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DEUXIÈME PARTIE DIFFICULTÉS DU DIAGNOSTIC

En présence de l’animal malade, tout est à faire, tout est à trouver ; encore, si le sujet était à même de donner quelques renseignements sur son état antérieur à la maladie, sur la cause qu’il supposerait l’avoir produite et sur son état actuel, le problème serait de beaucoup plus facile à résoudre ; mais, on le sait, nos animaux, privés de la faculté de la parole sont incapables d’alléger la tache du praticien en lui indiquant les divers points sur lesquels il lui importe d’are éclairé. Il est vrai, qu’on peut quelquefois avoir recours à la personne chargée du soin des animaux pour apprendre d’elle les commémoratifs nécessaires. Je dis quelquefois, car il arrive trop fréquemment, que, grâce à son incurie, aucun renseignement ne peut être obtenu.

C’est avec raison que l’on a maintes fois comparé la vétérinaire à la médecine des enfants ; dans cette dernière, en effet, les malades, à cause de leur âge, sont incapables de fournir la moindre donnée sur leur état. Cet inconvénient est ici à peu près compensé, car une mère veille sans cesse sur le berceau de son nouveau-né, rien ne lui échappe, le moindre phénomène est remarqué et tout est fidèlement rapporté au médecin.

Si, malgré ces avantages, le diagnostic est souvent difficile à porter en médecine humaine, à plus forte raison l’est-il en vétérinaire, où, si les renseignements sont vrais, ils sont parfois si vagues et si peu circonstanciés qu’ils ne peuvent être d’aucun secours. On voit, d’après ce qui précède, que c’est bien plus à propos de la médecine des animaux que de celle de l’homme, qu’il est permis de dire : Quam difficile morbum curare et quam difficiles cognoscere !

Le plus souvent, sans doute, les animaux, par leur physionomie, leurs attitudes, la manière dont ils portent la tête, la position dans laquelle ils tiennent les membres ou les diverses parties de leur corps, semblent indiquer le siége du mal ; il faut, pour savoir contrôler ces divers mouvements, leur assigner leur véritable signification, des connaissances étendues, et surtout, une grande habileté pratique.

Les difficultés du diagnostic peuvent provenir de deux sources différentes : 1° du malade ; 2° de la maladie.

1° DU MALADE — Il est rare qu’une maladie donnée ne présente pas des différences notables chez des individus de même espèce. Quelle dissemblance, en effet, les constitutions individuelles n’impriment-elles pas aux caractères symptomatiques ! Le cheval entier, de race commune, par exemple, manifeste souvent de la gaîté et de l’appétit malgré l’inflammation de l’un de ses poumons ; les sujets de sang au contraire, beaucoup plus impressionnables, sont dans le plus grand nombre de cas tellement opprimés par le mal, que leur marche est vacillante, qu’ils refusent toute nourriture et se tiennent constamment au bout de leur longe.

Si les difficultés sont grandes pour discerner les nuances des symptômes d’une même maladie sur les sujets de même espèce, combien seront-elles plus redoutables encore lorsqu’on se trouvera en présence des divers animaux domestiques ! En supposant qu’il s’agisse toujours de la pneumonie, que de diversité ne remarquera-t-on pas dans les symptômes lorsqu’on la considérera chez le cheval ou chez le bœuf ; chez le premier, animal vif, léger, à attitudes expressives, les symptômes s’offriront tout d’abord et sans difficulté à l’œil de l’observateur : chez le second, au contraire, animal mou, apathique, les symptômes généraux à cause de leur nombre, de leur intensité et de leur confusion auront le triste privilège d’effacer, ou, tout au moins, de voiler considérablement les symptômes parhognomoniques. Ce que je dis à propos du cheval et du bœuf, pourrait être répété au sujet du chien, du mouton, etc.

L’indocilité des animaux vient souvent encore créer des difficultés insurmontables. Quelle énorme différence sous ce rapport dans les deux médecines ! Est-il nécessaire de pratiquer l’auscultation, par exemple ? Le médecin, par les différentes positions qu’il fait prendre au malade, peut constamment se placer dans une situation commode pour explorer, le silence qu’il peut obtenir, la tranquillité du patient, la possibilité de le faire tousser ou parler selon ses désirs sont autant de conditions qui facilitent singulièrement sa tâche.

