‹ Élias PortoluChapitre 10 sur 11 · IX

IX

Deux années s’étaient écoulées. Les gens avaient cessé de murmurer, de rire, de s’étonner, quand ils voyaient l’ancien pâtre Elias vêtu en séminariste. D’ailleurs, il n’avait pas du tout l’air d’un jeune homme de vingt-six ans, et moins encore d’un ancien pâtre. La claustration lui avait refait blanches les mains et la face; et, à en juger par son visage imberbe, d’une pâleur de perle, on aurait pu le prendre pour un adolescent.

Dans les grandes cérémonies religieuses, lorsqu’il endossait l’aube de dentelle nouée par un large ruban bleu, il ressemblait à un ange mélancolique, avec ce pli de profonde mais douce rêverie sur sa bouche d’un rose pâle. Beaucoup de jeunes paysannes et même quelques demoiselles le regardaient un peu trop longuement, s’intéressaient un peu trop à lui; mais il ne s’en apercevait pas: ses yeux verdâtres étaient perdus en de lointaines visions.

Que voyait-il, tandis que l’orgue exhalait ses gémissements sonores et que les chants liturgiques envoyaient vers le ciel une inconsolable lamentation pour des biens perdus et une invocation plaintive de biens ignorés? Voyait-il le passé, la _tanca_, la solitude, l’amour? Oui, Elias voyait tout cela, et il se désolait de ne pouvoir se détacher de tout cela, comme il avait cru et espéré qu’il en serait capable; et ce qui l’attachait encore à la douleur et à la joie des passions humaines, c’était la continuelle hantise de cette jeune femme agenouillée au fond de la nef, parmi le flot rouge de la foule paysanne.

Cette femme était Maddalena, belle et resplendissante dans son costume d’épouse; et elle tenait sur ses bras le bébé couvert de la _mantiglia_ d’écarlate bordée de soie bleue; et le bébé, quand la mère faisait danser devant son petit visage les amulettes d’argent et de corail suspendues à son petit cou, levait ses menottes roses et souriait, en ouvrant sa bouche mignonne et en fermant à demi ses yeux d’un éclat verdâtre. C’était un tableau enchanteur. Elias voyait toujours devant lui son bébé souriant, et il l’aimait avec une tendresse navrée, et son amour pour l’enfant lui faisait aimer la mère, et souvent il souffrait d’une atroce façon, dans cette vaine lutte contre les deux amours terrestres qu’il ne pouvait extirper de son cœur.

Cependant, son intelligence naturelle s’éveillait de jour en jour. Deux années de travail infatigable, de lectures continuelles et de bonne volonté l’avaient mis au niveau des clercs qui étudiaient depuis beaucoup plus longtemps que lui. Peu à peu, il s’était habitué à la vie recluse, à l’obéissance aveugle, à la discipline, choses qui d’abord l’avaient presque suffoqué. Maintenant, le passé lui semblait un rêve, mais un rêve auquel il demeurait attaché par un lien tenace. Il se sentait triste, surtout les jours où il revenait à la maison, accueilli par sa mère avec une tendresse un peu gênée. Il évitait soigneusement les yeux de Maddalena, et il avait peur de toucher le bébé; ou, si on le forçait à lui faire des caresses, il le caressait d’un air timide; mais il tressaillait dès qu’il l’apercevait, et il mourait d’envie de le prendre dans ses bras, de l’embrasser, de le faire sourire, de regarder les premières petites dents, de serrer dans une seule de ses mains les deux petites mains, les deux petits pieds. Et alors il se répétait à lui-même: «Non, non, non! Il faut que je me vainque!»

D’autre part, la vue de Maddalena, qui ne lui avait jamais adressé un reproche, mais qui ne cessait de l’observer avec une tendresse douloureuse, lui faisait bouillir le sang. Elle était plus charmante que jamais, tout occupée de son nourrisson, paraissant vivre de cette seule vie; et Elias ne pouvait séparer de la figure de l’enfant celle de la mère. Il sentait que, s’il était resté libre,--car il se considérait déjà comme voué à Dieu, quoiqu’il n’eût pas reçu encore les premiers ordres,--il serait fatalement retombé. Grâce à son nouvel état, il venait à bout de dompter jusqu’à son imagination; mais cette lutte le déchirait et le laissait dans un accablement qui était une sorte d’agonie. Aussi, ces jours-là, était-il profondément triste, désespérait-il de la vie et de lui-même; mais il n’avait jamais une heure de révolte ou de regret pour la résolution prise.

