L’ÉTOILE
--M. Noirtier? Pour sûr qu’il est là, il ne sort jamais, et encore bien moins maintenant qu’il est malade. Si vous voulez, Madame, je vais vous conduire; faut justement que je lui monte son pain et son lait.
C’était un gamin qui, de la loge de la concierge, avait répondu à la visiteuse. Celle-ci, une jeune femme blonde et très jolie, le suivit jusqu’en haut d’un escalier mal tenu. Arrivés au cinquième étage, ils franchirent un dédale de couloirs obscurs. A l’aide d’une clef qu’il prit dans une crevasse du mur, le gamin ouvrit une porte.
--M’sieur Noirtier, v’là une visite pour vous, et v’là vos provisions, dit-il en posant sur une table la petite boîte au lait et le morceau de pain qu’il avait apportés.
--Une visite? Comment ça? demanda, avec un accent de surprise, une voix faible, un peu haletante.
Dans un grand fauteuil de crin, un vieillard était assis. Il devait être de haute taille, il était décharné et très vieux. Sa tête, au crâne jaune, aux joues creuses, aux yeux enfoncés, était penchée sur sa poitrine, que couvrait sa grande barbe blanche.
La pièce était vaste et délabrée; il y avait un lit de fer dans un coin, une table, des chaises, un poêle éteint. A travers la fenêtre sans rideaux, on voyait un horizon de toits, et le ciel, clair encore au couchant. Dans la chambre, il faisait déjà sombre.
La visiteuse s’était avancée jusqu’au fauteuil du vieillard.
--Monsieur Noirtier, je viens de la part de votre petit-fils. Il sait que vous êtes malade...
--Comment le sait-il? dit le vieux.
--Ben, c’est moi, intervint le gamin. A sa dernière permission, il m’avait fait promettre de lui dire vraiment comment vous alliez, dans les lettres que vous me dictez pour lui... Alors j’ai mis: «Il est malade», parce que c’était la vérité. Maintenant, je file, j’ai affaire en bas, termina-t-il en se sauvant.
--C’est ridicule, grommela le vieillard, je ne suis pas si malade que ça...
Il eut une crise de suffocation. La jeune femme s’empressa auprès de lui.
--Vous voyez bien que vous êtes malade, dit-elle. Pourquoi ne voulez-vous pas que Paul le sache? (Elle rougit un peu et continua): Je dis Paul comme cela, parce que...
--Vous êtes Suzanne Bertal? interrompit le vieux.
--Oui... Alors, vous savez?... (Elle était plus rouge encore). Eh bien! Paul m’a écrit de venir quand il a su que vous étiez malade... Il est très tourmenté que vous soyez seul ainsi... Alors, si vous voulez bien que je vienne une heure le soir, comme aujourd’hui, quand j’ai fini mon travail...
--Il n’est rien arrivé à Paul? C’est sûr? cria presque le vieux, frappé d’une angoisse soudaine et qui, dans un brusque effort, avait relevé la tête.
--Non! Non! Quelle idée! protesta vivement la jeune femme qui, toute bouleversée, était devenue pâle et tremblante.
--Comme vous l’aimez! murmura tout à coup le vieux, en la regardant... Il est plus brave encore que je ne croyais, ajouta-t-il à voix basse. Oui, plus brave... Ceux qui sont heureux risquent plus que ceux qui sont malheureux... Et vous êtes si jolie, et il vous aime tant... Il m’a raconté, voyez-vous...
--Oui, murmura-t-elle, il m’a dit qu’il vous parlerait de moi... Avant, il n’avait pas cru devoir le faire... Mais maintenant que nous devons nous marier... Il y a trois ans que nous nous connaissons... Avant la guerre, j’avais déjà bien peur... Il a tant d’audace, tant de confiance en lui... Mais maintenant...
Elle s’arrêta, frémissante.
--Il ne faut pas parler de cela, protesta le vieux d’une voix étranglée. On y pense trop déjà!... Songez que moi je suis ici toujours, toujours, sans bouger, cloué dans ce fauteuil... Je n’ai plus rien d’autre à faire qu’à penser... Je pense à lui... au temps où il était un petit enfant. Ses parents--mon fils et ma belle-fille--sont morts quand il avait trois ans. J’étais seul et je l’ai pris...
--Je sais, interrompit doucement la jeune femme.
Le vieux secoua la tête.
