X
Mais elle n’essaya plus de le tenter. Il reçut les ordres mineurs, continua ses études, fut bientôt consacré prêtre et put dire sa première messe. A cette occasion, la maison fut en fête comme pour un mariage; parents et amis offrirent des cadeaux à Elias comme à un nouvel époux; on égorgea des agneaux et des brebis, on fit un banquet, on chanta des vers improvisés[34] en l’honneur du jeune abbé. Zio Portolu était habillé de neuf, avait les cheveux graissés, les tresses refaites; et, tout en écoutant avec une vive attention les poètes improvisateurs, il tenait entre ses genoux le petit Berte, qui inclinait mélancoliquement sa tête sur la poitrine de son grand-père.
[34] Les poètes improvisateurs sont nombreux en Sardaigne. Presque tous les paysans et les pâtres, lorsqu’ils se trouvent en joyeuse compagnie, improvisent sur un sujet quelconque des vers alternés, comme dans les églogues de Théocrite et de Virgile. Ces improvisations prennent habituellement la forme d’un débat où les adversaires soutiennent deux thèses opposées; par exemple, l’un prétend que le vin est une bonne chose et qu’on a raison de boire, l’autre soutient le contraire. La dispute peut se prolonger pendant des heures. La forme prosodique des improvisations est presque toujours le sixain ou le huitain; les vers sont rudes, mais la rime est juste; et, souvent, il y a dans les images une originalité ingénieuse qui dénote chez le peuple sarde un véritable instinct poétique.
--Qu’est-ce que tu as, mon agnelet? demanda Zia Annedda, en se penchant vers le petit. Tu as sommeil?
Berteddu fit signe que non; ses grands yeux glauques étaient tristes. Zia Annedda s’éloigna, puis revint avec un gâteau de pâte et de miel en forme d’oiseau, qu’elle portait au bout des doigts; et, de nouveau, elle se pencha pour l’offrir à l’enfant.
--Tu vois ce petit oiseau? Il est pour toi. Mais, tu sais, il ne faut pas t’endormir.
Le bébé prit la friandise, nonchalamment, sans relever la tête de dessus la poitrine de son grand-père; et il approcha de ses lèvres le bec de l’oiseau, mais il ne le mangea pas.
--Tu as sommeil? lui demanda Zio Portolu en le regardant. Tu n’as pas assez dormi cette nuit, mon oiselet. Allons, allons, réveille-toi! Écoute ces belles chansons! Quand tu seras grand, tu chanteras aussi. Je te mènerai à cheval dans la _tanca_, et nous chanterons ensemble.
Mais le petit, qui s’enthousiasmait toujours à l’idée d’aller dans la _tanca_, ne se ranima point. Au déjeuner, il ne voulut prendre aucune nourriture et ne quitta pas son grand-père, sur la poitrine duquel il tenait toujours sa petite tête appuyée.
--Je crois que ton fils est malade! cria Farre à Maddalena.
L’abbé Elias eut un sursaut, considéra l’enfant; et, tout à coup, il se souvint du rêve qu’il avait eu, la nuit où il veillait le cadavre de Pietro.
Maddalena vint auprès du bébé, le caressa, l’interrogea, le prit dans ses bras et le porta sur le petit lit où Elias couchait jadis.
--Il avait sommeil, dit-elle en rentrant et maintenant il dort.
Elias resta inquiet. Il aurait voulu se lever, aller au chevet du petit, l’examiner attentivement; mais il ne put quitter sa place et dut cacher son inquiétude. Il n’était ni triste ni gai; la cérémonie du matin l’avait beaucoup ému; mais, à présent, il était retombé dans une espèce d’atonie voisine de l’indifférence. Il écoutait les chanteurs, souriait légèrement à certains vers heureux; mais il ne parlait pas, ne riait pas. Il voyait Farre, ce cousin gros et riche, à la parole haletante, qui allait et venait dans la maison, qui donnait des ordres, qui se mêlait de tout comme un maître, qui parlait souvent à Maddalena; et cela le rendait jaloux, et, quand il s’apercevait de cette jalousie, il s’irritait contre lui-même; mais il se taisait.
Après le déjeuner, il entra presque furtivement dans la chambre où était Berteddu, se pencha sur lui, le regarda longuement; et, le voyant dormir d’un sommeil tranquille, avec sa petite bouche entr’ouverte, avec l’oiseau de pâte miellée dans ses petites mains, il eut un transport de tendresse et lui donna un baiser religieux. Lorsqu’il releva la tête, il se rappela le soir des noces de Maddalena, et sa propre maladie, et la douleur qu’il avait soufferte sur ce petit lit. «Comme va le monde! pensa-t-il. Qui aurait jamais pu croire que ces choses-là devaient arriver?»
Revenu dans la cuisine, il entendit Farre qui causait de l’enfant avec Maddalena, occupée à préparer du café.
--Tu ne t’inquiètes pas du petit, lui disait-il; tu ne remarques pas qu’il se porte mal. Mais ce visage-là est-il celui d’un enfant en bonne santé? Non, certes. Je ferai venir le docteur, et tu verras que j’ai raison.
«Est-ce que cela le regarde? se dit Elias à lui-même, non sans amertume et sans jalousie. C’est à moi d’en prendre soin, et non à cet homme.»
