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troisième groupe d’arguments

Irresponsable, l’homme ne peut être ni puni
ni récompensé

Que sommes-nous ?

Avons-nous présidé aux conditions de notre naissance ? Avons-nous été consultés sur la simple question de savoir s’il nous plaisait de naître ? Avons-nous été appelés à fixer nos destinées ? Avons-nous eu, sur un seul point, voix au chapitre ?

Si nous avions eu voix au chapitre, chacun de nous se serait, dès le berceau, gratifié de tous les avantages : santé, force, beauté, intelligence, courage, bonté, etc., etc. Chacun eût été un résumé de toutes les perfections, une sorte de Dieu en miniature.

Que sommes-nous ?

Sommes-nous ce que nous avons voulu être ?

Incontestablement non !

Dans l’hypothèse Dieu, nous sommes, puisque c’est lui qui nous a créés, ce qu’il a voulu que nous soyons.

Dieu, puisqu’il est libre, aurait pu ne pas nous créer.

Il aurait pu nous créer moins pervers, puisqu’il est bon.

Il aurait pu nous créer vertueux, bien portants, excellents. Il aurait pu nous combler de tous les dons physiques, intellectuels et moraux, puisqu’il est tout-puissant.

Pour la troisième fois, que sommes-nous ?

Nous sommes ce que Dieu a voulu que nous soyons. Il nous a créés comme il lui a plu, à son gré.

Il n’y a pas d’autre réponse à cette interrogation : que sommes-nous ? si on admet que Dieu existe et que nous sommes ses créatures.

C’est Dieu qui nous a donné nos sens, nos facultés de compréhension, notre sensibilité, nos moyens de percevoir, de sentir, de raisonner et d’agir. Il a prévu, voulu, déterminé nos conditions de vie : il a conditionné nos besoins, nos désirs, nos passions, nos craintes, nos espérances, nos haines, nos tendresses, nos aspirations. Toute la machine humaine correspond à ce qu’il a voulu qu’elle soit. Il a conçu, agencé de toutes pièces le milieu dans lequel nous vivons ; il a préparé toutes les circonstances qui, à chaque instant, donneront l’assaut à notre volonté et détermineront nos actions.

Devant ce Dieu formidablement armé, l’homme est irresponsable.

Celui qui n’est sous la dépendance de personne est entièrement libre ; celui qui est un peu sous la dépendance d’un autre est un peu esclave, il est libre pour la différence ; celui qui est beaucoup sous la dépendance d’un autre est beaucoup esclave, il n’est libre que pour le reste ; enfin celui qui est tout à fait sous la dépendance d’un autre est tout à fait esclave et ne jouit d’aucune liberté.

Si Dieu existe c’est dans cette dernière posture, celle de l’esclave, qu’il se trouve par rapport à Dieu, et son esclavage est d’autant plus entier qu’il y a plus d’écart entre le Maître et lui.

Si Dieu existe, lui seul sait, peut, veut ; lui seul est libre ; l’homme ne sait rien, ne peut rien, ne veut rien ; sa dépendance est complète.

Si Dieu existe, il est tout ; l’homme n’est rien.

L’homme ainsi tenu en esclavage, placé sous la dépendance pleine et entière de Dieu, ne peut avoir aucune responsabilité.

Et, s’il est irresponsable, il ne peut être jugé.

Tout jugement implique un châtiment ou une récompense ; et les actes d’un être irresponsable, n’ayant aucune valeur morale, ne relèvent d’aucun jugement.

Les actes de l’irresponsable peuvent être utiles ou nuisibles ; moralement, ils ne sont ni bons ni mauvais, ni méritoires ni répréhensibles ; ils ne sauraient équitablement être récompensés ni châtiés.

En s’érigeant en Justicier, en punissant ou en récompensant l’homme irresponsable, Dieu n’est qu’un usurpateur ; il s’arroge un droit arbitraire et il en use à l’encontre de toute justice.

