deuxième série d’arguments
premier argument :
Le Gouverneur nie le Créateur
Il en est — et ils sont légion — qui, malgré tout, s’obstinent à croire. Je conçois que, à la rigueur, on puisse croire à l’existence d’un créateur parfait ; je conçois que, à la rigueur, on puisse croire à l’existence d’un gouverneur nécessaire ; mais il me semble impossible qu’on puisse raisonnablement croire à l’un et à l’autre, en même temps : ces deux Êtres parfaits s’excluent catégoriquement ; affirmer l’un, c’est nier l’autre ; proclamer la perfection du premier, c’est confesser l’inutilité du second ; proclamer la nécessité du second, c’est nier la perfection du premier.
En d’autres termes, on peut croire à la perfection de l’un ou à la nécessité de l’autre ; mais il est déraisonnable de croire à la perfection des deux : il faut choisir.
Si l’Univers créé par Dieu eût été une œuvre parfaite, si, dans son ensemble et dans ses moindres détails, cette œuvre eût été sans défaut, si le mécanisme de cette gigantesque création eût été irréprochable, si tel et si parfait eût été son agencement qu’il n’eût point été à redouter qu’il se produisît un seul détraquement, une seule avarie, bref, si l’œuvre eût été digne de cet ouvrier génial, de cet artiste incomparable, de ce constructeur fantastique qu’on appelle Dieu, le besoin d’un gouverneur ne se serait nullement fait sentir.
Le coup de pouce initial une fois donné, la formidable machine une fois mise en branle, il n’y avait plus qu’à l’abandonner à elle-même, sans crainte d’accident possible.
Pourquoi cet ingénieur, ce mécanicien, dont le rôle est de surveiller la machine, de la diriger, d’intervenir quand il le faut et d’apporter à la machine en mouvement les retouches nécessaires et les réparations successives ? Cet ingénieur eût été inutile, ce mécanicien sans objet.
Dans ce cas, pas de Gouverneur.
Si le Gouverneur existe, c’est que sa présence, sa surveillance, son intervention sont indispensables.
La nécessité du Gouverneur est comme une insulte, un défi jeté au Créateur ; son intervention atteste la maladresse, l’incapacité, l’impuissance du Créateur.
Le Gouverneur nie la perfection du Créateur.
deuxième argument :
La multiplicité des Dieux atteste qu’il n’en existe aucun
Le Dieu Gouverneur est et doit être puissant et juste, infiniment puissant et infiniment juste.
Je prétends que la multiplicité des Religions atteste qu’il manque de puissance et de justice.
Négligeons les dieux morts, les cultes abolis, les religions éteintes. Celles-ci se chiffrent par milliers et par milliers. Ne parlons que des religions en cours.
D’après les estimations les mieux fondées, il y a, présentement, huit cents religions qui se disputent l’empire des seize cents millions de consciences qui peuplent notre planète. Il n’est pas douteux que chacune s’imagine et proclame que, seule, elle est en possession du Dieu vrai, authentique, indiscutable, unique, et que tous les autres Dieux sont des Dieux pour rire, de faux Dieux, des Dieux de contrebande et de pacotille, qu’il est œuvre pie de combattre et d’écraser.
J’ajoute que, n’y eût-il que cent religions au lieu de huit cents, n’y en eût-il que dix, n’y en eût-il que deux, mon raisonnement garderait la même vigueur.
Eh bien ! je dis que la multiplicité de ces Dieux atteste qu’il n’en existe aucun, parce qu’elle certifie que Dieu manque de puissance ou de justice.
Puissant, il aurait pu parler à tous aussi aisément qu’à quelques-uns. Puissant, il aurait pu se montrer, se révéler à tous sans plus d’efforts qu’il ne lui en a fallu pour se révéler à quelques-uns.
