‹ Écrits sur le QuébecChapitre 6 sur 15 · 5.1

5.1

A l’époque où nous vivons, époque où l’on n’entend parler de toutes parts que d’exploits de cyclistes, d’automobilistes et d’aviateurs, il n’est peut-être pas inutile de rappeler aux hommes, de temps en temps, qu’ils ont des jambes et que le sport qui consiste à s’en servir de la manière la plus naturelle – le sport de la marche – est un des plus beaux sports qui soient, en même temps que le plus simple et le moins coûteux de tous.

Pour ceux des lecteurs de La Presse à qui la marche, en tant que sport, n’est pas très bien connue, je rappellerai brièvement les diverses manières dont elle est pratiquée dans les pays où elle est le plus en honneur.

La marche, comme presque tous les sports de locomotion, est pratiquée soit sur piste, soit sur route. De la marche sur piste je ne dirai que quelques mots, juste assez pour montrer que ce n’est, en somme, qu’un exercice artificiel et qui présente bien des inconvénients.

On utilise, à cet effet, les pistes de course à pied, comme il en existe dans la plupart des pays où les sports athlétiques sont en honneur. Le costume des marcheurs est le même que celui des coureurs : maillot mince à manches courtes et culottes flottantes de toile ou de satinette. Leurs chaussures sont pourtant différentes parce qu’il est indispensable pour marcher de porter des chaussures à talons ; les marcheurs ont donc des souliers bas, s’arrêtant à la cheville et munis de talons plats.

Lorsqu’on sait que les marcheurs les plus rapides atteignent sur piste, dans des épreuves de deux milles, une vitesse de près de huit milles à l’heure, il est facile de se rendre compte que leur allure ne ressemble en rien à celle d’un paisible promeneur. C’est en effet une allure artificielle qui, au premier coup d’œil, semble tenir plus de la course que de la marche, et la difficulté consiste précisément à discerner le point exact où un homme cesse de marcher et commence à courir. Il y a des juges qui ont pour mission exclusive de surveiller les marcheurs et de disqualifier sur-le-champ tous ceux dont l’allure ne serait pas correcte. Mais c’est si difficile à juger que presque chaque juge a une méthode à lui pour justifier ses décisions : l’un regarde les épaules des marcheurs, un autre surveillera les genoux, un troisième enfin fera porter toute son attention sur le mouvement des pieds.

On s’imagine aisément quels mécontentements et quelles réclamations soulève chaque disqualification d’un marcheur, lorsque celui-ci est de bonne foi et a cru marcher correctement.

Pour toutes ces raisons le sport de la marche sur piste ne jouit pas d’une grande faveur. La Fédération qui régit toutes les sociétés françaises de sports athlétiques a même abandonné toutes ses épreuves de marche. En Angleterre, deux épreuves de marche sont encore inscrites au programme des championnats nationaux ; mais j’ai moi-même vu cet été une de ces épreuves donner lieu à une vive polémique, un des juges ayant disqualifié un concurrent allemand qui était de beaucoup le plus rapide de tous et qui semblait bien marcher correctement, de l’avis même de la plupart des personnes compétentes.

Reste la marche sur route. Elle se pratique naturellement sur des distances beaucoup plus longues, à une allure plus modérée et partant plus naturelle. Deux distances classiques sont : 25 milles, soit à peu près la distance sur laquelle la course de Marathon ; soit 50 milles, distance favorite en Angleterre, parce que c’est celle qui sépare Londres de Brighton, et que ce parcours est le plus usité pour toutes les courses et tentatives de records.

Mais la distance de 25 milles est bien suffisante pour mettre à l’épreuve des jeunes gens encore peu entraînés. Presque tout jeune homme robuste peut, après deux ou trois semaines de pratique, couvrir cette distance en cinq heures environ. Lorsqu’il aura pris part à une ou deux marches de ce genre, il pourra alors s’habituer à des distances plus considérables, et, finalement, pourvu qu’il soit bien doué et que le feu sacré l’anime, il pourra aspirer à imiter ces Français de France dont la renommée s’est étendue si loin, il y a quelques années : Péguet, Ramogé, etc. qui accomplissaient leurs exploits sur des distances de 500 milles et plus, comme dans les marches Paris-Belfort-Paris, Toulouse-Paris, etc.