--Non, non, vous ne savez pas... Il n’y a que moi qui sais ce qu’il est pour moi... Et pensez aux journées que je passe ainsi... seul, et en sachant qu’il est en danger... et quel danger!... Et je lis ce qu’il a fait... ses citations... ses combats... Mais je suis vieux, voyez-vous. Je n’ai plus grand courage. Et je n’ai que lui...
La jeune femme pleurait tout bas.
--Moi aussi je n’ai que lui, dit-elle simplement... Moi aussi j’ai peur... Quand je le vois, je voudrais lui dire...
--Non, non, interrompit le vieux. Il ne faut rien lui dire. Il sait bien, vous pensez... Il sait bien... Il fait ce qu’il veut... ce qu’il doit... Et certainement... Oui, je suis sûr qu’il est prudent... à sa manière... Mais quand je pense qu’en ce moment-ci même il est peut-être là-haut... plus haut que les nuages et que le vent, et qu’il se bat... qu’il court tous les périls... Mais pourquoi me faites-vous parler de cela?...
Il s’arrêta, l’air égaré, puis reprit:
«Vous vous souvenez, quand il était près d’ici, au camp?... Vous vous souvenez?... C’était à ce moment-là où, le soir, on voyait souvent passer leurs petites lumières qui, d’en haut, veillaient sur la ville... Et il m’avait dit qu’il volait comme cela au-dessus de nous, lui-même... Et je le guettais... Je le guettais au fond du ciel quand j’entendais le bourdonnement... Je ne savais pas, n’est-ce pas... Il y avait des étoiles qui vous trompaient... Maintenant il est au loin et on ne peut plus le voir par ici... On ne peut plus le voir?... C’est sûr?...»
D’un effort violent il tourna à demi son fauteuil vers la fenêtre. Dans le ciel pur, les points brillants des étoiles scintillaient jusqu’à l’horizon au-dessus des toits noirs. Le silence était tombé dans l’ombre de la pièce délabrée.
--Il faut que je parte, il est tard, murmura enfin la jeune femme. Je reviendrai demain soir... Je m’occuperai de vous... Tout est en désordre ici... Je suis heureuse qu’il m’ait dit de venir... A demain...
Le vieillard ne répondit pas. Dans son fauteuil, il restait si parfaitement immobile que la jeune femme eut peur. Elle se pencha pour le voir en face, mais il ne dormait pas et il n’était pas mort. Ses yeux grands ouverts regardaient la nuit ardemment.
--Voyez, voyez, dit-il tout à coup, d’une voix sourde. Là-bas... une lumière qui avance... Vous la voyez?...
La jeune femme suivit son regard, mais ce soir-là il n’y avait pas d’autre étoile que les étoiles immobiles.
DEUX AMIS
Depuis vingt-cinq ans et plus, M. Vovelle et M. Lanche étaient amis intimes. Ils s’étaient liés au Quartier Latin où, étudiants pauvres et rangés, ils poursuivaient, l’un des études de droit, l’autre des études de science; ils étaient restés en relations épistolaires suivies lorsqu’ils avaient été séparés, M. Vovelle étant entré dans une grande administration tandis que M. Lanche trouvait une place en province dans un laboratoire industriel; ils s’étaient réunis quand M. Lanche était revenu à Paris et dès lors s’étaient liés étroitement.
Chacun d’eux était le seul ami de l’autre. Ils se convenaient parfaitement, tous deux ennemis de l’aventure, de l’ambition et du changement, et tous deux ayant un goût vif pour le jacquet, jeu où ils étaient de première force. Une des grandes satisfactions, la plus grande peut-être, de leur existence nivelée avait été de pouvoir habiter la même maison, une vieille maison de la rive gauche où, au fond de la cour, M. Vovelle depuis des années, occupait un logement au troisième étage qui était le dernier. Sur le palier se trouvaient deux autres logements, l’un occupé par une vieille dame paisible et affable, l’autre par un ménage de province qui s’en servait comme pied-à-terre et qui enfin avait donné congé. M. Lanche avait loué aussitôt. De ce jour, la vie des deux amis avait été parfaitement réglée. Au sortir de leurs occupations quotidiennes, ils se retrouvaient dans un café tranquille; ils allaient ensuite dîner à la même table dans un petit restaurant confortable; puis ils rentraient chez eux, et, installés dans l’appartement de M. Vovelle qui était le plus grand, ils jouaient au jacquet passionnément tout en buvant de la camomille. A onze heures, satisfaits de n’avoir pas l’obligation de faire un trajet dans les rues noires, ils se quittaient.
