L’ONCLE MORIN
Le soir tombait sur la campagne du Sud-Ouest quand le jeune garçon, sous la pluie battante qui ne cessait pas depuis le matin, arriva au bourg. Il semblait avoir quatorze ans, il était simplement vêtu, en veston et casquette, trempé d’eau, couvert de boue, et si fatigué qu’il ne pouvait plus avancer et changeait d’épaule, tous les vingt pas, la petite valise en toile grise qu’il portait.
Sur la place il hésita et, voyant la devanture éclairée d’un café, il s’y dirigea.
Il entra et cligna des yeux, un peu étourdi par la lumière du gaz, la chaleur d’un poêle, l’odeur du tabac dans la salle étroite. Une dame sèche brodait au comptoir, où dormait un chat gris. Quatre vieux habitués, installés dans un coin, jouaient à la manille avec passion, deux autres étaient penchés sur un jacquet et le patron, petit homme rond, en manches de chemise quadrillée, faisait, en expliquant chaque coup, une partie de billard avec un vieux à barbe grise, coiffé d’une calotte noire et qui fumait sa pipe sans rien dire. Tous regardèrent qui entrait.
--Mande pardon, dit le gamin, en portant la main à sa casquette, c’est pour un renseignement.
Le patron interrompit ses carambolages.
--Quel renseignement?... T’es pas du pays, je te connais pas... D’où donc que tu viens pour être trempé comme ça?
--De la ville, à pied, et ça pleut un peu.
Il s’essuya la figure avec son mouchoir et continua:
--Je voudrais savoir où habite M. Morin. A la ville, on m’a dit que c’était ici, au bourg. Est-ce que vous connaissez?
--Oui, je connais.
Le patron avait réprimé un geste. Il ajouta avec défiance:
--Qu’est-ce que tu lui veux, à M. Morin?
--Je veux lui parler.
--Bon... Lui parler, c’est bientôt dit. Est-ce que tu crois que je vas donner l’adresse de mes clients comme ça, sans savoir à qui seulement... au premier mendiant venu...
--Je ne suis pas un mendiant, c’est pas vrai! Et c’est vrai que j’ai à lui parler!...
Le gamin, indigné, était devenu très rouge. Il reprit après une hésitation:
«Et puis, quoi, je peux bien vous le dire, ça m’est égal: je suis son neveu, à M. Morin.
--Hein? quoi? qu’est-ce qu’il dit? Mon neveu?
C’était l’habitué qui jouait au billard avec le patron. Dans sa stupeur, il avait laissé tomber sa pipe et il regardait le gamin avec effarement.
--Eh ben! le voilà, M. Morin! dit, ahuri, le patron en le désignant.
Il y avait eu un mouvement dans le café. L’événement était passionnant. Les joueurs, laissant leurs cartes, et la dame du comptoir elle-même, s’étaient approchés.
--Alors... alors c’est vous monsieur Morin? dit le gamin... Alors, moi je suis votre neveu, Louis Langlois...
--Mais qu’est-ce qu’il raconte? Mais qu’est-ce qu’il raconte? balbutia M. Morin, qui semblait affolé.
--Louis Langlois, poursuivit le garçon... Vous savez bien, le fils de votre sœur Pauline... Et... et maman est morte...
