‹ Du chloral hydraté en médecine vétérinaireChapitre 4 sur 7 · iv ÉTUDE CLINIQUE DU CHLORAL HYDRATÉ

iv ÉTUDE CLINIQUE DU CHLORAL HYDRATÉ

Àson origine, alors qu’il n’était que très-peu connu dans ses propriétés, le chloral fut employé à tout propos. Il est peu d’affections contre lesquelles il n’ait été essayé, c’est là ce qui faisait dire à Chrichtone-Browne : « Un fleuve de chloral a coulé sur la terre et toutes les maladies y furent indistinctement plongées. »

Mais si dans les premiers temps de son apparition en médecine, il fut considéré comme une panacée universelle et employé sans grand discernement, il n’en est plus de même aujourd’hui que son étude chimique est complète et ses propriétés à peu près connues.

En médecine humaine, le chloral est maintenant fréquemment utilisé ; il remplace souvent le chloroforme, et si son usage est encore peu répandu en vétérinaire, il ne faut pas désespérer de lui voir prendre rang, vu les beaux résultats qu’il a déjà donnés dans l’autre médecine. Tout fait donc prévoir que ce médicament est appelé à jouer un rôle important en thérapeutique.

Voyons quel a été jusqu’à ce jour son emploi en vétérinaire. Nous essayerons, par quelques cas à notre connaissance, de prouver l’usage avantageux de cet agent médicamenteux, rapportant, autant que possible, des guérisons obtenues sur nos animaux domestiques.

USAGE EXTERNE DU CHLORAL.

Appliqué sur les muqueuses et sur les plaies, le chloral agit à la fois, non-seulement comme caustique, mais encore avec une action sédative, irrégulière il est vrai, mais parfois très-manifeste. Sous forme de solution étendue, il excite les plaies et accélère la cicatrisation. Nous ne pouvons mieux faire, pour démontrer cette action cicatrisante, que de rapporter les cas suivants :

Observation i. — Guérison d’une plaie de mal d’encolure par l’emploi du chloral hydraté. — Dans le courant du mois de septembre 1877, un cheval poitevin, âgé de 7 ans, est amené à la clinique de l’École vétérinaire de Toulouse. Cet animal est atteint d’un mal d’encolure. La plaie qu’il présente sur le bord supérieur de cette région a été occasionnée par le collier. Elle est entourée par un fort engorgement s’étendant surtout en avant.

On constate par le sondage la présence d’un clapier suivant le ligament cervical, et se dirigeant obliquement de haut en bas et d’avant en arrière. L’animal couché sur le champ, de larges débridements sont pratiqués afin de permettre au pus de s’écouler librement et faciliter l’élimination des parties nécrosées. Cautérisation est faite ensuite avec le cautère actuel. Après la chute de l’escharre, aucun signe d’amélioration ne survenant, on emploie le sublimé corrosif, mais sans plus de succès. La plaie est blafarde, fougueuse, le pus qui s’en écoule est mal lié, d’une odeur fétide. Rien ne fait prévoir une guérison prochaine.

M. Labat, alors chargé du service de clinique, se décide à faire usage de l’hydrate de chloral. Un pansement est fait tous les jours avec la solution suivante :

Au bout de huit jours de ce traitement, l’aspect général de la plaie est tout autre, le pus est de bonne nature, l’odeur fétide a disparu et la cicatrisation se fait rapidement.

L’observation suivante, empruntée à la Revue vétérinaire (octobre 1877), et rapportée par M. Labat, est une preuve de plus de l’efficacité du chloral hydraté comme caustique et cicatrisant.

Observation ii. — Une pouliche de 7 mois environ présentait une fistule anale incomplète, à ouverture externe, à gauche de l’anus et un peu en haut. Cette fistule, profonde de six centimètres, donnait écoulement à un pus de nature peu louable. Les bords étaient rougeâtres et bourgeonnants, ce qui indiquait la date ancienne de la lésion.

On ordonna des injection de liqueur de Villate et des pansements avec le même médicament. Pendant dix jours, point d’amélioration. Alors on fit usage de nouvelles injections composées d’hydrate de chloral (20 grammes) en solution dans de la teinture d’aloès (160 grammes). En trois jours, on obtint la disparition totale du trajet fistuleux.

L’usage du chloral comme caustique est aujourd’hui très-répandu, car indépendamment de son action modificatrice des tissus, la sédation qu’il provoque en même temps le fait préférer à tous les autres caustiques qui ne sont pas plus énergiques que lui.

