Chapitre 1
FRÉDÉRIC BOUTET
Douze aventures sentimentales suivies d’autres histoires d’à présent
PARIS ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 26, RUE RACINE, 26
1918 Droits de traduction, d’adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
Il a été tiré de cet ouvrage dix exemplaires sur papier de Hollande tous numérotés.
DU MÊME AUTEUR
CHEZ LE MÊME ÉDITEUR
Victor et ses Amis, _suivi d’autres récits du temps de la Guerre_.
Celles qui les Attendent.
CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS
Contes dans la Nuit.
Drames Baroques et Mélancoliques.
Les Victimes grimacent.
L’Homme Sauvage et Julius Pingouin.
Histoires Vraisemblables.
La Lanterne Rouge.
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays.
Copyright 1918 by ERNEST FLAMMARION
DOUZE AVENTURES SENTIMENTALES
LE MESSAGER
La devanture étroite était peinte en vert, l’intérieur tout rempli de plantes en pots et de fleurs tassées sans apprêt dans les vases. Comme le soleil, qui était clair ce jour-là, donnait de ce côté, la petite boutique semblait un coin de printemps prématuré et charmant.
Un soldat qui venait de la direction de Montparnasse s’était arrêté et contemplait une grosse touffe d’anémones.
--Eh bien, militaire, il faut un bouquet?
Le soldat leva les yeux. C’était la fleuriste; une jeune femme aux cheveux bruns, aux yeux gris, francs et assurés.
--Un bouquet, non, répondit-il d’une voix posée et un peu traînante. Mais, de mon métier, je suis horticulteur. Alors les fleurs, j’aime ça... Est-ce que c’est vous qui êtes madame Francine Maret? ajouta-t-il en regardant le nom écrit en travers de la porte vitrée.
--Oui, c’est moi, mais pourquoi?...
--Moi je m’appelle Antoine Lavaud, et faut vous dire que j’ai eu, l’année dernière, un camarade de section qui s’appelait Maret.
--Ah!... Voulez-vous entrer un peu? dit la jeune femme qui avait tressailli.
Il la suivit dans la petite boutique sombre et fraîche, qui sentait la terre et les fleurs. Il ôta son képi et resta debout. Il était court de taille, trapu, avec une tête ronde sur ses épaules rondes et un visage extraordinairement grêlé. Ses petits yeux envoyaient de travers un regard avisé, paisible et bon.
--Quel était le prénom de votre camarade? demanda brusquement la jeune femme.
--Adrien, je crois bien... Oui, c’est ça: Adrien Maret; un grand brun, beau garçon... Est-ce que vous connaissez?
--Il y a longtemps que vous l’avez vu? fit-elle sans répondre à sa question.
--Oh! des mois. J’ai été blessé...
Après un silence elle déclara:
--Je ne connais pas du tout celui dont vous parlez. Si c’est ça que vous voulez savoir vous le savez...
Elle se détourna pour arranger du mimosa; ses doigts tremblaient un peu sur les tiges fragiles. Le soldat s’en alla.
Elle le revit quelques jours plus tard. Paisible, il entra dans la petite boutique.
--Excusez si je vous dérange, dit-il à la jeune femme, mais l’autre jour, quand je vous ai parlé d’Adrien Maret, je crois que je vous ai fâchée. C’était pas mon intention. Faut pas m’en vouloir.
Elle leva sur lui ses yeux gris. Il avait vraiment l’air d’un très brave garçon, et puis elle ne pouvait pas s’empêcher, malgré tout, de désirer des renseignements.
--C’est moi qui ai été vive, dit-elle. Mais, voyez-vous, Adrien Maret... eh bien! il a été mon mari... et, pendant cinq ans, il m’a rendue très malheureuse... J’ai tout enduré... tout, entendez-vous!... Quand il m’a quittée, il y a maintenant quatre ans et demi, j’ai eu l’impression que j’étais une vieille femme tant j’avais souffert. Il était parti trois fois, et trois fois je lui avais pardonné... Nous avions une belle installation et un commerce qui allait bien... Il a mangé tout ce que j’avais et il m’a laissée à la rue avec trois enfants, et le dernier avait deux mois... Depuis, rien, plus un mot... L’argent, ça m’était égal, mais c’était le reste... Je crois que ça l’amusait de me tourmenter... Il faisait exprès que je sache tout à mesure. Alors, quand j’ai été délivrée de lui pour de bon, j’ai réussi à l’oublier, et maintenant ça y est, c’est fini... C’est pour ça que je vous ai dit, l’autre jour, que je ne le connaissais pas...
--Ah! oui, je comprends, dit Antoine Lavaud, toujours placide. Quand nous étions ensemble, il m’avait dit, sans s’expliquer plus, qu’il avait eu des torts dans son ménage. Probable qu’il avait des regrets. Là-bas, on réfléchit... on change, voyez-vous...
--Allons donc! (Elle haussait les épaules). Pourquoi aurait-il changé? Oui, quand ça a commencé, la guerre, je croyais qu’il viendrait me voir avant de partir, qu’il m’écrirait un mot au moins. Rien. Et quand il est venu en permission, il a été retrouver celle pour qui il m’a quittée la dernière fois... Ça, je le sais... Mais ça m’est égal. C’est fini. J’ai mes enfants à élever et mon métier est dur. Il y a des moments, comme quand c’est le muguet, où, avec les Halles, je reste des trois, quatre nuits sans me coucher...
Elle alla servir un client et revint.
--Dites-moi un peu, demanda-t-elle brusquement, auriez-vous fait ça, vous, de lâcher votre femme et vos enfants?
--Pour sûr que non... Mais, voyez-vous, moi, j’ai personne... dit-il doucement.
A dater de ce jour, il reparut avec régularité. Ses séjours dans la boutique semblaient lui plaire extrêmement. Il insistait pour balayer le carreau; il renouvelait l’eau des fleurs; le plus souvent, il s’asseyait pour causer avec la jeune femme. Ils parlaient horticulture, ou bien échangeaient des considérations d’ordre général, et ils s’entendaient parfaitement. De temps à autre, Lavaud proférait des phrases manifestement étudiées d’avance sur le repentir et le pardon, et il y mêlait le nom d’Adrien Maret.
Un jour, il arriva au commencement de l’après-midi, s’assit en face de la jeune femme qui préparait une gerbe, et dit avec le plus grand calme:
--Je suis un menteur...
Ahurie, elle leva les yeux. Il continua:
«Écoutez bien: Maret a été blessé le même jour que moi, et amené ici au même hôpital. Seulement, lui, il a été bien plus blessé, et il est...
--Mort! Il est mort! Et je ne l’ai pas revu! Et je ne l’ai pas soigné!...
Elle s’était dressée, très pâle.
--Non, non, il n’est pas mort, il va bien... On voit que vous l’aimez, dit Antoine Lavaud en l’observant. Ce que j’ai dit, c’était d’accord avec lui. On est amis intimes et il m’a tout raconté. Il pensait que vous ne lui pardonneriez jamais et il m’a envoyé pour essayer d’arranger les choses petit à petit. Il se repent et il a été très abîmé, vous savez...
--Où est-il? cria-t-elle. Conduisez-moi...
--Il est à la porte, qui attend. C’est la première fois qu’il peut sortir...
Elle n’écoutait plus; elle s’était précipitée vers la porte et, maintenant, elle sanglotait en étreignant un homme qui venait d’entrer et qu’elle était heureuse, au fond d’elle-même, sans pouvoir s’en empêcher de trouver si vieilli et si changé, en pensant qu’ainsi il serait peut-être tout à elle.
Antoine Lavaud, sans qu’on y prît garde, s’en alla.
«J’ai réussi, je suis content», se dit-il dans la rue. Mais, soudain, il éprouva une âpre détresse et il comprit que dans cette petite boutique fraîche et sombre, sentant la terre et les fleurs, il avait passé des heures plus douces qu’aucune autre de sa vie, auprès de cette femme aux yeux gris qu’il ne pourrait jamais oublier et qui en aimait un autre qu’il lui avait ramené.
UNE RENCONTRE
Le train sortait de Paris. Agnès, dans son coin, regardait obstinément, à travers la vitre, la banlieue sous le crépuscule. Ses yeux en larmes ne voyaient rien. Elle avait pris cependant la ferme résolution de ne plus se permettre le moindre manque de courage, mais quand, après l’ahurissement du départ, elle s’était trouvée tranquille dans le wagon, elle avait éprouvé plus durement que jamais combien elle était seule au monde et elle avait eu un accès d’insurmontable détresse en pensant à la vie dépendante et mercenaire qui, au bout de son voyage, commencerait pour elle chez des inconnus.
Mais elle se gourmanda de cette faiblesse. Après avoir attendu quelques instants que ses yeux fussent secs, elle retourna la tête vers l’intérieur du wagon et resta immobile et droite, enveloppée dans son manteau et sa voilette tirée sur son visage qu’elle s’étudiait à rendre grave comme elle s’était étudiée à supprimer toute grâce de sa toilette et de sa coiffure. Elle était très jeune et assez jolie et la directrice du cours austère qui l’avait placée lui avait dit que cela convenait peu à une institutrice.
Tout à coup, Agnès s’aperçut que son voisin l’observait. C’était un soldat qui, peu avant le départ, avait pris, auprès de la jeune fille, la dernière place libre. Agnès, d’un coup d’œil de côté, vit qu’il avait un visage juvénile et fin, des cheveux blonds et de beaux yeux. Il semblait timide et ne l’observait qu’à la dérobée, mais fugitivement leurs regards se croisèrent; tous deux rougirent.
Ils découvrirent à ce moment qu’une grosse dame qui leur faisait vis-à-vis fixait sur eux des yeux réprobateurs. Cela amena entre eux l’échange instinctif d’un autre coup d’œil et une sourde sympathie s’établit. Après le premier arrêt du train, la grosse dame s’endormit et ce fut elle encore qui acheva entre eux de briser la glace, car elle dormait d’un air colère et prononçait dans son sommeil des propos sans suite d’intérêt domestique. Agnès et son voisin se regardèrent avec des yeux pétillants d’une gaieté complice et, cinq minutes plus tard, ils causaient ensemble, à demi-voix, échangeant des phrases banales sur le temps, sur le train, sur la nuit froide, sur n’importe quoi.
Le train s’arrêta de nouveau. Cette fois la halte était de dix minutes et le jeune homme proposa à Agnès de venir avec lui prendre au buffet quelque chose de chaud. Offusquée, la jeune fille refusa avec dignité; mais il parut tellement malheureux de l’avoir fâchée qu’elle accepta à l’instant même sa proposition qui, du reste, à cause de son air d’aventure, la tentait extrêmement. Il descendit le premier, Agnès s’appuya sur son bras pour sauter du marche-pied et, à travers les quais et les voies, ils partirent en courant, ravis et, comme deux enfants, se tenant par la main. Ils revinrent de même, en grande hâte, après s’être joyeusement ébouillantés avec des cafés. Ils escaladèrent le marchepied de leur wagon et tombèrent haletants sur leur banquette. Ils se sentaient plus camarades que s’ils s’étaient connus depuis l’enfance. Agnès remarqua gaiement qu’ils avaient failli laisser le train repartir sans eux, mais son compagnon lui dit, avec un effarement rétrospectif qu’il essaya de dissimuler, que c’eût été pour lui une chose grave; et il expliqua qu’il rentrait à son dépôt après un congé de convalescence et qu’il avait attendu jusqu’au dernier moment, en sorte que le moindre retard lui ferait dépasser les limites de sa permission. Agnès fut très impressionnée par l’idée qu’il avait risqué quelque chose pour elle et elle le lui laissa entendre.
Le train roulait à travers la nuit noire et des flocons de neige volaient le long des vitres. Les quatre voyageurs qui restaient dans le wagon dormaient. Agnès et son compagnon, assis côte à côte dans leur coin, se taisaient à présent, mais une intimité très douce, plus encore peut-être que lorsqu’ils se parlaient, grandissait entre eux.
Après quelques minutes, le jeune homme se pencha et dit à voix basse:
--Vous étiez triste en quittant Paris... Pourquoi?
Elle tressaillit et ne répondit pas.
«Oh! je vous demande pardon, reprit-il d’un ton réservé. Je suis très indiscret, cela ne me regarde nullement...»
Elle crut discerner une jalousie dans sa voix, elle leva les yeux sur lui et simplement lui raconta pourquoi elle était malheureuse: Elle était orpheline, une vieille parente l’avait élevée, qui la gâtait beaucoup et qui était morte quatre mois avant, la laissant seule au monde et sans un sou. Alors il lui avait fallu gagner sa vie et, après un séjour dans un cours où on logeait les institutrices sans place, elle avait été très heureuse de trouver une situation dans une famille de province. Elle y allait. Et elle avait pleuré parce que tout cela était cruel et qu’elle n’avait pas encore eu le temps de s’y résigner; mais dorénavant elle serait forte...
Elle s’arrêta, prête à pleurer de nouveau. Son compagnon ne répondit pas tout d’abord. Il était bouleversé de pitié et de tendresse pour cette enfant délicate et courageuse, seule à travers la vie hostile.
--Moi aussi, croiriez-vous, dit-il enfin, moi aussi je suis seul au monde... ou presque seul... Enfin, je n’ai plus qu’un vieil oncle... Il est fantasque et je le vois peu. Moi aussi, comme vous, je suis seul... sans affection. Mais non, non, ne pleurez plus...
Il lui avait pris la main et, incliné vers elle, il murmurait des mots de consolation qui devenaient des mots d’amour et Agnès, tremblante, oubliait comme lui qu’ils ne se connaissaient pas quelques heures auparavant et comme lui trouvait que sa vie maintenant prenait un sens nouveau.
Soudain, un voyageur qui s’éveilla demanda où on était. Le jeune homme lâcha la main d’Agnès et regarda par la portière. Dans son émotion, il ne s’était pas rendu compte que le train, depuis deux minutes, était arrêté dans une gare. Et, tout à coup, ses yeux tombèrent sur le nom de la station écrit sur la vitre d’un réverbère. Il bondit, c’était là l’embranchement où il devait descendre et le train sifflait déjà pour repartir. Effaré, il arracha ses bagages du filet, se jeta sur la portière et sauta du train qui se mettait en marche. Il trébucha, se redressa et, à cet instant, s’aperçut qu’il ne savait pas plus le nom et l’adresse de celle qu’il venait de quitter ainsi, qu’elle ne savait son nom et son adresse à lui. Il s’élança en criant, mais le wagon, à la portière duquel il crut voir un visage se pencher, était là-bas, trop loin, et il resta sur le quai, ahuri et désespéré, comprenant qu’aucune chance n’existait pour qu’il la retrouvât jamais et qu’elle ne serait pour lui qu’un souvenir que le train, en s’éloignant, emportait déjà vers le passé.
DANS LE PARC
En sortant de la petite gare de banlieue, Pierre s’éloigna sur la route, d’un pas pressé.
Il était très ému et très heureux: il allait la revoir. Il escomptait la surprise et la joie de la jeune femme et, maintenant, il n’avait plus ces doutes qui, après qu’il eut été séparé d’elle, l’avaient d’abord tourmenté. A force d’évoquer les incidents du passé, il s’était de plus en plus persuadé qu’il ne s’exagérait pas leur signification et son espérance était devenue une certitude.
Quand il vit de loin la longue grille du parc et la maison au milieu des arbres, il eut un tressaillement: il avait connu là, si peu de mois avant, tant d’heures atroces de souffrances et d’angoisse, puis tant d’heures de joie fervente en revenant à la vie auprès d’elle... Mais il fut saisi d’une inquiétude: si elle n’était plus là? Il se hâta vers la grille, et, quand on lui eut dit qu’elle était venue comme chaque jour et qu’elle se trouvait dans le parc, il eut un frémissement de joie profonde.
Il s’enfonça dans les allées mal tenues, sauvages et charmantes avec leurs herbes folles et leur ombre fraîche où le soleil d’après midi, à travers les arbres, jetait des taches vivantes.
Brusquement, Pierre s’arrêta. Il voyait là-bas celle qu’il cherchait. Il avait tressailli et restait immobile. Elle se trouvait à l’endroit même où ils venaient ensemble, à l’automne dernier: elle était assise sur le banc où tant de fois ils s’étaient assis côte à côte; mais elle n’était pas seule, un blessé était auprès d’elle... comme auparavant il y était, lui.
Avec précaution, en étouffant ses pas et en se glissant entre les buissons, il s’approcha et, caché dans le massif contre lequel s’adossait le banc, il les observa et les écouta, et il était si bouleversé qu’il craignait que le battement de son cœur ne décelât sa présence.
Bientôt la jeune femme se leva et reconduisit le blessé jusqu’à la maison où elle le confia à une infirmière. Pierre, par une autre allée, la rejoignit, et, quand elle fut seule, il s’approcha d’elle.
--Madame... commença-t-il, d’une voix que l’émotion étranglait.
Elle tourna la tête vers lui. Il pensa qu’elle était plus jolie que jamais, mais, dans les grands yeux sérieux et doux qui le regardaient, il ne vit que de l’indifférence.
--Monsieur?... répondit-elle d’un ton interrogateur.
Pâlissant, il eut un cri désespéré.
--Vous ne me reconnaissez pas?
Surprise, elle hésita quelques secondes, puis son visage s’éclaira:
--Ah! mais oui, oui!... Pierre Marsier... Je me souviens très bien... Vous avez été soigné ici, il y a six mois... Votre bras va-t-il mieux? Vous avez été gravement blessé à la poitrine et au bras, n’est-ce pas?
