‹ ÉlectreChapitre 4 sur 4 · ÉPILOGUE

ÉPILOGUE

Électre et Oreste, tout sanglants, sortent de la maison.

PREMIÈRE PAYSANNE.

Mais les voici qui sortent de la maison, ensanglantés du meurtre nouveau de leur mère, indices victorieux d’un triste sacrifice. Il n’est pas et jamais il ne fut de maison plus malheureuse que les enfants de Tantale.

ORESTE.

Ô Gaia, et toi, Zeus, qui vois toutes les actions des hommes, voyez ces travaux meurtriers, ces deux corps qui gisent à terre ; c’est ma main qui porta le coup, récompense de mes misères.

ÉLECTRE.

Frère, il faut les pleurer. Je suis cause de tout. Je brandissais, hélas, du feu contre ma mère, contre celle dont j’étais la fille !

PREMIÈRE PAYSANNE.

Ôla fortune, ta fortune, mère qui enfantas, puis souffris des souffrances horribles, atroces, plus qu’atroces, de tes enfants. Tu paies, et cela est juste, le meurtre de leur père.

ORESTE.

Phoibos, tu chantas la vengeance, au jour tu fis payer des dettes par des douleurs indignes du jour, et, loin de la terre hellénique, tu me donnes le lit des meurtriers. En quelle ville irai-je ? et quel hôte, quel homme pieux me regardera, moi, moi, qui ai tué ma mère ?

ÉLECTRE.

Oh ! oh ! moi, où irai-je ? dans quel chœur ? à quelle fête de mariage ? et quel époux voudra jamais me prendre en la couche nuptiale ?

DEUXIÈME PAYSANNE.

Elle tourne, elle tourne, ta pensée ! Elle a changé avec le vent, pieuse maintenant, impie tout à l’heure, tu as fait des actions terribles, amie, et contre la volonté de ton frère.

ORESTE.

Tu as vu comme la malheureuse a rejeté tout son péplos ; elle a montré son sein pendant le meurtre… Oh ! oh ! et à terre, elle était à genoux, et moi, je faiblissais.

PREMIÈRE PAYSANNE.

Je le sais, tu étais plein d’angoisse en entendant le cri lamentable de la mère qui t’enfanta.

ÉLECTRE.

Elle poussa ce cri, ayant porté les mains à mon menton : « Enfant, ô mon enfant, je te supplie ! » Elle se pendait à mes joues, et l’arme a abandonné mes mains.

DEUXIÈME PAYSANNE.

Malheureuse, comment osas-tu regarder de tes propres yeux le meurtre de ta mère expirante ?

ORESTE.

Et moi, m’étant couvert les yeux de mon manteau, je commençai le sacrifice avec l’épée… je l’enfonçai dans le cou de ma mère.

ÉLECTRE.

Et moi, je t’encourageais et aussi j’ai touché l’épée.

PREMIÈRE PAYSANNE.

Tu as commis le plus affreux de tous les crimes.

ORESTE.

Prends, cache les membres de ta mère dans son péplos ; aide-moi à parer les blessures béantes. (Au cadavre.) Tu as donc enfanté tes meurtriers !

Oreste et Électre voilent la figure de Clytemnestre et cachent les blessures.

ÉLECTRE.

Sur toi, amie ennemie, nous jetons tous ces vêtements.

DEUXIÈME PAYSANNE.

Couronnement des grands malheurs dans la maison !

PREMIÈRE PAYSANNE.

Mais voici qu’au-dessus du faîte de la maison paraissent des démons, ou bien des Dieux célestes : car leur chemin n’est pas le chemin des mortels. Pourquoi viennent-ils, visibles au regard des hommes ?

KASTOR.

Ôfils d’Agamemnon, écoute : ce sont les Jumeaux qui t’appellent, les frères de ta mère, les Dioscures, Kastor et celui-ci, son frère Polydeukès. Nous avons apaisé naguère une tempête de la mer, terrible pour un vaisseau, et nous sommes venus à Argos quand nous avons vu le meurtre de notre sœur, ta mère. Elle a reçu d’ailleurs un juste châtiment ; mais toi, tu n’as pas agi justement, et Phoibos… Phoibos… mais, car il est mon roi, je me tais : cependant, quoique sage, il rendit un oracle peu sage. La fatalité veut qu’on se résigne à cela. Il faut maintenant que tu fasses ce que la Moire et Zeus ont décidé de toi. Donne à Pylade Électre pour épouse, qu’elle le suive en ses demeures : toi, quitte Argos : tu ne peux entrer dans la ville, après avoir tué ta mère. Les terribles Kéres, les Déesses aux yeux de chiennes, te feront bondir, et tu erreras, furieux. Arrivé dans Athènes, embrasse la statue vénérée de Pallas : elle les repoussera, effrayées, et leurs dragons terribles ne te toucheront plus, car elle aura étendu sur ta tête le bouclier au regard de gorgone. Il est une colline, la colline d’Arès, où d’abord s’assirent les Dieux pour donner les suffrages sur le sang : Arès aux cruelles pensées, furieux d’une union impie avec sa fille, avait tué Halirrhothios, le fils du Maître de la mer ; et là, depuis ce temps, les hommes jugent avec une très sûre piété. C’est là que tu dois aller faire juger ton meurtre. Par des suffrages égaux de part et d’autre, tu échapperas à la sentence mortelle, car Loxias prendra la faute pour lui-même, lui dont l’oracle t’ordonna de tuer ta mère. Et désormais cette loi sera établie : par l’égalité des suffrages, l’accusé est victorieux. Et les cruelles Déesses, frappées de douleur en te voyant absous, entreront près de la colline dans un gouffre de la terre, demeure sainte et vénérable pour les hommes. Toi, il faudra que tu habites une ville des Arcadiens, sur le cours de l’Alphée, près du sanctuaire lycéen : et la ville sera nommée d’après ton nom. Voilà ce que j’avais à te dire. Quant au cadavre d’Égisthe, les citoyens d’Argos le mettront au tombeau dans la terre. Pour ta mère, Ménélas, conquérant de la terre troyenne, qui vient d’arriver à Nauplie l’ensevelira, avec l’aide d’Hélène : quittant l’Égypte, elle arrive des demeures de Protée, et jamais elle n’est allée chez les Phrygiens ; mais Zeus, pour la discorde et pour la mort des hommes, envoya vers Ilion le fantôme d’Hélène. Que, de la terre achaïque, Pylade, ayant pour épouse celle qui est restée vierge jusqu’à maintenant, la conduise dans sa maison, et qu’il emmène au pays des Phocidiens celui qui ne fut son beau-frère que de nom, et qu’il lui donne des richesses abondantes. Et toi, franchis le col de la terre isthmienne et marche vers la roche heureuse de Kekropia. Ayant accompli le meurtre marqué par le destin, tu vivras d’heureux jours, délivré de tes peines.

