ÉPISODE III
On entend des cris lointains. Le chœur remonte vers le fond du théâtre.
PREMIÈRE PAYSANNE.
Ah !… Ah !… Amies, avez-vous entendu ce cri ? Ou était-ce une illusion vaine ? On eût dit le tonnerre souterrain de Zeus. (On entend de nouveaux cris.) Voici que des cris s’élèvent, on n’en peut douter. (Appelant.) Maîtresse, sors de ta demeure, Électre !
Électre paraît, une épée à la main.
ÉLECTRE.
Amies, que se passe-t-il ? Comment va le combat ?
PREMIÈRE PAYSANNE.
Je ne sais rien, sinon qu’on entend des plaintes de meurtre.
ÉLECTRE.
Je les ai entendues, de loin, mais à n’en pas douter.
Des cris.
PREMIÈRE PAYSANNE.
La voix vient de loin, mais on l’entend clairement.
ÉLECTRE.
La plainte vient-elle de nos ennemis ou de nos amis ?
PREMIÈRE PAYSANNE.
Je ne sais : des cris de toute espèce se confondent.
ÉLECTRE.
C’est ma mort que tu me signifies : pourquoi tarder ?
Elle tourne l’épée contre elle.
PREMIÈRE PAYSANNE.
Arrête : il faut savoir sûrement ta fortune.
ÉLECTRE.
Non… nous sommes vaincus… Où sont les messagers ?
PREMIÈRE PAYSANNE.
Ils viendront : il n’est point facile de tuer un roi.
Comme Électre va se frapper, le messager entre rapidement par la droite.
LE MESSAGER.
Ôvictorieuses, ô jeunes filles de Mycènes, Oreste est vainqueur, je l’annonce à ses amis, et sur le sol gît l’assassin d’Agamemnon, Égisthe… Mais il faut que nous priions les Dieux !
ÉLECTRE, anxieuse.
Qui es-tu et comment pourras-tu me prouver que ton récit est vrai ?
LE MESSAGER.
Ne reconnais-tu pas en moi un serviteur de ton frère ?
ÉLECTRE, laissant tomber l’épée.
Ôtrès cher, la peur me rendait difficile de reconnaître ton visage ; maintenant, je te reconnais. Que dis-tu ? L’odieux meurtrier de mon père est-il mort ?
LE MESSAGER.
Il est mort, je te le dis pour la seconde fois, puisque c’est ton désir.
ÉLECTRE.
Ô Dieux, ô Diké, toi qui vois tout, tu es venue enfin ! (Descendant vers le messager.) De quelle manière a-t-il tué le fils de Thyeste ? Comment s’est accompli le meurtre ? Je veux l’apprendre ?
LE MESSAGER.
Après que nous fûmes sortis de ces demeures, nous allâmes, par une route assez large pour deux chars, là où était l’illustre roi des Mycéniens. Il se promenait dans des jardins bien arrosés, et cueillait pour sa tête des couronnes de tendre myrte. Nous ayant vus, il nous cria : « Salut ô étrangers : qui êtes-vous, d’où venez-nous ? et vers quel pays allez-vous ? » Oreste répondit : « Nous sommes Thessaliens ; nous allons vers l’Alphée pour sacrifier à Zeus Olympien. » Égisthe, l’entendant, lui répliqua : « Vous devez être nos convives au festin des Dieux ; je suis ici pour sacrifier des bœufs aux Nymphes ; en quittant vos lits dès l’aurore, vous regagnerez le temps perdu. Mais allons dans la demeure. » Et parlant ainsi, il nous prenait par la main, et nous introduisait : « Il n’est pas possible que vous refusiez. » Et quand nous fûmes dans la maison, il dit : « Que sur le champ, on apporte des bains aux étrangers pour qu’ils puissent être à l’autel et s’approcher de l’eau du sacrifice. » Mais Oreste lui dit : « Nous venons de nous purifier par des bains clairs dans le courant du fleuve. Mais s’il est permis à des étrangers de faire des sacrifices avec des citoyens, Égisthe, nous sommes prêts, et nous ne refusons pas ton offre, ô roi. » Ils laissèrent de tels discours ; et ayant déposé les lances, garde du maître, les esclaves se mirent à travailler de leurs mains : certains apportent le vase où recueillir le sang, d’autres la corbeille sacrée, d’autres allument le