De ce que je viens de dire, je conclus :

a) Que la responsabilité du mal moral est imputable à Dieu comme lui est imputable celle du mal physique ;

b) Que Dieu est un Justicier indigne, parce que : irresponsable, l’homme ne peut être ni récompensé, ni châtié.

second argument :

Dieu viole les règles fondamentales de l’équité

Admettons, un instant, que l’homme soit responsable et nous allons voir que, même dans cette hypothèse, la divine Justice viole les règles les plus élémentaires de l’équité.

Si l’on admet que la pratique de la Justice ne saurait être exercée sans comporter une sanction et que le magistrat a pour mandat de fixer cette sanction il est une règle sur laquelle le sentiment est et doit être unanime : c’est que, de même qu’il y a une échelle de mérite et de culpabilité, il doit y avoir une échelle de récompenses et de châtiments.

Ce principe posé, le magistrat qui pratiquera le mieux la justice, sera celui qui proportionnera le plus exactement la récompense au mérite et le châtiment à la culpabilité ; et le magistrat idéal, impeccable, parfait, sera celui qui fixera un rapport d’une rigueur mathématique entre l’acte et la sanction.

Je pense que cette règle élémentaire de Justice est acceptée par tous.

Eh bien ! Dieu, par le ciel et par l’enfer, méconnaît cette règle et la viole.

Quel que soit le mérite de l’homme, il est borné (comme l’homme lui-même) et, cependant, la sanction de récompense : le ciel est sans borne, ne serait-ce que par son caractère de perpétuité.

Quelle que soit la culpabilité de l’homme, elle est limitée (comme l’homme lui-même) et, pourtant, la sanction de châtiment : l’enfer est sans limite, ne serait-ce que par son caractère de perpétuité.

Il y a donc disproportion entre le mérite et la récompense, disproportion entre la faute et la punition ; disproportion partout. Donc, Dieu viole les règles fondamentales de l’équité.

Ma thèse est achevée ; il ne me reste plus qu’à récapituler et à conclure.

RÉCAPITULATION

Je vous avais promis une démonstration serrée, substantielle, décisive de l’inexistence de Dieu. Je crois pouvoir dire que j’ai tenu cette promesse.

Ne perdez pas de vue que je ne me suis pas proposé de vous apporter un système de l’Univers rendant inutile tout recours à l’hypothèse d’une Force supranaturelle, d’une Énergie ou d’une Puissance extramondiale, d’un Principe supérieur ou antérieur à l’Univers. J’ai eu la loyauté, comme je devais l’avoir, de vous dire qu’envisagé de la sorte, le problème ne comporte, dans l’état actuel des connaissances humaines, aucune solution définitive et que la seule attitude qui convienne à des esprits réfléchis et raisonnables, c’est l’expectative.

Le Dieu dont j’ai voulu établir, dont, je puis le dire maintenant, j’ai établi l’impossibilité, c’est le Dieu des religions, le Dieu Créateur, Gouverneur et Justicier, le Dieu infiniment sage, puissant, juste et bon, que les clergés se flattent de représenter sur la terre et qu’ils tentent d’imposer à notre vénération.

Il n’y a pas, il ne peut y avoir d’équivoque. C’est ce Dieu que je nie ; et, si l’on veut discuter utilement, c’est ce Dieu qu’il faut défendre contre mes attaques.

Tout débat sur un autre terrain sera, — je vous en préviens, car il faut que vous vous mettiez en garde contre les ruses de l’adversaire — tout débat sur un autre terrain sera une diversion et sera, par surcroît, la preuve que le Dieu des religions ne peut être défendu, ni justifié.

J’ai prouvé que, comme Créateur, il serait inadmissible, imparfait, inexplicable ; j’ai établi que, comme gouverneur, il serait inutile, impuissant, cruel, odieux, despotique ; j’ai montré que, comme justicier, il serait un magistrat indigne, violant les règles essentielles de la plus élémentaire équité.