--Oui, mon bras va mieux. Il est encore très faible et ne se rétablira jamais complètement, mais je n’en souffre plus...
Il s’arrêta court. Ce n’était pas pour lui parler de ses blessures qu’il était venu. Après un instant, le visage crispé, il répéta:
--Vous ne m’avez pas reconnu!...
--Je ne m’attendais pas du tout à vous voir... et, dans vos vêtements civils... Alors, maintenant que vous n’êtes plus soldat, vous avez repris vos occupations?... Vous étiez dans une banque, je crois? demanda-t-elle avec un ton d’intérêt cordial.
--Non. Je m’occupe d’industrie, murmura-t-il.
Côte à côte, ils firent quelques pas dans une allée, et la jeune femme reprit, aimablement.
--Et vous avez pensé à revenir voir votre maison de santé... C’est gentil, cela!
Pierre s’arrêta et la regarda en face.
--Je suis revenu vous voir, vous...
Elle eut un petit mouvement; il continua:
--Oui. Et je pensais presque que vous m’attendiez... Vous avez été si dévouée, si douce, si bonne, si tendre pour moi... Vous ne vous souvenez donc pas?... Et les heures que nous passions ensemble... et nos conversations... Alors, je croyais... Quand je suis parti d’ici, je n’ai pas pu vous parler parce que vous étiez souffrante et que vous n’êtes pas venue pendant quelque temps... J’ai été dans le Midi et je ne pouvais pas écrire... Du reste, je préférais revenir... Et vous ne m’avez pas reconnu... Et, en arrivant, je vous ai vue assise sur le banc, sur _notre_ banc, avec un blessé...
--Eh bien? fit-elle, étonnée.
Il hésita, mais ne put se contenir.
--Je me suis approché, je me suis caché pour vous voir et vous entendre. Vous lui avez dit les mêmes mots que vous me disiez à moi. Vous avez eu les mêmes manières affectueuses et douces, les mêmes sourires que pour moi... Il vous tenait la main comme je vous la tenais...
--Eh bien? dit-elle encore, très calme.
--Eh bien... eh bien... Vous ne comprenez donc pas? Je m’étais figuré... J’avais espéré... Je ne pensais pas être pour vous un indifférent... Je savais que vous étiez libre, seule... comme moi-même... Et je revenais pour vous demander... Et je vous trouve avec les autres comme vous étiez avec moi...
La jeune femme avait légèrement rougi et ses yeux étaient devenus sévères.
--Monsieur Marsier, dit-elle, je m’efforce de consoler un peu ceux qui n’ont personne et qui ont besoin de douceur et d’affection en revenant à la vie...
Il ne répondit rien. Il comprenait toute l’injustice de ses reproches égoïstes. Il comprenait qu’il s’était leurré lui-même en se figurant qu’elle l’aimait parce qu’il l’aimait, et en prenant sa pitié pour de la tendresse. Mais il comprenait surtout qu’il souffrait âprement.
«Voyons, reprit-elle plus doucement, vous savez bien que jamais rien, ni dans mes paroles ni dans mes actes, n’a pu vous laisser croire... Je vous ai soigné de mon mieux, avec sympathie... Vous étiez un blessé...
--Oui, un blessé... comme les autres, dit-il avec amertume.
--Mais maintenant vous n’avez plus besoin de moi... Vous êtes guéri...
Elle lui tendit la main gentiment et rentra dans la maison.
Il s’en alla à travers le parc, regrettant la souffrance ancienne...
RETOUR
Il arriva l’après-midi. A travers la calme ville, une voiture de la gare le cahota jusqu’à sa maison. Il passa le seuil qu’il n’avait pas passé depuis sept ans. La vieille servante qui était gardienne s’empressa.
--Monsieur Georges, c’est pas Dieu possible que vous voilà enfin! C’est que ça en fait du temps que vous n’êtes pas revenu... Quand je pense que maintenant, de toute la famille, il ne reste plus que vous!... Dire que je vous ai vu tout enfant!... Ça vous va bien l’uniforme... Et vos blessures, ça ne vous fait plus souffrir?... Vous allez voir comme je vais bien vous soigner, monsieur Georges... Parce que vous êtes ici pour un bon bout de temps, n’est-ce pas?
Il dit qu’il était guéri et qu’il ne resterait que trois jours, et la vieille s’exclama de nouveau. Il la laissa qui défaisait sa valise et il se mit à parcourir la vieille maison familiale où il était né, où il avait grandi, où, à chaque pas, dans les corridors sombres, dans les pièces muettes, se levaient pour lui tous ses souvenirs d’enfance et de jeunesse.
D’une chambre du premier, qui avait été sa chambre, il ouvrit avec peine les persiennes aux gonds rouillés. Devant lui, sous un soleil pâle dans un brouillard léger, s’étendait le jardin inculte avec ses allées effacées par l’herbe, son bassin tari, ses statues grimées par l’injure du temps et, au fond, la haie. Et dans la haie haute et touffue il put reconnaître, à demi bouchée par les pousses des buissons, la brèche qui communiquait avec l’autre jardin, là-bas...
Et, brusquement, son amour et sa souffrance surgirent du passé, aussi ardents, aussi cruels, aussi éperdus que dans le passé même.
«Je ne l’ai pas oubliée, je ne l’ai pas oubliée... murmura-t-il. Comment ai-je pu croire que je l’avais oubliée?...»
Elle avait habité, avec une vieille parente, la maison qui était là-bas, au bout du jardin, de l’autre côté de la haie. Il l’avait aimée, enfant lui-même, quand elle était une enfant moqueuse et impérieuse qui le pliait à tous ses caprices et le récompensait parfois en lui permettant d’embrasser sa joue. Il l’avait aimée tout le long de leur adolescence, qu’il fût près d’elle ou loin d’elle, qu’elle fût dédaigneuse ou bonne, selon la fantaisie de sa coquetterie. Il l’avait aimée plus encore, à mesure que le temps passait, qu’elle devenait une femme. Et il avait cru qu’elle l’aimait elle aussi, qu’elle consentait à l’épouser, quand, un soir de juin, à travers la brèche de la haie, elle l’avait écouté, semblant émue, et sans lui répondre par des railleries. Mais il avait, peu de temps après, compris à quel point il s’était trompé lorsqu’il avait appris qu’elle allait épouser un homme qui avait une fortune très considérable et de hautes ambitions. Il avait éprouvé alors une douleur si affreuse, une jalousie si torturante qu’il s’était enfui pour ne pas la voir auprès d’un autre, pour ne plus entendre prononcer son nom. Il avait passé des années à l’étranger et, brusquement, était revenu pour la guerre. Maintenant, dans cette maison où il osait rentrer pour la première fois, les souvenirs et les images de jadis renaissaient plus despotiquement. Il descendit vers le jardin. Sous ses pas, des feuilles mortes, montait une odeur humide et flétrie.
Il s’arrêta auprès de la brèche dans la haie. Il essayait en vain de dominer son émotion et il était irrité en songeant qu’il porterait toute sa vie le fardeau de cet amour dont les rêves et les souffrances ne voulaient pas se laisser oublier.
Derrière la haie, soudain, glissa un pas léger. Il vit une forme svelte dans un grand manteau sombre. Bouleversé, il recula. C’était elle. Elle était là... avec son mari, sans doute... Il allait les voir côte à côte...
«Pourquoi suis-je revenu?» se dit-il avec angoisse.
Elle s’approcha de la brèche. Il voulut s’enfuir et n’eut pas la force de détourner les yeux de son visage.
--Restez, chuchota-t-elle, je savais que vous deviez venir et j’ai voulu...
Il l’interrompit violemment. Ce qu’il disait c’étaient ses pensées qui continuaient tout haut et sa voix haletait d’émotion.
--Non, non, je ne veux pas vous entendre! je ne veux pas vous voir! Je souffre assez, je vous aime assez déjà! Laissez-moi! Je vous ai aimée toute ma vie. Jamais je ne pourrai aimer une autre femme. Vous le savez! Vous m’avez appris la souffrance! J’étais un enfant quand vous me l’avez apprise, enfant aussi vous-même, mais déjà sans pitié! Maintenant vous êtes à un autre...
Elle eut un mouvement d’étonnement.
--Vous ne savez donc pas?...
--Je ne suis jamais revenu ici avant aujourd’hui. Je ne suis revenu en France que pour la guerre... Maintenant j’espérais vous avoir oubliée, après tant de temps... après tant de choses... Mais non, je ne vous ai pas oubliée! Au milieu du danger, des épreuves, des fatigues, ma vraie souffrance c’était vous... Vous n’étiez pas obligée de m’aimer... Mais j’ai cru... Vous m’avez laissé croire... Et c’est un autre...
Sa voix s’étrangla. Elle dit lentement:
--Je suis veuve depuis trois ans. Mon mari est mort dans un accident. Il était violent et emporté... J’ai été malheureuse... très malheureuse... Et j’ai changé...
Oui, elle avait changé. Il le comprenait à l’entendre et à la voir. Dans l’ombre du soir qui tombait il la regardait ardemment. Elle n’était plus celle de jadis, l’enfant éclatante, capricieuse, dédaigneuse. Elle était peut-être moins belle, mais il se demanda si elle n’était pas d’une séduction plus émouvante, maintenant que la vie l’avait assouplie et meurtrie.
«Je suis revenue seule dans cette vieille maison, reprit-elle. Je voulais y retrouver les souvenirs de tout ce que j’ai dédaigné, de tout ce que j’ai gâché, de tout ce que j’ai perdu... Il faut me pardonner, Georges... Depuis longtemps je sais... je sais...»
Ses yeux étaient baissés et elle tordait une branche mince de la haie entre ses doigts fins. Il se pencha vers son visage, n’osant encore comprendre, tant la détresse du passé l’opprimait toujours, mais elle releva les yeux et alors, suffoquant, il dut rester silencieux avant de pouvoir lui dire ce qu’elle était pour lui et quel bonheur il emporterait quand il repartirait.
--Partir... Oh, c’est vrai... c’est vrai... vous allez partir, retourner au péril...
Elle avait pâli. Une émotion cruelle crispait son visage passionné. D’une voix basse, où tremblait la peur d’une angoisse qui venait de naître pour elle avec son amour, elle ajouta:
«Eh bien, vous voyez, c’est à mon tour... C’est moi maintenant qui vais souffrir à cause de vous...»
CE SOIR-LA...
Ce soir-là, dans un angle du petit salon, terrain neutre, Charlotte Civreuze, assise devant un secrétaire, écrivait. Établi au coin de la cheminée, Georges Civreuze lisait, tout en fumant un cigare. Ayant manqué un rendez-vous, il était rentré dîner chez lui et, après dîner, par convenance et habitude de politesse, il s’était, pour une heure, astreint à rester dans la même pièce que sa femme avant de rentrer chez lui, c’est-à-dire dans l’aile droite du petit hôtel--Charlotte habitant l’aile gauche avec sa mère, qui, impotente, ne sortait jamais de sa chambre.
· · ·
M. et Mme Civreuze étaient mariés depuis douze ans. Dans ce temps-là, Charlotte avait vingt-quatre ans et Georges Civreuze,--le beau Civreuze,--trente-sept ans. Il était ambitieux et elle était riche. La mésintelligence avait éclaté entre eux dès les premiers jours à cause de questions d’argent, Charlotte ayant, sans en comprendre nettement la portée, redit à son mari, comme venant d’elle, des propos qu’avaient tenus ses parents, bourgeois prudents qui se défiaient de leur gendre. Georges Civreuze, cruellement offensé par les paroles de sa femme, et satisfait peut-être du prétexte, s’était éloigné d’elle avec une détermination inflexible et avait recommencé à vivre comme avant son mariage, apportant cependant une ardeur au travail et une audace aux affaires qui lui avaient édifié rapidement une fortune considérable. Charlotte, si elle avait souffert, ne l’avait pas dit; elle s’était résignée en tout cas, et, sans bien comprendre pourquoi son mari la délaissait ainsi, elle n’avait jamais cherché ni à se rapprocher de lui, ni à trouver ailleurs une autre affection.
· · ·
Peu après neuf heures, dans le petit salon, un domestique entra.
--La mère de Madame demande Madame, dit-il.
Charlotte, laissant inachevée la lettre qu’elle écrivait, releva la tablette de son secrétaire et, après un regard vers son mari qui lisait toujours, elle sortit.
Civreuze éprouva un petit soulagement, bien que la présence de sa femme ne l’agaçât même plus. Pendant longtemps, elle avait été pour lui l’image de l’égoïsme inaltérable, de l’étroitesse d’esprit et de la sécheresse de cœur. Il détestait sa figure aux traits un peu effacés sous la chevelure châtaine. Il détestait ses coiffures austères, son manque d’élégance, ses préoccupations assidues d’économie domestique. S’il ne s’était pas séparé d’elle, c’est parce que ses affaires, au début, en auraient souffert et parce qu’il trouvait nécessaire d’avoir un intérieur pour recevoir. Avec le temps, son hostilité et sa rancune s’étaient atténuées et Charlotte n’avait plus eu pour lui la moindre importance.
Il venait d’achever son cigare et quittait son siège pour rentrer chez lui, lorsque, soudain, la tablette du secrétaire, mal fermée, retomba avec violence sur ses charnières. Deux ou trois paquets de lettres se répandirent sur le tapis; d’autres lettres, également en liasses, restaient à l’intérieur du meuble.
Civreuze, d’un mouvement instinctif, se dirigea vers le secrétaire pour ramasser les lettres. Mais il hésita un moment; l’idée de se mêler des affaires de sa femme lui était désagréable. Tout à coup, un sentiment le saisit, que, deux minutes auparavant, il n’eût pas cru possible pour un tel objet: un sentiment de curiosité, vague d’abord, ensuite précis et ardent.
Il eut encore une hésitation, puis se pencha, ramassa les lettres et y jeta les yeux. Chaque paquet était d’une écriture différente, mais toutes les lettres étaient adressées à sa femme. Il commença à lire, restant debout; ensuite, il s’assit et, lorsqu’il eut parcouru les lettres qui étaient tombées, il prit celles qui étaient restées dans le secrétaire. Il paraissait profondément intéressé et de plus en plus stupéfait. Deux fois il s’arrêta, songeur, les sourcils froncés, puis se remit à lire.
Tout à coup, il y eut un bruit léger derrière lui.
--Oh! mes lettres!... s’écria Charlotte qui venait de rentrer.
Civreuze se retourna vers sa femme. Frémissante, les joues rouges, les yeux animés, elle lui parut plus vivante qu’il ne l’avait jamais vue.
--Vous les avez lues? continua-t-elle, étonnée davantage encore de l’intérêt que cela témoignait à son égard qu’indignée de l’indiscrétion.
--Oui, je les ai lues, dit simplement Civreuze, sans chercher à expliquer sa conduite. Combien avez-vous donc de filleuls? ajouta-t-il après une pause.
Elle ne répondit pas.
«Et qu’est-ce que vous leur écrivez donc pour qu’ils vous répondent de semblables lettres?»
C’était cela qui l’avait ahuri. C’était le ton de ces lettres de soldats. Il y avait des lettres très correctes et bien écrites; il y avait des lettres d’ouvriers qui cherchent à faire de belles phrases; il y avait des lettres de paysans presque illettrés, mais toutes se ressemblaient par l’intimité, par l’émotion, par l’affection respectueuse et reconnaissante qui éclataient à toutes les lignes. Il était évident que, pour tous ces hommes qui étaient des isolés dans la vie, les lettres que leur écrivait Charlotte Civreuze étaient ce qu’ils avaient de plus cher. Et ils lui répondaient comme à une amie, comme à une sœur, lui racontant discrètement ou naïvement ce qui leur arrivait et ce qu’ils pensaient, leurs épreuves, leurs tristesses et leurs espoirs. Il était évident que, pour chacun d’eux, elle savait choisir, quand elle-même écrivait, la note juste qui devait le toucher, le réconforter, le distraire.
Civreuze trouvait la preuve de tout cela dans la lettre que sa femme avait laissée inachevée et qu’il venait de parcourir. Était-ce bien cette Charlotte sèche, rigide et en même temps puérile, qui avait écrit ces phrases de gaieté affectueuse, d’encouragement cordial, franc et charmant? Et Georges Civreuze restait stupéfait de la somme de joie, de confiance, de sympathie qui pouvait émaner de Charlotte. C’était, pour lui, une révélation qui lui causait une surprise, une émotion, une irritation, aussi, au fond de laquelle il y avait une jalousie inavouée et confuse, et la sensation amère qu’il s’était grossièrement trompé sur celle qui, depuis douze ans, vivait à ses côtés sans qu’il l’eût jamais connue.
--Pourquoi celui-ci ne vous écrit-il plus? demande-t-il tout à coup en montrant un paquet dont la dernière lettre datait de quatre mois.
--Il a été tué, dit-elle à demi-voix.
Elle désigna cinq autres lettres d’une grosse écriture maladroite et ajouta:
«Celui-là aussi...»
Elle était émue. Elle prit les lettres des mains de son mari et les rangea dans les tiroirs du secrétaire.
Entre eux deux il y eut du silence, mais ce n’était pas leur habituel silence d’étrangers en défiance.
Et, tout à coup, Georges Civreuze dit comme pour lui-même, assez bas;
--Il est trop tard...
Charlotte avait achevé de fermer le secrétaire. Elle ne répondit rien. Ses lèvres tremblaient. Mais elle tourna vers son mari un regard qui voulait dire, que, peut-être, ce n’était pas trop tard si vraiment il comprenait, que ce n’était pas une raison parce qu’ils avaient perdu douze ans pour perdre le reste de leur vie, et qu’ils avaient, jusqu’au bout de leur vieillesse côte à côte, encore le temps d’être heureux.
