II
«Quelles vacances! vrai, quelles vacances! Ce que j’aimerais mieux être à Paris avec papa! Ce que j’aimerais mieux être au lycée! Ce que j’aimerais mieux être n’importe où!... Je peux dire que je compte les jours tant je voudrais que ce soit fini!»
Seul au fond du parc, Maurice avait parlé haut. Son indignation éprouvait le besoin de s’exhaler. Depuis trois semaines, Mlle Piégris, faisait peser sur lui un despotisme assidu, aigre, injurieux, révoltant.
«Elle est vieille, elle est méchante, continua-t-il à demi-voix. Elle fait exprès de m’humilier! Elle me déteste et je la déteste aussi! Quand je la vois arriver avec ses faux cheveux, sa figure jaune, son nez pointu et ses yeux mauvais!... Et elle est tout le temps sur votre dos... On est juste tranquille à cette heure-ci, après le déjeuner, pendant qu’elle fait sa sieste...»
Il resta un instant silencieux et reprit:
«Tout de même, ce que je voudrais entrer dans son salon... Il doit y avoir des choses épatantes. Pourquoi est-ce qu’elle défend qu’on y entre?...»
Le salon était, au rez-de-chaussée, une vaste pièce dont les persiennes ainsi que les portes restaient soigneusement fermées. C’était simplement parce que Mlle Piégris craignait qu’on ne lui abîmât ses meubles ou qu’on ne lui cassât ses bibelots; mais Maurice était imaginatif et ce qu’il considérait comme un mystère l’intriguait au plus haut degré et lui inspirait une curiosité grandissante. Il se disait qu’entrer dans la pièce défendue serait en quelque sorte un triomphe remporté sur Mlle Piégris et une revanche de ses mauvais procédés.
Tout en y songeant, Maurice, le long des allées ombreuses, revint à la maison pour prendre un livre dans sa chambre. Il gravit le perron et entra dans le vestibule désert. Son premier regard fut pour la parte du salon. Il tressaillit profondément. La porte était fermée mais la clé était sur la serrure. C’était certainement la femme de charge qui l’y avait laissée car, seule investie de la confiance de Mlle Piégris, elle était entrée le matin même dans le salon.
Maurice eut une hésitation brève, puis rapidement, silencieusement, il alla à la porte, l’ouvrit, retira la clé, entra et referma. Le cœur battant, tremblant de son audace et de son triomphe, tout d’abord il resta immobile. Encore ébloui par le grand jour il voyait mal les choses dans la demi-clarté que les persiennes laissaient filtrer. Ses yeux s’accoutumèrent, il distingua mieux et fut fortement déçu. Il ne savait trop ce qu’il espérait découvrir dans ce salon fermé, mais, à coup sûr, c’était autre chose que ces meubles, ces tentures, ces bibelots en vitrine, ces tableaux et ces glaces. Tout cela n’avait rien de mystérieux ni de passionnant et ne valait pas de risquer la fureur de la tante. C’était un beau salon, voilà tout. Maurice, désappointé, voulut cependant faire le tour de la pièce. L’image d’un vieux monsieur en perruque l’amusa un moment; la pendule qui, sur la cheminée, représentait la ronde des heures, lui parut curieuse, mais il était pressé de fuir et hâtait ses pas étouffés.
Soudain il s’arrêta. Un tableau accroché très bas l’avait frappé.
C’était un portrait romanesque, de tons pâles et comme vaporeux, représentant une séduisante figure de jeune fille au sourire mélancolique et doux, aux grands yeux bleus rêveurs, aux joues délicates que caressaient les grappes lustrées d’une chevelure noire. Maurice, saisi d’admiration, pensa qu’il n’avait jamais rien vu au monde d’aussi joli. Tous les visages qui, jusqu’alors, lui avaient paru attrayants, soit parmi les jeunes femmes que connaissait sa mère, soit parmi les petites filles que connaissait sa sœur, lui semblèrent soudain ternes et laids auprès de cette exquise beauté dont il ne pouvait détacher ses regards. Lorsque, enfin, la prudence lui fit, avec précaution, quitter le salon il en emporta la clé résolument, se disant que pour la revoir il braverait tous les périls.
De ce jour, Maurice ne désira plus s’en aller, et à toutes les épreuves quotidiennes il opposa une dignité muette. Ces choses n’étaient plus rien pour lui. Il avait son secret et des joies mystérieuses embellissaient sa vie. Chaque après-midi, pendant le sommeil de Mlle Piégris, furtivement il se glissait dans le salon fermé et, devant la ravissante figure inconnue, restait de longues minutes en contemplation, perdu dans des rêves d’aventures romanesques où, pour elle, il se dévouait et mourait en héros...