Quelquefois pourtant, les forces lui manquaient. Soit pendant son sommeil, soit en pleine veille, il était assailli par des rêves exténuants, pires que toutes les tentations. Presque chaque nuit, il voyait en songe le passé, la montagne, le pâturage, la cabane, Maddalena, souvent aussi le bébé; et toujours il se figurait qu’il était encore pâtre et libre; mais une oppression morne et un souvenir qu’il ne parvenait pas à fixer, très douloureux néanmoins, faisaient que ces songes ressemblaient à des cauchemars.

Et ce n’étaient pas encore les songes nocturnes qui lui donnaient le plus de tourment; c’étaient ceux qui le hantaient les yeux ouverts, c’étaient les visions douces et funestes qui l’enveloppaient dans leurs cercles insidieux. «Non! non! non!» se répétait-il chaque fois. Et il chassait les vains désirs, les images obsédantes; et il se mettait à prier et à étudier. Mais presque toujours, quand il avait chassé vingt fois les mauvais rêves, ceux-ci revenaient vingt fois.

Une nuit, il étudiait l’_Épître_ de saint Paul aux Romains. C’était une limpide nuit d’avril, avec un beau clair de lune. Par la fenêtre ouverte entrait la brise imprégnée d’une douceur ineffable; et on voyait une étoile scintillante palpiter dans le ciel cristallin. Elias se sentait plus triste que d’habitude; la vie le tentait, lui parlait, l’assaillait par le souffle pur de cette nuit d’avril; des souvenirs indicibles se présentaient à son esprit; et, avec la renaissance du printemps, il semblait que quelque chose de nouveau et d’inquiet germât aussi dans son Cœur.

«Non! non! non! se répéta-t-il à lui-même, en secouant la tête comme pour chasser les pensées importunes. Il faut oublier tout; il faut étudier, faire des progrès!» Et il se prit la tête entre les mains, se plongea dans la lecture. Autour de lui régnait un silence profond; et l’on entendait seulement, très loin, très loin, onduler une mélancolique chanson de Nuoro, qui paraissait venir des extrêmes limites de la campagne. Elias lisait, relisait, méditait, se récitait par cœur chaque verset.

_Que la charité soit sincère; ayez le mal en horreur, et attachez-vous fortement au bien..._

_Ne soyez pas nonchalants à l’action; soyez fervents d’esprit, soumis au Seigneur._

_Joyeux par l’espérance, patients dans l’affliction, persévérants à la prière..._

_Bénissez ceux qui vous persécutent; bénissez, et gardez-vous de maudire..._

_Ne rendez à personne le mal pour le mal; attachez-vous aux choses honnêtes, en présence de tous les hommes..._

_A moi la vengeance; c’est mot qui rétribuerai, dit le Seigneur._

_Ne te laisse pas vaincre par le mal; mais triomphe du mal par le bien[32]._

[32] Épître aux Romains, ch. XII.

Qu’elle était fière et douce, la voix de l’Apôtre! C’était comme un grondement de tonnerre, et c’était aussi comme une pure voix de fontaine murmurant dans la paix nocturne. Mais, comme un grondement de tonnerre, comme une voix de fontaine entendue en rêve, elle venait de trop loin, de trop haut. Elias l’entendait, l’écoutait, et il avait la sensation d’être enveloppé et rafraîchi par elle comme par un suaire embaumé; mais ce suaire, hélas! était léger comme une vapeur, et le souffle de cette tiède nuit d’avril pouvait le mettre en lambeaux.

Et voilà que la lointaine chanson de Nuoro se fit un peu moins lointaine. Au milieu du chœur mélancolique, une harmonieuse voix de ténor s’élevait; et toute la volupté, toute la suavité de cette nuit lunaire tremblait dans cette voix. Le jeune homme redressa la tête, envahi par un enchantement soudain. «Où donc l’avait-il déjà entendue, cette voix?» Une réminiscence presque physique le fit tressaillir: il se rappela vaguement qu’il avait vécu une autre nuit pareille à cette nuit-là, qu’il avait entendu ce même chant, qu’il avait été triste comme il l’était à cette heure. «Où? Quand? Comment?» Il se mit debout, vint s’accouder à la fenêtre, sous le rayonnement clair de la lune au zénith. La brise lui baigna la tête et le cou, chargée de senteurs lointaines et confuses. Il eut un frisson, et il se souvint de la nuit où il avait pleuré de détresse aux pieds de saint François. La voix de l’Apôtre ne parlait plus, le suaire était déchiré. Qu’importaient l’éternité, la mort, le néant de toutes les passions humaines, le bien, le mal, la perfection, la vie future, comparés à l’instant fugitif de cette nuit d’avril, de ce souffle de brise, de ce chant d’amour? Et il fut vaincu: la vie le reprit tout entier, avec ses souvenirs, avec la douleur, avec la concupiscence et la désespérance; et il se laissa choir à genoux devant la fenêtre, sous la lune, et il pleura comme un enfant, égaré par une suprême frénésie de désespoir.