DENISE
Pendant tout le voyage, dans le train de permissionnaires qui l’amenait vers Paris, André Farel se répéta la même question obsédante: Pourquoi Denise, depuis une quinzaine de jours, ne lui avait-elle écrit que deux fois, alors que, de coutume, elle lui envoyait trois ou quatre lettres au moins par semaine,--et pourquoi ces deux lettres étaient-elles si brèves, quelques lignes à peine, disant qu’elle allait bien et qu’elle avait beaucoup de travail dans les bureaux où elle était dactylographe, au lieu des pages écrites en tous sens, pleines de détails et surtout pleines de tendresse, qu’il recevait habituellement et qu’il passait des heures à lire et à relire?
Sans qu’il pût s’en défendre il avait de mauvaises pensées. Elle était si jeune et si jolie, et c’était si long cette séparation que coupaient, de loin en loin seulement, ses brèves permissions! Puis, il rejetait ses soupçons. Il la connaissait bien; il savait bien qu’elle l’aimait autant qu’il l’aimait. Mais les soupçons revenaient, le torturaient.
Il n’avait pas prévenu qu’il venait. Elle ne pouvait donc l’attendre à la gare. Pourtant il eut un serrement de cœur. Cette arrivée, sans qu’elle fût là, était si différente des autres! Il se hâta vers chez lui, monta rapidement ses étages, frappa à la porte de leur logement. Rien ne répondit. C’était dimanche, il était une heure à peine. Pourquoi était-elle sortie? Une jalousie atroce le fit pâlir.
Sur le palier une porte s’ouvrit. Une grosse femme simplement mise, leur voisine depuis quatre ans qu’ils étaient venus habiter là, après s’être mariés, parut.
--Monsieur Farel! Comment! c’est vous? Ah! bien, on ne pensait pas vous voir avant quinze jours!
--Bonjour, madame Henry. Oui, j’ai changé de permission avec un camarade. Savez-vous où est Denise?
Mme Henry parut embarrassée.
--Je vais vous expliquer...
--Où est-elle? cria-t-il avec une violence soudaine.
La grosse femme lui mit doucement la main sur le bras.
--Votre femme a été malade et on la soigne.
--Malade? Elle est malade?... Gravement?... Mais dites?...
--Ne vous faites pas des idées... Elle va bien, maintenant... Elle est presque guérie... Puisque je vous le jure, voyons, monsieur Farel. Faut pas vous mettre dans des états comme ça. Venez avec moi. Nous allons la voir. C’est tout près.
Ils partirent en hâte. Le long des rues Mme Henry répondit aux questions d’André.
--Oui, elle est à l’hôpital. Dame, vous pensez, pour une opération... Ça l’a prise un soir. Depuis un bout de temps elle n’était pas bien, elle ne mangeait plus. Et puis, à la fin du mois dernier, ça s’est déclaré tout d’un coup. Dans le côté droit, une douleur qui la faisait crier que ça me fendait le cœur. Il a fallu de la morphine pour la calmer un peu. Et puis il a fallu l’opérer tout de suite. C’était chanceux, paraît-il, mais on ne pouvait pas faire autrement et ça a réussi on ne peut mieux...
--Et je ne savais rien, dit André.
--Ses patrons ont été très bien, continuait la grosse femme. Ils se sont occupés d’elle et lui ont fait avoir une petite chambre... Allons un peu moins vite, voulez-vous, monsieur Farel? Je n’ai plus mes jambes de vingt ans... Du reste nous y voilà. Je vais aller en avant pour la préparer à votre arrivée. Faut pas encore trop d’émotions, vous comprenez...
Dans le lit étroit, Denise, amaigrie, pâlie sous ses épais cheveux blonds en désordre, avait l’air d’une enfant plaintive et, à la voir ainsi, André Farel suffoquait d’émotion. Il comprenait mieux encore qu’il ne l’avait jamais compris combien elle était tout au monde pour lui. La pensée de ce qui aurait pu arriver le remplissait d’une angoisse si aiguë qu’il se raidissait pour ne pas sangloter tandis que Denise, immobile, mais les joues et les yeux animés par la joie, parlait d’une faible voix heureuse:
--Oui, je t’assure. Je vais tout à fait bien... Je recommence à avoir faim... Tout le monde a été gentil pour moi, mais surtout Mme Henry... Crois-tu, elle est venue ici tous les jours... Tu la rappelleras tout à l’heure puisqu’elle a voulu nous laisser seuls... Comme je suis contente de te voir!...
--Et je ne savais rien, balbutia-t-il. Pourquoi ne m’as-tu pas fait prévenir?...
--Te prévenir? Non, par exemple! Tu n’aurais pas pu arriver à temps, même si tu avais pu partir tout de suite. Et si tu n’avais pas pu partir? Tu vois ça, n’est-ce pas? J’aurais été t’écrire: «On m’opère.» Pour que tu te tortures d’inquiétude, de chagrin... Non, non, je sais trop ce que c’est, vois-tu, que d’avoir peur pour qui on aime... Et toi, là-bas, au milieu du danger... Ça t’aurait fait perdre la tête de me savoir malade. Qui sait ce qui serait arrivé? Tu aurais fait une imprudence. Tu n’aurais plus pensé qu’à moi. Tu te serais fait tuer... Et alors, moi... Non, non, je pouvais bien être un peu courageuse, tu l’es assez. Je pouvais bien t’épargner ça... Et puis, du reste, moi, je n’étais pas en danger. Ce n’est rien du tout, cette opération-là...
Un peu lasse d’avoir tant parlé, elle s’arrêta. André Farel la regardait... Il se l’imaginait à la veille de l’opération, seule avec ses souffrances, seule avec la peur qu’elle avait dû éprouver et dont elle ne parlait pas. Mais une pensée subite lui traversa l’esprit.
--Les lettres! Les deux lettres que j’ai reçues ces temps derniers! Tu n’as pas pu les écrire étant opérée. Comment se fait-il?...
--Oh! je les ai écrites avant, dit-elle simplement. Je ne pouvais pas te laisser sans nouvelles pendant si longtemps. Tu n’aurais plus su quoi penser. Alors, quand on m’a dit que je devais être opérée tout de suite, j’ai profité de ce que j’avais moins mal pendant la morphine et je t’ai écrit trois lettres d’avance... Mme Henry les a mises à la poste. Elle a dû t’envoyer la dernière ce matin. Je comptais pouvoir te récrire d’ici deux ou trois jours et comme je ne t’attendais qu’à la fin du mois tu m’aurais trouvée chez nous et rétablie. Ce n’était pas beaucoup, trois lettres, et elles n’étaient pas longues, mais je n’ai pas eu la force d’en écrire plus...
Il s’était assis, la tête dans ses mains. Denise en profita pour atteindre, sous son oreiller, une enveloppe qu’elle déchira en petits morceaux. C’était une quatrième lettre, dont elle ne lui avait pas parlé, qu’elle avait écrite pour lui, et qui aurait remplacé les autres au cas où l’opération n’aurait pas réussi.
DANS LE PASSÉ
--Mon mari, mon mari!... Claude Erlande?... haleta Claire, quand elle entra à l’hôpital. Et elle était si égarée par son angoisse qu’elle ne savait pas qui lui avait ouvert ni à qui elle parlait.
--Il est blessé gravement, mais n’est pas en danger, lui répondit-on. Et on dut la soutenir et l’asseoir sur une chaise, car elle défaillait maintenant en sanglotant.
Lorsqu’elle fut un peu remise, au bout de quelques minutes, on lui permit de monter auprès du blessé. Une infirmière la guida le long des grands couloirs nus jusqu’à la petite chambre qu’il occupait seul.
--Oui, je vous assure, il est déjà mieux, répondit l’infirmière aux questions de la jeune femme... Mais, pourtant, vous comprenez, il ne faut pas vous attendre à le trouver rétabli... Il a une forte fièvre et il délire presque tout le temps... Il vous parle, il se croit avec vous... Voyons, voyons, ne vous émotionnez pas comme cela, continua-t-elle, en voyant combien avait pâli le joli visage de Mme Erlande. Je vous jure qu’on répond de lui. C’est grave, bien sûr, mais maintenant on ne peut presque plus dire que c’est dangereux.
Claire ne répondit pas, elle se hâtait. Elle arriva enfin à la chambre de son mari. Elle entra et dut faire un suprême effort pour ne pas éclater en sanglots en le voyant allongé, enveloppé de pansements, la face tirée, livide, rouge aux pommettes, les yeux clos. Sa respiration était rapide, mais il était assez calme.
--Je vous laisse, chuchota l’infirmière. Ne vous inquiétez pas s’il a encore le délire. Ce n’est rien, soyez-en sûre. Si vous avez besoin de moi, appelez.
Claire s’assit silencieusement à côté du lit, afin que le premier regard de son mari fût pour elle s’il ouvrait les yeux.
Mais Claude Erlande n’ouvrit pas les yeux; une agitation légère le gagnait et ses lèvres commencèrent à remuer. Claire se pencha pour saisir les mots qu’il balbutiait.
--Oui, ma chérie, nous allons sortir, maintenant qu’il fait moins chaud... Alors tu ne regrettes pas d’être venue ici? La plage te plaît, n’est-ce pas? Mais n’oublie pas de prendre un manteau. Si nous rentrons tard, tu pourrais avoir froid.
Claire écoutait, les joues inondées de larmes. Son mari parlait avec cet accent caressant et doux qu’il avait toujours en lui parlant. Elle reconnaissait des mots qu’il lui avait dits du temps de leur bonheur, c’est-à-dire pendant les trois années qui s’étaient écoulées entre leur mariage et la guerre. Elle reconnaissait, esquissé comme une ombre de sourire sur ses traits tirés, ce sourire tendre et gai qu’il n’avait que pour elle et qui donnait tant de charme et de bonté à son visage régulier, énergique, habituellement un peu grave. A le voir ainsi, faible, blessé, inconscient, et avec une seule pensée--elle--veillant au fond de lui, Claire suffoquait d’amour et de douleur. Sans oser le toucher lui-même, elle mit sa main doucement sur le drap comme si c’était un peu de lui.
Elle écouta de nouveau, car il parlait encore, plus vite et plus distinctement.
«Eh bien, ma chérie, tu es contente d’être ici?... Cela te plaît, Dieppe, n’est-ce pas? C’est une plage où je venais lorsque j’étais enfant et j’ai voulu te la montrer... Mais fais attention au froid, ce soir... Tu as toussé ces derniers jours... Si nous allons voir la cousine Clotilde nous prendrons une voiture fermée... Je ne veux pas que tu fasses d’imprudence. Je suis trop tourmenté quand tu n’es pas bien...»
La voix de Claude Erlande se fondit en un murmure confus.
Claire, très pâle, les yeux dilatés, le visage crispé, s’était rejetée en arrière et, sur sa chaise, demeurait rigide et muette. Une indicible et insolite souffrance lui tordait le cœur. Ce n’était pas à elle que parlait son mari égaré par le délire, et il ne se croyait pas avec elle. A Dieppe, elle n’était jamais allée avec lui, et la cousine Clotilde, dont elle avait entendu parler, était morte sans qu’elle l’ait connue. Mais Claire comprenait, elle savait, elle n’eut pas besoin de ce nom, Geneviève, que murmurait maintenant le blessé, pour apprendre que Claude Erlande était avec sa première femme, qu’il avait épousée quand tous deux étaient très jeunes, et qui était morte après quelques mois de mariage.
Claire, lorsqu’elle avait aimé Claude, avait tout d’abord été cruellement jalouse de son premier mariage, mais cela datait déjà de plusieurs années et Claude l’avait tant aimée, elle, qu’elle avait fini par oublier.
Maintenant, cette jalousie revenait, atroce. Claire éperdue, frémissante, écoutait son mari parler à cette femme qui était morte, qui était celle qu’il avait épousée la première, qui était celle dont le souvenir, si bref et si lointain pourtant, le captivait à présent.
Soudain, Claude Erlande se tut; il respira profondément, remua un peu et ouvrit les yeux. Il avait repris connaissance. Un instant, son regard se posa, lucide, sur sa femme. Et dans ses yeux passa une joie intense. Claire y vit resplendir tout son amour pour elle. Il fit un faible petit mouvement pour lui prendre la main et murmura avec un accent de profonde tendresse:
--Ma chérie... Claire chérie... tu es là?...
Puis, de nouveau, ses yeux se fermèrent, sa tête roula un peu sur l’oreiller, le délire le reprit, et il retourna mystérieusement vers les heures du passé et vers celle qu’il avait aimée tout d’abord quand il était très jeune, car, de sa voix faible, un peu haletante, un peu rauque, mais pleine de tendresse, il recommença:
«Prends bien garde au froid, Geneviève chérie, tu sais que tu es fragile... Si tu veux, dès l’hiver, nous partirons pour le Midi... Tu verras comme nous nous installerons bien...»
Il continua, détaillant, en petites phrases familières et caressantes, cette vie de jadis, cette vie qui était en lui un domaine fermé que Claire avait cru aboli, mais qui n’était qu’enseveli.
Et Claire, penchée sur lui, écoutait, pantelante et crispée, et se demandait si c’était pour elle ou pour l’autre qu’il avait eu le plus d’amour.
THÉRÈSE
Dans le beau jardin du pensionnat de Mme Bayle, à Auteuil, les «grandes», une quinzaine de toutes jeunes filles, se promenaient par groupes.
Simone Presles, une petite blonde vive et rieuse, s’était emparée de la «nouvelle» que la directrice venait de présenter.
--Alors, vous vous appelez Thérèse Ferrière? C’est un joli nom. Est-ce que vous avez déjà été en pension? Mais je suis bête, il faut nous tutoyer!... Comme c’est drôle, qu’on t’ait mise ici à Pâques!...
La nouvelle restait silencieuse et comme effarouchée. C’était une enfant vêtue de deuil, mince et brune, aux grands yeux sombres et aux lourds cheveux indisciplinés. Elle finit par dire quelques mots d’elle-même: elle avait perdu ses parents quand elle était toute petite, et elle avait été élevée au fond de la Vendée, dans un vieux château solitaire, par une grand’mère fantasque qui venait de mourir, la laissant aux soins d’un tuteur qui habitait Paris et qu’elle connaissait à peine.
--Et qui as-tu à la guerre? interrompit Simone. Moi, mon père est colonel. Il commande un régiment dans les Vosges. Et j’ai un cousin qui est lieutenant; il a été blessé... Dis donc, Madeleine, s’écria-t-elle en arrêtant une des pensionnaires, tu ne m’as pas donné de nouvelles de ton frère!
--Oh! il va bien, maintenant, dit Madeleine. Mais Germaine n’a pas de nouvelles de son père depuis quinze jours, ajouta-t-elle en baissant la voix, et le beau-frère de Lucie est prisonnier...
D’autres jeunes filles s’étaient jointes à elles et elles parlaient de ceux qu’elles avaient là-bas, pères où frères, cousins ou amis. Et toutes avaient tant de hâte à raconter qu’elles ne s’écoutaient pas mutuellement.
Cependant, Thérèse ne disant rien, Simone la prit à part, afin d’avoir une auditrice.
--Mon cousin s’appelle Robert Tréman. Je voudrais bien que tu le voies... Il m’écrit... oh! pas très souvent, parce qu’il n’a pas le temps... Il est venu une fois me voir au parloir... Toutes étaient jalouses... Mais tu penses si je suis tourmentée!... J’ai mon père, j’ai Robert, et puis j’ai aussi un autre cousin et un oncle... Et toi, qui as-tu? Raconte aussi.
--Je n’ai rien à raconter, murmura Thérèse.
--Oh! tu rougis. Comme tu rougis! s’écria Simone... Oh! la cachottière!... Raconte tout de suite!...
Un coup de cloche l’interrompit, mais, tandis que la surveillante, Mlle Honoré, une personne sèche et effacée, les faisait rentrer, Simone, persuadée que la nouvelle avait un secret passionnant, continua inlassablement ses instances auxquelles les autres «grandes», mises au courant, joignirent les leurs.
Thérèse, pendant toute une semaine, résista. De temps à autre, elle semblait vouloir parler, mais ne s’y décidait pas. Enfin, un soir, excédée de questions, elle commença quelques confidences qui plongèrent ses compagnes dans l’admiration, tant le secret que Thérèse avait si longtemps défendu était romanesque, d’un romanesque complet, irréel et puéril, tellement conforme à leur idéal à toutes, qu’elles en furent émerveillées et jalouses. Thérèse, les jours qui suivirent, ajouta de nouveaux détails et, mystérieusement, montra des preuves. Dès lors, la curiosité et la sympathie qui l’entouraient allèrent en grandissant, à l’étonnement de la surveillante, qui ne s’expliquait pas la popularité de la nouvelle.
Mlle Honoré ayant fait une petite enquête, fut horrifiée, et la directrice, prévenue, le fut davantage encore. Thérèse, appelée sur-le-champ, comparut devant elle.
La majesté habituelle de Mme Bayle était troublée par une agitation vive.