Le lupus, cette maladie si rebelle chez le chien, est aujourd’hui traitée avec avantage par l’hydrate de chloral. D’autres affections beaucoup plus graves sont guéries par son emploi. Nous voulons parler des plaies du sabot des solipèdes. La lecture des cas rapportés ci-après prouvera la ressource grande que le praticien doit trouver dans l’emploi de ce médicament, qui évite des opérations longues et dangereuses que souvent le vétérinaire n’ose tenter.

Observation iii. — Clou de rue guéri par le chloral. — Le 6 octobre 1877, au matin, est présentée à la clinique de l’École vétérinaire de Toulouse, une jument poitevine, âgée de 7 ans, appartenant à M. Lassarade, d’Aiguillon. Cet animal est atteint d’un clou de rue, traité depuis quinze jours déjà, sans succès, par un vétérinaire.

Àl’examen du pied malade, on reconnaît que le clou a pénétré dans la région moyenne de la fourchette, par la lacune latérale interne. La fistule résultant de la pénétration du corps étranger est sondée, et l’on constate qu’elle a environ trois centimètres de profondeur, et une direction oblique de bas en haut et d’avant en arrière. La sonde fournit la sensation d’un corps dur, élastique, et la boiterie est peu intense. Ces deux derniers symptômes font reconnaître que le clou n’a pas pénétré au-delà de l’aponévrose plantaire ; mais, vu la persistance de la boiterie, malgré le traitement auquel l’animal est soumis depuis 15 jours, il y a certainement nécrose de cette aponévrose.

M. Labat, à qui fut présenté le sujet lors de son arrivée à l’École, fit creuser avec la renette un petit infundibulum dans la sole autour de la fistule, qu’il débrida légèrement en avant et en arrière. L’animal fut ensuite soumis au traitement suivant :

Injecter deux fois par jour, dans la fistule, un mélange ainsi composé :

Après les injections, l’orifice sera fermé par une boulette d’étoupe, retenue par un pansement avec éclisses.

Quinze jours de cette médication ont suffi pour provoquer la sortie d’une nécrose de trois centimètres de longueur, provenant de l’aponévrose plantaire. Le traitement continué encore pendant quelques jours a provoqué la cicatrisation rapide de la plaie, et l’animal, complètement guéri, a quitté l’École le 29 du même mois.

Observation IV. — Un pauvre cheval est atteint, depuis quatre mois, d’inflammation suppurative du tissu velouté, compliquée de décollement de la paroi interne et de suppuration à la couronne, aux deux pieds antérieurs. On pratique la dessolure partielle et l’extirpation presque totale des quartiers droits internes. Jamais cheval, dit l’auteur, ne permit mieux de constater l’incontestable efficacité de l’hydrate de chloral. Pourtant, on alterna l’emploi de ce médicament avec la liqueur de Villate et le goudron. On put observer alors qu’après l’application du chloral l’état du malade s’améliorait beaucoup ; qu’avec le goudron il restait stationnaire, mais qu’il empirait avec la liqueur de Villate. Actuellement, le cheval est traité uniquement par l’hydrate de chloral, et il marche vers une rapide guérison.

Observation V. — Cheval atteint de décollement du quartier interne au membre antérieur droit. — Traité pour cette maladie à la clinique de Pise, il y eut rechute un mois après, par la faute du propriétaire, qui avait soumis la bête à un travail fatigant. On enlève les lambeaux de corne décollés et on pratique une contre-ouverture à un trajet fistuleux qui descendait au-dessous de la muraille. La mèche qui parcourait le trajet, de même que les plumasseaux du pansement, furent imbibés d’une solution de 60 grammes de chloral hydraté dans 180 grammes de glycérine. On fit bien usage du pansement à la liqueur de Villate, mais sans succès ; ce médicament fut abandonné pour l’hydrate de chloral, qui, dans un temps relativement court, fit cicatriser la fistule et la plaie due à l’extirpation de la corne décollée.