CONCLUSION

Tel est pourtant le Dieu que, depuis des temps immémoriaux, on a enseigné et que, de nos jours encore, on enseigne à une multitude d’enfants, dans une foule de familles et d’écoles. Que de crimes ont été commis en son nom !

Que de haines, de guerres, de calamités ont été furieusement déchaînées par ses représentants ! Ce Dieu, de quelles souffrances il a été la source ! quels maux il engendre encore !

Depuis des siècles, la Religion tient l’humanité courbée sous la crainte, vautrée dans la superstition, prostrée dans la résignation.

Ne se lèvera-t-il donc jamais le jour où, cessant de croire en la Justice éternelle, en ses arrêts imaginaires, en ses réparations problématiques, les humains travailleront, avec une ardeur inlassable, à l’avènement, sur la terre, d’une Justice immédiate, positive et fraternelle ?

Ne sonnera-t-elle donc jamais l’heure où, désabusés des consolations et des espoirs fallacieux que leur suggère la croyance en un paradis compensateur, les humains feront de notre planète un Eden d’abondance, de paix et de liberté, dont les portes seront fraternellement ouvertes à tous ?

Trop longtemps, le contrat social s’est inspiré d’un Dieu sans justice ; il est temps qu’il s’inspire d’une justice sans Dieu. Trop longtemps, les rapports entre les nations et les individus ont découlé d’un Dieu sans philosophie ; il est temps qu’ils procèdent d’une philosophie sans Dieu. Depuis des siècles, monarques, gouvernants, castes et clergés, conducteurs de peuples, directeurs de consciences, traitent l’humanité comme le vil troupeau, bon tout juste à être tondu, dévoré, jeté aux abattoirs.

Depuis des siècles, les déshérités supportent passivement la misère et la servitude, grâce au mirage décevant du Ciel, et à la vision horrifique de l’Enfer. Il faut mettre fin à cet odieux sortilège, à cette abominable duperie.

Ôtoi qui m’écoutes, ouvre les yeux, regarde ; observe ; comprends. Le ciel dont on te parle sans cesse, le ciel à l’aide duquel on tente d’insensibiliser ta misère, d’anesthésier ta souffrance et d’étouffer la plainte qui, malgré tout, s’exhale de ta poitrine, ce ciel est irréel et désert. Seul, ton enfer est peuplé et positif.

Assez de lamentations : les lamentations sont vaines.

Assez de prosternations : les prosternations sont stériles.

Assez de prières : les prières sont impuissantes.

Redresse-toi, ô homme ! Et, debout, frémissant, révolté, déclare une guerre implacable au Dieu dont, si longtemps, on imposa à tes frères et à toi-même l’abrutissante vénération.

Débarrasse-toi de ce tyran imaginaire et secoue le joug de ceux qui se prétendent ses chargés d’affaires ici-bas.

Mais souviens-toi que ce premier geste de libération accompli, tu n’auras rempli qu’une partie de la tâche qui t’incombe.

N’oublie pas qu’il ne te servirait de rien de briser les chaînes que les Dieux imaginaires, célestes et éternels, ont forgées contre toi, si tu ne brisais aussi celles qu’ont forgées contre toi les Dieux passagers et positifs de la terre.

Ces Dieux rôdent autour de toi, cherchant à t’affamer et à t’asservir. Ces Dieux ne sont que des hommes comme toi.

Riches et Gouvernants, ces Dieux de la terre ont peuplé celle-ci d’innombrables victimes, d’inexprimables tourments.

Puissent les damnés de la terre se révolter enfin contre ces scélérats et fonder une Cité où ces monstres seront, à tout jamais, rendus impossibles !

Quand tu auras chassé les Dieux du ciel et de la terre, quand tu te seras débarrassé des Maîtres d’en haut et des Maîtres d’en bas, quand tu auras accompli ce double geste de délivrance, alors, mais seulement alors, ô mon frère, tu t’évaderas de ton enfer et tu réaliseras ton ciel !

Sébastien FAURE

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