--Mademoiselle Ferrière, dit-elle avec sévérité, l’on m’a appris sur vous des choses graves. Je représente ici votre tuteur, qui remplace les parents que vous n’avez plus. J’ai besoin de savoir la vérité, toute la vérité... Ne niez pas, je suis au courant... Malheureuse enfant!... Par l’entremise de cette vieille bonne que j’ai eu la faiblesse de vous autoriser à voir parfois au parloir, vous êtes en correspondance avec un officier de marine actuellement aviateur au front. Vous l’avez rencontré une fois en province, par je ne sais quel hasard romanesque, et vous avez dit à vos compagnes que vous étiez fiancée avec lui... C’est insensé! Vous lui écrivez et il vous écrit! Et cela se passe chez moi... dans la maison que j’ai créée... que jamais n’a effleuré... De la part de ce jeune homme, il n’y a, j’en suis persuadée, que de l’enfantillage... Mais, avant tout, ses lettres! Donnez-moi ses lettres!... Non, ne répliquez pas! A l’instant même! Je sais que vous les gardez sur vous! Je les veux!
Thérèse tremblait; elle fouilla dans sa robe et tendit un paquet de lettres que Mme Bayle se mit à parcourir avidement. Mais elle n’en lut que deux ou trois et releva les yeux, non plus avec indignation, mais avec ahurissement, sur Thérèse.
--Voyons, voyons, Thérèse, que signifie cette histoire? Qui a écrit ces lettres? demanda-t-elle.
--C’est moi, Madame, avoua Thérèse, très rouge et la tête basse.
Mme Bayle eut un mouvement, mais Thérèse, qui faisait de grands efforts pour ne pas pleurer, continua:
«Oui, c’est moi. J’ai déguisé mon écriture... Je vais vous en écrire d’autres pareilles si vous voulez. J’ai mis des phrases que j’ai lues dans de vieux livres, chez grand’mère, et que j’ai arrangées de mon mieux... Et la boucle de cheveux, c’est une boucle à moi, Madame...
--Mais alors, toute l’histoire? L’officier aviateur? dit Mme Bayle, qui éprouvait un soulagement si intense qu’elle pouvait à peine s’empêcher de sourire.
--J’ai tout inventé, gémit Thérèse. C’est elles toutes ici qui m’ont forcée... Toutes, elles me racontaient leurs histoires. Et elles me demandaient de raconter aussi... Et qu’est-ce que je pouvais dire?... Je suis toujours restée enfermée, en Vendée, dans le château de grand’mère, et depuis qu’elle est morte, je suis toute seule. Et toutes ici, elles ont quelqu’un à la guerre, pour qui elles s’inquiètent, leur père, ou bien leur frère, ou bien leur cousin... Alors j’ai inventé ce que je trouvais le mieux parce que moi je n’ai personne et que j’avais trop honte!...
Elle éclata en sanglots et répéta:
«J’avais trop honte!...»
LE SOUPÇON
Après avoir acheté les journaux de Paris qui venaient d’arriver, il fit quelques pas sur le quai de la gare. Des voyageurs, se dirigeant vers la sortie, le croisaient et, parmi eux, des soldats et des officiers. Sur l’un de ces derniers, ses regards s’arrêtèrent. Il tressaillit, hésita une seconde, et s’avança:
--Pradil!
L’autre leva les yeux et, voyant un officier d’un grade supérieur, ébaucha un geste de salut. Mais au même moment il le reconnut. Il devint rouge, puis pâle.
--Bernage... bégaya-t-il.
--Oui, c’est moi. Voyons, voyons, calme-toi... Moi aussi, je suis heureux de te revoir, dit Bernage en lui mettant affectueusement la main sur l’épaule.
--Je m’attendais si peu... Il y a si longtemps...
--Quatre ans! A qui la faute? Pourquoi ne m’as-tu jamais écrit, depuis ton départ pour ce voyage aux Indes? Nous étions camarades depuis le collège, il y avait toujours eu entre nous la meilleure amitié, et parce que tu pars pour un long voyage, tu m’oublies... plus un mot, rien...
--Oui, oui, murmura Pradil. Tu as raison et, je t’assure, tu ne me feras jamais autant de reproches que je m’en suis fait. J’étais parti pour travailler là-bas, pour peindre... Mais j’ai été malade, paresseux... Je voulais te donner de mes nouvelles, et de jour en jour je différais... Avec toi qui as toujours été pour moi un ami si sûr, si bon, si sincère, c’est sans excuse... Et les mois ont passé... Tu m’en veux?
--Mais non. Je suis trop heureux de te revoir...
Ils marchaient côte à côte le long du quai. Bernage, avec sa figure grave et maigre, son visage sévère et ses tempes grises, semblait plus âgé de dix ans que Pradil, dont le visage fin était sans rides, la moustache blonde et les yeux bleus très jeunes.
Pradil reprit:
--Comme je revenais, la guerre a éclaté. J’ai été sous-lieutenant assez vite... Maintenant, je suis en convalescence d’une blessure au bras... Oh! rien de grave... Toi, je ne te demande pas ce que tu as fait... Je le sais... On m’a parlé de toi bien souvent... Oui, des camarades qui avaient été sous tes ordres ou dans le même secteur que toi... et qui t’admiraient... Du reste, tes décorations, ton grade, à ton âge, c’est épatant... Et quand on me parlait de toi, chaque fois j’avais des remords... J’en ai eu surtout l’année dernière, quand j’ai appris que tu avais été grièvement blessé... Tu es tout à fait rétabli maintenant?
--Oui, tout à fait...
Ils firent quelques pas en silence, et Pradil, comme pour renouer la conversation, demanda:
--Qu’est-ce que tu fais ici?
--Je descends d’un train et je vais, dans dix minutes, en reprendre un autre. J’ai été envoyé en mission. Je dois repasser à Paris et, de là, je retournerai au front... Et toi, est-ce que tu as des parents par ici? Cela me paraît un pays charmant, tous ces bois, ces jardins, ces villas qu’on voit là-bas enfouies dans la verdure...
--Oui, en effet, cela semble un coin délicieux, répondit Pradil avec indifférence.
Ils traversèrent les voies pour gagner le quai où devait s’arrêter le train pour Paris, et soudain Bernage dit à son compagnon:
--Je vois que tu es au courant de ce qui m’est arrivé.
Pradil eut l’air surpris.
--Au courant de quoi?
--Tu le sais bien, voyons... Rien que ta figure indique que tu es renseigné... Du reste, si tu ne savais rien, tu m’aurais demandé des nouvelles de ma femme, et tu ne l’as pas fait...
--Mais, je te jure...
--Bon... De toutes façons, écoute-moi. Je veux que tu saches ce qui est arrivé, puisque tu es à peu près mon seul ami... Jacqueline m’a quitté...
Pradil eut un mouvement, mais Bernage ne lui laissa pas le temps de parler.
«Oui, elle m’a quitté... Elle s’est enfuie. Cela s’est passé environ six mois après ton départ pour les Indes. Oui, tu es parti vers la fin de l’été 1913, n’est-ce pas? Eh bien, c’est le 12 février 1914 que Jacqueline s’est enfuie... Où? Comment? Avec qui? Je n’en sais rien. Il y avait quatre ans que nous étions mariés, tu le sais, et notre vie me semblait très heureuse. Nous n’avions pas d’enfants, mais si moi je le regrettais un peu, je suis sûr que Jacqueline n’y pensait pas du tout. Je l’aimais, je croyais qu’elle m’aimait, et il n’y avait jamais eu de dissentiment entre nous. Elle semblait heureuse, n’est-ce pas? Un jour, ce 12 février, en rentrant chez moi, je n’ai pas trouvé Jacqueline. Elle m’avait laissé une lettre où elle me disait qu’elle aimait un autre homme et qu’elle ne voulait pas plus longtemps se partager entre lui et moi. Et elle ajoutait qu’elle disparaissait ainsi parce qu’elle avait peur de ma colère, non pas tant pour elle que pour lui... J’ai cherché, cherché, cherché... en vain... J’étais fou, et c’est alors que j’aurais eu besoin d’un ami à qui me confier, mais tu étais au bout du monde... Voilà ce qui m’est arrivé... L’été d’après il y a eu la guerre. J’avais été officier d’artillerie en sortant de Polytechnique et j’avais donné ma démission pour me marier. J’ai repris mon grade... et j’ai eu d’autres préoccupations... Voilà exactement mon histoire... Non, ne me dis rien à ce sujet-là...»
Le cri d’un employé annonçant le train interrompit Bernage. Il monta en wagon et, penché à la portière, serra la main de Pradil, à qui il allait demander son adresse afin qu’ils continuassent à se revoir, quand, sur le quai, survint un gros monsieur d’aspect affable.
Partageant son salut entre Bernage et Pradil, il aborda celui-ci:
--Monsieur Pradil, je vous salue bien. Si vous le permettez, je vous déposerai à votre villa. J’ai ma voiture. Et comment se porte Mme Pradil?
Pradil était devenu pourpre. Bernage, penché à la portière du train qui s’ébranlait, avait pâli, assailli par un monde de soupçons. Pradil marié? Avec qui? Pourquoi n’en avait-il pas parlé? Pourquoi n’avait-il pas dit qu’il habitait ce pays? Pourquoi avait-il montré, par moments, tant de gêne? Et son silence pendant son voyage? Mais était-il même parti pour les Indes? N’avait-il pas, au lieu de cela, préparé la retraite sûre et douce où Jacqueline était venue le rejoindre?
Bernage eut un mouvement de folle rage. Il retrouva les souffrances de jadis... Il ne pouvait descendre du train qui filait; il ne pouvait s’arrêter avant d’achever sa mission... Mais il voulait savoir. Il reviendrait plus tard... Plus tard?... Brusquement calmé, il eut un haussement d’épaules. Vivrait-il plus tard? Combien de jours d’avenir aurait-il à lui? Le présent, auquel il s’était donné tout entier, le ressaisissait. Ce passé, qui l’avait torturé, lui sembla factice, futile, vain; en tout cas chimériquement lointain par delà les trois années de guerre. Et il se rendit compte qu’il était, pour le moment du moins, un autre homme que ce passé ne concernait plus.
PRÈS DE L’EAU
L’usine était aux portes de la ville, mais Étienne Lalier, le nouveau contremaître, quand il en sortit le soir, s’en alla à travers la campagne.
Il marchait lentement, courbant un peu sa haute taille robuste; une expression de gravité vieillissait légèrement son visage énergique, aux yeux clairs, aux traits réguliers; absorbé dans ses pensées, il suivait le canal, regardant, sans y prendre garde, l’eau glauque qui reflétait le ciel brouillé d’avril.
Il arriva près d’une écluse. L’éclusier, un vieux à l’air renfrogné, manœuvrait, pour des péniches, les hautes portes sombres.
--Prenez garde! Ça glisse, l’herbe, au bord, dit une voix presque enfantine.
Lalier se retourna. Une enfant mince et brune, vêtue d’une robe de laine trouée, un châle rouge sur ses boucles sauvages, fixait sur lui ses grands yeux noirs.
«Vous êtes de l’usine? reprit-elle. Vous êtes nouveau, n’est-ce pas? Je ne vous ai pas encore vu... Les ouvriers viennent souvent se promener par ici, le dimanche... Mais je ne les aime pas... ils font du bruit... ils se moquent de moi...»
Elle était très grave. Il sourit.
--Par exemple! ils se moquent de toi?
--Oui. Ils blaguent toujours. Ils m’appellent la gosse... Ils disent que je n’ai pas des idées comme tout le monde... Ils me taquinent... Moi, ça me fâche et je me cache... Vous êtes de l’usine, n’est-ce pas?
--Je suis le nouveau contremaître. On m’a appelé ici. Le métal, c’est mon métier depuis toujours... Te voilà renseignée. Est-ce que tu poses des questions comme ça à tous les passants, ma petite?
Elle devint rouge et tapa du pied.
--Là, vous aussi... Je ne suis pas une enfant du tout! J’ai quinze ans et demi. Il y a cinq ans que je suis ici avec papa. C’est moi qui tiens la maison depuis que maman est morte. Je n’ai ni frère, ni sœur... papa ne parle jamais... Alors, je m’ennuie... Vous reviendrez, hein? on causera... Maintenant, il faut que je rentre pour la soupe.
Elle s’enfuit vers une petite maison basse dont un lierre touffu cachait la misère, mais, au bout de trois pas, elle tourna la tête et jeta par-dessus son épaule:
«Je m’appelle Cécile! Vous reviendrez?»
Ce fut le début de leur amitié. Lalier, quelques jours après, revint à l’écluse. La petite parut satisfaite de le voir; le vieux accepta une pipe de tabac et prononça quelques paroles à propos du temps qu’il ferait. Une averse étant survenue, ils s’abritèrent tous les trois dans l’étroit logis qui était extraordinairement en désordre. La fois suivante, Lalier apporta des bonbons à la petite mais elle n’en sembla pas satisfaite. Ce qu’elle voulait, c’était qu’il vienne bavarder avec elle, ou plutôt écouter ses bavardages et répondre aux innombrables questions qu’elle lui posait comme s’il avait dû tout savoir. Lui, fumant une cigarette, regardait l’écluse et la campagne et, quand il paraissait trop distrait, Cécile se taisait et l’observait, son visage mince tout à coup assombri.
Des semaines passèrent, et maintenant Lalier, sans bien s’en rendre compte lui-même, ne se trouvait jamais mieux que quand il était à l’écluse. Le vieux était ours, la petite était bizarre, mais il trouvait là une sorte d’intimité qui lui était douce. Au cours de son labeur quotidien il pensait parfois à la voix puérile, aux yeux noirs, aux cheveux en boucles emmêlées de sa sauvage petite amie. Elle n’était qu’une enfant pour lui. Il ne remarquait pas qu’elle changeait, qu’elle parlait moins, qu’elle avait essayé de discipliner sa chevelure, de recoudre sa robe, de ranger un peu le ménage à l’abandon.
Un soir d’été il arriva en hâte sous les premières gouttes d’un orage.
--Papa est absent pour une demi-heure, lui dit Cécile qui l’attendait, debout sous le lierre de la porte,--moi je suis restée. C’est samedi et j’étais sûre que vous viendriez...
Ils s’assirent sur un banc vermoulu, sous l’auvent de la petite maison et regardèrent l’eau du canal et le vert des bois qui frissonnaient sous l’averse lourde.
Après un silence, la petite, sans tourner les yeux vers son compagnon, lui dit soudain:
«Pourquoi êtes-vous toujours triste?»
Il tressaillit.
«Si, si, continua-t-elle. J’ai bien vu. Vous êtes triste... Je n’ai jamais osé vous en parler... C’est parce que vous êtes seul que vous êtes triste, n’est-ce pas? Moi aussi, avant, j’étais triste et je m’ennuyais...»
Elle s’arrêta, très rouge et essaya de rire, mais ses lèvres tremblaient.
«Moi, je ne veux pas que vous soyez triste... Vous êtes mon ami... Les autres, je ne peux pas les souffrir... Mais vous... J’ai bien vu qu’ici vous étiez content de venir... Alors plus tard... Moi, pour vous, j’attendrai... Je sais bien... je suis trop jeune, maintenant... Mais, dans un an ou deux, si vous voulez, nous nous marierons... on sera très heureux... On aura une maison, des bêtes...»
Elle continuait, expliquant naïvement son rêve de sa voix puérile. Lalier, paternellement, lui tapota la joue.
--Ma pauvre petite, je suis un peu vieux pour toi... Et puis, vois-tu, je suis marié déjà... Oui, j’ai ma femme, là-bas, dans le Nord... avec nos deux enfants... Elle n’a pas pu revenir à temps... Moi, j’étais en voyage... Depuis, je n’ai pas pu avoir de nouvelles... Je ne sais rien... Je ne sais rien...
Il se tut. Il resta absorbé, le visage contracté, les yeux fixés sur le sol. La petite, haletante, pâle sous ses cheveux défaits, le regardait.
--Je comprends bien, murmura-t-elle d’une voix sourde, c’est pour cela que vous êtes triste...
Suffoquant, elle se précipita dans la maison et ferma la porte.
L’éclusier revenait. Lalier lui dit bonsoir et s’en alla, s’efforçant, en vain, de se rendre compte des sentiments qu’il éprouvait.
· · ·
Après avoir hésité, quatre jours après il reparut à l’écluse. Le vieux était là.
--La petite--grommela-t-il en réponse aux questions de Lalier,--elle s’ennuyait, faut croire... Elle a toujours été lunatique. Alors, comme son oncle est passé dans sa péniche où qu’il a sa femme avec lui, elle a voulu partir avec eux... Les voilà, là-bas...
Sur une péniche qui, au loin, sur l’eau miroitante, s’en allait vers le couchant rouge, Lalier crut voir une mince silhouette qui faisait un geste d’adieu.
Il eut un moment de stupeur et la sensation que quelque chose s’arrachait de lui. Mais il essaya de se dire que les choses étaient mieux ainsi et retourna vers la ville... seul.
LE TOIT BRUN
A la lisière du petit bois, non loin du village dont on apercevait là-bas, sous l’éclatant soleil d’après-midi, les toits à travers les branches, les enfants,--ils étaient une dizaine, garçons et filles,--avec des rires et des cris aigus, jouaient au milieu des arbres et des piles de bois.
--Fanny, Fanny, c’est toi qui y es avec Émile! Attendez qu’on se cache! crièrent des voix claires.
Fanny, une petite de sept ans, blonde, vive et fraîche, resta seule, près du but, avec Émile qu’un bâton de réglisse qu’il suçait rendait muet.
--Va par là, lui ordonna-t-elle après quelques instants, et elle s’élança dans une autre direction.
--Fanny! appela doucement une voix d’homme.
L’enfant tourna la tête. Elle vit un soldat dissimulé à demi derrière un buisson. C’était un homme jeune encore; une lourde moustache barrait son visage hâlé; sous le casque enfoncé on voyait à peine ses yeux noirs.
Depuis un moment il était là, et, sans que les enfants y prissent garde, il les observait.
--Bonjour, Monsieur, dit la petite.