Les deux cures précédentes rapportées par M. Labat, professeur de clinique à l’École vétérinaire de Toulouse, dans la Revue vétérinaire d’octobre 1877, sont dues, ainsi que celle de la fistule anale incomplète, au docteur Della Pace, et démontrent, croyons-nous, d’une manière péremptoire les bons effets de l’hydrate de chloral dans le traitement des fistules de quelque nature qu’elles soient. Elles démontrent, de plus, sa supériorité sur la liqueur de Villate dans ce genre d’affections, et les avantages incontestables que l’on en retire contre les maladies du sabot de nos solipèdes. Aussi, préconiserons-nous, à l’exemple du docteur Fogliata, l’emploi de l’hydrate de chloral dans le traitement des maladies de la région plantaire (javart, clou de rue, décollements), le préférant à la liqueur de Villate, qui produit trop de douleur et amène la formation d’une corne nouvelle augmentant, par sa dureté, la gravité de la lésion.

MM. Beaumetz et Hirne ont établi cliniquement les propriétés antiputrides et antifermentescibles du chloral, aussi peut-on l’utiliser avec avantage dans le traitement des plaies atoniques, de la gangrène, des chancres, etc.

USAGE INTERNE DU CHLORAL

Sans prétendre considérer ce médicament comme un remède à tous les maux, chacun peut constater les excellents résultats que l’on a obtenus par son emploi contre la plupart des maladies ou accidents occasionnant de vives souffrances. C’est comme calmant que l’on utilise le chloral pour combattre les névralgies dont les douleurs provenant d’un ébranlement nerveux cèdent à la sédation momentanée apportée par cet agent.

Nous rapportons ici un cas de guérison pris entre maints autres ; il est dû au docteur Lissonde, et pourra donner une idée exacte du rapide soulagement qu’éprouve le malade.

Observation vi. — M. S…, employé dans une maison de droguerie, est sujet à des maux de dents, produits par la carie des molaires des deux côtés de la bouche. Malgré les soins et les précautions, les crises sont fréquentes. M. S…, à deux reprises différentes et à un mois environ d’intervalle, étant repris d’une violente rage de dents, s’est administré 2 grammes de chloral en solution sucrée, ce qui représente deux cuillerées à bouche de sirop. Un quart d’heure après, le sommeil est survenu, et il s’est continué sans intermittence pendant environ sept heures. Au réveil, dans les deux cas, la douleur avait disparu complètement.

M. Labat a obtenu d’excellents résultats de l’hydrate de chloral contre la bronchite des jeunes chiens. Il recommande surtout la potion suivante que l’on administre en 3 ou 5 doses dans la journée :

Liebreich, Bouchut, Icard, Serullaz, préconisent avec raison l’hydrate de chloral contre les coliques néphrétiques et hépatiques. En effet, cet agent thérapeutique dissout avec plus de rapidité que ne le fait le chloroforme, les éléments chimiques des calculs hépatiques et néphrétiques. Les résultats heureux que l’on constate tous les jours en médecine humaine doivent encourager les vétérinaires à en faire usage dans de pareilles circonstances. La relation suivante due au docteur Alves Crespo démontre, d’une manière évidente, l’action curative du chloral dans ces genres d’affections.

Observation VII. — Sujet de 45 ans, de tempérament lymphatique nerveux, qui est pris pendant la nuit d’une violente colique néphrétique. Ce malade est sujet à cette affection depuis quatorze ans, et, à diverses reprises, il avait vu ses douleurs cesser après l’expulsion, par les urines, de plusieurs petits graviers, une fois même, d’un véritable calcul gros comme un grain de poivre.

Ni la médication narcotique accompagnée de diurétiques ni les sangsues, ni les bains de siège, ne procurent le moindre soulagement. On songe alors à administrer 1 gramme de chloral dans une potion de 220 grammes en deux fois à un quart d’heure d’intervalle.

Aussitôt après avoir ingéré la première moitié de la potion, le malade tomba dans une espèce d’ivresse gaie, suivie de somnolence, et les douleurs s’apaisèrent ; mais elles ne tardèrent pas à reparaître, et la seconde dose du médicament fut vomie. — Nouvelle potion avec 2 grammes de chloral ; dans cette deuxième potion le sirop de fleur d’oranger est remplacé par celui d’écorce de citron qui masque mieux la saveur du chloral. Après la première dose, sommeil de huit minutes et notable diminution des douleurs ; après la seconde dose sommeil d’un quart d’heure ; après la troisième sommeil de cinq heures et réveil sans douleur aucune.

Cette amélioration dure quatre jours, pendant lesquels le malade rend quelques graviers ; mais au cinquième jour il est pris de colique néphrétique. L’on a encore recours au chloral à la dose de 3 grammes, à prendre en quatre fois : apaisement immédiat, qui devient de plus en plus général, à mesure que le sujet prend le médicament. Rétablissement complet qui ne s’était pas démenti un an après.