--Qu’est-ce que vous faites ici, garnement?
C’était Mlle Piégris. Avisée de la disparition de la clé elle avait, par principe, soupçonné aussitôt Maurice et, ayant sacrifié sa sieste pour l’épier, elle s’était, ce jour-là, cachée dans le salon afin de l’y surprendre. Elle tremblait de fureur.
Maurice, à la voix de sa tante, bondit, mais comment, sous ses yeux à elle (elle, c’était le portrait) paraître un gamin qui a peur? Il resta calme.
--Je ne fais aucun mal, ma tante. Je viens regarder cette figure qui est si jolie.
--Tu viens regarder mon portrait? dit Mlle Piégris étonnée.
Maurice recula, bouleversé, se refusant à comprendre. Sa tante! c’était le portrait de sa tante! Béant, il regardait la vieille demoiselle et il regardait le portrait. Le prestige de la charmante figure, pour lui, décroissait confusément de toute l’aversion que lui inspirait sa tante et, par contre, cette aversion diminuait pour faire place à une sorte de respect mystérieux.
Mlle Piégris regardait aussi son portrait et, d’une voix qui peut-être tremblait un peu, elle dit pour elle-même:
«Oui, ç’a été moi...»
Mais elle revint bientôt au temps présent. Elle se tourna vers Maurice et probablement avait-elle été flattée de son admiration, car elle lui dit d’un ton doux:
«Je te permets d’entrer dans ce salon quand tu en auras envie.»
Maurice comprit qu’elle lui permettait de venir voir son portrait. Il ne dit pas qu’il en avait maintenant beaucoup moins envie. Il ne dit rien du tout. Il restait profondément stupéfait, étant trop jeune encore pour savoir ce que la vie peut faire de la jeunesse.
UNE APPARENCE
Dans l’auto qui, après dîner, les emmena vers Auteuil, à travers la nuit brumeuse, les deux hommes reprirent leur conversation.
--Oui, évidemment, dit le docteur Imberger, nous devons essayer d’intervenir. Belleuse n’a pas d’autres amis que nous deux. Notre démarche est nécessaire... Mais est-il vraiment aussi circonvenu que cela? Ce Justin, qui est venu te prévenir, n’a-t-il pas exagéré?
M. Merray, le compagnon du docteur Imberger, allumait une cigarette. La flamme éclaira sa face barbue.
--Non, non, répondit-il, Justin est au service de Belleuse depuis longtemps, et c’est un homme sûr. Ce qu’il m’a raconté c’est la vérité. Du reste, tu sais bien que Belleuse a été comme fou quand son fils Édouard a été tué dans l’Est, il y aura bientôt un an. Il n’avait que lui au monde et il l’adorait. Tu te souviens qu’il n’a plus voulu voir personne, pas même nous deux qui le connaissons depuis le collège, c’est-à-dire depuis plus de quarante ans. Il a voyagé, puis il est rentré à Paris, et soudain il a changé, semblant être mieux. C’est à ce moment-là, dit Justin, que cet homme a commencé à venir chez lui. D’abord de temps à autre, et maintenant tous les soirs. Justin ne sait pas son nom, il l’appelle le médium, et il en a une peur affreuse, surtout depuis qu’il a cru comprendre, en écoutant aux portes sans doute, que Belleuse, grâce à cet homme, s’imagine revoir son fils...
--C’est cela, dit Imberger. Après un tel malheur, Belleuse, moralement, était en état de moindre résistance, comme nous disons... Il a été pris par un charlatan sans scrupules, et si cela continue il perdra la raison... Et, naturellement, cela lui coûte cher.
--Très cher. Justin parle de billets de mille francs. Je crois qu’il est jaloux; en tout cas il a peur, et comme il ne veut pas quitter sa place, qui est excellente, il est venu me prévenir, par intérêt pour son maître, m’a-t-il dit. Il nous attend ce soir, et nous fera entrer. Nous n’aurons sans doute pas grand mal à démasquer le fripon.
--Si Belleuse nous reçoit, dit Imberger... Du reste, nous voilà arrivés.
C’était, au fond d’une rue muette, un petit hôtel entouré d’un jardin. Neuf heures sonnaient quand ils entrèrent.