feu, et, autour du foyer, dressent les bassins pour la viande. Toute la maison résonnait. Prenant l’orge sacrée, le mari de ta mère en parsema l’autel, en disant ces paroles : « Ô Nymphes des rochers, que je puisse longtemps, avec l’épouse qui habite ma maison, la Tyndaride, vous offrir des bœufs, nous étant comme aujourd’hui, et nos ennemis malheureux » Il voulait dire Oreste et toi. Mon maître faisait des prières contraires, et sans élever la voix, il demandait de reprendre les demeures paternelles. Ayant tiré de la corbeille un couteau droit, Égisthe coupe d’abord les poils du jeune taureau, et les jette sur le feu sacré : puis, lorsque les esclaves eurent soulevé de leurs mains le taureau par les épaules, il l’égorgea ; et il dit à ton frère : « On juge très honorable chez les Thessaliens de bien dépecer les taureaux et de bien dompter les chevaux. Prends le fer, étranger, et montre que le renom des Thessaliens est légitime. » Lui, ayant pris en mains un couteau dorien bien forgé, rejette de ses épaules le noble manteau qu’attache une agrafe ; il choisit Pylade pour l’aider dans son travail, et éloigne les serviteurs. Alors, il prend le pied du taureau, et tendant la main, il dénude les chairs blanches : il avait écorché la bête en moins de temps que n’en met le coureur à faire les deux diaules hippiques, et il découvrit les entrailles. Or, Égisthe, ayant pris les parties sacrées, les observait. Et un des lobes du foie manquait aux viscères ; les portes et la vésicule biliaire, toute pleine, annonçaient qu’un malheur venait vers celui qui les consultait. Il était sombre ; et mon maître l’interrogea : « Pourquoi es-tu inquiet ? » — « Ô étranger, je crains que quelque ruse ne vienne du dehors ; il vit, le plus haï des hommes, le fils d’Agamemnon, l’ennemi de ma maison ». Oreste dit : « Tu crains la ruse d’un exilé, toi qui règnes dans la ville ? Pour que nous mangions les entrailles, ne m’apportera-t-on pas le couteau de Phthie, en place du couteau dorien ; je veux briser la tortue ! » Il prend le couteau, et frappe. Égisthe avait pris les entrailles et les observait en les divisant. Et, tandis qu’il baisse la tête, ton frère, se dressant sur la pointe des pieds, le frappe aux vertèbres et lui brise les jointures du dos. Et tout son corps, palpitant, se tordait par le meurtre dans les convulsions affreuses de la mort. Les esclaves, à cette vue, se précipitèrent vers les lances, et ils étaient nombreux contre deux hommes : mais, avec courage, Pylade et Oreste tinrent ferme, faisant vibrer des javelines la pointe en avant ; et Oreste dit : « Je ne viens pas en ennemi de cette ville, ni de mes serviteurs, mais je me suis vengé du meurtre de mon père, moi, le malheureux Oreste. Ne me tuez donc pas, vous, les anciens serviteurs de mon père. » Eux, quand ils entendirent ces paroles, retinrent les lances, et il fut reconnu par un vieillard très vieux dans la maison. Aussitôt, ils couronnent la tête de ton frère ; on se réjouissait, on poussait des cris heureux. Et il vient te montrer, non la tête de la Gorgone, mais cet Égisthe que tu hais ; et maintenant, le sang du mort a coulé, intérêt amer du sang.
Le messager remonte au fond du théâtre. Les paysannes entourent Électre.
PREMIÈRE PAYSANNE.
Pose, amie, ton pied pour la danse, comme le faon qui dans l’air fait des bonds légers avec grâce. Il est vainqueur et il mérite une couronne plus belle que celles qu’on donne près des eaux de l’Alphée, ton frère. Mais d’un chant triomphal accompagne ma danse.
ÉLECTRE.