Une prière folle montait à ses lèvres, parmi les sanglots. «Tu vois, Seigneur: je suis faible et lâche! Aie pitié de moi, ô mon Dieu! Pardonne-moi, accorde-moi le repos, arrache mon cœur de ma poitrine! Je ne suis qu’un homme, et je n’ai pas la force de me vaincre. Pourquoi m’as-tu fait si faible, Seigneur? J’ai toujours souffert, toute ma vie; et, chaque fois que, succombant à la faiblesse de ma nature, j’ai voulu chercher le bonheur, chaque fois j’ai péché, j’ai foulé aux pieds tes préceptes, j’ai été plus païen et plus mauvais que les Gentils. Mais j’ai tellement souffert, ô mon Dieu, et je souffre encore tellement, que la mesure est comble!» Et il sanglotait, et son visage bouleversé ruisselait de larmes amères; et il recommençait à implorer: «O mon Dieu, mon Dieu, mon Dieu! Aie pitié de moi, pardonne-moi, viens à mon aide, accorde-moi la paix de l’âme... Et accorde-moi aussi un peu de bonheur, un peu de douceur... N’y ai-je pas droit, ô mon Dieu! Ne suis-je pas une créature humaine? Si j’ai péché, pardonne-moi, toi qui es miséricordieux! O toi qui es tout-puissant, pardonne-moi, accorde-moi un peu de joie, un peu de bonheur!...»

Insensiblement les larmes tarirent dans ses yeux, et cette crise le soulagea, le calma. Il s’en aperçut lui-même; car, lorsque l’accès de désespoir eut pris fin, il ressentit quelque honte des pleurs qu’il avait répandus. Mais il pensa: «Mon père dit que ce sont les lâches qui pleurent, et qu’un Sarde, un Nuorais, ne doit jamais pleurer. Pourtant, les pleurs font tant de bien! Sans les pleurs, il y a des moments où l’âme éclaterait.»

Et il eut honte aussi de sa prière, qui était presque un défi à Dieu; et il en eut peur, et il demanda pardon, et il se résigna. Mais, le lendemain matin, il éprouva un extraordinaire saisissement d’épouvante, de surprise, de chagrin et d’allégresse,--jamais il n’oublia cette minute-là!--lorsqu’on vint lui dire que Pietro était rentré des champs avec une forte inflammation aux reins et que son état paraissait grave.

«Il va mourir, pensa-t-il soudain; et je pourrai épouser Maddalena!»

Dieu avait-il donc exaucé sa prière? Oh! non. Effrayé de sa pensée blasphématoire, il recula devant l’image du Dieu monstrueux créé en ce moment par son imagination. Non, non, cela n’était pas possible!

Il courut tout de suite à la maison; et il se disait en chemin: «Comme je suis lâche! Non, jamais je ne me sauverai: c’est ma nature même qui est mauvaise.» Il se tourmentait plus pour ses mauvaises pensées que pour la maladie de Pietro; il se repentait, il s’insultait. Et, malgré tout, quand il fut arrivé à la maison et quand il eut appris que son frère était malade depuis la veille, il éprouva une espèce de déception, tant il était flatté, dans le tréfonds de son âme, par l’idée étrange que Dieu avait écouté son horrible prière!

Effectivement, l’état de Pietro était grave. Le malade avait la face livide, les traits décomposés par une cruelle souffrance; et il ne cessait de gémir. Trois jours auparavant, il était parti à la recherche d’un bœuf égaré; il avait parcouru à pied de grandes distances, et il avait fini par retrouver la bête au milieu d’une vallée sauvage; mais l’inquiétude, la fatigue, l’échauffement et une prédisposition à la maladie l’avaient terrassé. Il avait les pieds gonflés et saignants, les mains égratignées par les ronces et par les pierres. La consternation régnait donc chez les Portolu. Zia Annedda avait allumé deux lampes et prononcé les «paroles vertes»; et les «paroles vertes» avaient répondu que Pietro devait mourir.