Il eut un sanglot qu’il réprima et continua très vite, la voix tremblante:
«Alors, je suis venu... Je viens de là-bas... Ben oui, de l’Est où nous habitions... Faut vous dire que papa est mort il y a cinq ans, et maman et moi nous sommes restés parce que la maison était à nous... Mais maman était malade, et il y a eu la guerre. Et maman voulait toujours s’en aller avec moi pour venir par ici... Et puis, elle attendait toujours. Ça l’ennuyait de quitter de chez nous... Et puis, ces temps-ci, on nous a évacués. Faut voir le bombardement et tout... Alors maman... elle était si malade qu’elle a dû s’arrêter avant qu’on soit à Paris... et puis elle est morte... Alors, avant, elle m’avait dit de venir vous trouver, mon oncle, puisque je n’ai plus que vous. Je sais bien que vous avez été brouillé avec papa et maman depuis si longtemps que c’était d’avant que je sois né, mais tout de même maman elle m’a dit de venir... Mais elle savait plus votre adresse. Elle savait seulement que c’était par ici. Alors, quand elle a été enterrée, j’ai été à Paris, et puis de Paris je suis venu par ici... Mais l’argent ça file vite, n’est-ce pas, et puis, pour vous trouver, mon oncle, ça n’a pas été commode! Enfin, à la ville, à la mairie, on m’a dit que vous habitiez le bourg, ici... Et je suis venu à pied par cette sale pluie.»
Il se tut. Il avait raconté son histoire avec simplicité, s’efforçant d’être bref et de rester calme. Tous l’avaient écouté, étreints peu à peu par un sentiment confus, qu’ils n’auraient pu nommer exactement, mais qui les dominait. Tous, en silence, regardaient cet enfant debout, mouillé, fatigué et tranquille, et qui venait de si loin, d’un là-bas si tragique, et qui avait eu tant de malheurs et tant d’épreuves. Il leur apportait toute la guerre.
--Ah! mais, j’oubliais, dit-il, tout à coup, voilà mes papiers, mon oncle, pour que vous voyiez bien que je dis vrai.
Il fouilla dans sa poche. M. Morin prit les papiers.
--Écoute donc, mon garçon, commença-t-il d’un air embarrassé, faut tout de même que je t’explique...
Le gamin le regardait en face et haussa les épaules avec un air d’homme.
--Je crois que je comprends, dit-il. Je vois bien que je vous gêne et que vous ne voulez pas me garder. Du reste, je ne suis venu que parce que maman me l’avait dit, et je m’en vais... Je me tirerai bien d’affaire tout seul, vous savez... acheva-t-il en reprenant la petite valise grise qu’il avait posée à terre.
--Non, non, attends que j’explique... recommença le vieux.
Mais une explosion d’indignation de la part de tous les assistants l’interrompit.
--C’est une honte! un pauvre gamin tout seul, le recevoir comme ça, quand on a de quoi! Reste ici, mon garçon, on te garde, nous! On te trouvera de l’ouvrage, et pas au rabais, tu verras ça... Ça serait honteux de te renvoyer! T’inquiète pas de lui, va, c’est un égoïste, il a jamais aimé que lui-même! Tu vas dîner, et avant faut te changer, trempé comme tu es, tu prendrais mal...
Ils s’empressaient autour du gamin, et la dame maigre, qui avait été lui chercher une tasse de bouillon, se retourna vers M. Morin et résuma l’impression générale.
--Vieux sans cœur, va!
Mais M. Morin semblait en colère, malgré sa timidité.
--Attendez donc que j’explique, à la fin! cria-t-il, en élevant autant qu’il pouvait sa voix faible. Depuis le commencement je ne peux pas placer un mot! C’est pas mon neveu, là! Je n’ai jamais eu ni frère ni sœur, alors, je n’ai pas de neveu! Du reste, regardez ses papiers: le nom de sa mère, c’est Morin par M, o, tandis que moi, c’est Maurin par M, a, u. Quand il a demandé Morin, à la ville, comme on me connaît, on l’a envoyé ici. Son oncle, c’est un Morin qui aura habité dans le pays, sans doute...
--Ah, oui! dit le patron. Je me rappelle maintenant. Au village plus loin, il y a eu un vieux qui s’appelait Morin et qui est mort à l’hospice il y a quatre ans...
Ils se regardèrent tous, ahuris et embarrassés. M. Maurin mit sa main sur la tête du gamin.