Ôlumière, ô quadrige éclatant du soleil, ô terre, ô nuit que je regardais autrefois ! maintenant, j’ai les yeux et j’ai les regards libres, puisque Égisthe est tombé, l’assassin de mon père. Allons, tout ce que j’ai, tout ce que la maison cache d’ornements pour la chevelure, je vais l’apporter, ô amies, et j’en vais couronner la tête de mon frère le victorieux.
Elle entre dans la maison.
DEUXIÈME PAYSANNE.
Va et apporte des parures pour sa tête ; et notre danse vers lui s’en ira, chère aux Muses. Maintenant régneront nos anciens rois, que nous aimons, et ils ont renversé très justement les rois injustes. Que le son de la flûte réponde à notre joie !
ÉLECTRE, allant vers Oreste.
Ôvainqueur d’une belle victoire, Oreste, ô fils d’un père victorieux dans les combats sous Ilion, reçois ces bandeaux pour orner ta chevelure. (Elle couronne Oreste.) Tu reviens, n’ayant point couru la vaine épreuve des six plèthres, mais ayant tué notre ennemi, Égisthe, qui avait fait mourir notre père. Et toi, son compagnon, toi qui fus élevé par un homme très pieux, Pylade, reçois cette couronne de ma main. (Elle couronne Pylade.) Tu as eu au combat la même part que lui. Toujours puissiez-vous m’apparaître heureux.
ORESTE.
Sois certaine d’abord, Électre, que les Dieux sont les auteurs de ma fortune ; ensuite, donne-moi des louanges, à moi, le serviteur et des Dieux et de la fortune. Je reviens ayant tué Égisthe, non en paroles, mais en fait ; et afin que chacun le sache clairement, je t’apporte le mort lui-même. Jette-le, si tu veux, en proie aux bêtes fauves, ou, dépouille laissée aux oiseaux, fils de l’air, fais-le clouer à quelque pieu, car maintenant il est ton esclave, lui qu’on appelait ton maître.
ÉLECTRE.
J’ai honte… et cependant je voudrais lui parler…
ORESTE.
Que veux-tu dire ? Parle et tu n’as rien à craindre.
ÉLECTRE.
Outrager les morts… si la haine allait m’atteindre.
ORESTE.
Il n’est personne, ici, qui blâme tes paroles.
ÉLECTRE, jetant au cadavre un regard furtif.
Notre ville est morose et se plaît à blâmer.
ORESTE.
Parle, si tu le veux, ma sœur ; car notre haine contre lui est soumise à des lois implacables.
ÉLECTRE.
Bien. (Au cadavre.) Par quelles injures commencerai-je ? par quelles finirai-je ? et quel sera le milieu de mon discours ? Jamais je n’ai cessé de murmurer, dès l’aube, tout ce que je voulais te dire, face à face, si, enfin j’étais délivrée des vieilles craintes : je le suis maintenant ; tu les recevras donc ces injures que je voulais te dire, à toi vivant. Tu m’as perdue et m’a faite orpheline d’un père bien-aimé, et tu as fait celui-ci orphelin, et, envers toi, nous n’avions pas été injustes ! Et tu as épousé honteusement ma mère, et tué l’homme qui commandait aux Hellènes, toi qui n’étais pas même allé chez les Phrygiens. Et tu en vins à ce point de folie, d’espérer qu’une fois ta femme, ma mère ne serait pas mauvaise envers toi, toi qui l’avais faite mauvaise envers mon père ! Qu’il le sache, l’homme qui perd une femme par un adultère secret et qui est ensuite forcé de la prendre comme épouse, est à plaindre, s’il pense qu’elle, qui n’a pas eu de retenue auprès de son mari, en aura auprès de lui. Tu vivais dans ta maison parmi les misères, toi qui ne croyais pas vivre malheureux. Car tu savais le sacrilège de tes noces, et ma mère l’impiété de son époux. Vous étiez tous les deux pervers, et vous avez recueilli la fortune, elle de tes crimes, et toi des siens. Et tu entendais dire par tous les Argiens : « Le mari de