Les jours suivants furent affreux pour Elias. Il venait chez son frère, le regardait, se promenait de long en large dans la chambre, se tordait silencieusement les mains, navré de son impuissance à écarter de Pietro le péril. Jamais il ne tournait ses regards ni vers Maddalena ni vers l’enfant; et il s’en retournait désespéré, se jetait à genoux, priait des heures et des heures avec une piété fervente, pour obtenir que Pietro guérît.

Mais, souvent, au beau milieu de ses prières, il sursautait et un froid mortel lui arrêtait le sang dans les veines. Ah! quel était ce monstre odieux dont il avait à subir l’assaut? Pourquoi, dès qu’il s’oubliait un instant, ce monstre lui chuchotait-il des paroles d’allégresse, lui inspirait-il d’incompréhensibles désirs, lui montrait-il obstinément l’image de son frère mort, enseveli?

«C’est le démon, se dit-il un soir. Mais il ne me vaincra pas; non, jamais plus il ne me vaincra. Que Pietro meure donc, s’il doit mourir! O Satan, quelque horrible que cela puisse être, je désire à présent la mort de mon frère, pour te démontrer que tu ne remporteras pas la victoire. Jamais plus, jamais plus tu ne me vaincras! Je suis plus fort que toi, Satan! Mon corps est faible, et tu pourras le briser; mais mon âme, non, jamais plus, jamais plus tu ne triompheras d’elle!» Et il se remit debout, tranquillisé par ce terrible réconfort.

La même nuit, Pietro mourut. Elias lui ferma les yeux, fit sur lui le signe de la croix, aida Zia Annedda à laver et à vêtir le cadavre. Puis, il veilla son frère mort. A chaque instant il se levait, se penchait sur le visage du défunt, le regardait longuement, avec la folle espérance que Pietro n’était pas mort et que, d’une minute à l’autre, il allait remuer, se dresser sur son lit. Mais le visage barbu, livide, immobile, aux paupières baissées, demeurait fixe comme un effrayant masque de bronze.

Pour la première fois de sa vie peut-être, Elias, qui n’avait jamais vu d’aussi près ni regardé avec autant d’attention un cadavre, comprenait toute l’inexorable grandeur de la mort. Il se rappelait Pietro vivant, riant, parlant. Et un souffle avait suffi pour le jeter là rigide, pour lui clore à tout jamais les lèvres! Il pensait: «Demain, à pareille heure, cette dépouille même aura disparu du monde.» Et il ne pouvait se résigner à croire que tout finît de cette façon, que lui-même, ses parents, Mattia, Maddalena, le bébé dussent à leur tour disparaître; et ces pensées lui donnaient une douleur inexprimable.

Ensuite il retombait à genoux près du lit mortuaire, et sa douleur se changeait en consolation. «Oui, tout a une fin, se disait-il, et nous cesserons aussi de souffrir. Pourquoi s’agiter vainement? Tout a une fin; l’âme seule reste. Sauvons notre âme!» Et il se sentait plus fort que jamais contre la tentation et contre le mal. Puis, il recommençait à se souvenir de son frère vivant, à se souvenir de leur enfance, de leur adolescence, à se souvenir de la mortelle injure qu’il lui avait faite; et il se désolait de nouveau, et les sanglots lui étranglaient la gorge. «Maintenant qu’il est mort, se demandait-il, est-ce qu’il connaît l’injure que je lui ai faite? Est-ce qu’il me pardonnera?» Et ces questions le ramenaient à d’autres souvenirs; il revoyait Maddalena dans cette même chambre où reposait maintenant le mort; et une douceur inattendue s’emparait insidieusement de lui, à la pensée que désormais il pourrait aimer cette femme sans crime. Mais aussitôt il chassait loin de lui la tentation, s’épouvantait, s’irritait, se redressait d’un bond; et, se penchant pour la vingtième fois sur le visage du cadavre, il recommençait à se plonger dans la contemplation de la mort.

Ainsi se passa la nuit. A l’aube, il dormit un peu; il eut un rêve où, comme toujours, il lui sembla qu’il était encore pâtre; et, dans ce rêve, il vit son frère vivant, qui arrivait à la _tanca_. Pietro arrivait à cheval, le visage livide et les yeux clos, comme le cadavre. «Qu’est-ce que tu as?» lui demandait Elias, frappé de terreur à cette vue. «L’enfant est mort, et je viens te l’annoncer, répondait Pietro. Retourne au pays; car c’est toi qui dois l’ensevelir.» Elias fut pris d’un tel effroi et d’une telle angoisse qu’il fit un effort pour se réveiller.