--Bien entendu, on lui a dit qu’on le gardait, et on le garde! Et comme c’est moi qu’il est venu trouver, comme je suis son oncle en quelque sorte, puisqu’il le croyait, eh bien! c’est moi qui le garde... Et il sera bien... C’est ça que je voulais expliquer, mais vous criiez tous à la fois...
Il y eut une petite gêne, mais le patron prit un air dégagé:
--C’est vrai, ça, on était tous là à se chamailler sans rien comprendre de ce qu’on disait...
--Oh! si, moi, j’ai bien compris, dit seulement M. Maurin, en s’en allant avec le gamin.
UNE FIN
Devant le morceau de miroir pendu à la fenêtre il refit la raie qui séparait ses cheveux longs et à peine gris. Il resserra sa haute cravate romantique, endossa son veston et coiffa son feutre.
--Prosper, tâche de trouver quelques sous, ce tantôt. Il reste à peine de quoi pour dîner, et demain on n’aura rien du tout, gémit sa femme.
Assise à côté d’une fillette maigre, d’une douzaine d’années, qui comme elle reprisait des bas, elle était informe et sans âge dans son vieux peignoir élimé. Levant vers son mari un visage flétri, elle reprit:
--Ah! mais c’est vrai, tu vas faire tes visites aujourd’hui, tu as mis ton vêtement propre.
Il ne répondit pas et sortit. Sur le palier, ses deux plus jeunes enfants se roulaient par terre avec d’autres galopins. Une voix l’interpella comme il passait devant la porte entre-bâillée d’un taudis où un savetier hirsute martelait une semelle.
--M’sieur Vougne, eh ben, et mon ressemelage? M’ faut mon argent, dites donc! V’là assez longtemps que j’attends! Si c’est pas un malheur de voir ça!
--J’y pense, comptez sur moi... jeta, d’un ton qui voulait être dégagé, M. Vougne.
Il fila en hâte, poursuivi par les invectives du savetier et, en bas, passa comme un trait devant la loge de la concierge pour éviter une nouvelle algarade qu’il prévoyait.
Dans la rue, il respira. Chaque pas qu’il faisait, en l’éloignant de chez lui, allégeait le fardeau de sa misère. Quand il atteignit un autre quartier, il redressa son torse maigre, il frappa le trottoir d’un talon assuré et, cessant d’être Prosper Vougne, pour devenir Gaston de Cormalis, il se dirigea vers son atelier.
Sa vie était faite de deux parts distinctes, et l’une le consolait de l’autre. Il était Prosper Vougne (son vrai nom qu’il abhorrait) dans la maison populeuse et indigente de la Glacière où il logeait avec sa femme et ses cinq enfants. Là, il se débattait contre la misère quotidienne sans cesse aggravée, avec ses humiliations et ses besognes odieuses. Il y souffrait sans trêve pour lui, pour ceux qui l’entouraient et par eux, car il croyait avoir manqué sa vie à cause de son mariage, ayant épousé très jeune, et par coup de tête, une petite provinciale extrêmement jolie, mais sans fortune et sans éducation, qu’il avait, par la suite, tenue soigneusement à l’écart de toutes ses relations.
Gaston de Cormalis était le nom qu’après de mûres réflexions il s’était choisi quand il était arrivé à Paris dans l’intention de devenir un peintre illustre. Toutes ses espérances, une à une, s’étaient dissipées en même temps que le peu d’argent qu’il possédait, et il lui était tout juste resté son pseudonyme qui, pour ses relations, était son vrai nom. Il y plaçait une puérile vanité que masquait son allure apprêtée de gravité hautaine. Il était Robert de Cormalis à l’atelier du quai Voltaire que lui prêtait un ami toujours en voyage. Là, il recevait ses lettres et était censé peindre, mais il ne le faisait pas parce que de longs insuccès l’avaient découragé, et parce que, surtout, les couleurs et les toiles coûtent cher. Il était Robert de Cormalis dans les salons où il fréquentait encore, et où on ne savait rien de lui sinon qu’il était un artiste homme du monde, parfaitement courtois et très brillant causeur.