Le vétérinaire, au contraire, a tous les désavantages ; obligé de prendre des positions pénibles, de se mettre en garde contre toute atteinte, il a encore à lutter contre l’impatience et l’indocilité du sujet ; parvient-il à surmonter ces obstacles et est-il sur le point de saisir les symptômes qu’il cherche, que l’animal, par de nouveaux mouvements, lui l’ait perdre tout le fruit de sa longue patience.

La difficulté est quelquefois bien plus grande lorsqu’on veut faire usage du stéthoscope. À peine cet instrument est-il placé sur la peau, que celle-ci, par ses trémoussements continuels, contraint le praticien à renoncer à ce mode d’investigation.

Tout ce qui a été dit au sujet de l’auscultation pourrait être répété à propos des diverses positions qu’il est quelque fois utile de faire prendre au malade et à propos de presque tous les moyens diagnostiques mis en usage en médecine vétérinaire.

Les ascendants étant généralement inconnus, l’anamnèse est impuissante à fournir les renseignements dont la connaissance serait du plus haut intérêt pour faciliter ou pour permettre le diagnostic de certaines maladies héréditaires.

Telles sont, sommairement indiquées, les principales circonstances inhérentes au malade qui viennent trop fréquemment entraver la marche du clinicien.

2° DE LA MALADIE. — Les faits sont difficiles à observer en médecine ; encore, si dans les cas semblables ils se reproduisaient de la même manière, dans le même ordre et avec la même intensité, le diagnostic serait relativement aisé ; mais il n’en est rien. Sous le rapport de la similitude des symptômes, le médecin est loin de posséder les mêmes avantages que le physicien ou le chimiste ; celui-ci, en effet, constate des phénomènes qui ont toujours un caractère d’invariabilité et de constance, et il lui est même possible de les provoquer, expérimentalement, de les faire se reproduire toujours les mêmes sous les yeux et d’en saisir les caractères propres. Ainsi, en physique les phénomènes de la chute des corps, de la conductibilité du calorique dans les différentes substances, de l’électricité dans les divers milieux se produisent toujours de la même manière. En chimie, les combinaisons s’opèrent d’après les lois connues et il est possible d’obtenir les mêmes produits en mettant en présence, dans des conditions identiques, les substances qui doivent les former par leurs réactions réciproques. Dans toutes ces sciences, l’observation s’applique à des choses qui se présentent, dans la généralité des cas, avec des caractères assez constants pour que l’esprit arrive promptement à les saisir et à comprendre les lois qui président leurs manifestations.

Comme il a été dit, la médecine est loin de posséder ces avantages ; sans doute, que dans l’ordre des fait qu’elle embrasse, les lois qui régissent les phénomènes ont les mêmes caractères de fixité, mais l’expérience ne permet de les démontrer que pour un petit nombre d’affections : les maladies contagieuses.

De ce qui précède on peut conclure qu’une maladie donnée est loin de se présenter toujours avec les mêmes caractères chez tous les sujets, et qu’elle offre, au contraire, des phénomènes divers, variables qu’on ne peut distinguer que par l’habitude et la grande étendue des connaissances acquises.

Non-seulement les maladies que j’appelle simples parce que je suppose, pour le moment, qu’elles n’affectent qu’un système déterminé, présentent des difficultés au point de vue des symptômes qui les caractérisent, mais encore, cette difficulté est souvent accrue par l’impossibilité où l’on est d’explorer les régions que l’on suppose affectées ; c’est ce qui arrive surtout lorsque le mal à son siège dans les organes profonds tels que le foie, l’estomac, la rate, etc.

On croit généralement que les maladies sont d’autant plus faciles à reconnaître que leur siège se trouve plus rapproché de la surface extérieure du corps. Cette opinion est loin d’être toujours exacte ; c’est ce que je vais essayer de démontrer.