Mais, après son réveil, il continua de sentir la même angoisse que dans son rêve. Le jour naissait. Il entendit pleurer l’enfant, et soudain il pensa avec amertume: «Doit-il donc mourir, lui aussi? Ce rêve est-il un avertissement? Les malheurs ne vont jamais seuls, et je crois aux rêves.» Il lui semblait que dorénavant toutes sortes d’infortunes étaient possibles, prochaines, inévitables; et, en proie à une affliction insensée, il alla voir l’enfant qui pleurait toujours. Maddalena, vêtue de deuil,--avec sa jeunesse et sa fraîcheur, elle était toute gracieuse dans sa robe noire,--tâchait d’apaiser le petit en lui parlant à voix basse. Nombre de parents étaient déjà venus; la maison était sans lumière. Elias s’avança silencieusement dans la demi-obscurité de la chambre et s’arrêta devant Maddalena.

--Qu’est-ce que tu as? demanda-t-il au petit, en se courbant un peu.

Puis, il dit à Maddalena:

--Pourquoi pleure-t-il?

Le petit le regarda de ses grands yeux noyés de larmes et se tut quelques instants, avec sa petite bouche ouverte qui tremblait; et ensuite il se remit à pleurer. Maddalena leva les yeux vers Elias, et sa bouche aussi eut un tremblement involontaire.

--Tais-toi, mon bellot, tais-toi, dit-elle d’une voix altérée, en berçant l’enfant dans ses bras. Sois sage. Ton oncle Elias ne veut pas que tu pleures...

Mais, tout à coup, elle pencha son visage sur les épaules du petit et elle se mit à pleurer inconsolablement.

--Oh! Maddalena, qu’est-ce que cela veut dire? murmura Elias éperdu.

Et il s’éloigna, comme poussé par une main invisible. Cette scène le bouleversait jusqu’au fond de l’être; car il comprenait bien que Maddalena ne pleurait pas seulement pour la mort de son mari; et les regards de cette femme, toujours tendres et ardents, lui transperçaient le cœur.

«Ah! pensait-il, assis dans un coin sombre, parmi le groupe des parents, l’abbé Porcheddu a raison: cet enfant nous liera toujours, toujours. Il faut que je ne le voie plus, que je ne l’approche plus; sans quoi, je me perdrai encore, et maintenant plus que jamais.» Et il se sentait obsédé pour tous ces gens qui entraient et qui sortaient en prononçant des paroles banales; et il désirait avec ardeur que tout fût terminé, que les obsèques fussent achevées, que les trois jours des condoléances fussent écoulés, pour être seul avec sa peine et avec ses tentations.

«Hélas! pensait-il, si déjà la tentation est forte à ce point, lorsque le cadavre de mon frère est encore presque chaud, que sera-ce plus tard!» Mais ensuite il se répétait avec une sorte de rage: «Non! non! non! je serai vainqueur! Il faut que je sois vainqueur, et je vaincrai!»

La lutte était commencée, et c’était une lutte terrible. Le premier, le second, le troisième jour, avec les funérailles, avec les condoléances, avec les cérémonies barbares du deuil sarde[33], passèrent comme un vilain rêve. Et, finalement, Elias se retrouva dans sa cellule, dans son petit lit, harassé, prostré, seul. Il gardait toujours présente dans sa mémoire cette nuit où il avait lu l’épître de saint Paul; et le souvenir de sa prière désespérée lui revenait avec la persistance d’un remords. «Ma punition a été dure, pensait-il. Et cependant, qui connaît les voies du Seigneur? Qui sait si le Seigneur n’a pas voulu m’exaucer? Pourquoi serait-il impossible que cette destinée fût la mienne? Pourquoi me serait-il interdit de prétendre à la félicité terrestre? Ne suis-je pas un homme comme les autres?» Et le rêve insidieux s’emparait de lui.

[33] En Sardaigne, la coutume impose aux personnes frappées d’un grand deuil certaines pratiques d’une rigueur extraordinaire. Les hommes laissent croître leur barbe. Les veuves s’habillent de noir jusqu’au moment où elles se remarient; souvent, elles marchent nu-pieds; parfois, elles mettent une sorte d’amour-propre à ne changer de chemise que quand la partie visible, sur les bras et sur la poitrine, est devenue d’une saleté répugnante; elles se cloîtrent pendant des mois et des mois dans leurs maisons, dont les fenêtres ne s’ouvrent plus; elles cessent même d’assister aux grandes fêtes religieuses; si elles sont obligées de sortir, elles passent par les rues les plus écartées, etc.

