‹ Écrits sur le QuébecChapitre 7 sur 15 · 5.2

5.2

Un journal américain passait l’autre jour en revue les chances de victoire des différentes nations aux Jeux olympiques qui, on le sait, vont avoir lieu à Stockholm, en 1912. L’attention de notre confrère des États-Unis se portait naturellement surtout sur les chances de victoires des athlètes américains, et il s’inquiétait de prévoir aussi exactement que possible quels concurrents étrangers seraient les plus redoutables pour eux et pourraient éventuellement leur ravir la palme dans cette gigantesque compétition mondiale.

Il étudiait les mérites des meilleurs hommes d’Angleterre, toujours redoutables sur les longues distances : Veight, MacNicol, Wilson ; il pesait la valeur des Allemands qui, cette année même, donnaient, à Londres, au cours des championnats anglais, une si éclatante preuve de leur qualité, en remportant quatre épreuves ; il n’oubliait pas enfin les progrès considérables accomplis par les Suédois eux-mêmes qui, cette fois, auront l’avantage de lutter chez eux. L’Italie, qui, aux derniers Jeux olympiques, produisait des hommes comme Dorando Pietri, qui fit, dans le Marathon, l’étonnant effort que l’on sait, comme Lunghi, le merveilleux spécialiste du demi-siècle, la France, disposant de coureurs comme Faillot, comme Rouen, le vainqueur du dernier Cross des cinq nations, comme Meunier, le vainqueur réel sinon officiel du championnat d’Angleterre de 120 verges haies – tous ces pays méritaient également qu’on se souvînt d’eux.

Enfin, le journaliste américain, qui complétait cette liste, prenait en considération l’appoint sérieux que devaient apporter au contingent britannique les athlètes coloniaux, et parmi ces derniers citait les noms de quelques Canadiens qui semblaient à craindre. Mais tous ceux-ci étaient des Anglo-Saxons, venant de Toronto, de Vancouver, de Winnipeg, et c’était en vain que l’on cherchait parmi ces noms le nom de quelque Canadien français jugé digne d’une mention honorable.

Pourquoi ? La race canadienne-française s’est-elle donc complètement désintéressée du sport ? Les jeunes Canadiens français ne désireraient-ils pas qu’un des leurs inscrivît un jour son nom sur le livre d’or de la grande joute olympique ? Se reconnaissent-ils donc inférieurs, incapables de disputer la victoire aux Anglo-Saxons ? Il n’en est rien. En d’autres sports, ils ont maintes fois prouvé leur valeur. En course à pied, il y a quelques jours à peine qu’un Canadien français remportait à Montréal une victoire éclatante. Tous ses compatriotes ont dû, en lisant la nouvelle de sa victoire, ressentir une légitime fierté : quelle occasion bien plus belle n’auraient-ils donc pas de s’enorgueillir si quelque Canadien français arrivait à triompher dans une des épreuves olympiques futures, sinon l’an prochain !

Ce n’est certes pas la qualité athlétique qui leur manque. Si de jeunes Français ont pu, dans ces dernières années, remporter d’éclatantes victoires sur leurs adversaires anglais ou autres, tant en course à pied qu’au football, en boxe, en cyclisme, etc., que ne peut-on pas attendre d’une race qui, issue de la même souche, a puisé une jeunesse et une santé nouvelle et décuplé sa vigueur en plantant ses racines dans le sol du nouveau monde !

Que l’on ne donne pas non plus comme objection le chiffre encore restreint de la population canadienne-française. Ce chiffre n’est pas très élevé, il est vrai ; mais c’est un fait indiscutable que, grâce à leur origine, grâce à la rude vie saine et fortifiante que leurs ancêtres ont menée, les Canadiens français d’aujourd’hui comptent dans leur nombre une proportion d’individus robustes et résistants bien plus forte qu’aucune nation européenne. Il y a là une véritable pépinière d’athlètes qui n’attend, pour se développer, qu’une impulsion nouvelle et plus vigoureuse.

Cette impulsion, qui doit répandre par toute la masse de la population jeune un goût et une pratique des sports qui sont encore trop rares, comment la donner ?

Il n’y a qu’une réponse possible. Le seul moyen est d’organiser partout et toutes les fois qu’il sera possible des épreuves sportives de propagande auxquelles on s’efforcera de donner un grand retentissement. Et c’est à dessein que nous disons « de propagande » car ces épreuves ne devront pas être de celles qui profitent financièrement à un ou deux clubs, et athlétiquement aux quelques joueurs ou concurrents déjà exercés et entraînés qui y prennent part. Elles devront attirer le plus grand nombre possible de nouveaux venus au sport, et, pour cela, il faudra essentiellement qu’elles portent sur un sport peu coûteux et facile à pratiquer.

