iii ÉTUDE PHYSIOLOGIQUE DU CHLORAL
Une fois arrivé dans la circulation, que devient le chloral ?
Sur ce point, les opinions varient. Doit-on croire avec plusieurs médecins, tels que : MM. Gluber, Krishaler et Dieulafoy, Labbé et Goujon, d’après l’observation des phénomènes physiologiques, que le chloral reste fixe et manifeste ses effets par son action propre ? Ou bien, se rangeant de l’avis de Liebreich, Personne, Roussin, affirmer le dédoublement en chloroforme et acide formique ? MM. Horand et Peuch ont résolu la question en faveur de cette dernière opinion. Ils ont démontré que le chloroforme et l’acide formique, produits du dédoublement du chloral, se convertissent ultérieurement en chlorure de sodium et en formiate de soude pour être définitivement éliminés par la voie rénale. Voici les faits sur lesquels ils se sont basés pour établir la véracité de leur opinion.
1 Le chloral chauffé à 40° dans un ballon est stable, ses vapeurs conduites à travers un tube de porcelaine rougi, puis reçues dans une solution de nitrate d’argent, ne donne pas de précipité, tandis qu’on obtient un précipité de chlorure d’argent, si on a eu le soin en commençant l’expérience d’ajouter à la solution du chloral un peu de carbonate de soude.
2 Si l’on chauffe à 40° un mélange de sang et de chloral, celui-ci se dédouble en chloroforme ; il en est de même lorsque l’on fait l’expérience avec le sang d’un animal chloralisé, et la réaction est d’autant plus prompte que l’alcalinité du sang est plus marquée.
Nous avons déjà dit que le chloral s’éliminait par la voie rénale, et cela sous forme de chlorure de sodium et de formiate de soude. N’est-ce pas là une preuve de plus du dédoublement de cette substance vis-à-vis des alcalis du sang, et n’est-on pas obligé d’admettre cette décomposition prouvée, théoriquement, par les réactions chimiques en même temps que par le raisonnement.
Maintenant que nous savons ce que devient le chloral hydraté introduit dans l’économie, voyons quels sont ses effets et indications thérapeutiques.
Effets locaux. — Liebriech a le premier employé le chloral en médecine, c’est lui qui en a fait connaître les effets tant locaux que généraux. Les premiers peuvent se résumer ainsi : Appliqué sur la peau, il détermine une légère rubéfaction. Sur une plaie, une muqueuse, il donne lieu à la formation d’une eschare de 1 environ d’épaisseur, humide, molle et grisâtre. Les liquides qui s’écoulent de la plaie développent sur la peau des phlyctènes sans importance.
Le chloral a donc une action caustique qui pourrait gêner dans son emploi si, par sa solubilité, on ne pouvait lui faire perdre sa causticité. L’alcoolat de menthe sert à masquer son goût âcre et amer lorsqu’on l’administre par les voies antérieures.
Si l’administration par les voies digestives remonte à quelques jours, il peut y avoir irritation de la muqueuse buccale et pharyngienne, ainsi que du ptyalisme, il y a même sensation de chaleur à l’arrivée de cet agent dans l’estomac, sensation analogue à celle que l’on reçoit quand on vient d’ingérer de l’eau-de-vie ou de l’alcool. À part cela, on ne constate rien de particulier ; il est bien rare qu’il survienne soit des nausées, soit des éructations, et encore moins des vomissements.
Effets généraux. — À quelques nuances près, les effets généraux du chloral ressemblent à ceux du chloroforme. Cette analogie s’explique d’autant mieux que c’est en quelque sorte le même agent que l’on administre sous deux formes différentes. Voyons d’abord les effets du chloral, nous les comparerons ensuite à ceux du chloroforme.
Donné en petite quantité, le chloral hydraté produit la somnolence sans modifier notablement la sensibilité ; à dose moyenne, l’effet hypnotique est plus prononcé, il y a réellement sommeil en même temps qu’une légère anesthésie. Enfin, à dose élevée, cet agent est franchement anesthésique ; mais ces résultats varient suivant la dose, le tempérament, le sexe et l’idiosyncrasie.
La dose sera plus forte chez un sujet lymphatique ou sanguin que pour celui jouissant d’un tempérament nerveux, la débilité est ainsi une cause qui doit faire diminuer la quantité à administrer.
Le sommeil procuré par le chloral est doux, paisible, ne donnant pas ce malaise, cette lourdeur de tête, compagnons désagréables de la plupart des autres narcotiques. Le réveil arrive graduellement et peut être retardé sans danger par une administration calculée méthodique de l’agent somnifère sans que, pour cela, la vie du sujet soit en rien menacée.
Quelques auteurs ont prétendu qu’avant la période hypnotique se trouvait une période d’excitation, une sorte d’ivresse allant même parfois jusqu’au délire. C’est là l’exception, mais encore est-il de remarque que pareille chose n’arrive que lorsque la dose administrée est trop faible.
Un fait digne de remarque, c’est que l’administration du chloral par la médicamentation intestinale n’a jamais amené de troubles dans les fonctions digestives.