Un homme — quel qu’il soit — ne peut se montrer, ne peut parler qu’à un nombre limité d’hommes ; ses cordes vocales ont une puissance qui ne peut excéder certaines bornes ; mais Dieu !…
Dieu peut parler à tous — quelle qu’en soit la multitude — aussi aisément qu’à un petit nombre. Quand elle s’élève, la voix de Dieu peut et doit retentir aux quatre points cardinaux. Le verbe divin ne connaît ni distance, ni obstacle. Il traverse les océans, escalade les sommets, franchit les espaces sans la plus petite difficulté.
Puisqu’il lui a plu — la Religion l’affirme — de parler aux hommes, de se révéler à eux, de leur confier ses desseins, de leur indiquer sa volonté, de leur faire connaître sa Loi, il aurait pu parler à tous sans plus d’effort qu’à une poignée de privilégiés.
Il ne l’a pas fait, puisque les uns le nient, puisque d’autres l’ignorent, puisque d’autres, enfin, opposent tel Dieu à tel de ses concurrents.
Dans ces conditions, n’est-il pas sage de penser qu’il n’a parlé à aucun et que les multiples révélations ne sont que de multiples impostures ; ou encore que, s’il n’a parlé qu’à quelques-uns, c’est qu’il n’a pas pu parler à tous ?
S’il en est ainsi, je l’accuse d’impuissance.
Et, si je ne l’accuse pas d’impuissance, je l’accuse d’injustice.
Que penser, en effet, de ce Dieu qui se montre à quelques-uns et se cache aux autres ? Que penser de ce Dieu qui adresse la parole aux uns et, pour les autres, garde le silence ?
N’oubliez pas que les représentants de ce Dieu affirment qu’il est le Père et que, tous, au même titre et au même degré, nous sommes les enfants bien-aimés du Père qui règne dans les cieux.
Eh bien ! que pensez-vous de ce père qui, plein de tendresse pour quelques privilégiés, les arrache, en se révélant à eux, aux angoisses du doute, aux tortures de l’hésitation, tandis que, volontairement, il condamne l’immense majorité de ses enfants aux tourments de l’incertitude ? Que pensez-vous de ce père qui se montre à une partie de ses enfants dans l’éclat éblouissant de Sa Majesté, tandis que, pour les autres, il reste environné de ténèbres ? Que pensez-vous de ce père qui, exigeant de ses enfants, un culte, des respects, des adorations, appelle quelques élus à entendre la parole de Vérité, tandis que, de propos délibéré, il refuse aux autres cette insigne faveur ?
Si vous estimez que ce père est juste et bon, vous ne serez pas surpris que mon appréciation soit différente.
La multiplicité des religions proclame donc que Dieu manque de puissance ou de justice. Or, Dieu doit être infiniment puissant et infiniment juste ; les croyants l’affirment ; s’il lui manque un de ces deux attributs : la puissance ou la justice, il n’est pas parfait ; s’il n’est pas parfait, il n’existe pas.
La multiplicité des Dieux démontre donc qu’il n’en existe aucun.
troisième argument :
Dieu n’est pas infiniment bon : l’Enfer l’atteste
Le Dieu Gouverneur ou Providence est et doit être infiniment bon, infiniment miséricordieux. L’existence de l’enfer prouve qu’il ne l’est pas.
Suivez bien mon raisonnement : Dieu pouvait — puisqu’il est libre — ne pas nous créer ; il nous a créés.
Dieu pouvait — puisqu’il est tout-puissant — nous créer tous bons ; il a créé des bons et des méchants.
Dieu pouvait — puisqu’il est bon — nous admettre tous dans son paradis, après notre mort, se contentant de ce temps d’épreuves et de tribulations que nous passons sur la terre.
Dieu pouvait enfin — parce qu’il est juste — n’admettre dans son paradis que les bons et en refuser l’accès aux pervers, mais anéantir ceux-ci à leur mort plutôt que de les vouer à l’enfer.
Car, qui peut créer peut détruire ; qui a le pouvoir de donner la vie a celui d’anéantir.