Dans certains pays d’Europe, les épreuves cyclistes ont été les premières à attirer l’attention de la foule et à implanter dans la jeunesse l’amour des exercices physiques. C’est ce qui s’est passé en France ; mais il ne faut pas perdre de vue que la France, de même que les vieilles nations européennes, possèdent depuis d’innombrables années un réseau très complet de routes excellentes, qui ont naturellement favorisé le développement du sport cycliste. En est-il de même dans l’Amérique du Nord et en particulier au Canada ? Il est évident que non. Dans ces contrées relativement jeunes les routes ne se développent souvent que plus lentement que les voies ferrées, et elles n’arriveront pas à la perfection d’ici longtemps.

Il faudra donc choisir quelque autre sport qui n’exige pas cette perfection et qui soit pourtant susceptible de frapper l’imagination des masses à la fois par la distance accomplie et parce que l’épreuve sportive en question ira pour ainsi dire les chercher chez elles, sans qu’elles aient à se déranger pour la voir.

L’on arrive donc forcément à la conclusion que le sport de la marche et celui de la course, deux sports frères en somme, sont les plus propres à jouer le rôle de sports de propagande. Des deux, la marche paraîtrait préférable, comme étant un sport plus naturel et plus aisé ; mais pour les très longues distances, l’on pourrait sans inconvénient laisser l’allure au choix des compétiteurs, c’est-à-dire faire de ces épreuves ce que les Anglais appellent des « go-as-you-please races ».

Étant destinées à frapper l’imagination des masses, ces épreuves devraient assurément avoir lieu sur de très longues distances. Des parcours Trois-Rivières-Montréal, Sherbrooke-Montréal, ou même Québec-Montréal ne seraient pas trop longs. Au premier coup d’œil, des distances semblables peuvent paraître décidément exagérées et propres à épuiser les coureurs qui les franchissent ; mais il a été prouvé maintes fois qu’il est indispensable de frapper un grand coup pour commencer et pour implanter fermement un sport, il faut, dès l’abord, et hardiment, accomplir ce qui pouvait paraître quasi impossible aux profanes.

C’est ce qui a été fait en Europe. Paris-Brest en cyclisme, et Paris-Belfort en marche, pour la France ; pour l’Angleterre, les randonnées colossales de Land’s End à John O’Greats, voilà autant d’épreuves devant lesquelles les sceptiques ont hoché la tête, qu’ils ont traitées de tentatives déraisonnables, de folies ; mais ce sont elles qui ont donné au mouvement sportif sa première et définitive impulsion.

Le Canada français est loin d’être un nouveau venu au sport ; il en a donné maintes preuves, mais tous ceux qui s’intéressent vivement et sincèrement à son avenir sportif souhaitent que cet avenir soit vingt fois plus fécond et plus brillant que le présent.

Quelques restrictions devraient pourtant être imposées pour ces épreuves colossales de propagande. Un contrôle sévère, d’abord, qui garantira la régularité de l’épreuve. Ensuite, les concurrents devront tous être des athlètes entraînés, en parfaite condition physique, et non des adolescents, doués de plus d’enthousiasme que de résistance à la fatigue. Ils seraient scrupuleusement examinés par un médecin avant le départ et ne partiraient qu’avec son approbation.

Une dernière question se pose : À quelle catégorie d’athlètes s’adresseront ces épreuves : Amateurs ou professionnels ? Si l’on a surtout en vue l’encouragement du sport dans les masses de la population et la production éventuelle de marcheurs ou coureurs susceptibles de prendre part avec succès aux Jeux olympiques, il est évident que les professionnels sont hors de cause. Mais il y a du pour et du contre, et c’est une question qui mérite d’être discutée plus à loisir.

On dira : « Vous prêchez à des convertis. La jeunesse canadienne-française aime et pratique le sport et n’a pas besoin de tant d’encouragements et de conseils prétentieux. » À cela, il suffira de répondre que le monde entier aura les yeux fixés sur l’arène de Stockholm où, l’été prochain, se disputeront les Jeux olympiques, et, dans cinq ans, sur quelque autre arène semblable ; que toutes les races et nations y seront représentées et que chacune d’elles acclamera avec une légitime vanité les victoires de ses nationaux ; et que, tôt ou tard, la race canadienne-française devra s’affirmer, en tant que race, dans le domaine du sport comme elle s’affirme et s’affirmera dans les autres domaines, et que chacun de ses fils devrait nourrir l’ambition de descendre un jour dans cette arène et de remporter une victoire dont tous ses compatriotes s’enorgueilliraient, même et surtout, peut-être, ceux qui, à présent, font profession de dédaigner la cause sportive.

La Presse,4 novembre 1911.

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