L’haleine du printemps, pure et embaumée, entrait dans sa cellule; et, par la fenêtre, il apercevait un carré de ciel, si profond, si bleu! N’était-il pas un homme comme les autres? Ah! oui, sans doute, il avait péché; mais quel était l’homme qui ne péchait pas? Et les pécheurs devaient-ils être condamnés à un châtiment éternel?

«Oui, oui, c’est cela! Je vais sortir du séminaire. Je donnerai pour excuse la mort de Pietro, le besoin que l’on a de moi chez nous. Les gens bavarderont un peu; mais de quoi ne bavardent-ils pas? Dans un an, personne ne dira plus rien; et alors... Ah! quelle joie, quelle joie! Une joie pareille est-elle possible? Mais oui, elle est possible enfin!» Et il s’étonnait de lui-même, des vains scrupules qui le torturaient. «Comment suis-je assez stupide pour hésiter une seconde?» se demandait-il. Et il sentait la joie remplir son cœur. Mais, tout d’un coup, son cœur se vidait, et il retombait dans le désespoir. «Non, non, non! Qu’ai-je dit? A quoi ai-je pensé? Est-ce de cette manière que l’on vient à bout de la tentation? Est-ce là ton vœu, Elias? Non! non! non! je vaincrai! Arrière, Satan! Je vaincrai! Tu es déjà vaincu!» Et il serrait les poings comme pour une lutte réelle; et les heures, les jours, les mois s’écoulaient dans ce perpétuel conflit.

Un jour, on lui annonça que les premiers ordres lui seraient conférés prochainement. Il ne s’en réjouit ni ne s’en attrista. Désormais, il lui semblait qu’il avait acquis de l’expérience et qu’il ne devait plus se faire d’illusions. Il se rappelait les premiers temps de son amour, à l’époque où il avait l’espoir trompeur que le mariage de Pietro avec Maddalena suffirait pour le guérir de sa folie. Et au contraire...! «Non, non, se disait-il, je ne veux plus m’abuser. Je resterai homme et, par conséquent, sujet aux passions. Le salut n’est pas dans les obstacles placés entre nous et le péché; il est dans notre volonté et dans notre force propre.»

Il vint chez ses parents pour y apporter la nouvelle, et il eut la chance de trouver la famille réunie au grand complet. Mattia lui-même était là,--car les Portolu avaient pris un domestique, maintenant que Zio Berte et son fils ne pouvaient plus faire à eux seuls tous les travaux de la bergerie et de la culture;--et il y avait aussi le cousin Jacu Farre qui, depuis la mort de Pietro, fréquentait beaucoup la maison.

Jacu Farre était propriétaire; il possédait du bétail, des champs, des chevaux, des ruches; et il était demeuré garçon. Or, il s’était pris d’une grande amitié pour l’orphelin de Pietro; et les Portolu le cajolaient, dans l’espérance qu’il laisserait sa fortune au petit.

Elias trouva donc là Jacu Farre, qui tenait le petit sur son genou et qui l’amusait en lui disant:

--Au trot! au trot! Nous nous en allons à la fête, n’est-ce pas, Berteddu?

Et le petit riait. Elias fut contrarié; il regarda Farre qui, nonobstant son embonpoint, était un bel homme; il regarda le bébé; il regarda Maddalena; et il eut un accès de jalousie. Mais il se domina vite, et il fit part de la nouvelle à sa famille. Pour les Portolu et spécialement pour Zia Annedda, que le chagrin de la mort de Pietro avait vieillie de dix ans et rendue sourde tout à fait, cette bonne nouvelle fut comme un rayon de soleil.

--Saint François soit loué! dit Zio Portolu. Je l’attendais, ce jour-là. Si je n’avais pas eu cet espoir, je me serais donné la mort. Ah! vous souriez! Tu souris, Jacu Farre! C’est parce que tu ne sais pas comment est fait le cœur de Zio Portolu!

Et il poussa plusieurs soupirs. Elias devint sombre et se dit: «Mon père parle sérieusement. Si je renonçais à me faire prêtre, il ne survivrait pas à son chagrin.»