S’agit-il de maladies de la peau, par exemple ? tout ici semble bien disposé pour faciliter un diagnostic prompt et sûr ; cependant, on n’a qu’à consulter un traité de dermopathie ou à se trouver en présence d’un malade pour voir combien l’analogie des symptômes, leur grand nombre, la difficulté de les différentier tendent à induire en erreur. L’erreur est plus facile encore chez nos espèces domestiques, où, soit à cause de l’épaisseur de l’épiderme, soit à cause de la présence de longs poils, il est souvent impossible de saisir les caractères indispensables au diagnostic.

Je prends encore un autre exemple. Je suppose qu’on soit en présence d’une tumeur. « Le problème, dit M. Lafosse, consiste à déterminer, d’après son invasion, sa marche, les conditions hygiéniques dans lesquelles a vécu l’animal, son origine, les influences morbides qu’il a subies, les caractères spécifiques et différentiels de la lésion quelle en est la véritable nature. Il importe souvent encore d’apprécier ses justes limites, les organes auxquels elle confine, les modifications, qu’elle a imprimées à la forme, au volume, à la consistance, à la position, aux rapports de ses organes ; car c’est sur ces données que reposera, en grande partie, je jugement que le praticien portera sur les ressources dont l’organisme dispose contre le mal, si l’on doit ou non venir à son secours, et, dans le premier cas, la nature des moyens médicamenteux, ou bien les procédés chirurgicaux qui devront lui être opposés. »

Ces deux exemples démontrent bien que, contrairement aux idées généralement admises, les maladies externes sont souvent d’un diagnostic difficile.

J’ai jusqu’ici supposé que les affections étaient simples, c’est-à-dire qu’elles attaquaient un seul système, un seul organe, mais il est aisé de comprendre qu’il est loin d’en être toujours ainsi et que le diagnostic se trouve maintes fois hérissé d’autres difficultés ; en effet, deux ou plusieurs maladies peuvent exister simultanément ; deux cas se présentent alors : ou bien les symptômes de l’une d’entre elles sont tellement caractéristiques qu’ils effacent, ou tout au moins, atténuent ceux des autres, à tel point, qu’on est porté à méconnaître l’existence de ces dernières ; ou bien, les symptômes sont tellement confondus, qu’il est impossible de les rapporter à une cause plutôt qu’à une autre. Dans cette occurrence il est indispensable de procéder à plusieurs examens successifs et de faire une rigoureuse classification parmi les symptômes si on ne veut point s’exposer à fausser son jugement et à porter un diagnostic erroné.

Dans le doute, il faut absolument attendre car il n’est pas rare de constater que les symptômes, confondus tout d’abord, se présentent ensuite avec toute la clarté désirable et viennent caractériser l’affection dont ils sont les vrais indicateurs. C’est ce qui arrive pour certaines maladies éruptives telles que la rougeole, la variole, etc.

La confusion et l’obscurité des symptômes se révèlent enfin dans la série des maladies chroniques dont les manifestations visibles sont souvent des plus faibles et parfois même nulles ; rien ne doit étonner ici et il ne faut pas oublier, quoique cela paraisse invraisemblable, qu’il est certain que de même qu’un sujet s’habitue au plaisir, il s’habitue aussi à la souffrance. L’économie s’accoutume insensiblement à être incommodée ; les fonctions troublées en un point sont suractivées en un autre, et c’est grâce à cet admirable balancement fonctionnel, que l’on peut expliquer la vie de certains animaux présentant à l’autopsie des lésions chroniques qui auraient forcément déterminé une mort prompte et inévitable si elles étaient survenues subitement.

On comprend que dans de pareilles circonstances le praticien ne pouvant remarquer aucun signe, bien que se trouvant en présence d’un malade, est autorisé à dire : pas de symptômes, pas de maladie.

Les difficultés qui se présentent pour surmonter les nombreux obstacles que je viens de citer indiquent suffisamment qu’on ne saurait jamais prendre trop de précautions avant de se prononcer sur une maladie donnée. Il faut souvent savoir temporiser et ne pas oublier qu’il est toujours préférable de rester dans l’incertitude que de porter un jugement faux ou prématuré. Le sot et l’ignorant seuls ne sauraient douter.

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