la femme, » et non : « La femme du mari. » Or, il est honteux que la femme soit à la tête de la maison, et non le mari ; et je m’indigne encore de ceci, qu’un homme fasse que ses enfants, dans la ville, ne soient pas désignés d’après le nom du père, mais d’après le nom de la mère. Qu’un homme épouse une femme illustre, d’un rang plus élevé que le sien, il ne comptera plus, seule comptera la femme. Mais ta plus grande erreur, que tu n’as pas connue, était, puissant par la richesse, de te vanter d’être quelqu’un. Or, la richesse est passagère ; le naturel demeure et non pas la richesse ; le naturel, toujours ferme, vainc le malheur, mais la richesse qui est entrée dans la maison par l’injustice et qui y habite avec des hommes pervers s’envole après avoir fleuri un temps bien court. Pour ta conduite envers les femmes, il ne sied pas à une vierge d’en parler, je me tais ; je ferai seulement qu’on la comprenne. Tu étais insolent, parce que tu étais fort de ta beauté ! Puissé-je avoir un époux, non au visage de femme, mais d’un aspect bien viril ; car de tels hommes sont attachés à Arès, et ceux qui sont trop charmants ne servent qu’à orner les danses. Tombe ! Tu as été convaincu par le temps d’une entière ignorance ; tu as subi ton châtiment. Donc que nul scélérat, même s’il a bien couru la première partie de la course, ne croie la justice vaincue avant d’être arrivé à la ligne finale, avant d’avoir atteint la borne de la vie !
PREMIÈRE PAYSANNE.
Il a commis des actions terribles, mais à toi et à celui-ci il en a donné une expiation terrible. Diké a une grande force.
ORESTE.
Allons, il faut porter ce corps dans la maison et le confier à l’ombre, esclaves, afin que lorsqu’elle viendra, ma mère ne voie pas le mort avant d’être tuée.
ÉLECTRE, regardant vers la droite.
Arrête… changeons de discours.
ORESTE.
Quoi ? Vois-tu des hommes qui viennent de Mycènes ?
ÉLECTRE.
Non, mais je vois la mère qui m’enfanta.
Oreste regarde aussi vers la droite.
ORESTE.
Sur son char, vêtue de luxe, elle fait la superbe.
ÉLECTRE.
Elle arrive juste en plein milieu du filet.
ORESTE.
Qu’allons-nous faire ? Allons-nous tuer notre mère ?
ÉLECTRE, avec reproche.
Est-ce que la pitié s’est emparée de toi, lorsque tu as vu la personne de ta mère ?
ORESTE.
Ah ! comment la tuerai-je, elle qui m’a nourri, qui m’a enfanté ?
ÉLECTRE.
Comme elle a fait périr ton père et le mien.
ORESTE.
Ô Phoibos, par ton oracle, tu m’as ordonné une grande folie.
ÉLECTRE.
Quand Apollon est insensé, qui donc est sage ?
ORESTE.
Tu veux que je tue ma mère, et ce n’est pas possible.
ÉLECTRE.
Que crains-tu de mauvais quand tu venges ton père ?
ORESTE.
Je fuirai meurtrier de ma mère, moi qui suis pur encore.
ÉLECTRE.
Si tu ne secours pas ton père, tu seras impie.
ORESTE.
N’aurai-je pas à subir la peine du meurtre de ma mère ?
ÉLECTRE.
Crains le Dieu, si tu négliges de venger ton père !
ORESTE.
Si un mauvais démon, sous la forme du Dieu, m’a ordonné le meurtre ?…
ÉLECTRE.
Il se serait assis sur le trépied sacré ? Voilà ce que je ne puis croire.
ORESTE.
Je ne puis pas non plus me persuader que le conseil de l’oracle soit bon !
ÉLECTRE, impérieuse.
Ne te laisse pas tomber dans une lâche faiblesse, mais va dresser contre cette femme le piège où tu as pris Égisthe, l’époux, et l’as tué.
ORESTE, prenant une brusque résolution.
J’entre. Je me donne à une tâche terrible et je vais accomplir des actions terribles. Si cela plaît aux Dieux, soit ! Mais le combat m’est amer… sans joie…
PREMIÈRE PAYSANNE.