Examinons maintenant les phénomènes que l’on observe pendant la période d’anesthésie produite par le chloral.
Au début, la sensibilité est à peine émoussée, mais bientôt les mouvements volontaires disparaissent, puis les mouvements réflexes, la résolution musculaire s’établit et l’anesthésie paraît alors complète. Il y a alors diminution des mouvements respiratoires, ralentissement du pouls et abaissement de la température, mais de quelques dixièmes seulement.
M. Tabourin explique les effets du chloral par son action sur les centres nerveux.
L’action générale du chloral, dit-il, comme celle du chloroforme, paraît dépendre de celle qu’il exerce sur l’appareil central de l’innervation.
En effet, le cerveau et la moelle sont fortement modifiés dans leur état normal, comme le démontrent la somnolence et la diminution de la sensibilité. Le cordon inférieur de la moelle est atteint par le chloral, car la résolution musculaire est un des effets les plus constants et des plus nets de ce médicament.
Enfin, quoique l’action du chloral hydraté sur le système nerveux ganglionnaire soit moins connue que celle qu’il exerce sur le système cérébro-spinal, elle n’est pas moins indiscutable comme l’indiquent les modifications qu’il détermine dans la circulation et la respiration, fonctions qui, sous l’influence de ce médicament, deviennent embarrassées et laborieuses.
Effets toxiques. — Quand l’action anesthésique est poussée trop loin, ce sont de véritables effets toxiques que l’on constate. La locomotion est irrégulière, la progression brusque, saccadée, la marche est titubante, l’animal tombe, les membres flasques, la tête inerte, les mâchoires sont contractées, les muscles en complète résolution. La sensibilité s’émousse puis disparaît. D’abord l’animal sent les piqûres, les brûlures, il se plaint et s’agite sous l’influence de la douleur ; plus tard, il devient tout à fait insensible, la peau et les muqueuses sont injectées et il y a congestion des vaisseaux du mésentère et de l’encéphale, comme permet de le constater l’autopsie. Enfin, lorsque les effets toxiques sont poussés à leur dernière limite, le cœur s’arrête et la mort survient. Pour Liebreich, le chloral, après avoir agi graduellement sur le système nerveux, étendrait son action sur les ganglions du cœur qui, alors, cesserait de battre. Tandis que pour M. le professeur Gubler ce serait en agissant à la manière des poisons que l’hydrate de chloral déterminerait l’arrêt du cœur sans produire auparavant la disparition de la sensibilité réflexe. Mais les expériences sur lesquelles s’appuie ce savant pour interpréter ainsi l’action du chloral, sont loin d’être bien démonstratives et à l’abri de toute critique. Aussi l’opinion de Liebreich est-elle généralement celle admise aujourd’hui.
Nous n’insisterons pas davantage sur les effets toxiques, nous examinerons le rapport existant entre l’hydrate de chloral et le chloroforme.
Nous avons déjà dit que le sommeil produit par le chloral pouvait être continué aussi longtemps que le désire l’opérateur, puisque l’action hypnotique n’a de limite que l’épuisement du chloral par suite de sa transformation en chloroforme vis-à-vis des alcalis du sang. Mais alors l’on se demande comment il peut se faire que si le chloral doit son action au chloroforme qui prend naissance dans le torrent circulatoire, l’on obtienne des effets différents de ceux produits par ce dernier médicament ? Pourquoi des doses minimes de chloral déterminent-elles des effets dont seraient incapables des quantités doubles de chloroforme ? C’est là, il est vrai, ce que démontre l’observation journalière. Il est facile de répondre à cette question en faisant remarquer que le chloroforme est très-peu soluble dans l’eau, qu’il se mêle difficilement avec les liquides de l’organisme et que par suite il doit en résulter, vu la difficulté d’introduction dans l’appareil circulatoire, un retard dans l’apparition des effets de ce médicament.
Le chloral, au contraire, sous quelque forme qu’on l’emploie, et par n’importe quel mode d’administration, se trouve rapidement dans le torrent circulatoire, d’où son action presque instantanée. Enfin, le chloroforme produit par l’administration du chloral se trouve être en contact avec les éléments du sang dès sa formation, c’est-à-dire à l’état naissant, et nous savons combien cette nouvelle manière d’être des corps est en chimie une force nouvelle ; force qui se traduit ici par une exaltation dans l’action physiologique. Le sommeil léger et durable du chloral s’explique par la lenteur de l’élimination de cet agent, ce qui le fait préférer au chloroforme dont l’emploi prolongé peut déterminer de graves accidents.
? ans la décomposition du chloral, il se forme, à part le chloroforme, de l’acide formique qui, agissant de son côté, doit également influer sur les effets et le mode d’action du chloral hydraté. Voici, en résumé, les différences physiologiques de ce médicament avec le chloroforme.
Pour ce dernier, les effets anesthésiques l’emportent sur les effets hypnotiques, l’anesthésie complète n’est pas dangereuse par le chloral. L’hypnotisme prédomine sur l’anesthésie et celle-ci, quand elle existe, annonce un danger imminent.
Le sommeil du chloroforme est court, celui du chloral est prolongé.