Voyons : vous n’êtes pas des Dieux. Vous n’êtes ni infiniment bons, ni infiniment miséricordieux. J’ai, pourtant, la certitude, sans que je vous attribue des qualités que vous ne possédez peut-être pas, que, s’il était en votre pouvoir, sans qu’il vous en coûtât un effort pénible, sans qu’il en pût résulter pour vous ni préjudice matériel, ni dommage moral, si, dis-je, il était en votre pouvoir, dans les conditions que je viens d’indiquer, d’éviter à un de vos frères en humanité, une larme, une douleur, une épreuve, j’ai la certitude que le feriez. Et cependant, vous n’êtes ni infiniment bons, ni infiniment miséricordieux !
Seriez-vous meilleurs et plus miséricordieux que le Dieu des Chrétiens ?
Car enfin, l’enfer existe. L’Église l’enseigne ; c’est l’horrifique vision à l’aide de laquelle on épouvante les enfants, les vieillards et les esprits craintifs, c’est le spectre qu’on installe aux chevets des agonisants, à l’heure où l’approche de la mort leur enlève toute énergie et toute lucidité.
Eh bien ! Le Dieu des chrétiens, Dieu qu’on dit être de pitié, de pardon, d’indulgence, de bonté, de miséricorde, précipite une partie de ses enfants — pour toujours — dans ce séjour peuplé des tortures les plus cruelles, des supplices les plus indicibles.
Comme il est bon ! Comme il est miséricordieux !
Vous connaissez cette parole des Écritures : Il y aura beaucoup d’appelés, mais fort peu d’élus. » Cette parole signifie, si je ne m’abuse, qu’infime sera le nombre des élus et considérable le nombre des damnés. Cette affirmation est d’une cruauté si monstrueuse qu’on a tenté de lui donner un autre sens.
Peu importe : l’enfer existe et il est évident que des damnés — en grand ou petit nombre — y endureront les plus douloureux tourments.
Demandons-nous à qui peuvent être profitables les tourments des damnés.
Serait-ce aux élus ? — Évidemment non ! Par définition les élus seront les justes, les vertueux, les fraternels, les compatissants, et on ne saurait supposer que leur félicité, déjà inexprimable, serait accrue par le spectacle de leurs frères torturés.
Serait-ce aux damnés eux-mêmes ? — Pas davantage, puisque l’Église affirme que le supplice de ces malheureux ne finira jamais et que, dans des milliards et des milliards de siècles, leurs tourments seront intolérables comme au premier jour.
Alors ?…
Alors, en dehors des élus et des damnés, il n’y a que Dieu, il ne peut y avoir que lui.
C’est donc à Dieu que seraient profitables les souffrances des damnés ? C’est donc lui, ce père infiniment bon, infiniment miséricordieux, qui se repaîtrait sadiquement des douleurs auxquelles il aurait volontairement voué ses enfants ?
Ah ! s’il en est ainsi, ce Dieu m’apparaît comme le bourreau le plus féroce, comme le tortionnaire le plus implacable que l’on puisse imaginer.
L’enfer prouve que Dieu n’est ni bon, ni miséricordieux. L’existence d’un Dieu de bonté est incompatible avec celle de l’Enfer.
Ou bien il n’y a pas d’Enfer, ou bien Dieu n’est pas infiniment bon.
Le problème du Mal
C’est le problème du Mal qui me fournit mon quatrième et dernier argument contre le Dieu-Gouverneur, en même temps que mon premier argument contre le Dieu-Justicier.
Je ne dis pas : l’existence du mal, mal physique, mal moral, est incompatible avec l’existence de Dieu ; mais je dis qu’elle est incompatible avec l’existence d’un Dieu infiniment puissant et infiniment bon.
Le raisonnement est connu, ne serait-ce que par les multiples réfutations — toujours impuissantes, du reste — qu’on lui a opposées.
On le fait remonter à Épicure. Il a donc déjà plus de vingt siècles d’existence ; mais, si vieux qu’il soit, il a gardé toute sa vigueur.
Le voici :
Le mal existe ; tous les êtres sensibles connaissent la souffrance. Dieu qui sait tout ne peut pas l’ignorer. Eh bien ! de deux choses l’une :
Ou bien Dieu voudrait supprimer le mal, mais il ne le peut pas ;
Ou bien Dieu pourrait supprimer le mal, mais il ne le veut pas.