Iô ! Reine de la terre argienne, fille de Tyndare et sœur des deux excellents fils de Zeus qui habitent l’éther enflammé, parmi les astres, et qui, sur les flots de la mer, ont le privilège de sauver les hommes, salut ! Je te révère à l’égal des bien-heureux pour ta richesse et ta grande félicité. C’est le moment de rendre hommage à ta fortune. Salut, ô reine.
CLYTEMMESTRE, aux servantes.
Sortez du char, Troyennes, et donnez-moi la main pour m’aider à en descendre. (Les servantes descendent du char et tendent la main à Clytemnestre.) Les temples des Dieux sont ornés des dépouilles phrygiennes et moi, j’ai celles-ci, choisies au sol troyen, en échange de la fille que j’ai perdue ! faible prix, parure pourtant de mes demeures.
ÉLECTRE, s’avançant près du char, et tendant la main vers Clytemnestre.
Et moi donc, car, esclave chassée des demeures paternelles, j’habite de pauvres demeures, mère, ne prendrai-je pas ta bienheureuse main ?
CLYTEMNESTRE.
Les esclaves sont là ; ne prends pas de peine pour moi.
Elle descend du char.
ÉLECTRE.
Pourquoi ? Captive, tu m’as chassée de la maison : comme elles, mes demeures prises, je fus prise, moi qui étais restée orpheline de mon père !
CLYTEMNESTRE.
Ton père avait forgé de tels desseins contre ceux qui devaient lui être le plus chers… Je parlerai, et cependant, quand la mauvaise renommée s’est emparée d’une femme, sa parole est reçue avec quelque amertume, et, selon moi, à tort ; qu’on recherche les faits, et s’ils valent la haine, la haine devient juste ; sinon, que sert la haine ? Tyndare me donna à ton père : ce n’était pas pour que fussent tués ceux que je lui enfanterais ! Or, ayant trompé ma fille par la promesse d’un mariage avec Achille, il quitta ses demeures et la mena à Aulis, où étaient arrêtés les vaisseaux ; et là, l’ayant étendue sur un bûcher, ton père déchira le cou blanc d’Iphigénie ! Et si encore, cherchant un remède à la prise de sa ville, ou voulant secourir sa maison et sauver ses autres enfants, il avait par une mort racheté beaucoup de vies, l’acte aurait été pardonnable ; mais parce qu’Hélène était impudique et que celui qui l’avait reçue en mariage n’avait pas su châtier une femme infidèle, c’est pour cela qu’il fit mourir ma fille ! Cependant, quoique injustement traitée, je n’étais pas exaspérée, et je n’aurais pas tué mon époux ; mais il revint, et il m’amenait une jeune fille, une ménade qu’animaient des transports divins ; il l’introduisit dans son lit, et, dans la même maison, il eut à la fois, deux épouses. Les femmes sont folles d’amour, je ne veux pas le nier ; voilà pourquoi, lorsque l’époux s’égare et dédaigne le lit légitime, la femme veut imiter l’homme, et elle cherche un autre amant. Et puis le blâme éclate contre nous, et les hommes qui sont responsables de notre acte n’entendent dire aucun mal d’eux. Et si, de ses demeures, Ménélas eût été enlevé en secret, m’eût-il fallu tuer Oreste, pour ne pas perdre Ménélas, l’époux de ma sœur ? Comment ton père eût-il supporté un tel crime ? Fallait-il que celui qui tua mes enfants ne mourût pas, et moi, pour la même action, j’aurais dû, au contraire, être punie par lui ? Je l’ai tué, et je pris la seule voie qui me fût ouverte : j’allai vers ses ennemis, car qui de ses amis eût été mon complice pour le meurtre de ton père ? Parle, si tu le veux, réfute mes discours en toute liberté, et prouve que ton père est mort injustement.
PREMIÈRE PAYSANNE.
Tu as bien parlé pour ta cause, mais la cause même est honteuse ; une femme doit toujours céder à son époux, une femme qui est sensée ; celle qui ne pense pas ainsi, je ne tiens pas même compte d’elle dans mes discours.