Contre le tétanos, le chloral a été employé avec plus ou moins de succès par MM. Verneuil, Liégeois, Demarquay, Larrey, Dubreuil. Le peu de réussite de ce médicament contre cette affection provient sans doute de l’impureté de l’agent médicamenteux ou bien encore de la trop faible dose administrée. M. Lefort dit : « que ce composé exerce une influence manifeste sur la contraction des muscles extérieurs ; mais, beaucoup moindre sur la contracture des muscles respiratoires et cardiaque. De là, l’insuccès du chloral contre le tétanos aigu. »

MM. Oré et Douaud emploient cet agent en injections dans les veines. Ce procédé est excellent, mais il a le défaut d’être peu pratique, vu les difficultés de l’administration du médicament. La relation suivante de M. Verneuil est empruntée au Recueil de Médecine Vétérinaire.

Observation viii. — Un maçon, jeune et vigoureux, eut, vers la fin de janvier, l’extrémité du médius droit écrasé par une pierre. Le tétanos se déclara le huitième jour et en peu de temps devint général. Il s’accompagnait de douleurs presque continues et excessives. On employa simultanément les injections sous-cutanées avec l’hydrochlorate de morphine et le chloral à l’intérieur L’action de ce dernier se montra, dès l’abord, aussi prompte que décisive : diminution de la contracture, apaisement presque instantané des douleurs, sommeil profond et durable.

Le chloral suspendu, les accidents reparaissaient pour céder de nouveau à la reprise du médicament, dont l’influence sédative se trouvait ainsi démontrée. La guérison complète exigea près d’un mois. Les doses quotidiennes variaient de 6 à 12 grammes administrés en potions. L’estomac ne parut jamais affecté et digéra facilement des aliments copieux pendant toute la cure.

Comme ce fait et beaucoup d’autres que nous pourrions citer le démontrent, le chloral doit être employé pour guérir du tétanos. Puisque cet agent est efficace en médecine humaine, pourquoi ne le serait-il pas en vétérinaire ? Est-ce à des conditions inhérentes à l’espèce qu’il faut attribuer le peu de succès relatif du chloral contre le tétanos de nos animaux domestiques ? Évidemment non. L’impureté du médicament employé, la dose trop faible à laquelle on l’administre, la période trop avancée de la maladie lors de l’appel du vétérinaire, sont sans doute les causes qui expliquent cette différence de résultats obtenus dans l’une et l’autre médecine.

Contre le vertige, l’hydrate de chloral rend également de très-grands services en calmant l’état de surexcitation, de délire, dans lequel se trouvent les animaux. Le chloroforme a été employé avec succès pour la fièvre ataxo-adynamique. Le chloral se dédoublant dans le sang en chloroforme et en acide formique, pourra être dans ce cas également employé.

Contre l’épilepsie, l’hydrate de chloral, quoique n’étant pas contre-indiqué, ne doit pas être usité, les faits cliniques ayant démontré que son action curative est presque nulle et que le bromure de potassium le remplace dans ces circonstances avec un avantage très-marqué. Mais en revanche, de nombreux médecins préfèrent le chloral au bromure de potassium, voire même au tartre stibié, dans le traitement de la chorée. L’éclampsie elle-même est combattue avantageusement par le chloral.

Marjolin a rapporté le cas d’un jeune enfant, atteint d’une brûlure étendue, en proie à d’horribles souffrances et chez qui l’administration de 0,50 centigrammes de chloral par la voie rectale, fut promptement suivie d’un grand soulagement. Depuis cette première relation, son emploi contre cet accident s’est généralisé, et les résultats obtenus ont pleinement répondu à l’attente des praticiens.

Contre-indications. — Si le chloral est employé avec avantage contre les diverses affections, que nous venons de signaler, et même pour quelques autres, telles que l’aliénation mentale, le délire alcoolique, que nous n’avons pas cru devoir examiner en particulier vu leur non-existence en vétérinaire, il est quelques contre-indications qui découlent de son action locale irritante. C’est ainsi qu’on doit éviter de l’employer contre la stomatite, la pharyngite, le catarrhe intestinal, la diarrhée, etc. Son action dépressive doit le faire rejeter dans les cas pathologiques où il existe de la débilité et de l’affaiblissement, comme dans la paralysie générale.

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