--Monsieur est au salon avec le médium, souffla Justin qui les attendait. Ils commencent leurs manigances... J’entends ça à travers la porte et je n’ai plus un fil de sec... Alors, si ces messieurs veulent aller tout droit au salon, c’est ce qu’il y a de mieux.
Dans un grand salon solennel, à peine éclairé par une lampe rouge, ils trouvèrent M. de Belleuse. Du fond de la pièce celui-ci vint à eux. Dans sa robe de chambre sombre il était plus maigre et plus pâle qu’ils ne l’avaient jamais vu; ses longs cheveux étaient tout blancs et ses yeux semblaient un peu égarés. Il accueillit ses visiteurs comme s’il les avait vus la veille.
--Vous voilà tous deux... C’est gentil de ne pas m’oublier... Ce soir j’ai séance... Vous savez, n’est pas?... Et vous venez pour _le_ voir?... Je vais demander si c’est possible.
M. de Belleuse alla parler à un personnage vêtu de noir qui se tenait assis, immobile et les yeux baissés, au bout du salon où sa face blanche et glabre mettait une tache pâle. Après une courte discussion chuchotée, M. de Belleuse revint aux visiteurs.
--Il veut bien que vous assistiez. Il connaît les travaux d’Imberger; du reste, il connaît tout... Mais une condition formelle est que vous n’approchiez pas.
Ils acquiescèrent. La lampe rouge placée derrière un voile sombre, le médium s’assit dans un angle que barrait un double rideau noir. Devant lui il y avait une petite table de bois blanc sur laquelle erraient ses mains. M. de Belleuse s’assit tout près et se crispa dans une attente fébrile. A l’autre bout de la pièce, Imberger et Merray regardaient à travers la pénombre. Le silence pesa.
Des craquements éclatèrent, forts, répétés, venant de la table, des murs, du plancher. La table remua, s’éleva, retomba. Les rideaux noirs palpitèrent, comme gonflés par du vent, ensevelirent le médium qui maintenant, renversé en arrière, rigide, les yeux clos, haletait faiblement. Et une apparence pâle et nébuleuse naquit, se précisa, prit forme humaine.
M. de Belleuse eut un cri qui ressemblait à un sanglot, mais où vibrait une joie éperdue.
--Édouard!
L’apparence sembla s’incliner vers lui. Il y eut un chuchotement sans qu’on sache qui parlait, et M. de Belleuse dit encore: «Édouard!» d’un accent si poignant que Merray et Imberger tressaillirent. Mais Imberger se leva et se glissa le long du mur jusqu’au réduit formé par les rideaux noirs.
Merray resta à sa place, attendant le coup de théâtre qu’ils avaient concerté, la lumière jaillissant de la lampe électrique pour éclairer la fraude, mais rien ne se produisit, et il ne vit que l’apparence blême, à qui M. de Belleuse parlait à demi-voix, tendrement, tantôt comme à un petit enfant qu’on gâte, tantôt comme à un homme trop hardi à qui on recommande de ne pas s’exposer. Puis l’apparence recula et peu à peu s’évapora.
--Comme tu pars vite, ce soir, gémit M. de Belleuse. Mais à demain, n’est-ce pas?... à demain soir...
--Veuillez venir, j’ai un mot à vous dire, souffla le docteur Imberger au médium, quand celui-ci se redressa.
L’autre, aussitôt, l’accompagna au bout du salon, où était Merray.
--Monsieur, dit durement Imberger, vous allez sortir d’ici ce soir, pour n’y plus revenir. Sans quoi je vous dénonce, non seulement à mon ami M. de Belleuse, mais encore à la police.
Aucune impression ne fut visible sur la face pâle et fermée de l’homme.
--Vous dénoncez quoi? dit-il d’une voix calme.
--Je vous dénonce, vous et vos trucs misérables: cette gaze phosphorescente que j’ai touchée et à l’aide de quoi vous vous jouez odieusement de la douleur de notre ami, afin de lui soustraire des sommes importantes...
--Pourquoi ne m’avez-vous pas démasqué au moment même? dit l’homme. C’est pour cela que vous êtes venu... Mais vous n’avez pas osé lui arracher le fils qu’il a perdu et que je lui fais revoir... Il me paye? Et puis? Il est riche et je suis pauvre. Mais, maintenant que je sais ce qu’était sa douleur avant de me connaître, je continuerai, même pour rien...
--Mais vous le trompez! Ce sont des fraudes abominables! protesta Merray.