PREMIÈRE PAYSANNE.

Ôfils de Zeus, est-il permis de vous parler ?

KASTOR.

Vous le pouvez, vous que n’ont point souillées les meurtres.

ORESTE.

Et moi, ne puis-je vous parler, ô Tyndarides ?

KASTOR.

Tu le peux, c’est Phoibos qui sera responsable de l’action sanglante.

PREMIÈRE PAYSANNE.

Comment, vous qui êtes des Dieux et qui étiez les frères de celle qui a péri, n’avez-vous pas détourné les Kères de cette demeure ?

KASTOR.

L’inévitable nécessité amena sa mort, et les oracles, si peu sages, de Phoibos.

ÉLECTRE.

Mais quel Apollon, quels oracles ont fait de moi la meurtrière de ma mère ?

KASTOR.

Vos actes sont communs, vos destinées communes ; un seul crime de vos ancêtres vous a ruinés tous les deux.

ORESTE, regardant tendrement Électre.

Ôma sœur, je t’ai vue après un temps bien long, et tout de suite je suis privé de tes caresses. Je t’abandonnerai, abandonné de toi.

KASTOR.

Elle a un époux et une demeure ; elle n’a rien de cruel à souffrir, si ce n’est qu’elle abandonne la ville des Argiens.

ÉLECTRE.

Et quelle douleur est plus grande que celle d’abandonner la terre paternelle ?

ORESTE.

Et moi je quitterai la maison de mon père, et au gré de juges étrangers, j’expierai la mort de ma mère.

KASTOR.

Prends courage, tu iras dans la ville pieuse de Pallas ; aie des pensées fermes !

ÉLECTRE, embrassant Oreste.

Mets ton cœur sur mon cœur, ô frère très chéri ! Voici qu’elles nous éloignent des demeures paternelles, les imprécations sanglantes de notre mère.

ORESTE.

Viens, embrasse ton frère, et pleure comme sur la tombe d’un mort.

KASTOR.

Ah ! ah ! ce que tu dis est cruel à entendre, même pour les Dieux ! Nous, comme les autres Ouranides, nous sommes pleins de pitié pour les mortels qui souffrent.

ORESTE, à Électre.

Je ne te verrai plus jamais.

ÉLECTRE.

Et je ne m’approcherai plus de ta paupière.

ORESTE.

Ces paroles sont les dernières que tu me dises.

ÉLECTRE.

Adieu, ô ville ! (Aux paysannes.) Adieu, ô vous, adieu encore, ô mes concitoyennes !

ORESTE.

Ôtrès fidèle sœur, tu pars ?

ÉLECTRE.

Je pars, et ma paupière amollie est humide.

ORESTE.

Pylade, sois heureux ! Sois le mari d’Électre !

KASTOR, à Oreste.

Le soin des noces les regarde. Mais toi, fuyant les chiennes, marche vers Athènes. Elles lancent leur pas terrible contre toi, celles qui ont des dragons pour mains, celles qui sont noires, celles qui cueillent le fruit des terribles douleurs. (S’éloignant peu à peu avec Polydeukès.) Nous, nous nous hâterons vers la mer sicilienne, pour y sauver les proues marines des vaisseaux. Quand nous allons tous deux par la plaine éthérée, nous ne secourons pas les impies ; mais ceux-là qui, dans la vie, aiment la piété et la justice, nous les sauvons et les délivrons des maux rudes. Que personne donc ne se plaise à l’injustice, et ne navigue sur le vaisseau des parjures. Moi, qui suis Dieu, je parle ainsi à des mortels.

Les Dioscures disparaissent. Oreste, Électre et Pylade s’éloignent lentement.

PREMIÈRE PAYSANNE.

Adieu ! Celui qui peut se donner à la joie et qui n’est point touché par des tourments affreux, celui-là, parmi tous les mortels, est heureux.

FIN

Page 1