Ainsi, dans un accord jamais troublé, que leur âge mûr et une longue habitude rendaient de plus en plus étroit, ils vivaient très heureux, si accoutumés l’un à l’autre qu’ils avaient les mêmes façons de penser, les mêmes mots, les mêmes gestes, et pour ainsi dire un air de famille, bien que M. Vovelle, toujours correctement vêtu, fût corpulent et très chauve, tandis que M. Lanche, volontiers négligé, était fort maigre et chevelu sans modération.
Tous deux, un soir d’automne où il pleuvait, rentraient en hâte quand, en arrivant au pied de leur escalier, ils virent, à la faible lueur du bec de gaz, une vieille dame qui attendait auprès d’une valise posée à terre. Ils reconnurent leur voisine de palier avec qui ils entretenaient des relations de politesse. M. Vovelle s’empressa obligeamment.
--Madame, cette valise est trop lourde pour vous. Permettez-moi de la monter jusqu’à notre étage.
--Monsieur, vous êtes mille fois aimable et je suis confuse... Mais j’attends ma petite-fille qui paye le cocher. Je viens de la chercher à la gare. Elle était en province chez une de ses tantes, la pauvre enfant est orpheline... Elle va maintenant habiter avec moi, et j’en suis bien heureuse.
Un pas léger sonnait sur le pavé de la cour.
--Grand’mère, tu es là? demanda une voix fraîche. On n’y voit rien...
Une jeune fille parut, jolie, svelte et légère, dans un grand manteau à carreaux. Elle riait de la pluie qui lui mouillait la figure et piquait de gouttes brillantes son chapeau sombre et la mousse dorée de ses cheveux.
M. Lanche s’élança pour prendre le sac de cuir qu’elle portait. M. Vovelle, son parapluie d’une main, la valise de l’autre, s’inclina.
--Ma petite Alice, dit la vieille dame avec un sourire de tendresse, ces messieurs sont nos voisins et ils ont la bonté...
--Madame, je vous en prie... interrompit M. Lanche.
--Ce n’est rien, compléta M. Vovelle.
En haut de l’escalier, ils reçurent à nouveau les remerciements des deux femmes. Cinq minutes après ils étaient installés devant le jacquet. Ils jouèrent quelques instants, mais sans y apporter leur acharnement habituel. M. Vovelle oublia de boucher le jeu de M. Lanche, qui lui-même négligea de tirer parti de cette faute.
--Elle est vraiment jolie, dit soudain M. Vovelle.
--Tu as trouvé ça tout seul? répondit M. Lanche avec une ironie presque hostile.
Au cours des semaines qui suivirent, un étrange bouleversement, et qui n’avait pas de raison avouée, s’opéra peu à peu dans l’existence mitoyenne des deux hommes. Simultanément, chacun d’eux s’aperçut que l’autre était un vieux garçon grotesque, encombrant et ignare, odieusement indiscret, en outre, et plein de prétentions inouïes. En conséquence, sans se brouiller ouvertement, ils cessèrent de se fréquenter avec assiduité. D’abord, ils ne se retrouvèrent plus au café. Puis, à la stupeur du garçon de restaurant, ils dînèrent à des tables séparées. Le jacquet résista plus longtemps à cause du puissant attrait qu’il exerçait sur eux, mais une passion plus forte sans doute en eut raison, et ce jeu leur apparut fastidieux, banal et bien gênant pour les voisins; ils y renoncèrent.
Malgré qu’ils eussent ainsi rompu entre eux toute intimité, ils se voyaient cependant une fois par semaine environ, et c’était chez leurs voisines. Après la rencontre dans l’escalier, ils avaient, avec celles-ci, noué des relations. La jeune fille cherchant une place de dactylographe. M. Vovelle et M. Lanche avaient rivalisé de zèle. La vieille dame, reconnaissante, bien qu’Alice eût sans eux réussi à trouver une situation, les avait priés de prendre une tasse de thé chez elle, après dîner, et cette petite soirée familiale s’était renouvelée bientôt régulièrement. M. Vovelle et M. Lanche y déployaient l’un envers l’autre une malveillance affligeante pour l’affable vieille dame qui les croyait amis intimes. Ils ne cessaient de se décocher d’acerbes traits que pour faire chacun son propre éloge et tous deux, du reste, apportaient maintenant à leurs affaires une activité et une énergie qui promettaient d’heureux résultats. Autant que leur caractère, leur aspect physique s’était d’ailleurs modifié et, si M. Lanche fixait un œil de dérision sur la perruque qui dissimulait à présent la calvitie de M. Vovelle, celui-ci avait des reniflements sardoniques pour les parfums dont s’arrosait son ex-ami, dont les cravates étaient devenues luxueuses.