Après avoir passé à l’atelier, M. de Cormalis se dirigea vers le boulevard des Invalides. C’était le jour de Mme Rivalte. Celle-ci, encore belle, riche et recevant bien, était pour M. de Cormalis une ancienne amie et la plus agréable des relations. Chez elle, il y avait toujours beaucoup de monde et on faisait grand cas de lui. Quand, dans son salon, il discourait avec feu sur l’art ou l’amour, au milieu d’un cercle de jolies femmes, il oubliait entièrement, au moins pour quelques moments, Prosper Vougne et la femme plaintive et sans distinction, et les enfants mal mis, mal élevés, mal portants, et les créanciers injurieux, et les cartes postales à colorier par milliers pour quelques francs, et le logement sordide, et l’impérieuse misère.
Ayant, dans la glace d’une devanture, vérifié sa tenue et constaté que son vêtement, qu’il entourait de sollicitude, avait encore bon air, il entra chez Mme Rivalte. De nombreuses personnes s’y trouvaient déjà. M. de Cormalis s’inclina devant la maîtresse de la maison, et s’éloigna un peu après avoir échangé un salut froid avec un certain M. Presseville qui était auprès d’elle et qu’il détestait.
Il prenait une tasse de thé tout en expliquant la peinture moderne et ses tendances à une charmante jeune fille, lorsque Mme Rivalte s’approcha de lui.
--Ah! monsieur de Cormalis, lui dit-elle, très aimable, j’ai un renseignement à vous demander. C’est pour la nouvelle œuvre dont je suis vice-présidente... Elle vous intéressera, j’en suis sûre. Son but est de venir en aide aux artistes pauvres... Si vous saviez combien il en est qui sont à plaindre! A ce propos, je vous ai marqué parmi les souscripteurs. Je ne me gêne guère, vous voyez, ajouta-t-elle en riant.
--Mais voyons... vous savez bien... commença Cormalis plein d’angoisse.
Mme Rivalte l’interrompit.
--Je vous en reparlerai. Aujourd’hui il s’agit d’un renseignement. Je fais demain ma première enquête. Une pauvre famille... une situation affreuse: la mère, une admirable femme qui se tue à la peine pour ses cinq enfants... C’est M. Presseville qui m’a indiqué...
M. Presseville, près d’elle, souriait aimablement. Elle continua:
«Il y a un père, un artiste. Sur lui les renseignements manquent, mais j’ai pensé que vous, monsieur de Cormalis, qui, naturellement, connaissez tout ce milieu-là... C’est un peintre. Il s’appelle... Attendez donc... Je sais qu’ils habitent à la Glacière, mais le nom... Ah! oui: Vougne...»
M. de Cormalis regarda Mme Rivalte, dont la bonne foi était évidente: il regarda M. Presseville et ne vit sur son visage qu’un sourire agréable. Une seconde il hésita. Il faillit crier: «Ce n’est pas vrai, ils n’ont besoin de rien. N’y allez pas!» Mais c’était fou, il ne pouvait ni la dissuader, ni se dissimuler. Et puis il songea au logement indigent, à celle qui, depuis tant d’années, partageait, résignée et effacée, sa misère. Autour de lui quelque chose, lui sembla-t-il, s’écroula et, pâle d’horreur, il sentit que le cercle de misère se refermait définitivement.
--Vougne? répondit-il. Oui, je connais... Une affreuse misère, Madame. Allez-y demain pour qu’ils mangent... Vous y trouverez M. Vougne...
Et il s’enfuit.
LA VISITEUSE
Tous les quinze jours, le samedi, Isabelle Andral allait voir ses pauvres. Elle avait bon cœur et tenait en mépris l’égoïsme. Grâce à ce petit devoir bi-mensuel qu’elle s’imposait, elle pouvait jouir en paix du bonheur d’être riche, jolie, encore jeune, bien portante, et d’avoir un mari parfait, qui, depuis dix-huit ans qu’il l’avait épousée, n’avait cessé d’être aux petits soins pour elle et de satisfaire ses moindres désirs.