--Viens ici. N’aie pas peur...
--Je n’ai pas peur, mais il faut que j’aille chercher les autres qui sont cachés.
--Tu iras tout à l’heure. Viens d’abord.
L’enfant s’approcha, levant son petit visage vers le soldat.
--Vous venez de la ville, pas? demanda-t-elle. C’est gentil, la route dans le bois. C’est tout frais...
L’homme s’assit sur un tas de bois, il attira la petite fille, posa la main sur sa tête bouclée et la regarda longuement.
«Comme elle est jolie!... Je l’aurais reconnue rien qu’en me rappelant sa sœur; c’est son portrait», pensa-t-il.
--Vous êtes pas malade que votre main tremble? dit la petite. Vous savez, il y a le village tout près. Tenez, c’est les toits là-bas...
Elle étendit son petit doigt et ajouta:
«Notre maison, c’est le toit brun.
--Ah! Eh bien, elle me paraît très jolie, ta maison, dit le soldat d’un ton gai... Alors voyons, raconte: tu habites là avec ta maman probablement?...
--Oui, et puis avec grand’mère à qui elle est, la maison. Et puis il y a Berthe; je suis sa sœur, pas, elle est plus grande que moi et aujourd’hui elle est à l’école.
--Et ta maman, elle va bien? Qu’est-ce qu’elle fait? Comment s’appelle-t-elle?
--Elle va bien ces temps-ci, mais elle a été malade maman, elle avait travaillé trop, qu’on a dit. Elle travaille à l’usine qu’est de l’autre côté... C’est Mme Valin, maman.
Et soudain, faisant pour se dégager des mains qui tenaient doucement ses poignets fragiles un mouvement de tout son petit corps souple:
«J’en ai assez, dites, Monsieur, est-ce que je peux m’en aller?
--Tout à l’heure. Reste un peu avec moi. Est-ce que je t’ennuie? Dis-moi: Ton père, qu’est-ce qu’il fait?
L’enfant prit un air grave:
--Papa? Il n’est pas là. Déjà avant que ça soit la guerre il n’était jamais là. Il était loin, disait maman. Maintenant il est à la guerre. On le voit jamais. Tous les autres ont des papas qui viennent en permission. Moi, il vient jamais...
--Alors, tu ne te rappelles pas de lui? demanda le soldat en se penchant vers les yeux clairs de la petite fille.
Elle secoua la tête pour dire non.
«C’est vrai, se dit-il, comment se rappellerait-elle? Elle avait quoi?... Douze ou quinze mois... Et ça fait six ans bientôt depuis que...»
--Et ta maman, reprit-il tout haut, qu’est-ce qu’elle dit de ça?...
--Elle dit rien. Elle travaille, et puis elle soigne grand’mère qui peut presque plus marcher, et puis elle soigne Berthe, et puis moi... Et voilà...
L’homme resta silencieux. Dans les traits de l’enfant il essayait de retrouver l’image de la mère. Le souvenir de celle-ci et de leur passé,--ce souvenir qui, depuis des mois, au milieu du péril, de la souffrance et de la fatigue, s’imposait à lui toujours plus impérieusement, et qui, enfin, l’avait amené là pour savoir, sans intention précise,--le soulevait, maintenant, d’émotion. Il revit la jeune fille, timide et tendre, qui était devenue sa femme et qu’il avait tant, et si injustement, fait souffrir. Il songea à tout l’amour qu’elle lui avait donné et qu’il avait gâché. Il voyait là-bas la maison où pourrait être son foyer. Cette enfant fraîche et vive était sa fille. Il eut un désir éperdu de retrouver ce qu’il avait rejeté six ans auparavant.
Il se leva brusquement et dit à l’enfant:
--Écoute, tu vas me mener...
Mais il s’arrêta, hésitant. Il se souvenait maintenant des dernières querelles, de sa dureté à lui, de sa révolte à elle. Il se demanda s’il n’était pas devenu un étranger pour la mère comme il était un étranger pour l’enfant et il se tourna vers celle-ci:
--Dis-moi, ta maman, est-ce qu’elle est triste quelquefois?
--Oh! non. Elle dit qu’elle est contente, puisqu’elle nous a, nous deux Berthe. Et grand’mère lui dit comme ça que maintenant elle est bien tranquille.
--Ah! Et qu’est-ce qu’elle répond, ta mère?
--Elle dit oui... Où c’est qu’il faut que je vous mène, Monsieur?
--Elle dit oui... Elle dit oui...»
L’homme, un peu pâle et la figure crispée, avait baissé la tête.
«Elle est tranquille, il faut que je la laisse tranquille... Je lui en ai assez fait endurer dans le temps... Plus tard, puisqu’elle est restée libre, quand ça sera fini, si j’en reviens, on verra...»
--Où c’est qu’il faut que je vous mène, Monsieur? répéta, en le tirant par la main, la petite fille, qui avait hâte de retourner jouer.
Il eut encore une brève hésitation, puis dit simplement:
--Montre-moi le chemin qui conduit au bourg, il faut que je reprenne mon train.
De sa petite main elle lui indiqua la route. Il jeta un regard là-bas, du côté du toit brun. Il s’inclina vers l’enfant et l’embrassa de toutes ses forces. Elle s’échappa de ses bras et courut reprendre sa partie de cache-cache pendant qu’il s’en allait.
LA PROMESSE
L’après-midi s’achevait et les ombres d’un orage menaçant assombrissaient l’ombre verte de la forêt, quand le soldat qui suivait la route déboucha dans la grande clairière. Il la reconnut tout de suite, se souvenant bien de la description qu’on lui en avait faite et il reconnut aussi, au lierre de son toit, la maison qu’il cherchait. En hâte, pour ne plus se laisser aller à hésiter devant la démarche qu’il faisait, il traversa la clairière et, comme les premières gouttes de pluie étoilaient lourdement la poussière de la route, il vint frapper à la porte qui bientôt s’ouvrit.
--M. Duray? demanda-t-il.
--Papa est absent, il est à la ville, répondit une voix fraîche, mais si vous voulez voir le garde adjoint, sa maison est à deux pas...
Au seuil, une jeune fille avait paru, suivie d’un grand chien qui grondait et qu’elle fit taire. Elle semblait avoir seize ou dix-sept ans; dans sa robe de toile grise elle était grande et élancée, son visage clair avait encore des contours enfantins, mais ses yeux bleus étaient sérieux et doux. De la main elle écartait de son front les boucles de ses cheveux châtains.
--C’est à M. Duray que j’aurais voulu parler d’abord, balbutia le soldat.
Il avait eu, en la voyant, un mouvement de recul, et elle le considéra avec étonnement, tant il semblait dans un embarras pénible et qui n’allait guère à sa haute stature, à ses traits décidés, à son regard jeune et franc.
--Si je pouvais revenir... murmura-t-il, mais c’est impossible, je dois reprendre le train ce soir même... Du reste, c’est à vous... c’est à vous que je dois dire...
La jeune fille avait à peine entendu ces derniers mots, tant la pluie ruisselait avec bruit. Elle lui dit d’entrer, repoussa la porte et tous deux restèrent debout dans la grande pièce à demi-obscure.
«Je vois que vous ne savez pas, dit-il, cherchant ses mots. Je pensais que peut-être vous auriez déjà appris... J’aurais voulu prévenir votre père, mais je dois repartir tout à l’heure, et il faut que je tienne une promesse que j’ai faite... Je viens du front, n’est-ce pas... Je m’appelle Jean Vautier, et j’ai été le camarade de quelqu’un que vous connaissez... Oui... Paul Tullier... Et il a été blessé... gravement... très gravement...
--Mon Dieu, cria-t-elle, est-ce que?... Dites la vérité!
Il ne répondit rien, sentant bien qu’elle comprenait. Il était consterné d’avoir annoncé si vite la nouvelle tragique alors qu’il aurait voulu employer tant de précautions. Levant les yeux sur la jeune fille, il la vit pâle, les joues mouillées de larmes, mais il fut surpris: ce n’était pas le désespoir effrayant qu’il redoutait. Il reprit très bas:
«Alors je lui avais promis d’apporter ici, s’il lui arrivait malheur, certaines de ses affaires, comme souvenir... Les voici...»
Sur la table, entre eux, il posa un petit paquet noir.
--Mon Dieu, mon Dieu! ma pauvre Berthe, quel malheur! murmura la jeune fille.
--Berthe?... Mais ce n’est donc pas vous? Vous n’êtes donc pas la fiancée de Paul?
--Non, non, dit-elle en frissonnant d’une angoisse confuse. Berthe, c’est ma sœur... Elle a vingt ans. Ils s’étaient fiancés avant la guerre... Moi, j’avais quatorze ans à ce moment-là... Ma pauvre Berthe... elle l’aimait tant!... Ces derniers jours, elle était inquiète, elle n’avait pas de lettres depuis longtemps... Aujourd’hui elle a été à la ville avec papa essayer d’apprendre quelque chose...
--C’est vous qui êtes Émilie? murmura le soldat. Il m’a parlé de vous... mais comme d’une enfant...
--Oui, c’est moi Émilie.
Après un moment de silence, il reprit, avec un geste vers le paquet noir:
--Cela, c’est à votre sœur. Il m’avait dit ce qu’il fallait que je prenne pour l’apporter ici, en cas de malheur. Et il est tombé tout à côté de moi, tué sur le coup... Aussitôt que j’ai pu, j’ai tenu ma parole... C’était mon meilleur camarade, Tullier; depuis des mois on était ensemble... Quand il m’a fait jurer de venir ici il m’a offert la même chose si c’était moi qui tombais... Seulement, moi, c’était pas la peine...
--Pourquoi? demanda Émilie en levant les yeux.
--Pourquoi? (Il eut un rire un peu forcé). Mais parce que moi je suis tout seul, voilà! Je n’ai ni parents, ni fiancée, ni... personne qui tienne à moi. Bref, je suis tout seul... Et même, voyez-vous, là-bas, il y a des moments où c’est dur, n’est-ce pas, de se dire ça... Mais je vous raconte là des choses qui ne vous intéressent pas...
Elle dit doucement que cela l’intéressait, et alors le soldat, après avoir hésité, ne put retenir une question.
--Et vous, demanda-t-il, à demi-voix, est-ce que vous avez un fiancé, là-bas?
Elle fit un mouvement de tête négatif en devenant très rouge. Ils gardèrent le silence, dans un sentiment doux et imprécis, auquel se mêlait la douleur du deuil qu’évoquaient les pauvres souvenirs qui étaient là, sur la table. Le soldat pensa confusément à la mort tant frôlée et il eut un grand désir de vivre et d’aimer, dont l’image fut cette enfant svelte, aux cheveux châtains. Mais il n’osa le lui exprimer, et dit seulement:
--Je vais m’en aller. Je voudrais vous faire une demande. Voulez-vous me permettre de dire à un camarade, si quelque chose m’arrive, de vous envoyer quelques-uns des objets que je laisserai?... Ça ne vous ennuie pas?...
Elle attacha sur lui ses yeux bleus pleins d’émotion et, un peu tremblante, répondit:
--Vous reviendrez... je suis sûre que vous reviendrez...
Hésitant à comprendre son regard et sa voix, il dit tout bas:
--Je reviendrai... ici?
Elle fit oui de la tête. Il lui prit la main et, par-dessus la table où était posé le petit paquet noir, il se pencha vers elle et l’embrassa gauchement au front. Puis, il s’éloigna le long de la route, dans le crépuscule tout plein de l’odeur fraîche de la forêt mouillée.
AUTRES HISTOIRES D’A PRÉSENT
LE VIEUX MONSIEUR
Comme la nuit tombait, Chottar, le patron du _Lion d’Or_,--une petite auberge pauvre sur la place du bourg,--attela sa carriole.
Quand il eut achevé il se tourna vers sa maison, et, assez fort pour être entendu des voisins, cria à sa femme:
--Virginie!... A tout à l’heure! Je vais voir arriver ces pauvres réfugiés!
De la salle déserte sa femme accourut pour le rappeler.
--Rentre un peu que je te dise un mot.
Et lorsqu’il l’eut rejointe dans le couloir.
«Alors c’est décidé?
--Bien sûr! c’est une occasion à ne pas perdre, les affaires vont assez mal... dit-il à voix plus basse.
--C’est justement. Vois-tu qu’on se colle une charge pour rien? C’est-il bien sûr ce que ton frère t’a raconté?
--C’est sûr. Dans sa commune il y a des réfugiés du même pays que ceux qu’on envoie ici. Tous ils connaissent le vieux. C’est M. Marthosse qu’il s’appelle et il est très riche. Il a des terres, des fermes, un château...
--Mais ça doit être détruit, tout ça...
--Il est riche tout de même. Et il a été évacué comme les autres et il va arriver ici avec eux... Alors moi, à la gare, je lui offre de venir chez nous. Tu penses, il aimera mieux ça que d’aller coucher sur la paille dans l’école. Mais faut pas que nous ayons l’air de le connaître, de savoir qu’il est riche. Ça, c’est le point important, fais-y bien attention... C’est une histoire à nous tirer d’ennui, je te dis! Un vieux richard tout seul, en voilà un client! On l’installe, on le soigne, on le dorlote... Alors, dame, il sera reconnaissant... et comme c’est un Crésus...
--Il n’y a que toi pour avoir des idées comme ça, dit la femme avec admiration. Mais comment que tu le reconnaîtras? Et vois-tu qu’on sache?...
--Qu’on sache quoi? On ne fait de mal à personne, bien au contraire! On lui rend service à ce vieux. Ça se trouve que c’est un richard, tant mieux pour nous. C’est pas défendu d’être malin. Et quant à le reconnaître, sois calme. Tu penses que je ne lui demanderai pas son nom, mais j’ai son signalement: un grand tout courbé, avec une barbe blanche... J’aurai l’air de le choisir par hasard et comme ici personne que toi n’est au courant... Allons, je file, c’est l’heure...
Chottar sauta dans la carriole et s’éloigna sur la route sombre. La femme ferma les volets.
Il était près de minuit quand elle entendit le bruit de la carriole qui revenait. Elle courut au seuil, une lanterne à la main.
--Je t’en ramène deux, de ces pauvres réfugiés! cria très haut la voix de Chottar. Éclaire-nous, Virginie, qu’on descende!
Elle obéit et, dans la clarté dansante, vit son mari qui aidait à descendre de la carriole un vieillard maigre, à barbe blanche, incroyablement poussiéreux, enveloppé dans un vaste pardessus. Il semblait épuisé de fatigue et dormait debout, de même qu’un gamin de treize à quatorze ans qui descendit à son tour.
--Par ici, mon vieux monsieur, disait Chottar guidant le vieillard. C’est pas luxueux mais c’est offert de bon cœur. Tu as du bouillon chaud, ma femme?
Mais le vieillard ne voulait que se coucher et Chottar, avec sollicitude, le mena à la plus belle chambre, pendant que sa femme faisait rentrer la carriole. Le gamin la suivit, et, sans un mot, dans un coin de l’écurie, se jeta sur de la paille où il s’endormit aussitôt.
Les Chottar se retrouvèrent dans leur chambre quelques minutes plus tard.
--Il dort, annonça Chottar à demi-voix. Il a juste pris le temps d’ôter son paletot et il est tombé comme un plomb sur le lit.
--Et tu ne t’es pas trompé? C’est bien le bon que tu as ramené? Et le gamin, qui c’est? Raconte donc!
--A la gare il y avait le maire, les adjoints et du monde. Moi j’ai attendu de reconnaître mon type. Je ne voulais pas m’emballer sur un autre, dame... Il est descendu un des derniers. Alors j’ai crié que je voulais en prendre un chez moi, celui-là parce qu’il était vieux. Ça en a fait un effet! Ça nous pose, tu sais; on ne dira plus que nous faisons de mauvaises affaires. Alors le vieux est venu avec moi et le gamin aussi qui l’aidait à marcher. Ça doit être son petit domestique. Et je n’ai pas pu me tromper. Il n’y avait que lui qui répondait au signalement... Du reste, attends un peu, j’ai son paletot... Tiens, regarde dans la poche. Il y a le nom: Marthosse... C’est lui. Notre fortune est faite...
--Et si ça ne lui plaît pas de rester ici?
--Ça ne se peut pas. Faudrait qu’il soit un monstre d’ingratitude, affirma Chottar gravement.
Le lendemain matin, vers huit heures, Chottar, tout radieux, parut au seuil du _Lion d’Or_.
Sur la place s’avançait un groupe important en tête duquel marchait le maire, homme solennel, qui aborda l’aubergiste avec une cordialité inhabituelle et chaleureuse.
--Eh bien, monsieur Chottar, comment va notre brave réfugié? lui dit-il. Nous venons de faire une visite aux autres... Tous n’ont pas eu la même chance que celui que vous avez choisi, mais nos concitoyens rivalisent d’empressement auprès d’eux... Le bel exemple que vous avez donné n’a pas été perdu...
--Ça m’a fait plaisir, dit, à voix élevée, Chottar qui voyait, à la fenêtre du premier, apparaître le visage du vieillard. Ce vieux monsieur, il me faisait peine. Maintenant il restera ici tant qu’il voudra... Des mois, si ça lui plaît! Ce qui est à moi est à lui! Je m’y engage! Canaille qui s’en dédit!
--Et ce qui est noble, continua le maire avec une émotion contenue, ce qui rend plus significatif encore votre geste généreux, c’est que vous avez volontairement, je le sais, choisi, parmi ces pauvres gens, le plus pauvre, le plus abandonné... C’est bien, cela, monsieur Chottar, c’est généreux, c’est délicat. Je suis heureux de vous serrer la main...