Un soir, ils arrivèrent presque ensemble chez leurs voisines; chacun d’eux semblait contenir une allégresse vive.
--J’ai une nouvelle à vous annoncer, Mesdames, dit le premier M. Vovelle. J’ai la promesse formelle d’être chef de bureau à la prochaine promotion... Cela améliorera beaucoup ma situation, et...
--Je suis directeur de laboratoire d’aujourd’hui, interrompit M. Lanche, ce n’est pas une promesse, c’est un fait...
Il eut un coup d’œil oblique vers M. Vovelle et se rapprocha de la vieille dame.
--Je voudrais, chère Madame...
Mais la vieille dame l’interrompit.
--Moi aussi, j’ai une nouvelle, dit-elle, une nouvelle bienheureuse pour nous. Le fiancé d’Alice arrive demain en permission... Il a fait la Champagne et Verdun, il vient maintenant de Salonique et le mariage va avoir lieu pendant sa permission. Excusez mon émotion, Messieurs, je suis si heureuse...
M. Vovelle apoplectique et M. Lanche blêmissant regardèrent Alice dont les yeux étincelaient de bonheur. Ils balbutièrent des félicitations et se retirèrent bientôt.
Par un accord tacite, le lendemain ils se retrouvèrent à leur ancien café, ils dînèrent ensemble comme par le passé et, à neuf heures, chez M. Vovelle, s’installèrent devant le jacquet.
--Enfin, dit avec un soupir M. Vovelle, je suis tout de même chef de bureau.
--Et moi directeur de laboratoire, répondit M. Lanche.
Ses yeux tombèrent sur une chose chevelue et brune qui coiffait la pendule. Il reconnut la perruque de M. Vovelle et eut un petit rire intérieur, mais il se rappela ses propres cravates et ses parfums.
--Nous avons été bien ridicules, dit-il, résigné.
--C’est à toi de jouer, dit M. Vovelle, en désignant le jacquet.
PAREILLE...
Dans le quartier Saint-Sulpice, depuis plus de vingt ans, Mlle Anaïs Jubin tenait une très petite boutique où elle vendait, à des clientes aussi effacées qu’elle-même, de la mercerie et de la papeterie, des chapelets et du chocolat, des gants de fil et des livres de messe. On ne pouvait, en la voyant, préciser si elle avait quarante-cinq ans ou soixante ans. Elle était anguleuse et sans sexe dans ses robes ternes, jamais neuves et jamais usées, et les traits de son long visage jaune, ses joues flétries, sa bouche circonspecte, ses yeux lents, ses cheveux incolores et pauvres, n’avaient jamais changé.
Elle vivait seule et très heureuse d’être seule, de n’avoir à s’inquiéter que d’elle-même, de ses économies, des petits plats qu’elle se préparait avec une gourmandise assidue et discrète, de ses meubles dont elle prenait grand soin dans l’étroit logement confortable qu’elle occupait derrière la boutique, de toutes les satisfactions quotidiennes et calculées qui absorbaient ses pensées et qui, depuis longtemps, l’avaient parfaitement consolée de son isolement, si jamais Mlle Anaïs avait été accessible à ce dernier sentiment, chose improbable.
Un tantôt, vers quatre heures, Mlle Anaïs venait de vendre un petit paquet de thé à une vieille dame et elle se préparait à allumer le gaz, lorsqu’elle vit, planté au bord du trottoir, de l’autre côté de la rue paisible, un soldat qui regardait obstinément la boutique. Intriguée, Mlle Anaïs, son rat-de-cave à la main, l’observa. Au même instant, à son étonnement, le soldat traversa la rue et poussa la porte du petit magasin. Il entra, cligna des yeux dans la pénombre qui sentait l’encens et la confiserie, regarda fixement, une demi-minute, Mlle Anaïs, laquelle n’y comprenait rien, dit:
--Bonjour, ma tante!
Et, ouvrant de longs bras, saisit la vieille fille et l’embrassa sur les deux joues.
Mlle Anaïs resta pétrifiée. C’était la première fois, depuis le temps où elle avait été petite fille, qu’un homme l’embrassait. Le «Bonjour, ma tante!» l’ahurissait.