--Je ne le trompe pas! (La voix de l’homme, toujours sourde, s’animait un peu.) Ce que je lui donne,--ce que je lui vends, si vous voulez,--ce n’est pas une fraude, c’est une réalité.
--Comment cela? demanda Merray, ahuri. Qu’est-ce que c’est?
--C’est la consolation, dit le médium. Allez donc lui dire que je mens...
Il désignait M. de Belleuse, qui, absorbé, transfiguré, loin deux, loin de la vie, parlait encore d’une voix basse et tendre à l’apparence évanouie et qu’il voyait encore.
Imberger et Merray regardèrent le vieillard, ils se regardèrent et, sans parler, sortirent.
LA VOCATION
Vers la fin de l’après-midi, le père Goulard, après son habituelle tournée à travers ses champs et ses prés, revint à la ferme. Dans la vaste cuisine, étincelante de propreté, à un coin de la longue table, sa femme était assise, faisant des comptes. Comme Goulard entrait, une servante qui mettait le couvert laissa tomber une assiette.
Au bruit, Mme Goulard se retourna.
--Voyons, Céline, faites donc moins de train. M. Jean travaille à côté.
Aux derniers mots il y avait eu de l’emphase dans sa voix, comme chaque fois qu’elle parlait de son fils. Elle ajouta:
--Allez dans la cour donner à manger aux bêtes, vous finirez le couvert après.
--Alors, il travaille? Il est toujours dans ses livres? demanda Goulard à demi-voix avec une intonation respectueuse.
--Tu sais bien qu’il n’aime que ça, dit la mère.
L’homme secoua gravement la tête.
--Oui, on a de la satisfaction. On ne regrette pas ce qu’on a fait... Il travaille à force. On peut le dire: il a du courage... Même pendant ses vacances rester enfermé toute la sainte journée...
--Il n’aime que ses livres, répéta la mère.
--Il n’aura pas les mains noires de terre, il ne s’échinera pas du matin au soir en plein soleil ou sous la pluie...
--Il ne sera pas comme nous, ça vaut bien tous les sacrifices qu’on a faits...
--Au bourg où je suis passé ce tantôt, reprit Goulard, le maire m’a parlé de lui. Il m’a dit que ça devait nous coûter bon, son éducation, et il m’a demandé ce que nous voulions faire de lui. J’ai dit: «Ça coûte ce que ça coûte: c’est pas la question... Et quant à sa carrière, il choisira... Il est libre. Je sais qu’il nous fera honneur, voilà tout...»
Tous deux échangèrent un regard d’orgueil. Ils restèrent un moment silencieux, rêvant au brillant avenir de leur fils, et plus ils l’imaginaient différent de ce qu’ils étaient eux-mêmes, plus ils éprouvaient de joie vaniteuse.
--Je me demande ce que j’aimerais mieux qu’il soit, murmura la mère... Enfin, d’abord, il doit se faire recevoir à ce baccalauréat, puisqu’on l’a refusé en juillet par injustice... Tiens, mais ça me fait penser que j’ai reçu une lettre de Paris. C’est le cousin Armand qui m’écrit que Jean doit retourner là-bas la semaine prochaine, pour qu’il lui fasse suivre des cours...
--Tu lui as dit ça, à Jean?
--Non. Je n’ai pas voulu le déranger. On va lui dire maintenant. Du reste, il a assez travaillé, voilà la nuit qui tombe.
Ils se dirigèrent vers le fond de la salle et montèrent quelques marches. La mère ouvrit une porte et entra, suivie du père.
A une table, devant une fenêtre ouverte, un garçon en veste de flanelle était assis, la tête entre ses poings et un livre sous les yeux.
--Tu travailles encore, mon Jean? dit Mme Goulard.
Il se dressa. C’était un fort garçon qui semblait au moins dix-sept ans. Une barbe naissante frisottait sur ses joues, et ses cheveux drus coiffaient comme d’une calotte blonde sa tête ronde. Debout, il chancela comme étourdi et ouvrit sur ses parents de gros yeux troubles.
--Oui, je travaille... balbutia-t-il.
--Eh bien! il y en a assez pour aujourd’hui et pour ces jours-ci, mon gars, dit le père Goulard. Donne-toi un peu de répit, tu l’as bien gagné... Et comme, la semaine prochaine, tu vas retourner à Paris...
--Oui, le cousin Armand a écrit, intervint la mère.
Jean tressaillit; ses joues rouges devinrent pâles. Et soudain, d’une voix rauque:
--Je ne veux pas!