Il s’éloigna. Chottar, effaré, s’élança dans son auberge. Le gamin, tout hérissé de paille, sortait de l’écurie.
--Ton patron, qui est-ce? lui cria Chottar. Le vieux monsieur qu’est là-haut, c’est bien Marthosse qu’il s’appelle, pas vrai?...
--M. Marthosse? dit d’un ton traînant le gamin qui s’étirait,--il est descendu à la station d’avant ici où il avait de la famille. Pensez-vous que ce vieux qu’est ici c’est mon patron? Je l’ai aidé par pitié, oui. C’est le patron de personne... Il a même pas un vêtement à lui sur le dos, tout le monde s’y est mis pour l’habiller... C’est le mendiant qui était devant notre église...
UN RENSEIGNEMENT
--D’abord la conférence et le concert, puis le lunch et enfin le tirage de la tombola... Ah! notre matinée promet d’être réussie! Il le faut, d’ailleurs! Il nous faut un grand succès, et beaucoup d’argent! Notre œuvre en réclame! Il y a tant de misères, tant de souffrances à soulager! Il y a tant de gens qui ont faim! Oui, qui ont faim!... Et on ne les connaît pas tous... l’indigence souvent se cache... cherchons-la! visitons sans relâche les quartiers populeux, entrons dans les plus misérables taudis, interrogeons les pauvres que nous croisons dans la rue!... Secondez-moi, Mesdames, redoublons nos efforts! Nous sommes des favorisées de la fortune, consacrons à ceux qui n’ont rien une part de notre superflu; payons la dîme de notre richesse!...
Mme Pavois avait parlé avec tant d’animation qu’elle dut s’arrêter un peu haletante. Elle avait toujours été enthousiaste, et l’œuvre de charité qu’elle avait fondée et qu’elle présidait la passionnait.
Les cinq dames du comité, réunies dans l’élégant salon de son petit hôtel du quartier de l’Étoile, l’approuvèrent chaleureusement. Elle leur redit ensuite, pour la cinquantième fois, tous les détails de la fête, en leur répétant avec force qu’il restait encore des billets à placer; elle ahurit de recommandations Mme Eudine et Mme Loisy, qui s’étaient chargées des courses, remit des fonds à Mme de Neugle, qui était trésorière, et rappela à Mme Tracy qu’elle chantait dans le concert. Après quoi ces dames prirent le thé et s’en allèrent laissant Mme Pavois avec Mme Heurtel, qui était sa vice-présidente et sa confidente intime.
Mme Pavois but une tasse de thé et mangea une tartine de confitures. Son front était soucieux.
--Je ne suis pas contente de Mme Eudine ni de Valentine Tracy, déclara-t-elle.
Mme Heurtel eut un regard interrogateur.
«Elles sont sans zèle ni ardeur, continua Mme Pavois. Elles ne font pas, pour notre œuvre, le quart de ce qu’elles devraient faire. Mme Eudine est d’une santé délicate, il est vrai, et elle s’inquiète sans trêve pour son mari, mais je suis sûre qu’un peu plus d’activité lui ferait grand bien et la distrairait de ses angoisses... Quant à Valentine...
--C’est une fort belle personne, mais un peu singulière, remarqua Mme Heurtel.
--Singulière,--Mme Pavois eut un haussement d’épaules agacé,--ne m’en parlez pas, ma chère amie... elle en est crispante à force d’originalité voulue et de prétentions! Oui, elle est bien, c’est entendu, mais ces coiffures, ces bonnets de velours, ces cheveux nattés sur les oreilles! Et ces robes, ces tuniques, ces je ne sais quoi!... Cette fausse simplicité, cette obstination à ne jamais suivre la mode, à se donner du genre... Elle est persuadée qu’elle est hiératique, oui, hiératique, et elle étudie ses attitudes... Vous pensez comme elle peut se consacrer à notre œuvre... Et si vous saviez le mal que j’ai eu pour la décider à en faire partie... Elle m’objectait ses enfants, sa musique, toutes sortes de défaites, mais j’ai tenu bon et elle ne pouvait pas me refuser... Son mari est un de nos cousins éloignés, il est architecte et, avant la guerre, M. Pavois lui a fait gagner beaucoup d’argent en lui procurant des travaux... Maintenant, il est auxiliaire je ne sais plus où. Un poste sans danger, ça, j’en suis sûre. Donc sa femme n’a pas l’excuse de Mme Eudine. Et, quant à ses enfants,--vous verrez l’aîné, qui a cinq ans, et qui est gentil à croquer du reste, elle l’amènera à la fête,--quant à ses enfants, c’est sa mère qui les garde pendant que Valentine court pour sa musique...
--Elle donne des leçons, n’est-ce pas? dit Mme Heurtel.
--Donner des leçons? Pour quoi faire? Non, elle en prend, elle suit des cours, elle chante... Oh! elle a du talent, c’est pourquoi je lui ai donné place dans notre concert... Et je dois dire que ça, elle l’a accepté immédiatement... Pensez, c’est une excellente réclame... Elle va paraître à côté de vrais artistes... Enfin, que notre fête soit réussie, c’est tout ce que je demande... Il nous faut beaucoup d’argent...
Le vœu de Mme Pavois fut exaucé et ses efforts récompensés, car la fête réussit parfaitement. La conférence, brève et pittoresque, donna satisfaction; l’excellence du lunch disposa les assistants à la philanthropie. La tombola ainsi que le concert eurent un grand succès. De ce succès, Valentine Tracy eut une large part. Brune, élancée, très belle, drapée dans des plis blancs, sans grimacer ni gesticuler, non plus que se raidir comme un morceau de bois, elle chanta de telle sorte que les spectateurs l’acclamèrent. Mme Pavois jeta sur elle un regard favorable et vint la féliciter après la matinée dans le petit salon qui servait de coulisses et où la jeune femme, toujours calme et observant une altitude noble, était très entourée.
A ce moment entrèrent quelques enfants qu’une gouvernante, qui les avait surveillés pendant la fête, ramenait à leurs parents. Le petit garçon de Valentine était du nombre. Il se précipita vers sa mère, mais Mme Pavois l’arrêta au passage.
--Eh bien, mon petit Paul, lui demanda-t-elle en l’embrassant, t’es-tu bien amusé? C’était beau, n’est-ce pas, la représentation?... Tu as vu ta maman, comme on l’a applaudie!... C’était beau?...
--Oh! oui! oh! oui! cria le petit dont les joues étaient animées et les yeux brillants. Oh! oui! madame, c’était beau!...
Il se dégagea et se jeta dans les bras de sa mère.
«Oh! oui, maman, c’était beau! Le goûter, si tu savais comme c’était bon! On a eu du jambon et de la viande froide tant qu’on a voulu! et des gâteaux, et tout! Ce que j’ai mangé! Tu avais bien raison, c’était pas la peine qu’on déjeune!...»
La petite voix enthousiaste avait sonné dans la pièce. Il y eut un silence. Valentine Tracy était devenue très rouge et avait perdu toute attitude hiératique. Autour d’elle s’écroulait brusquement, à la révélation naïve, tout le décor de dignité fière et de convenances mondaines maintenu depuis des mois avec tant de courage quotidien, d’efforts assidus, de privations habilement cachées. Des larmes montèrent aux yeux de la jeune femme; elle se leva pour partir.
Mme Pavois, qui n’osait trop la regarder, se souvint alors que Tracy non plus que Valentine n’avaient aucune fortune, que l’argent gagné jadis n’avait pu toujours durer, surtout avec trois enfants à nourrir, et que la prétention aux toilettes simples peut masquer l’impossibilité d’en acheter de chères. Et Mme Pavois se dit aussi qu’aucune des enquêtes qu’elle faisait pour son œuvre ne lui avait jamais fourni un renseignement aussi sûr et aussi précieux que celui qu’elle venait de recueillir par la petite voix de l’enfant.
LE COUSIN DE PARIS
Dans sa mansarde d’aspect indigent, M. Célestin Paponel, encore au lit, fumait une cigarette en songeant, volupté non encore émoussée, qu’il avait conquis le droit de se lever quand bon lui semblait.
Neuf heures venaient de sonner au Val-de-Grâce voisin, lorsqu’on frappa. Paponel écarta de son grand front ridé ses longs cheveux gris et boutonna sa chemise sur sa poitrine maigre. Il tira une corde qui, courant dans des anneaux le long du mur, rejoignait ingénieusement le loquet de la porte.
--Entrez! cria-t-il en même temps.
Parut un gros homme essoufflé, vêtu de noir râpé et porteur d’une serviette.
--Bonjour, monsieur Bellancourt, dit Paponel, affable, en s’accoudant.
--Bonjour, monsieur Paponel... Sapristi, c’est une échelle, votre escalier!... Non, je ne m’asseois pas, je suis pressé, mais j’ai quelque chose de bon pour vous. L’institution Labre cherche un répétiteur de lettres. Cent vingt-cinq par mois et le déjeuner. Je sais que vous êtes libre et j’ai parlé de vous. Faut sauter là-dessus. Je vous présente ce soir, et c’est fait!
--Je refuse!--Paponel s’était redressé dans son petit lit de fer aux draps troués.--Monsieur Bellancourt, ma gratitude est vive, mais je refuse! Aucune boîte à bachot n’aura plus Célestin Paponel! Vous parlez à un homme libre! J’ai désormais des rentes!
--Hein? des rentes? depuis quand?
Le gros homme étonné regardait la misère qui l’entourait.
--Depuis un mois. C’est le fruit de mon labeur. C’est le but que je visais en entrant dans l’enseignement il y a trente-six ans... Songez-y: trente-six ans de travail avec cette idée fixe: ne rien faire! J’ai été plus qu’économe: sordide, plus que vertueux: ascétique! J’en goûte la récompense. J’ai des rentes. C’est du viager. Aucune folie soudaine ne peut me mettre en péril, le capital ne m’appartient plus. Je suis protégé contre moi-même. Jusqu’à ma mort, cent francs par mois me sont assurés. C’est peu, dites-vous? Non, c’est juste! C’est ce qu’il me faut pour exister enfin en homme indépendant. Aucun joug ne pèse plus sur moi, comprenez-vous bien? Il me semble naître! Je respire! Je vais me mettre, dès que sera dissipée la première fièvre de la liberté, à mon grand ouvrage sur l’histoire de la ponctuation... Monsieur Bellancourt, admirez un homme heureux!
--C’est embêtant! J’ai parlé de vous. Ça n’a pas le sens commun de refuser ça! Réfléchissez encore. Je repasserai à midi.
--Le forçat évadé ne reprend pas ses fers! cria Paponel. Et, seul, il se renfonça dans son lit et alluma une autre cigarette.
Il somnolait, quand, au delà de la porte, s’entendirent des pas et des voix.
--C’est là, maman, y a le nom écrit...
--Qu’est-ce que c’est que ça? murmura Paponel étonné.
On avait frappé. Il tira sur sa corde.
Une femme inconnue, un enfant dans les bras, d’autres autour d’elle, entra.
Elle vit Paponel couché et dit:
--Bonjour, cousin Paponel!
Paponel, pétrifié, la regardait. Elle semblait trente-cinq ans; elle était mince, pas jolie, vêtue pauvrement et proprement, ainsi que les enfants. Elle passa celui qu’elle tenait dans les bras à une petite fille d’une douzaine d’années, s’avança vers le lit et à demi-voix:
«Dites donc, ça ne s’attrape pas ce que vous avez?... Oui, votre maladie... C’est à cause des enfants, vous comprenez...
--Je ne suis pas malade, balbutia Paponel.
--Vous dites ça... mais puisque vous êtes couché... Et puis, il n’y a qu’à voir votre mine...
Elle secoua la tête d’un air de pitié, et sans transition:
«Vous me reconnaissez, au moins?»
Paponel ne répondit pas. A l’esprit, de confus souvenirs lui revenaient, en effet, d’une famille éloignée qu’il avait, dans l’Est, d’où il était. Mais il était ahuri et irrité. Que lui voulait cette intrusion?
«Berthe, voyons, continua-t-elle, vous savez bien: celle qui a épousé François... Moi, je vous reconnais, allez, malgré qu’on ne s’est pas vu depuis... dame, pas loin de vingt ans, quand vous êtes venu chez nous, à la mort du grand-père... J’étais encore presque gamine. Quatre ans après j’ai épousé François... Il est là-bas depuis le commencement, dans les artilleurs...»
Une voix aiguë l’interrompit.
--Ma tante, pourquoi donc que tu disais qu’il était riche, le cousin de Paris?
C’était un des enfants. Tous du reste semblaient déconcertés par l’aspect de la mansarde et du vieux cousin dans son grabat.
--Justin! veux-tu bien te taire!
--Ce n’est donc pas votre enfant! dit Paponel.
--Non. J’en ai quatre seulement. Les deux autres sont à mon beau frère. Il est veuf, et, comme de juste, j’ai pris les deux petits pour qu’il n’ait pas de souci pendant qu’il est à se battre, cet homme. Alors je suis restée chez nous avec les enfants tant qu’il y a eu moyen. On avait la maison et le jardin, ça aidait à vivre... Et puis, quand ça a commencé en février, on nous a évacués... Et nous sommes venus à Paris.
--Pourquoi? demanda Paponel.
--Parce qu’on ne savait pas où aller. Et puis, je pensais qu’ici je trouverais du travail... puis...
Elle hésita et se mit à rire.
«... Et puis, cousin, on voulait vous voir... On espérait... Enfin, quoi, ça n’y fait rien, je peux bien vous le dire: on ne pensait pas vous trouver comme ça. Dame, un savant comme vous, professeur à Paris... Bref, on se disait toujours: si ça va trop mal, il y a le cousin de Paris. Et mon mari il me l’écrivait... Alors, quand je me suis trouvée ici avec les petits, j’ai commencé, comme de juste, par me débrouiller. On s’est installé dans deux petites chambres, mais ce que les loyers sont chers! Et la vie, donc! Enfin, j’ai pas à me plaindre, j’ai trouvé à faire un ménage; pendant ce temps-là, Louise, mon aînée, garde les enfants. Après, j’ai pensé à vous chercher. «Je me rappelais bien l’adresse d’une pension où vous avez été, il y a des années. A cette pension-là, on m’en a indiqué une autre, et de fil en aiguille je suis venue ici...»
Il y eut un silence. Elle reprit:
«Ça m’ennuie bien de vous voir comme ça. Vous avez de la misère... Vous êtes malade...
--Je ne peux plus travailler, grogna Paponel. Je suis vieux...
Elle secoua la tête.
--Si j’avais su, je serais venue plus tôt... Maintenant, faut que je m’en aille. Je reviendrai demain pour nettoyer votre chambre, vous ne pouvez pas rester comme ça dans la crasse...
Elle se leva, rassembla les enfants, les poussa sur le palier, revint, et à demi-voix:
«Dites donc, cousin, entre parents faut pas de façons. Justement j’ai touché mon ménage hier... Ça ne me gêne pas... Vous me rendrez ça plus tard.»
Rapidement elle fourra quelque chose sous l’oreiller de Paponel, dit «A demain!» et se sauva.
Paponel jeta la main sous l’oreiller. Il y trouva un billet de cinq francs. Sa face pâle devint livide. Il se dressa, frémissant d’horreur. Les rêves de trente-six ans d’efforts, à peine réalisés, s’écroulaient sous quelque chose de plus fort que tout égoïsme. Et comme M. Bellancourt, toujours essoufflé, entrait pour chercher sa réponse, Paponel, en chemise et furibond, se jeta sur lui.
--J’accepte! cria-t-il à cet homme ahuri, j’accepte, vous dis-je! Je redeviens esclave! Il me faut de l’argent, puisque je n’en ai que pour moi! Elle m’a donné cent sous! Elle n’a rien! Il faut que je l’aide, avec ses sales mioches! Je suis le cousin de Paris!
LA PETITE LOUISE
La petite, le bébé dans les bras, était venue à pied, se hâtant involontairement tant elle avait peur d’être en retard. Lorsqu’elle fut à la gare, elle vit qu’elle était en avance d’une heure. Elle se renseigna sur l’endroit où elle devrait se poster quand arriverait le train et elle alla s’asseoir dans un coin de l’immense salle. Elle semblait avoir quatorze ans, elle était nu-tête, mince dans sa robe simple; une émotion assombrissait ses yeux. Le bébé, sur ses genoux, regardait d’un air grave passer le monde.
Quand il fut cinq heures moins le quart, elle se leva et s’avança vers la sortie, où des groupes attendaient déjà. Bientôt le train arriva et les soldats commencèrent à sortir. Alors la petite s’affola, car ils étaient si nombreux et ils lui semblaient si pareils qu’elle craignait de ne pas reconnaître celui qu’elle cherchait et elle courut de l’un à l’autre pour mieux les voir. Le bébé, amusé par ce mouvement, riait sur son bras.
Enfin, elle se précipita. C’était lui; elle reconnaissait sa stature svelte, son visage brun, ses yeux clairs et sa moustache courte. Il l’avait déjà dépassée, mais il marchait lentement, regardant autour de lui comme s’il cherchait quelqu’un.
Il s’arrêta. La petite lui avait touché le bras. Il tourna les yeux vers elle et tout d’abord ne sut pas où il l’avait déjà vue.
--Monsieur Rouve? balbutia-t-elle, la voix étranglée par l’angoisse qui la ressaisissait plus aiguë maintenant qu’elle devait lui parler.
--Oui, c’est moi, dit-il, surpris.