Lorsqu’il s’agit de distances aussi grandes, il n’est plus besoin d’adopter un costume spécial. De vieux vêtements ne gênant en rien les mouvements du corps, un maillot de laine, de fort souliers déjà assouplis aux pieds, voilà tout le nécessaire. Où trouverait-on un sport moins coûteux que celui-là ?

Je suis certain de ne pas importuner les Canadiens français en leur parlant de ce qui s’est fait et se fait encore en France. Or, il y a eu en France, il y a quelques années, un réel mouvement d’enthousiasme en faveur du sport de la marche, et cet enthousiasme n’est pas mort. L’on a vu d’abord certains journaux influents, et que l’amour du sport animait, organiser ces longues marches de ville à ville dans lesquelles se sont révélés des marcheurs admirables d’endurance et d’énergie. D’autres journaux ont ensuite cherché à mettre ces épreuves de marche à la portée de tous en réduisant les distances, et c’est alors que s’est disputée autour de Paris, et dans tout le reste de la France, une série de marches de corporations, réunissant chacune les jeunes gens faisant partie d’une profession, d’un corps de métier : les employés de magasins de nouveautés ou de bureau, les commis de l’épicerie, de la boucherie, de la boulangerie, les ouvriers de toutes sortes. Et chacune de ces marches a servi de révélation à toute une foule de jeunes athlètes pleins de valeur, dont les noms sont devenus presque célèbres du jour au lendemain, jeunes gens qui ont donné par leurs aptitudes physiques et leur courage une preuve nouvelle – si cette preuve était nécessaire – que la race française n’avait rien perdu de sa vaillance.

On me dit que le sport de la marche ne jouit pas parmi les Canadiens français de la faveur qu’il mérite. S’il en est ainsi, il est temps que quelques personnalités influentes et dévouées au sport prennent l’initiative à la première occasion favorable.

La race canadienne-française, autant que j’ai pu le constater au cours d’un séjour qui ne fait que commencer, possède d’incomparables qualités physiques. En tant que Français, je préfère ne pas faire de comparaison entre mes compatriotes et leurs frères du Canada parce que cette comparaison serait peu favorable aux Français de France. L’épanouissement sportif qui s’est produit en France au cours de ces dernières années ne peut laisser les Canadiens indifférents, et si l’occasion leur en est donnée, ils auront à cœur de prouver que leur ardeur sportive et leur courage sont à la mesure de leurs capacités athlétiques, et qu’ils sont du moins les égaux et de leurs amis anglais et de leurs cousins de France.

Ce qu’il ne faut pas perdre de vue enfin, c’est que si de jeunes Parisiens ont eu assez d’enthousiasme pour accomplir de longues marches dans des quartiers de banlieue bien peu attrayants, ou sur de longues routes monotones traversant des contrées souvent peu pittoresques, les jeunes marcheurs canadiens ont au contraire sous la main un des pays les plus beaux du monde, pas encore enlaidi par d’interminables rangées de maisons, pourvu de bois, de montagnes, de sites charmants ou sauvages – toute une nature magnifique qui doit doubler le plaisir de la marche.

Je souhaite donc qu’un temps vienne bientôt où les jeunes gens de la Province de Québec prendront part à de longues épreuves de marche, soit dans les environs de la métropole, soit entre cette métropole et d’autres villes éloignées ; qu’il y ait des records établis pour ces parcours entre villes, que chaque jeune marcheur ambitionnera de briser. Et je ne crains pas de le répéter encore : la marche est un des sports les plus sains qui existent, un des plus simples et des plus passionnants. Je ne doute pas que, si l’occasion leur en est un jour donnée, les jeunes Canadiens de la Province de Québec n’accomplissent des exploits dont la renommée s’étendra loin, et qui donneront une nouvelle preuve éclatante de la valeur de leur race et de leur nation.

La Presse,28 octobre 1911.