Les parents, surpris, le regardaient.
--Tu ne veux pas... quoi?
Il fit deux pas vers eux, les mains serrées et les lèvres tremblantes.
--Je ne veux pas m’en aller! Je veux rester ici! Je ne veux plus étudier! Je ne veux plus! Je ne peux plus! Je ne comprends pas la moitié des choses! J’apprends par cœur et j’oublie! C’est trop difficile pour moi, je n’y arrive pas! Je travaille tout le temps, tout le temps, et ça ne sert à rien. Depuis six ans que vous m’avez envoyé au lycée c’est comme ça! On me dit que j’ai une tête de bois et on a raison et j’ai toujours de mauvaises notes. Le cousin Armand ne vous dit rien parce que vous lui donnez de l’argent pour être mon correspondant, et moi je ne vous dis rien non plus pour ne pas vous faire de la peine... Mais maintenant c’est cet examen, et puis une autre année à recommencer, et puis d’autres études. Ça n’est plus possible! Je veux rester ici, chez nous, comme vous!
Il avait parlé en phrases entrecoupées et haletantes, avec parfois des intonations d’homme indigné, parfois des intonations plaintives d’enfant qui va pleurer. Et brusquement il se mit à sangloter. Ses parents, sans nettement comprendre ce qui arrivait, étaient plongés dans une stupeur que Mme Goulard secoua la première.
--C’est la fatigue qui lui tourne la tête, déclara-t-elle. Jean, mon Jean, voyons, calme-toi, reviens à toi... Pense à ton avenir. Tu vas passer ton examen. Tu te choisiras une carrière. Tu seras étudiant. Tu auras des succès... Tu réussiras... Nous serons si fiers de toi!
--Je ne réussirai jamais! cria-t-il à travers ses larmes. Je ne peux pas réussir et je ne veux pas réussir! Tout ça, ça m’embête! C’est pas fait pour moi! Je veux rester ici et travailler comme vous. Il n’y a que les choses d’ici qui m’intéressent!
--C’est donc ça que l’autre jour, à dîner chez M. Tillois, il ne s’est occupé que du prix des bœufs et des cochons, au lieu de parler de son lycée et de ses camarades, comme j’aurais voulu, murmura le père Goulard.
--C’est pas de ma faute! Je n’aime que ça, la terre, et la culture, et le bétail... Ça me fait de la peine à cause de la peine que ça vous fait, mais tu te rappelles bien, papa, quand j’étais petit, tu n’étais pas d’avis, toi, de me mettre au collège! Il a fallu que maman insiste... Je sais bien que c’était pour mon bien, mais ça n’a pas réussi. C’est pas de ma faute, je vous assure... Mais je veux vivre ici! Si vous saviez comment il vit, à Paris, le cousin Armand! Au cinquième, sans meubles, sur une cour sale, et ses créanciers viennent faire du train, et toute la journée il est à galoper pour trouver de quoi manger!... Je ne dis pas que je deviendrai comme lui, mais je veux rester ici!... Je veux rester ici!...
Il se laissa tomber sur la chaise, près de la table, et enfouit sa tête dans ses bras. Des sanglots secouaient ses grosses épaules. Ses parents le regardaient, se regardaient, atterrés et confondus, concevant à peine encore l’écroulement de leurs rêves d’orgueil.
--Mon Dieu! Mon Dieu! gémit la mère, c’était bien la peine de se saigner aux quatre veines pour le rendre heureux.
--Voyons, voyons, il y a peut-être quelque chose là-dessous, faut savoir, dit pour lui-même le père Goulard.
Il se pencha vers son fils, lui mit la main sur l’épaule et à voix basse:
--Voyons, mon garçon, c’est bien la vérité que tu nous dis? Ça ne serait pas parce que tu aurais le cœur pris que tu voudrais rester ici?... Dame! Il y a des fillettes qui sont gentilles... C’est peut-être bien pour les yeux bleus de ta cousine Claire, ou pour la petite Madeleine avec qui tu t’es promené l’autre dimanche... Hein! j’ai touché juste, tu es amoureux?...
Jean leva la tête de ses bras. Il était un peu apaisé. Il regarda en face le père Goulard et lui répondit simplement:
--Non, père. C’est ça que j’aime!...
Et, d’un geste, il montrait, à travers la fenêtre ouverte, les prés, les champs, les bois, s’endormant sous le ciel obscurci où tremblaient les premières étoiles.