Dans le premier cas, Dieu voudrait supprimer le mal ; il est bon, il compatit aux douleurs qui nous accablent, aux maux que nous endurons. Ah ! s’il ne dépendait que de lui ! Le mal serait anéanti et le bonheur fleurirait sur la terre. Encore une fois, il est bon ; mais il ne peut supprimer le mal et, alors, il n’est pas tout-puissant.
Dans le second cas, Dieu pourrait supprimer le mal. Il lui suffirait de vouloir pour que le mal fût aboli : il est tout-puissant ; mais il ne veut pas le supprimer ; et, alors, il n’est pas infiniment bon.
Ici, Dieu est puissant, mais il n’est pas bon ; là, Dieu est bon, mais il n’est pas puissant.
Or, pour que Dieu soit, il ne suffit pas qu’il possède l’une de ces perfections : puissance ou bonté, il est indispensable qu’il les possède toutes les deux.
Ce raisonnement n’a jamais été réfuté.
Entendons-nous : je ne dis pas qu’on n’a jamais essayé de le réfuter ; je dis qu’on n’y est jamais parvenu.
L’essai de réfutation le plus connu est celui-ci :
« Vous posez en termes tout à fait erronés le problème du mal. C’est bien à tort que vous en rendez Dieu responsable. Oui, certes, le mal existe et il est indéniable ; mais c’est l’homme qu’il convient d’en rendre responsable. Dieu n’a pas voulu que l’homme soit un automate, une machine, qu’il agisse fatalement. En le créant il lui a donné la liberté ; il en a fait un être entièrement libre ; de la liberté qu’il lui a généreusement octroyée, Dieu lui a laissé la faculté de faire, en toutes circonstances, l’usage qu’il voudrait ; et, s’il plaît à l’homme, au lieu de faire un usage judicieux et noble de ce bien inestimable, d’en faire un usage odieux et criminel, ce n’est pas Dieu qu’il faut en accuser, ce serait injuste ; il est équitable d’en accuser l’homme. »
Voilà l’objection ; elle est classique.
Que vaut-elle ? Rien.
Je m’explique :
Distinguons d’abord le mal physique du mal moral.
Le mal physique, c’est la maladie, la souffrance, l’accident, la vieillesse avec son cortège de tares et d’infirmités, c’est la mort, la perte cruelle de ceux que nous aimons ; des enfants naissent qui meurent quelques jours après sans avoir connu autre chose que la souffrance ; il y a une foule d’êtres humains pour qui l’existence n’est qu’une longue suite de douleurs et d’afflictions, en sorte qu’il vaudrait mieux qu’ils ne fussent pas nés ; c’est, dans le domaine de la nature, les fléaux, les cataclysmes, les incendies, les sécheresses, les famines, les inondations, les tempêtes, toute cette somme de tragiques fatalités qui se chiffrent par la douleur et la mort.
Qui oserait dire de ce mal physique que l’homme doit en être rendu responsable ?
Qui ne comprend que, si Dieu a créé l’Univers, si c’est lui qui l’a doté des formidables lois qui le régissent et si le mal physique est l’ensemble de ces fatalités qui résultent du jeu normal des forces de la Nature, qui ne comprend que l’auteur responsable de ces calamités, c’est, en toute certitude, celui qui a créé cet Univers, celui qui le gouverne ?
Je suppose que, sur ce point, il n’y a pas de contestation possible.
Dieu qui gouverne l’Univers est donc responsable du mal physique.
Cela seul suffirait, et ma réponse pourrait s’en tenir là.
Mais je prétends que le mal moral est imputable à Dieu au même titre que le mal physique, puisque, s’il existe, il a présidé à l’organisation du monde moral comme à celle du monde physique et que, conséquemment, l’homme, victime du mal moral comme du mal physique, n’est pas plus responsable de l’un que de l’autre.
Mais il faut que je rattache ce que j’ai à dire sur le mal moral à la troisième et dernière série de mes arguments.