Comme l’après-midi d’automne était d’une sereine douceur, Mme Andral, qui aimait l’hygiène et voulait combattre une légère tendance à l’embonpoint, s’en alla à pied, du boulevard Haussmann, où elle habitait, jusque par delà l’avenue du Maine, où habitait une des familles qu’elle secourait.
La marche lui fit du bien. Ce jour-là, plus que de coutume, elle se sentait heureuse de vivre et elle arriva fraîche et gaie chez ses protégés.
C’étaient des demi-pauvres, car Isabelle Andral avait beaucoup de délicatesse nerveuse et la détresse vraiment sordide l’impressionnait trop cruellement. Il y avait la mère, qui était brodeuse, et trois enfants chétifs, sages et débarbouillés. La maison était misérable, mais le logement bien tenu, et la visiteuse put s’asseoir sur une chaise propre.
Elle défit les paquets qu’elle avait apportés et les effusions de gratitude de la mère, l’émerveillement timide des trois petits lui furent très agréables. Elle savourait cette satisfaction lorsque, soudain, des coups frappés à la cloison qui était derrière elle la firent sursauter.
--C’est le voisin, dit la brodeuse. Mon Dieu! il vous a fait peur, ma bonne madame. Mais c’est un vieux monsieur qui est malade, voyez-vous. Ça le tient dans les jambes et depuis huit jours il ne se lève pas. Alors, comme il est tout seul, on s’occupe un peu de lui. Je suis sûre qu’il a frappé pour avoir à boire...--Je vais y aller tout à l’heure, monsieur Buraille! cria-t-elle à travers la cloison.
Mme Andral, qui se levait pour partir, eut un petit mouvement.
--Comment s’appelle-t-il? demanda-t-elle.
--Buraille. Son petit nom c’est... Attendez donc. Un nom pas habituel... Ah! oui, Valentin.
Mme Andral s’était détournée pour prendre son parapluie au coin de la cheminée. Elle s’était sentie devenir toute rouge; elle avait été si surprise... et pourtant ce nom qu’elle venait d’entendre était, depuis des années, si bien enterré dans sa mémoire qu’elle était stupéfaite de l’émotion qu’elle éprouvait. Du reste, elle doutait encore, mais une vive curiosité la dominait.
--Et vous dites qu’il est très âgé? reprit-elle d’un air indifférent.
--Très âgé, non... Pour moi, il paraît plus vieux qu’il n’est... Et c’est un drôle d’homme... Il vous raconte des histoires à n’en plus finir... Je crois qu’il a la tête dérangée et puis, souvent, il boit un coup... Ce qui est sûr, c’est qu’il a eu des malheurs...
--Ne le faites pas attendre... Je vais vous accompagner auprès de lui... peut-être pourrais-je lui être utile...
--Mais, ma bonne madame, c’est sale comme tout chez lui, et puis il n’est pas toujours de bonne humeur, objecta la brodeuse, mécontente de fournir peut-être un nouveau protégé à sa visiteuse.
--Allez donc, dit Isabelle Andral qui, à sa suite, sortit sur le palier et entra dans un logement voisin.
Dans une vaste chambre à peine meublée et effroyablement sale, qui sentait aigrement la moisissure et le tabac refroidi, sur un lit de fer à demi disloqué, un homme était assis, les jambes allongées et enveloppées d’une couverture trouée, le dos appuyé au mur. Il était maigre. Les mèches rares de ses cheveux poivre et sel pendaient jusqu’à sa barbe longue. Il avait sur les épaules une seconde couverture jouant la peau de tigre et tout en loques, et il travaillait, peignant d’une main mal assurée de petites images qu’il rangeait à mesure sur un tabouret qui lui servait de table. Au bruit de la porte il releva la tête en clignant ses yeux bléphariques.