Le soldat ôta son casque et le posa sur le petit comptoir. Elle vit mieux un visage rond, au teint cuit, au nez pointu, aux yeux clairs et placides, tout éclairés, pour le moment, d’une satisfaction vive.
--Comment que ça va, ma tante? reprit-il. Éteignez vot’ chose, là, ça va vous brûler!
Mlle Anaïs sursauta et éteignit le rat-de-cave.
«Je suis Joseph Jubin, continuait le soldat. Vous savez, le fils de vot’ frère Firmin. J’étais petit quand il est mort, papa. Y a dix-huit ans, quoi! Vous m’avez vu alors, en Vendée, où vous êtes venue dans not’ bourg... Vous vous rappelez bien? Vous m’avez donné une boîte de réglisse et j’ai pas voulu vous embrasser pour. Depuis, on s’est pas vu, pas écrit, et, sans la guerre, probable qu’on aurait continué. Mais, dame, en ces temps-ci, faut se rapprocher entre ceux de la famille, pas?... surtout quand y a jamais rien eu... Et, pour not’ famille à nous, on est plus que nous deux, puisque maman elle est morte y a sept ans... Faut vous dire que je suis pas marié. C’est pas dans mon genre, de me marier... Alors, comment que ça va, ma tante?»
Il recommença l’embrassade. Mlle Anaïs la subit, sans y prendre garde. Elle ne savait plus où elle en était. Depuis des années, l’égoïsme l’avait tellement absorbée en elle-même qu’elle avait perdu tout souvenir d’avoir jamais eu un frère, d’avoir encore un neveu, là-bas, en province.
--Alors, vous êtes mon neveu? dit-elle machinalement.
--V’là mes papiers, dit le soldat, qui crut à un doute. Si, si, regardez-les. Ça serait trop commode, n’est-ce pas, de venir dire aux personnes qu’on est leur neveu... Alors, vous voyez, ma tante, je suis bien vot’ neveu. Depuis le commencement je voulais vous écrire, mais c’était long à expliquer, et j’ai jamais aimé beaucoup ça, écrire. Alors, j’ai arrangé de venir pendant ma permission. Faut savoir que j’ai jamais vu Paris et que c’est une occasion en même temps...
Une petite servante, qui vint acheter une carte postale, l’interrompit.
«Je vois que ça va, vos affaires, constata-t-il, quand elle fut partie. C’est tant mieux! Moi, j’ai pas à me plaindre. J’ai un petit élevage là-bas, chez nous, et j’ai eu la veine de trouver quelqu’un pour le faire un peu marcher pendant que je suis pas là. C’est un vieux, qui se mangeait les sangs d’être à rien faire depuis deux ans qu’il s’était retiré. Ça va pas comme quand j’y étais, bien sûr, mais c’est mieux que rien, et y en a tant qui ont tout perdu... Ça aurait pu m’arriver et j’aurais pas à me plaindre! C’est la guerre, hein! Mais c’est pour dire que j’ai eu de la veine!»
Il s’arrêta. Mlle Anaïs fit un effort sur elle-même.
--Vous... vous voulez bien dîner avec moi? mon neveu, proposa-t-elle, en essayant de sourire.
--Bien sûr!
Le soldat semblait surpris qu’il pût y avoir un doute à ce sujet.
«Où donc que je dînerais? Pas au restaurant, bien sûr! Jamais je vous ferais ça, ma tante! Ma permission, c’est pour vous, comme ça se doit!»
Mlle Anaïs pâlit.
--Et... pour coucher?... Il y a un petit hôtel bien respectable... commença-t-elle.
Mais il lui coupa la parole:
--Je coucherai ici, par terre, vous inquiétez pas, ma tante! Je suis pas difficile, et on peut pas faire trop d’économies en ces temps-ci, pas vrai?
Mlle Anaïs ne trouva pas la force de répondre. Il lui semblait qu’un cataclysme bouleversait sa vie si bien organisée. Elle avait tellement pris l’habitude de songer exclusivement à elle-même, que la seule idée de faire à autrui le plus petit sacrifice lui paraissait monstrueuse. En même temps, au fond d’elle, naissait confusément un sentiment contraire et qui surprenait son cœur sec, un attendrissement vague encore et lointain, en présence de ce garçon qui venait ainsi, confiant en de faibles liens si longtemps oubliés.