ÉLECTRE.
Souviens-toi, mère, des derniers mots que tu as dits ; tu m’as permis de parler librement contre toi.
CLYTEMNESTRE.
Je le répète, et ne m’en dédis pas, mon enfant.
ÉLECTRE.
Pour les paroles mauvaises que tu auras entendues, ma mère, tu ne me feras pas maltraiter ?
CLYTEMNESTRE.
Non, car il me plaît d’accéder à ton humeur.
ÉLECTRE.
Je parlerai, et voici par quoi je commence. Pourquoi n’as-tu pas, mère, de meilleures pensées ? Certes, elles méritent des louanges, la figure d’Hélène et la tienne, mais vous, les deux sœurs, vous êtes nées vaniteuses et vous n’êtes pas dignes de Kastor. L’une, enlevée, s’est perdue de plein gré, et toi, tu as fait périr l’homme le meilleur de l’Hellas. Tu prétends avoir tué ton mari pour ta fille ; on ne te connaît pas comme je te connais, toi qui, avant que le sacrifice de ta fille n’eût été décidé, alors que ton mari venait à peine de quitter ses demeures, arrangeais au miroir les boucles de ta blonde chevelure ! La femme qui, l’époux absent de la demeure, se pare pour être belle, tu peux la mettre parmi les femmes mauvaises. Car il ne convient pas qu’elle montre au dehors un visage charmant, à moins qu’elle ne cherche à mal agir. Et, seule de toutes les femmes hellènes, je le sais, moi, tu te réjouissais aux victoires des Troyens ; à leurs défaites tes yeux se couvraient de nuages, car tu ne voulais pas qu’Agamemnon revînt de Troie. Et pourtant il t’était facile d’être sage. Tu avais pour époux un homme qui ne valait pas moins qu’Égisthe, et dont l’Hellas avait fait le chef de l’armée. Ta sœur Hélène ayant commis toutes ses fautes, tu pouvais, toi, acquérir une grande gloire : le mal offre aux bons un exemple à regarder. Si, comme tu le dis, mon père a tué ta fille, en quoi mon frère et moi t’avons-nous offensée ? Comment, ayant tué ton mari, ne nous as-tu pas remis la maison paternelle ? Comment t’es-tu dotée de biens qui n’étaient pas à toi, et qui furent le prix auquel tu achetas ton mariage ! Et pourquoi ton époux n’est-il pas dans l’exil, à expier l’exil de ton fils ? Et pourquoi n’est-il pas mort, quand il m’a tuée, moi, et d’une mort deux fois aussi cruelle que la mort de ma sœur, quand il m’a tuée vivante. Si le meurtre est compensé par un meurtre vengeur, je te tuerai, moi, et avec moi sera ton fils Oreste, et nous serons les vengeurs de mon père. Si l’autre action fut juste, celle-ci est équitable. Quiconque, regardant la richesse ou la naissance, épouse une femme méchante est insensé ; car mieux vaut peu de bien que de grandes richesses, si l’on a une femme chaste dans sa maison.
PREMIÈRE PAYSANNE.
Dans l’union avec une femme, tout est hasard ; pour les uns, le dé tombe bien, pour les autres, il tombe mal.
CLYTEMNESTRE.
Enfant, tu es née pour chérir toujours ton père. Il en est ainsi : les uns s’attachent au père, les autres aiment mieux la mère que le père. Je te pardonne ; d’ailleurs, je n’ai pas grande joie de tout ce que j’ai fait autrefois, mon enfant. Ah ! ah ! malheureuse de mes volontés ! J’ai poussé mon époux trop loin dans la colère.
ÉLECTRE.
Tu pleures tard, alors qu’il n’est plus de remèdes. Mon père est mort : mais comment ne rappelles-tu pas ton fils, qui vagabonde hors de son pays ?
CLYTEMNESTRE.
Je le crains, et je considère mon intérêt et non le sien. Il s’irrite, dit-on, du meurtre de son père.
ÉLECTRE.