Maddalena fut la seule qui ne parut pas se réjouir de la nouvelle. Elle avait baissé les paupières; elle avait pris une touchante expression de douleur résignée. Pas une seule fois elle ne regarda Elias; mais il ne se fit aucune illusion sur les sentiments de la veuve. Tandis qu’il s’en retournait: «Elle m’aime toujours, se disait-il. Jacu Farre aura beau la courtiser; elle est à moi, toute à moi. Elle voudra me voir, elle fera l’impossible pour me détourner de mon projet; j’en suis sûr. Et moi, que ferai-je?»

Ce qu’il ferait, il ne le savait pas; et d’ailleurs, il ne savait pas davantage quand et comment Maddalena trouverait le moyen de lui parler; mais il s’attendait à une explication avec elle, et cette attente le préparait pour la lutte, ou du moins le prémunissait contre la faiblesse de la surprise. Quand on venait lui dire que quelqu’un le demandait, il sentait son cœur battre et il se disait: «C’est elle!» Puis, quand il voyait que ce n’était pas elle, il respirait, et en même temps il s’attristait. Lorsqu’il allait à la maison, il avait peur de se trouver en tête à tête avec Maddalena et, en entrant, il était mal à son aise; mais, s’il voyait que Maddalena n’était pas seule, il devenait de mauvaise humeur.

«Il faut en finir! se répétait-il à lui-même, par manière d’excuse. Il faut en finir une bonne fois! Il faut s’expliquer!» Mais plusieurs jours se passèrent, et Maddalena le laissa bien tranquille.

«Elle s’est résignée? Tant mieux! Après tout, je me suis peut-être trompé; elle pense peut-être à Jacu Farre plus qu’à moi!» Et il lui semblait qu’il en était content; mais, dans le fond, il souffrait d’un chagrin vague et sans motif précis.

Enfin, un après-midi d’octobre, deux ou trois jours avant la date fixée pour l’ordination, tandis qu’il était à étudier dans sa cellule, on l’avertit que quelqu’un le demandait. «C’est elle!» pensa-t-il encore, tout ému.

Non, ce n’était pas elle; mais c’était un gamin du voisinage envoyé par elle. Le gamin était chargé de dire à l’abbé Elias (déjà on lui donnait ce titre) qu’il fallait venir à la maison tout de suite, tout de suite, parce qu’on avait besoin de lui.

--Qui a besoin de moi? Ma mère? interrogea Elias.

--Je ne sais pas.

--Est-ce que le petit est malade?

--Je ne sais pas.

--Eh bien! j’y vais tout de suite.

Et il y alla, le cœur agité par un pressentiment.

Maddalena était seule à la cuisine. Zia Annedda était partie aux champs, et le petit dormait. La ruelle était déserte; autour du modeste logis régnait la douceur et la paix profonde d’une journée d’automne, voilée, tiède et silencieuse.

Dès que Maddalena aperçut Elias, elle se troubla visiblement. Elle avait médité un long discours, plein d’une logique persuasive; mais, tout à coup, elle eut le sentiment qu’il lui serait impossible de prononcer ce discours. Le temps était loin où elle était venue à la _tanca_ et avait séduit Elias par un baiser; aujourd’hui, elle était intimidée et même un peu effrayée par l’habit de son ancien amant; et peut-être aussi qu’à cette heure le calcul parlait chez elle plus haut que la passion. Quoi qu’il en soit, elle se troubla, se confondit.

Lorsqu’elle eut fait asseoir Elias et qu’elle lui eut versé, comme d’habitude, le café préparé à son intention, elle lui demanda sans le regarder:

--C’est donc dimanche la cérémonie?

--Tu ne le savais pas?

Un silence.

--Pourquoi m’as-tu fait venir? reprit-il au bout de quelques instants.

--Pourquoi?... murmura-t-elle, comme si elle se fût posé la question à elle-même. Ah! le petit s’éveille. Attends un peu.

Elle se leva et passa dans la chambre voisine.

--Sois sage, mon Berteddu, sois sage. Me voici, me voici. Ton oncle Elias est là.

Et elle prit le bébé, l’apporta près d’eux. Elias eut peur.

--Elias, dit-elle, tu devines sans doute quel est le sujet dont j’ai voulu t’entretenir.

Il secoua la tête.

--Est-ce qu’elle ne te dit rien, cette créature innocente? Et ta conscience, est-ce qu’elle ne te dit rien? Interroge-la: il en est temps encore... Dieu, qui voit tout, ne sera-t-il pas plus content si, au lieu de faire ce que tu te proposes de faire, tu rends un père à ce pauvre innocent?