--Faut que le petit aille m’acheter un litre, dit-il, d’une voix un peu haletante, à la brodeuse. Et puis, ce soir, il me remontera du pain et du pâté de foie; je lui donnerai de la monnaie, mais attention, je ne veux pas être carotté comme hier...
La brodeuse protesta et il se mit en colère. On lui avait pris dix sous, il en était sûr. Il voulait bien payer les commissions, mais pas être carotté.
«C’est lui, mon Dieu! c’est lui», se disait Isabelle Andral, atterrée de retrouver dans les ruines de ses traits les vestiges du visage qu’il avait jadis. Et elle voyait aux murs trois ou quatre vieilles esquisses, dans un coin un chevalet démoli. Aucun doute n’était possible.»
Soudain, il l’interpella.
--Quand vous m’aurez assez regardé, Madame, je pense que vous voudrez bien me laisser travailler... Les visites me dérangent.
Elle devint très rouge.
--Monsieur, ne croyez pas qu’une vaine curiosité... Votre voisine m’a appris votre situation... Peut-être pourrais-je...
Il haussa les épaules.
--Non, Madame, merci. Vous ne pouvez pas... Personne ne peut... Il faudrait me rendre ma jeunesse, ma santé, mon talent...
Dans sa voix rauque et usée, Isabelle Andral épiait les échos de la voix qui, autrefois, l’avait émue. Elle avait hâte de s’éloigner, mais, avant, voulut le faire parler encore et dit doucement:
--Vous avez eu des malheurs?
--Des malheurs?... Non, non, pas des malheurs, un seul, un seul, il y a vingt ans... Oh! peu de chose... une trahison... la trahison d’une femme... C’est banal, comme vous voyez...
--Ça y est, il recommence à extravaguer, murmura la brodeuse.
--C’est banal, je vous dis, continua l’homme qui s’animait. Elle en a trouvé un autre qui était très riche, alors elle l’a épousé, lui, au lieu de m’épouser, moi... Nous avions été fiancés un an, et pour elle j’avais changé ma vie, mais est-ce que cela compte?... Ses parents étaient des bourgeois raisonnables, vous comprenez... ma position ne se faisait pas assez vite... Ils me signifièrent la rupture et l’emmenèrent en voyage. Elle leur obéit. Au fond, elle était pareille à eux. Je ne l’ai jamais revue... J’ai été fou pendant des mois. Après, j’ai essayé d’oublier... Inutile de dire comment... Le résultat est visible ici... Voilà l’histoire. Je n’ai besoin de personne que du gamin pour mon litre. Bonsoir, Madame, fermez la porte en partant...
Il ricana de nouveau, bourra une vieille pipe et recommença à peindre ses petites images.
· · ·
Isabelle Andral, frémissante, descendait l’escalier.
«Ce sont des mensonges, ce sont des mensonges, se répétait-elle. Si j’ai rompu avec lui, c’est parce qu’il était paresseux, violent et égoïste... J’ai cru l’aimer, mais ce n’était pas vrai... Mon Dieu, mon Dieu, si je l’avais épousé, quelle existence!...»
Une seconde, glacée de terreur, elle se vit vieillir, aux côtés de cet homme, dans le taudis qu’elle quittait... Mais elle atteignait la rue et elle hâta le pas vers tout son bonheur actuel qui lui était mille fois plus cher à cause du cauchemar qui l’avait effleurée.
Une pensée brusque lui traversa l’esprit et l’inquiéta.
«Il ne m’a pas reconnue... Pourquoi?... Suis-je changée à ce point?»
Mais elle se souvint que, vingt ans avant, elle était mince et brune, tandis que, maintenant, elle était un peu forte et coiffée d’or rutilant. Et la glace d’une devanture acheva de la rassurer en lui montrant que, si elle était différente, elle était toujours jolie.
MADEMOISELLE PIÉGRIS