--Vous ne me reconnaissez pas? reprit-elle, se troublant de plus en plus. Et sans rien retrouver, dans le désarroi de son émotion, des phrases prudentes qu’elle avait préparées, confusément elle expliqua:
«Je suis Louise Gardot, la fille du contre-maître mécanicien... Nous sommes vos voisins de palier... Vous savez bien?... Avant, vous me montriez les choses que vous graviez... Vous ne me reconnaissez pas?...
--Mais si! s’écria Rouve.
Et comme il était de caractère gai, qu’il était heureux d’être en permission et que cette petite l’amusait avec son air grave, il prit un ton cérémonieux pour s’excuser:
«Mademoiselle Louise Gardot, je vous demande mille fois pardon de ma distraction, mais quand on se retrouve comme cela à Paris, on n’a plus la tête à soi... Mais dites-moi donc, Berthe, ma femme, doit m’attendre par ici. Est-ce que vous ne l’avez pas vue?
--Non, dit la petite en pâlissant tellement, et avec une voix si sourde, que l’homme tressaillit. Non, elle n’est pas là...
--Comment elle n’est pas là! Pourquoi? Qu’y a-t-il? Il y a quelque chose! cria Rouve, brusquement saisi d’angoisse.
La petite tremblait au point que le bébé, secoué, se cramponnait à son cou.
--Je suis venue... pour vous dire...
--Quoi?... Qu’est-ce qui est arrivé?... Berthe est malade?...
La petite, éperdue, ne dit rien. Il lui avait saisi le bras qu’il serrait à le lui briser.
«Parlez!... Qu’est-ce qui est arrivé?... Berthe?... Mais parlez!»
Dans les yeux de la petite il lut la vérité. Il chancela, recula, le visage décomposé.
«Quand?... quand?... râla-t-il. Mais c’est impossible! Qu’est-ce qui est arrivé?...
--Il y a cinq jours, dit Louise tout bas. Le matin, je suis sortie sur le palier en entendant un cri étouffé et le bruit d’une chute. La porte de chez vous était entre-bâillée et, derrière la porte... elle était sur le plancher... Elle avait dû vouloir sortir pour appeler au secours, se sentant malade... le médecin a dit que c’était une embolie...
--Il y a cinq jours, bégaya Rouve. Mais alors on l’a déjà...
--Oui, avant-hier...
Le silence tomba entre eux. L’homme semblait égaré. Il n’arrivait pas à comprendre et il était si troublé que la douleur ne l’envahissait que lentement. Machinalement tous deux avaient fait quelques pas pour s’éloigner de gens qui s’étaient arrêtés et les regardaient.
Louise reprit, refoulant ses larmes:
--On n’a pas pu vous prévenir. On ne savait pas où vous étiez... Chez vous, on a trouvé, sur la table, votre dernière lettre qui venait d’arriver... Il n’y avait pas d’adresse... Du reste, ça n’aurait servi à rien puisque vous disiez que vous partiez le même jour pour une mission et que vous seriez ici aujourd’hui seulement... Mais on ne pouvait pas vous laisser arriver comme ça...
Elle s’interrompit pour s’essuyer les yeux. Elle n’était pas sûre qu’il l’écoutât, mais elle pensait qu’en lui parlant elle l’empêchait de s’enfoncer autant dans son désespoir.
«Alors, continua-t-elle, je ne savais pas quoi faire. On ne pouvait pas vous laisser arriver comme ça... Alors on en a parlé avec l’autre voisine du palier et avec ma grand’mère. Papa, justement, est en province pour l’installation d’une usine... Alors ma grand’mère ne peut plus marcher et la voisine travaille toute la journée... Alors, moi, je suis venue... Je vous ai apporté votre enfant... ajouta-t-elle tout à coup en lui tendant le bébé qui dormait sur son épaule.
--Hein? Mon enfant?... Ah! oui...
L’homme eut un geste vague; il ne pouvait pas penser à son enfant.
«Je savais bien qu’elle n’était pas forte, murmura-t-il, absorbé, et se parlant à lui-même... Mais qui aurait pu croire ça?... Elle était si jeune!... Et, à ma dernière permission, elle allait si bien... Et c’est fini... Quand je reviendrai... après... si je reviens... personne ne m’attendra... Je n’aurai rien à retrouver...»
Il s’arrêta, regarda l’enfant et dit à Louise:
--Donnez-moi le petit, il est trop lourd pour vous...
Elle le lui passa, mais le bébé cria et elle dut le reprendre.
Maintenant, ils étaient sortis de la gare et ils marchaient sur le trottoir encombré.
--Il faut que vous rentriez chez vous, dit Louise doucement. Si vous ne rentrez pas maintenant, après ce sera plus dur... C’est ce qu’on a dit à papa quand maman est morte, il y a huit ans. Je m’en souviens bien... Et on nous a mis près de lui, moi et ma petite sœur... Alors ça m’a donné l’idée de vous apporter votre petit Julien. On l’a pris chez nous ces jours-ci... Il est gentil...
Rouve la regarda. Dans les yeux de la petite fille, il vit tant d’émotion et tant de pitié que ce fut pour sa détresse affolée comme un soulagement fugitif.
Mais ils atteignaient leur rue et leur maison. L’homme monta vite. Il ouvrit sa porte et entra. Dans le logement vide où chaque chose était maintenant devenue un souvenir qui l’assaillait, sa douleur éclata, et il tomba sur une chaise en sanglotant, la tête entre ses mains. Mais il savait que la petite Louise l’avait suivi, qu’elle pleurait à côté de lui, et il était moins malheureux que seul.
SÉPARATION
Du livre qu’elle lisait distraitement, Hélène Valgan avait levé les yeux.
--Madame Mayville... murmura-t-elle, cherchant à rappeler des souvenirs imprécis, ah! c’est probablement pour une œuvre... Faites entrer cette dame, dit-elle à sa vieille bonne.
Dans le petit salon silencieux, dont les fenêtres donnaient sur un vieux jardin de Passy, que le printemps rajeunissait, entra une jeune femme en deuil.
--Madame?... commença Hélène.
--Je suis votre cousine, interrompit la visiteuse. Yvonne Mayville... Vous ne vous rappelez pas?... C’est vrai que nous ne nous connaissons pas du tout... Pourtant, nous nous sommes vues une fois, je crois, quand nous étions enfants... Maintenant, je viens... parce que je suis trop malheureuse... Mon mari... Pierre... il a été...
Elle ne put prononcer le dernier mot et tomba sur un siège, secouée de sanglots et la tête dans ses mains.
Sous ses cheveux châtains, où il y avait des cheveux blancs, le fin visage d’Hélène avait pâli. Cette douleur ravivait sa douleur à elle, sa douleur pareille, son désespoir que les mois qui passaient ne pouvaient engourdir. Avec un grand effort elle se domina, réussit à ne pas éclater en sanglots elle aussi et, pour la consoler, s’approcha de sa cousine.
Celle-ci releva enfin son visage mouillé de larmes.
--Je ne peux pas... je ne peux pas me calmer, bégaya-t-elle. Je suis trop malheureuse... Pensez, quand j’ai appris la nouvelle!... Il avait été transporté dans un hôpital après sa blessure... Lorsque je suis arrivée, il vivait encore et il m’a reconnue, et puis...
Elle s’interrompit de nouveau, pleurant plus fort et, après un moment, reprit en phrases entrecoupées:
«Nous nous aimions tant!... Nous avons été si heureux!... Et maintenant me voilà seule... c’est affreux... Si vous saviez...
--Je sais, dit à voix basse Hélène.
--Oui, oui, en effet... J’ai appris... Et c’est aussi cela qui m’a poussée à venir... Je suis comme folle... Pensez, il y a quelques jours à peine... Quand je suis revenue, je n’ai pu rentrer dans notre appartement... Non, non, ç’aurait été trop horrible...
J’aurais eu trop peur... Alors, comme je n’ai plus mes parents, j’ai été chez notre vieille tante... Vous savez bien, Mme Breuil!... J’habite chez elle pour le moment... Mais elle est vieille, elle est maniaque, elle est égoïste... Je sens bien que je la gêne, et elle me glace... C’est elle qui m’a rappelé que j’avais une cousine de mon âge--vous. Mais elle m’a dit qu’elle ne vous voyait jamais...
--Je ne vois personne, expliqua doucement Hélène Valgan. Depuis un an et demi, je vis seule ici, avec mes souvenirs... C’est ici que j’ai vécu avec mon mari et je sais que n’importe où ailleurs je serais plus malheureuse encore, je vous assure...
--Oh non, non! moi je ne pourrai pas! murmura Yvonne avec un frisson. Je ne pourrai pas maintenant...
Et, après un silence, elle ajouta:
«Pour vous, il y a un an et demi?...
--Oui, dit Hélène dont les lèvres tremblaient, oui, il y a un an et demi... Et moi je n’ai pas pu voir mon mari une dernière fois... Il est tombé pendant une reconnaissance qu’il commandait. Ses hommes ont voulu le rapporter, mais le terrain, qui était miné, a sauté...
Les larmes étouffèrent sa voix. Yvonne se jeta dans ses bras, et elles restèrent à pleurer ensemble, chacune goûtant un peu d’apaisement à ne plus pleurer seule.
· · ·
Trois jours après, Yvonne Mayville revint chez Hélène Valgan et y resta plusieurs heures. Le surlendemain, elle lui fit une troisième visite et, désormais, vint quotidiennement. Une amitié grave et douce unit bientôt les deux jeunes femmes, et leur douleur semblable tissa entre elles des liens très forts et chaque jour accrus.
Enfin, comme Yvonne persistait à se plaindre amèrement de la vieille dame atrabilaire et égoïste chez qui elle s’était réfugiée, et qui n’avait pas assez pitié d’elle, Hélène lui offrit de prendre la moitié de son appartement de Passy, très vaste et dont plusieurs pièces étaient vides. Dès lors elles vécurent côte à côte, souffrant moins de souffrir à deux et pour le même motif, et elles éprouvaient l’une pour l’autre une profonde gratitude de cette consolation.
Des mois passèrent ainsi.
Un matin d’hiver, comme Yvonne Mayville, dans sa chambre, achevait sa toilette, elle entendit un coup de sonnette. Puis, peu après, il y eut un cri, un grand cri d’émotion ardente, déchirante, éperdue. Elle reconnut la voix d’Hélène et couru.
Hélène, livide, suffoquait, appuyée au mur de sa chambre. Une carte postale couverte d’écriture était dans sa main crispée.
Yvonne, épouvantée, se précipita.
--Hélène!...
Hélène tourna vers elle des yeux de folle.
--Il est vivant! jeta-t-elle d’une voix rauque. Oui, André, mon mari!... Il est vivant! Il est prisonnier! Il a été, des mois, malade de ses blessures et puis il n’a pas pu écrire! Il n’explique pas... Il est vivant! Il est prisonnier mais il est vivant! Il reviendra! Je le reverrai!... Tu entends: il est prisonnier mais il est vivant! Sur cette carte, c’est son écriture! C’est lui qui a écrit ça!... C’est lui!...»
Elle éclata en un rire sanglotant, dans le délire d’un bonheur si soudain et si poignant qu’il la transfigurait et paraissait faire vaciller sa raison.
«Tu vois, bégaya-t-elle encore, en tendant la carte à Yvonne, tu vois, c’est lui qui a écrit ça! C’est lui! Il est vivant! Il reviendra!»
Mais Yvonne Mayville, tout d’abord stupéfaite, brusquement avait reculé. Blême, les yeux dilatés, le visage convulsé par une souffrance affreuse, elle restait immobile. Il y eut un lourd silence et, tout à coup:
--Et moi! cria-t-elle. Et moi!... Oh! mon Dieu, mon Dieu, et moi! Pierre ne reviendra pas, lui! Il ne reviendra pas! Oh! je veux m’en aller! je veux m’en aller!...»
Et, laissant là Hélène qui, absorbée dans sa joie affolée, ne l’avait qu’à peine entendue, Yvonne se précipita vers sa chambre. Elle était si tremblante qu’elle se cognait aux meubles et, tout en préparant sa fuite avec une hâte fébrile, elle répétait:
«Je veux m’en aller... Je veux m’en aller...»
SUR GAGES
Obscure, malgré le soleil du dehors, délabrée et sentant le moisi, la boutique, derrière sa devanture masquée de poussière, était toute encombrée d’un confus amas d’objets de toute sorte, et de loques de toute nature, difficiles à identifier pour la plupart tant étaient grandes leur usure et leur crasse. Vers le centre, dans un espace vide, une enfant de treize à quatorze ans, maigre dans une robe trouée et tenant sur son bras une toute petite fille maladive, harcelait de supplications ardentes un vieillard noueux, jaune et chauve, aussi sordide que son commerce.
--Mais si, monsieur Barbinet, je sais bien que vous prêtez sur gages... Tout le monde le sait dans le quartier... Papa vous a engagé des choses dans le temps où maman est morte... Ça, c’est son alliance, à maman... Elle m’avait dit de la garder toujours, et je l’ai gardée tant que j’ai pu... Mais on n’a plus rien... Il y a si longtemps que je n’ai pas envoyé de paquets à papa... Ça me fait tant de peine... Et puis, ma petite sœur Louisa est malade, regardez-la comme elle est pâle... et tout est si cher... Alors je voudrais quinze francs... Ça m’aiderait bien, et sans ça... Je vous en prie, monsieur Barbinet... Je vous rendrai petit à petit... Et, puisque j’ai un gage... C’est de l’or, vous savez...
Elle lui tendait un anneau mince, et, comme il ne le prenait pas et qu’il faisait «non» de la tête, sans la regarder, elle commençait à pleurer et sa voix devenait plus tremblante.
Soudain, M. Barbinet l’interrompit:
--Tiens, le voilà ton argent! Et garde l’alliance! Tu ne penses pas que je vais la prendre pour me faire de sales histoires! Je m’arrangerai avec ton père quand il viendra en permission. On ne me met pas dedans, moi! Maintenant, file!...
La petite, frémissante de joie, remercia éperdument, mais le vieux semblait furibond; du geste, il la chassa.
M. Barbinet, avec un grommellement irrité, s’en revint vers le fond de sa boutique. Là, derrière une portière en loques, était installé, fumant sa pipe avec gravité, un autre vieillard noueux, jaune et chauve, trop semblable à M. Barbinet pour ne pas être son frère.
M. Barbinet, dans ce qui avait été une bergère Empire, s’assit en face de lui.
--Alors, Octave, comment ça va-t-il, depuis trois mois qu’on ne s’est vu? lui demanda-t-il après quelques moments de silence.
--La santé, ça va, à part les rhumatismes. Le commerce, c’est comme ci comme ça. Les bouquins, ça se vend toujours un peu, mais je me fais vieux pour rester de planton sur le quai. Enfin, j’aurai toujours de quoi t’offrir à dîner quand tu viendras.
Il lâcha une forte bouffée de fumée et reprit d’un air sarcastique:
--Toi, je vois que c’est brillant, tes affaires.
--Comment ça?
--Oui, mes compliments. Tu as une façon de traiter tes clients... Fichtre, ça doit rapporter gros des opérations comme celle que tu viens de faire... Quinze francs à la première gamine venue... Tu es devenu millionnaire, c’est pas possible...
M. Barbinet, qui semblait gêné, ne dit rien.
--Ça ne me regarde pas, bien sûr, reprit l’autre. Tes affaires sont tes affaires, les miennes sont les miennes... C’est le meilleur moyen que nous restions toujours d’accord comme nous l’avons toujours été. Le métier que tu as pris, moi je ne l’aurais pas choisi. De la brocante, et, surtout, du prêt sur gage, ça ne me dit rien. D’abord, on se fait mal voir et on a des ennuis... Toi, ça t’est égal, très bien. Je comprends ça. Mais ce que je ne comprends pas, c’est l’histoire de tout à l’heure. Vrai, j’en suis bleu. Pourquoi n’as-tu pas pris le gage? Oui, la bague...
--C’est pas de l’or, dit M. Barbinet avec un haussement d’épaules. La vraie alliance je l’ai achetée au père de la petite, il y a quatre ans, à un moment où il était sans travail. Et il m’a demandé de lui céder un anneau en cuivre doré pour que la petite n’en sache rien. Tu comprends?
--Oui, je comprends, mais les quinze francs, je ne comprends plus. Pourquoi les as-tu donnés?
M. Barbinet resta un moment sans répondre, puis, d’une voix basse et où il y avait de l’angoisse:
--Parce que je n’ai pas pu faire autrement.
--Pourquoi donc? Qu’est-ce que c’est que cette petite?
--Je ne la connais pas plus que ça. C’est pour elle comme pour les autres. Voilà ce qu’il y a... (M. Barbinet hésita et, sourdement.) Il y a que ça me fait pitié. Oui. Je ne peux plus... J’ai changé. C’est idiot. C’est plus fort que moi. C’est venu d’abord à cause d’une histoire de médaillon que j’ai rendu à une jeune femme; elle ne voulait pas que son mari qui venait en permission sache qu’elle était dans la misère. Alors, j’ai eu pitié d’elle et ç’a été ma première bêtise. Et puis ç’a été une vieille, à propos d’envois à son fils prisonnier. Et j’ai eu pitié d’elle. Et puis d’autres... Je ne peux plus refuser...