Et elle se tut, les yeux fixés sur lui, attendant la réponse. Elias posa sur la tête du bébé une main qui tremblait un peu, le caressa machinalement et murmura:

--Que veux-tu que je te dise? Désormais, il est trop tard.

--Non, non, il n’est pas trop tard!

--Il est trop tard, te dis-je. Le scandale serait énorme; on me croirait fou.

--Ah! dit-elle avec amertume, c’est par crainte des mauvaises langues que tu n’obéis pas à ta conscience?

--Mais ma conscience me dit de suivre la voie où je vais entrer, Maddalena! déclara-t-il gravement, sans relever les yeux, et en caressant toujours Berteddu. D’ailleurs, à supposer que je quitte cet habit et que je t’épouse, dis-moi, pourrions-nous jamais avouer que cet enfant est mon fils?

--Devant le monde, non. Devant le monde, il ne pourra jamais être ton fils. Mais cela t’empêchera-t-il d’agir envers lui comme envers un fils?

--Lorsque je serai prêtre, je l’aimerai tout autant, je prendrai soin de lui tout autant. Mon nouvel état ne s’opposera pas à ce que je remplisse envers lui mon devoir.

--Oh! non, non! dit-elle, commençant à perdre courage. Non, non, ce ne sera pas la même chose, ce ne sera pas la même chose!

--Ce sera la même chose, je te l’affirme, Maddalena.

--Tu le dis; mais pourtant ce ne sera pas la même chose...

Puis, tout à coup, relevant la tête avec fierté:

--Et moi, s’écria-t-elle, moi, je ne suis donc rien? Tu ne penses donc pas à moi, Elias?

--C’est impossible! dit-il à voix basse.

--Impossible? Et pourquoi impossible? Non, il en est temps encore!... Ah! mon Dieu! Est-ce que tu ne te souviens de rien?

--Je ne dois me souvenir de rien. Et, d’ailleurs, je te répète qu’il est trop tard.

--Non! non! il n’est pas trop tard! gémissait-elle en se tordant les mains, désespérée de ne savoir pas dire les paroles qu’elle avait préparées d’avance.

Et elle était assez clairvoyante pour s’apercevoir qu’Elias était ému, qu’il avait changé de couleur, que sa main tremblait sur la tête de l’enfant, qu’un peu d’audace aurait suffi pour vaincre; et elle éprouvait un désir sincère de se lever, de lui jeter les bras autour du cou et de lui parler comme elle lui avait parlé dans la _tanca_; mais une force supérieure la tenait immobile et lui permettait à peine de le regarder. Elle se sentait timide et embarrassée comme une fillette à son premier entretien d’amour. Et leur conversation se poursuivit misérablement, se termina misérablement. Elle répéta de cent façons ce qu’elle avait déjà dit; elle lui remémora le passé, lui déclara qu’elle l’aimait toujours, qu’elle vivrait et mourrait en pensant à lui; mais, à présent, elle n’avait plus l’accent persuasif de la passion; et tous ses discours, tous ses arguments ne valaient pas le regard par lequel elle avait triomphé d’Elias dans la _tanca_.

Il eut le sentiment de tout cela et put vaincre sans difficulté. Il répéta, lui aussi, de cent façons les choses qu’il avait dites au début; il promit de s’occuper toujours de l’enfant, sut garder les apparences de la courtoisie et de la froideur. Et ils se séparèrent, sans s’être même effleuré la main.

Pourtant, lorsque Elias fut seul, il comprit que sa victoire avait été trop facile et précaire. «Si elle m’avait tenté, s’avoua-t-il, peut-être aurais-je succombé. Car, si je suis resté froid, c’est parce qu’elle-même est restée froide. Mais, maintenant qu’elle a commencé, elle reviendra sans doute plus d’une fois à la charge: car elle m’aime. Et, si elle me tente, ce n’est pas seulement parce qu’elle veut donner un père à son enfant, c’est aussi parce qu’elle veut ravoir mon amour.»

Et il se sentait triste, faible, bouleversé; mais, malgré tout, il ne désespérait pas de la grâce de Dieu; et, avec cette amère volupté que goûtent certains ascètes à se meurtrir le corps, il désirait que Maddalena le poursuivît et le tentât de nouveau, le tentât fortement, afin de souffrir la torture de la tentation et d’expérimenter sa propre force de résistance.