de soumission envers les Arghiropol, avec tant d’indifférence à l’égard des haïdoucs !
J’étais de la race de ces hommes qui brisent les cailloux avec les mains, qui couchent sur la neige comme sur de l’ouate, qui meulent des olives entre leurs mâchoires et qui veulent aimer toutes les belles Tziganes de la terre. Je ne demandais pas à mon prochain qu’il me nourrît et n’acceptais pas non plus d’être son âne : je crois que c’est cela la dignité. Quelle fraternité y avait-il donc entre cet animal qui nous fusillait et moi, pour lui sacrifier ma belle existence ? La haine m’agenouilla brusquement, prêt à tirer dans le tas. Floritchica, qui était à ma droite, m’en empêcha promptement :
— Non… Pas inutilement… Lui, il est obligé. Puis, il a peur, il est de mille ans en retard sur toi. Pardonne-lui !
· · ·
Seuls, une dizaine de compagnons avaient réussi à passer entre les premières salves concentrées sur l’étang. Et nous étions là, anxieux, tapis sur la pente boueuse que la maison abritait contre les balles, quand, soudain, des sifflements arrêtèrent le feu sur tous les points ; Arghiropol demanda :
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— C’est un pope de Snagov qui dit que les haïdoucs ont fui depuis hier soir ?
— Amène-le ici !
L’incendie des maisonnettes domestiques n’avait ni dissipé le brouillard, ni tant soit peu aidé à l’éclairage des lieux, mais un foyer d’opale assez transparent s’y était formé quand même, et autour de lui, nous voyions des ombres méconnaissables se mouvoir à pied et à cheval, sûrement les commandants.
C’est là que le bon Joakime trouva la mort.
⁂
Pendant qu’on le conduisait à tâtons, il entonna ce psaume, et sa voix, désespérément puissante, couvrit le bruit du départ des haïdoucs à la nage :
Éternel ! écoute ma juste cause ; sois attentif à mon cri ; prête l’oreille à la requête que je t’adresse sans qu’il y ait de tromperie sur mes lèvres. — Que mon droit sorte en ta présence, que tes yeux regardent la justice de ma cause. — Tu as sondé mon cœur, tu l’as visité de nuit, tu m’as éprouvé, tu n’as rien trouvé ; ma pensée ne va point au delà de ma parole. — Pour ce qui est des actions des hommes, je me suis gardé, selon la parole prononcée par ta bouche, des sentiers des violents…
— Ne hurle pas si fort, imbécile ! cria Arghiropol. On n’entend plus rien ! Que dis-tu ? Que veux-tu ?
— Éternel ! délivre-moi par ta main de ces gens, des gens du monde, dont le partage est dans cette vie, et dont tu remplis le ventre de tes provisions, tellement que leurs enfante en sont rassasiés et ils laissent leur reste à leurs petits-enfants. — Mais moi, je verrai ta face en justice, et je serai rassasié de ta ressemblance quand je serai réveillé.
— Pope idiot ! Tais-toi, et dis-moi vite pourquoi tu es venu ?
— Je suis venu, dit Joakime, — et ce furent ses dernières paroles, — je suis venu pour te faire savoir ce proverbe de Salomon, qui dit :
La terre tremble pour trois choses, même pour quatre, et elle ne les peut supporter :
Pour le serviteur quand il règne…
… C’est la première des quatre choses qui font trembler la terre et qu’elle ne supporte pas, la seule qui t’intéresse : « Pour le serviteur quand il règne ! » entends-tu, Arghiropol ? Pour le serviteur ciocoï comme toi quand il règne… La terre tremble !
Une détonation. Floritchica pleurait. Des coups de sifflet, les salves reprirent, mais nous étions déjà loin, dans l’océan de brouillard et dans l’eau froide, au-dessus de laquelle émergeaient nos bustes et les encolures de nos chevaux, dont les têtes s’allongeaient comme des mufles de dragons.
Un peu plus tard, alors que nous suivions la berge en grelottant terriblement, une haute colonne de fumée traversée de flammes vermeilles montait droit vers le ciel au-dessus de la maison des haïdoucs : preuve que Dieu, dans sa magnanimité, daignait recevoir la passion de nos sacrifices.