Il répéta les derniers mots en ouvrant les bras d’un geste effaré et continua:
«Si tu savais ce que peut vous dire une femme qui a besoin d’un peu d’argent pour envoyer des choses à son soldat ou pour soigner son enfant... Il y en a plus qu’on ne croit qui viennent me voir en cachette... Ce qu’elles m’apportent ne vaut pas souvent grand’chose. Dame, le meilleur est parti d’abord. C’est des petits bijoux, de la pacotille, des souvenirs qui les font pleurer quand elles me les laissent, et elles croient que ça a de la valeur parce qu’elles y tiennent. C’est moi qu’elles viennent trouver en dernière ressource, et, petit à petit, j’ai été pris... J’ai changé. Je m’en moquais pas mal avant, n’est-ce pas... Ça m’était bien égal que par derrière on me traite d’usurier... «Vous voulez tant? Tant d’intérêt. Voilà!» Je ne connaissais que ça... Dame, l’argent, pourquoi est-ce que ça ne se vendrait pas comme le reste? Il y a des moments où cent francs, ça en vaut mille. Bref, je raisonnais... Maintenant... je ne me reconnais plus... Je ne sais plus dire non. Et l’argent s’en va, s’en va... J’en deviens enragé.»
Son vieux visage bouleversé par des émotions diverses, M. Barbinet se tut.
--Alors, qu’est-ce que tu vas faire? demanda son frère après un silence.
--Tout bazarder, et rondement, dit M. Barbinet, désignant d’un geste la boutique autour d’eux. J’ai attendu pour voir si ça passerait, mais ça ne passe pas. Je donne des sous aux enfants dans la rue. Je prête sans gage. Je rends les gages sans être payé... C’est fou!... Faut que je file d’ici, sans ça je suis fichu. Elles me mettront sur la paille...
PENDANT L’ÉTUDE
Dans la cour plantée d’arbres étiolés que M. Nestor Bance appelait, dans ses prospectus, le «Parc de récréation» de son institution, les grands, dédaigneux de jeux puérils, s’étaient, en sortant du réfectoire, groupés autour de leur camarade Gaston Fréneuse, rentré de la veille seulement.
Les «grands» de l’institution Bance étaient une douzaine d’adolescents que M. Nestor Bance, habile homme soucieux de ses intérêts, ne contrariait que le moins possible et affectait de considérer bien plutôt comme des relations mondaines que comme des élèves qui devaient, sous son autorité, terminer leurs études. Le prix de la pension était considérable et ils étaient nourris et logés confortablement. Ils pouvaient même, lorsqu’ils désiraient le faire, travailler avec d’excellents professeurs attachés à l’institution, mais M. Bance, dans sa majestueuse bienveillance, ignorait avec résolution la paresse la plus assidue et l’indiscipline la plus incurable. M. Milage, le surveillant chargé de maintenir un semblant d’ordre, avait défense formelle de soulever, pour de tels motifs, le moindre incident. En conséquence, la vie de M. Nestor Bance était paisible et prospère, celle des élèves agréable, et celle de M. Milage le contraire.
Gaston Fréneuse, arbitre des élégances de l’institution Bance, et à qui ses camarades de l’année précédente venaient de présenter quatre nouveaux, discourait avec nonchalance tout en fumant, sans prendre la peine de s’en cacher, une mince cigarette égyptienne.
--Oui, chers amis, je n’ai pas voulu revenir avant la fin d’octobre. J’étais chez mon oncle, dans son château du Poitou, et vous savez que j’adore l’automne à la campagne... Du reste il y avait là un essaim de jolies femmes qui ne voulaient pas me laisser partir... Enfin me voici de nouveau, pour une année encore,--la dernière, Dieu merci!--dans cette vieille boîte... Et je constate que rien n’y a changé, ni les murs sales, ni les arbres moribonds, ni le père Bance à la mine fleurie, ni l’Essuie-Plume...
--L’Essuie-Plume, c’est notre pion? interrompit un nouveau, haut gaillard efflanqué, auquel une barbe hâtive, qui croissait parmi des boutons rouges, donnait de la fierté.
--Oui, dit Fréneuse, condescendant, c’est Milage que j’ai ainsi surnommé, à cause de l’état de sa toilette. Et, à ce propos, je dois dire qu’il exagère... C’est une honte pour nous que d’avoir un surveillant à ce point négligé. Son chapeau, surtout, est une infamie. Je frémis en songeant à l’âge de ce couvre-chef innommable... J’espérais vraiment qu’il aurait la délicatesse de comprendre qu’il nous doit quelques égards et qu’il reparaîtrait, à cette rentrée, coiffé avec décence. Il n’en est rien, et je vous déclare que j’ai pris la décision d’intervenir...
--Ne lui fais pas de sales blagues, objecta faiblement un ancien, c’est un brave type. Tu sais bien qu’il nous laisse faire tout ce qu’on veut en étude. Il ne se fâche jamais...
--Je voudrais voir ça, qu’il se fâche! interrompit Fréneuse. Il n’est pas là pour ça et nous ne sommes pas des gamins qu’on embête... Du reste, c’est un service que je veux lui rendre en le débarrassant de la guenille qu’il a sur la tête... Il est si myope qu’il ne voit pas combien cette chose est dégoûtante, j’en suis sûr... Mais moi je vois, et ça m’écœure. Alors voilà le plan...
Rapidement il leur donna ses instructions, et il avait à peine terminé que la cloche sonna pour la rentrée en étude. Sortant du préau, où il se promenait solitaire, parut M. Milage. Il était jeune, sans doute, mais cela ne paraissait point. Mal vêtu de noir râpé, débile et déjà courbé, il avait une face blême, qu’entourait un poil pauvre, et on ne voyait pas ses yeux à travers les verres épais de ses lunettes pareilles à des hublots.
--Allons, Messieurs; allons, Messieurs, répétait-il patiemment en attendant que ses élèves consentissent à se diriger vers l’étude.
Il y entra le dernier et prit place dans sa chaire, sur le coin de laquelle il posa son chapeau, qui était, en effet, misérable. Puis il ouvrit un livre vers lequel il pencha ses lunettes. Mais un tel tumulte emplissait la salle que M. Milage, s’oubliant, releva un moment la tête. Au même instant une grosse boulette de papier l’atteignit, puis une autre. Les élèves, séparés en deux camps, échangeaient des injures et des projectiles dont quelques-uns prenaient la direction de la chaire. M. Milage ne dit pas un mot, il n’eut pas le plus léger mouvement de colère; comme si de rien n’était, il se remit à lire ou plutôt à feindre de lire. Une longue habitude l’avait plié à la résignation, parce qu’il savait bien qu’entre un élève et un surveillant, M. Nestor Bance n’hésiterait pas et renverrait le surveillant. Et M. Milage songeait à un logement indigent où une vieille femme, qui était sa grand’mère, et deux jeunes filles sans beauté, qui étaient ses sœurs et qui étudiaient pour être institutrices, avaient besoin de ses appointements pour ne pas mourir de faim. Et ce jour-là, particulièrement, une grave préoccupation l’absorbait, car sa chaussure était percée et il faisait des calculs pour savoir si, à la fin du mois, il serait en mesure de la faire réparer.
Une recrudescence de vacarme força de nouveau son attention, et ce qu’il entrevit confusément à travers ses lunettes le fit descendre précipitamment de sa chaire. Deux élèves, l’adolescent barbu et un autre à cheveux roux, luttaient sauvagement en se roulant sur le sol.
--Allons, Messieurs; allons, Messieurs... voyons, vous allez vous blesser, dit M. Milage, qui se pencha vers eux et s’efforça de les séparer, non sans recevoir quelques bourrades.
--Ça y est, il l’a! cria tout à coup une voix.
Les deux combattants, cessant de lutter, éclatèrent de rire. M. Milage, étonné, se redressa. Il vit Gaston Fréneuse qui s’éloignait de sa chaire en brandissant d’une main un objet noir et de l’autre un canif.
«Mon chapeau!» s’exclama M. Milage.
Des rires et des huées lui répondirent, Fréneuse avait gagné le fond de la salle, mais M. Milage bondit à sa suite.
«Mon chapeau! Vous voulez couper mon chapeau, misérable! Rendez-le-moi! A l’instant! Je vous ordonne!»
Sa voix était tragique; il tremblait violemment; ses yeux, à travers les lunettes, lançaient des éclairs troubles. D’une main il saisit Fréneuse au collet, de l’autre il lui arracha son chapeau.
Le tumulte avait cessé. Une stupeur régnait dans l’étude. Un respect naissant environnait M. Milage, grandi par le courroux et qui, de sa manche, brossait le feutre sordide. Fréneuse, ahuri et mortifié, restait immobile.
--Monsieur Fréneuse, reprit sévèrement M. Milage, encore frémissant de l’affreux péril couru, j’ai toujours déployé ici beaucoup d’indulgence et je ne me suis jamais fâché pour des plaisanteries sans conséquence. Mais vous saurez qu’il y a des choses avec lesquelles il ne faut pas jouer.
Il ne s’expliqua pas davantage, et les élèves ne comprirent pas bien que cette chose avec laquelle il ne fallait pas jouer c’était sa misère.
LES INTRUS
Dans le petit pied-à-terre qu’ils avaient gardé à Paris et où ils passaient un mois chaque année, M. et Mme Mailley achevaient de s’habiller. M. Mailley semblait préoccupé, un souci ridait son front chauve. Quand il fut prêt, il se retourna vers sa femme qui lissait ses bandeaux gris:
--Voici dix heures, dit-il. La mère Pacifique va venir. Une dernière fois, ma chère amie, as-tu bien réfléchi? C’est très sérieux. Résumons la situation comme s’il s’agissait d’étrangers: M. et Mme Mailley après fortune faite dans le commerce, se sont retirés dans une petite ville de province, où ils vivent heureux. Ils ont gardé un pied-à-terre à Paris; une femme de ménage est à leur service pendant les séjours qu’ils y font. Cette femme de ménage, cette fois-ci, est malade: Elle leur en envoie une autre. C’est une vieille qu’accompagne sa petite-fille, une enfant de trois ans. Mme Mailley s’intéresse à cette petite et forme le projet de la prendre avec elle, de l’emmener, de l’élever, de l’instruire, en un mot de l’adopter... Voyons maintenant les objections...
Mme Mailley arrêta son mari:
--Non, je t’en prie, tu me les as énumérées cent fois, et cent fois je t’ai répondu: Un bébé ne peut pas avoir de mauvais instincts. La grand’mère est travailleuse et honnête, depuis un mois je l’ai bien vu. Du reste, si tu veux, prends des renseignements, ils seront bons, j’en suis sûre. Elle est taciturne et revêche, mais ça nous est égal. Ce n’est qu’une femme de ménage, mais si elle était millionnaire, je n’aurais pas de projets sur sa petite-fille. Moi, je veux arracher cette enfant, qui est charmante, à la misère, aux privations, à la maladie peut-être, qui la guettent à Paris. Elle sera pour moi une société et une distraction. Tu sais quel chagrin ç’a été pour moi de ne pas avoir d’enfants... Je les aime tant!... Là-bas, je suis désœuvrée, je m’ennuie... Toi, tu as ton café, ton bridge, tes amis. Tu t’intéresses aux affaires du pays... Et réfléchis: cela fera le meilleur effet que nous ramenions cette petite. On dira: les Mailley sont de braves gens, ils font une bonne œuvre. On trouve que nous vivons comme deux égoïstes, j’en suis sûre... Voyons, mon ami, tu ne vas pas revenir sur ta décision maintenant?
--Mais non, puisque tu y tiens tant que ça...
Mme Mailley, joyeuse, embrassa son mari. Il y eut un coup de sonnette. Entra une vieille à tête de chouette; dans ses bras était une jolie enfant blonde et frêle qui, posée sur une chaise dans l’antichambre, y resta souriante et sage.
Mme Mailley emmena la vieille en présence de M. Mailley et lui exposa ses intentions. En l’écoutant, les yeux de la vieille s’arrondirent encore; un étonnement désapprobateur se répandit sur sa face ravinée.
--Me prendre Berthe, ah! ben non! déclara-t-elle. Non, ça ne se peut pas!...
--Pourquoi? Pourquoi cela? s’écria Mme Mailley avec ahurissement, car elle s’attendait à une reconnaissance enthousiaste.
--Parce que je l’aime, tiens donc, dit la vieille, et que c’est ma petite-fille, et que je ne sais pas ce que je deviendrais si je l’avais plus. Ses père et mère sont morts, alors elle est à moi. C’est pas la peine d’en dire plus long. Ma petite Berthe, m’en séparer!...
--Voyons, ma brave femme, il ne faut pas être égoïste, il faut voir l’intérêt de l’enfant, intervint M. Mailley. Vous seriez coupable de refuser. Du reste, pensez-y à loisir; nous en reparlerons demain.
La vieille, sans répondre, se mit au ménage, qu’elle fit tout de travers, tant elle était absorbée. Puis elle reprit la petite Berthe et partit.
--A demain! Réfléchissez! lui cria M. Mailley.
Il était indigné de l’égoïsme de la vieille; sa femme en était désolée. Et tous deux, maintenant, tenaient d’autant plus à l’enfant qu’ils n’avaient pas la certitude de l’avoir. Ainsi préoccupés, ils oublièrent les renseignements qu’ils voulaient prendre et qui, du reste, seraient peut-être sans objet.
La mère Pacifique reparut le lendemain. Elle assit la petite Berthe et vint rejoindre M. et Mme Mailley qui frémissaient d’impatience. Ils virent qu’elle était blême comme après une nuit d’insomnie.
--J’ai réfléchi, prononça-t-elle durement. Alors, je dis oui dans l’intérêt de Berthe. Mais je ne trouve pas que ça soit bien parce qu’on est riche d’arracher une petite fille à sa grand’mère...
Mme Mailley, ravie, saisit l’enfant et la couvrit de caresses, après s’être assurée qu’elle était bien débarbouillée. La vieille regardait de côté et Mme Mailley vit des larmes dans ses rides.
--Elle me fait pitié, chuchota-t-elle à son mari... Si on pouvait l’emmener!...
--Tu es folle, protesta-t-il, suffoqué.
Le surlendemain était le jour fixé pour le départ. La vieille devait, à midi, amener la petite fille, mais elle parut seule.
--Je ne peux pas, déclara-t-elle d’un air morne. Je garde Berthe. Je périrai, sans elle.
Ce fut un effondrement. Les Mailley s’efforcèrent en vain de raisonner la vieille, qui resta inflexible. Alors, ils se concertèrent. Mme Mailley, les larmes aux yeux, suppliait son mari, qui enfin céda, et elle revint auprès de la mère Pacifique.
--Ma brave femme, dit-elle, nous ne voulons pas permettre que votre petite-fille soit victime de votre affection mal comprise. Venez chez nous avec elle. Il y a, au fond du jardin de notre villa, un pavillon que vous occuperez, et vous ferez de votre mieux, nous y comptons, pour vous rendre utile et reconnaître ainsi notre extrême bonté.
--Ça va! Comme ça, je veux bien! dit la vieille, dont le visage s’était éclairé. C’était mon désir de finir à la campagne.
Elle ne voulut pas consentir à laisser les Mailley emmener l’enfant le jour même. Elle viendrait avec Berthe à la fin de la semaine. On lui donna l’adresse et l’argent du voyage et elle s’en alla. Les Mailley prirent le train deux heures après. Ils retrouvèrent avec joie leur calme petite ville et leur confortable maison. Ils racontèrent négligemment à leurs amis leur beau trait de philanthropie, et firent débarrasser le pavillon.
Trois jours plus tard, ils déjeunaient, quand, après un coup de sonnette à leur porte, leur servante survint, effarée.
--Monsieur, Madame, c’est une pauvresse avec une trolée de gosses. Elle dit comme ça qu’on l’attend.
Les Mailley se précipitèrent vers le vestibule. La mère Pacifique, la petite Berthe dans ses bras, s’y tenait. Trois gamins de cinq à neuf ans, débiles et qui se ressemblaient, l’accompagnaient.
--Qu’est-ce que c’est? dit Mme Mailley, affolée.
--Ben quoi, c’est la mère Pacifique, comme de convenu. Et puis v’là Berthe et ça c’est ses trois frères: Julot, Louis et Émile...
M. Mailley leva les bras au ciel.
--Mais c’est fou! C’est monstrueux! Ma maison n’est pas un asile! Vous ne nous aviez pas dit...
--Je vous ai pas dit que Berthe avait pas de frères, hein? riposta la vieille, qui semblait sincèrement indignée de l’accueil. Vous auriez pas voulu que je les laisse, ces petits?... Qu’est-ce qu’ils seraient devenus sans moi? J’ai vendu tout mon petit fourbi pour payer leur voyage...
--Allez-vous-en, vous êtes une vieille intrigante! hurla M. Mailley, hors de lui.
--Où ça que je m’en aille? Mendier par les rues, hein! maintenant que j’ai plus rien à cause de vous!... Eh bien! oui, je vas y aller! mais soyez tranquilles, je raconterai à tout le monde ce que vous me faites, à moi, une pauvre vieille qui ne vous ai pas cherché, pas vrai?... Et si on nous trouve tous morts de faim, on saura qui en est cause...
Les Mailley échangèrent un regard d’angoisse. Mille misères leur apparurent et peut-être de pitoyables drames dont ils seraient responsables. Et que dirait-on d’eux? Ils eurent peur.
--C’est un malentendu regrettable, dit Mme Mailley avec effort. Mais, pour le moment... restez... Le pavillon est prêt...
La servante, furieuse, y guida les intrus. Entre M. et Mme Mailley, restés seuls, il y eut un silence tragique.
--C’est du joli... C’est du joli... gémit, enfin, M. Mailley, si atterré qu’il ne trouvait plus la force de se fâcher.
Mme Mailley ne répondit rien. Elle écoutait: Du jardin s’élevait le bruit de petits pieds qui couraient dans les allées, de petites voix qui s’émerveillaient de la terre, de l’herbe, des arbres, des bêtes...