Et ton mari, pourquoi entretiens-tu sa fureur sauvage contre moi ?
CLYTEMNESTRE.
Il est violent par nature, et toi aussi tu es quelque peu arrogante.
ÉLECTRE.
C’est que je souffre ; mais je ferai taire ma rancune.
CLYTEMNESTRE.
Et lui assurément ne sera plus dur pour toi.
ÉLECTRE, jetant un regard furtif vers la maison.
Il peut être fier. Il habite ma maison.
CLYTEMNESTRE.
Tu le vois, tu allumes de nouvelles disputes.
ÉLECTRE.
Je me tais, car je le crains… comme je le crains.
CLYTEMNESTRE.
Cesse de tels discours. Pourquoi m’as-tu appelée, enfant ?
ÉLECTRE.
Tu as entendu parler, je pense, de mes couches. Fais à ma place — car je ne sais pas comment m’y prendre — le sacrifice pour la dixième lune de mon fils, d’après la coutume ; moi j’y serais malhabile, puisque, jusqu’ici, je n’avais pas eu d’enfant.
CLYTEMNESTRE.
C’est l’ouvrage d’une autre, de celle qui t’a délivrée.
ÉLECTRE.
Je me suis délivrée moi-même, et seule j’ai mis l’enfant au monde.
CLYTEMNESTRE.
Ta maison est si loin de tous voisins amis ?
ÉLECTRE.
Les pauvres, personne ne veut les prendre pour amis.
CLYTEMNESTRE.
Et tu restes ainsi, sans bains et mal vêtue, quand tu relèves à peine de tes couches ? J’entre donc pour célébrer par un sacrifice le dixième jour de la naissance de ton enfant ; puis, quand je t’aurai fait ce plaisir, j’irai vers le champ où mon époux sacrifie aux Nymphes. Vous, serviteurs, menez les chevaux au râtelier, et quand, à votre jugement, je me serai acquittée du sacrifice aux Dieux, revenez : je dois aussi plaire à mon mari.
On emmène le char de Clytemnestre.
ÉLECTRE.
Entre dans ma pauvre demeure, et prends bien garde de noircir ton peplos dans cette cabane enfumée. Tu sacrifieras aux démons les victimes qu’il faut. (Clytemnestre entre dans la maison.) La corbeille est préparée, et le couteau aiguisé, celui-là même qui abattit le taureau, auprès duquel tu tomberas frappée ; tu seras la femme encore, dans les demeures d’Hadès, de l’homme avec qui tu couchais à la lumière : je te donne, moi, cette grâce, et tu me donnes, toi, la peine due pour le meurtre de mon père.
Électre entre à son tour dans la maison.
PREMIÈRE PAYSANNE.
Le malheur succède au malheur. Les vents tournent sur la maison. Autrefois, dans le bain, il est tombé, mon roi ! et le toit retentit, et les murs de pierre des demeures, quand il cria ceci : « Cruelle, ô femme, vas-tu m’assassiner, quand, dans ma chère patrie, je reviens après dix semailles ? »
DEUXIÈME PAYSANNE.
Le reflux de la justice entraîne aux pièges nouveaux la misérable. Longtemps absent, l’époux revient dans les demeures, et il franchit les murs cyclopéens hauts vers le ciel. L’arme affilée en mains, elle le tua de ses mains, par la hache, meurtrière impie, malgré la douleur qu’elle avait soufferte.
PREMIÈRE PAYSANNE.
Comme la lionne montagnarde qui habite les bois de chênes poussés dans les terres fertiles, elle accomplit l’action…
On entend Clytemnestre crier dans la maison.
CLYTEMNESTRE, dans la maison.
Enfants, par les Dieux, ne tuez pas votre mère…
DEUXIÈME PAYSANNE.
Entends-tu le cri dans la demeure ?
CLYTEMNESTRE.
Oh ! moi… moi…
PREMIÈRE PAYSANNE.
Et je gémis aussi sur cette femme égorgée par ses enfants. Le Dieu distribue la justice, quand l’occasion s’en présente. Tu souffris cruellement, mais tu commis un crime impie, malheureuse, envers ton époux.