Au dîner, pourtant, dans la microscopique salle à manger où ils s’attablèrent face à face, une fois la boutique fermée par le soldat, qui avait absolument voulu s’en charger, une détresse cruelle envahit Mlle Anaïs, à voir son neveu engloutir. Il y avait justement un bœuf à la mode qui devait, comptait-elle, la nourrir pendant trois jours. Il n’en laissa rien, non plus que d’une omelette que la vieille fille, en voyant son appétit, lui offrit presque malgré elle.
Quand il eut son café, il bourra sa pipe, s’accouda sur la table, très à l’aise, et recommença ses explications, avec l’abandon parfait de quelqu’un qui se sent chez lui.
--Alors, en Vendée, pour ma permission, cette fois-ci, j’ai pas voulu y retourner. Fallait que je vous voie, ma tante; ça, c’était décidé! Et puis, aussi, vous me ferez voir Paris. Je sais bien que c’est pas pareil qu’avant la guerre, mais, tout de même, c’est Paris...
--Vous n’avez pas été blessé? demanda tout-à-coup Mlle Anaïs.
--Faut me tutoyer, ma tante! Moi je vous dis vous, rapport au respect, mais faut me tutoyer. Non, j’ai pas été blessé. J’ai eu de la veine! J’ai eu un pied un peu gelé l’hiver dernier, mais c’était rien. Et j’ai été enterré par une marmite qu’a éclaté près de moi au mois de juin, mais c’était rien non plus. J’ai eu de la veine! Dame! dire qu’on est comme chez soi, ça non! Mais faut ce qui faut, n’est-ce pas?...
Il continuait, décrivant avec simplicité ce qu’il avait vu et ce qu’il avait fait. Mlle Anaïs l’écoutait; elle commençait à l’admirer, le sentant si simplement brave, si modestement prêt à tous les sacrifices; et chacune des paroles qu’il disait l’arrachait un peu à son égoïsme.
Il coucha sur un lit pliant, dans la salle à manger. Le lendemain était un dimanche. Il se leva de bonne heure et, malgré les protestations de Mlle Anaïs, passa la matinée à laver de fond en comble le petit magasin. Après le déjeuner, dès une heure, ils sortirent tous les deux. Mlle Anaïs, qui n’avait pas quitté la rive gauche depuis des mois, fit des kilomètres sans s’en apercevoir. Il lui donnait le bras et elle en était fière. Il voulut voir des monuments, les Champs-Élysées, les Boulevards. Il entraîna Mlle Anaïs au cinéma et au café, où elle allait pour la première fois de sa vie.
Elle avait fait, pour le dîner, des provisions qui stupéfièrent ses fournisseurs. Elle déboucha une bouteille d’un vin vieux qu’elle avait en dépôt et elle en but elle-même un plein verre, tout en écoutant, avec un intérêt beaucoup plus grand que la veille, les récits que lui faisait son neveu. Mais il avait été ahuri par le mouvement des rues, et bientôt, laissant sa pipe inachevée, il s’endormit sur la table. Mlle Anaïs resta à le regarder, sans oser bouger.
Tant que dura la permission, ils s’entendirent tous deux parfaitement. Mlle Anaïs se sentait une autre; chaque jour elle s’intéressait davantage à lui. Il restait paisible et confiant, et ce «ma tante», qu’il employait à chaque phrase, faisait maintenant plaisir à la vieille fille, après l’avoir d’abord tant agacée.
Quand il dut repartir, elle le conduisit à la gare. Il fumait sa pipe avec son habituelle placidité, mais, dans la salle d’attente, il fut silencieux, pour la première fois depuis son arrivée, et, quand vint le moment du départ, sans se cacher, il pleura. Il embrassa la vieille fille avec effusion, promit d’écrire, promit de revenir et s’engouffra sur le quai.
Le soir tombait. Mlle Anaïs regagna son petit magasin. Elle remercia la voisine qui l’avait gardé. Elle entra dans la chambre du fond, s’assit sur le lit pliant, respira l’odeur, qui persistait, du tabac. Il lui était impossible de s’intéresser à elle-même. Elle songeait à un paquet qu’elle voulait préparer. Elle se demandait quand elle aurait une lettre. Elle pensait aux périls de la guerre. Ses épaules maigres frissonnèrent... Brusquement, avec orgueil et avec souffrance, elle se rendit compte qu’elle n’était plus retranchée du monde et que, maintenant, comme les autres, elle avait sa part d’angoisse et sa part d’espérance.