Il sortit dans la cour, où l’on recommençait à chanter; il s’assit près de son père et fit semblant d’écouter les improvisateurs, qui rivalisaient de verve; mais il pensait toujours à Farre, à Maddalena, au petit, et il s’attristait, s’irritait. Ah! comme il aurait voulu que Maddalena restât veuve! Jusqu’alors, il n’avait jamais songé que, si elle se remariait, il n’aurait plus aucune autorité sur l’enfant. «Elle épousera Farre, se disait-il; et moi, je ne pourrai plus aimer mon fils; on me comptera les baisers, les caresses que je pourrai lui faire.» Et son esprit se portait vers l’avenir, s’égarait parmi des choses entièrement étrangères au sacerdoce où il venait d’entrer ce matin même.
Quand la fête fut finie, quand il eut regagné le séminaire où il devait séjourner quelque temps encore, il fit réflexion sur toutes les pensées vaines, sur les jalousies, sur les tristesses éprouvées ce jour-là; et un sombre mécontentement de lui-même s’empara de son âme. Il se disait, en se tournant et se retournant dans son lit: «C’est inutile, c’est inutile! La chair tient à l’os, et jamais je ne me détacherai des choses du siècle. Je serai mauvais dans la vie religieuse comme j’ai été mauvais dans la vie séculière, parce que je ne puis pas être bon chrétien. Voilà tout.»
Cependant, l’événement qu’Elias avait prévu se réalisa. Farre demanda la main de Maddalena; et il se mit tout de suite à s’occuper de l’enfant comme si cet enfant lui appartenait. Il fit venir le médecin; et, quand le médecin eut déclaré que le petit était anémique, le gros homme acheta les médicaments ordonnés et eut soin de les faire prendre chaque jour à Berteddu. L’abbé Elias voyait tout cela et continuait à se taire; mais, au dedans de lui-même, il était rongé par la jalousie. Souvent, lorsqu’il était seul, et même à l’église, il se surprenait à penser d’une façon haineuse à cette grosse face d’homme sain et rouge, qui articulait avec lenteur, qui avait la parole haletante; et il souffrait cruellement.
Un jour, Farre invita Elias à visiter sa bergerie.
--Zio Portolu y viendra aussi, dit-il. Nous emmènerons le bébé, à qui cette promenade fera du bien; et nous passerons l’après-midi agréablement.
Elias fut sur le point de refuser avec brusquerie; mais il se domina et accepta.
Cette excursion fut pour lui un supplice. Farre portait le petit sur le devant de sa selle; et le petit appuyait sur la poitrine du gros homme sa tête mignonne et lui adressait quantité de questions, dès qu’il voyait un corbeau voler en croassant, un oiseau se lever d’un maquis, un buisson couvert de baies rouges, un chêne chargé de glands. Farre lui expliquait chaque objet avec une extrême patience, et, de temps en temps, il lui donnait un baiser.
--Tu vois cet arbre? c’est un poirier sauvage. Regarde, regarde, il a plus de fruits que de feuilles. Tu les aimes, n’est-ce pas, les poires sauvages, eh! petit coquin? Et ces longues choses grises, qui ressemblent à des candélabres? Et ces autres choses, là-bas, sais-tu ce que c’est? Ce sont des tiges de _canna gurpina_[35], qui servent à faire des tuyaux de pipe. Les pâtres font leurs pipes avec ces roseaux. Tu sais, les pâtres ne sont pas comme les messieurs, qui vont chez le marchand et qui achètent les choses toutes faites; les pâtres s’arrangent eux-mêmes. Et toi, est-ce que tu as envie d’être pâtre?
[35] Pour _canna volpina_, sorte de roseaux.
--Oui, je veux être pâtre, dit l’enfant avec indolence; et je me ferai des pipes avec les roseaux.
--Ah! non. Ah! non. L’avez-vous entendu, papa Portolu? Le petit veut se faire pâtre! N’est-ce pas qu’au contraire nous ferons de lui un docteur?
Ce n’étaient que de vains bavardages; et pourtant, le jeune homme, qui chevauchait à côté de Farre, en souffrait cruellement. «Qu’est-ce qu’il avait à voir dans l’avenir de son fils, cet étranger? Non, non, jamais Elias ne permettrait à cet homme d’intervenir dans l’éducation et l’avenir de son fils!»
Mais cela n’était qu’un rêve lointain; et déjà la réalité présente tourmentait Elias, mise en évidence par les paroles que Zio Portolu adressait au petit.
--Ah! tu veux te faire pâtre, mon tourtereau? Et pourquoi veux-tu te faire pâtre? Ne sais-tu pas que les pâtres dorment souvent à la belle étoile et qu’ils ont à endurer la froidure? Vois ton oncle Elias: il s’est fait prêtre, lui; car, s’il était demeuré pâtre, il serait mort de froid. Nous ferons de toi un docteur, et non un pâtre. Eh! eh! ce n’est pas toi qui seras le maître! Il y a Zio Farre, qui te fera marcher droit. Il ne plaisantera pas, Zio Farre, quand tu seras méchant!
--Et ça, qu’est-ce que c’est? demanda le petit en montrant du doigt un arbre, sans faire attention aux paroles de son grand-père.
Mais Elias y avait fait attention, lui, à ces paroles énergiques; et il s’était senti frappé au cœur. Depuis ce jour, sa jalousie s’accrut démesurément. En vain cherchait-il à se dominer; en vain se disait-il: «Farre aura des enfants à lui, et il oubliera; il cessera peut-être d’aimer le mien. Alors, Berteddu m’appartiendra tout entier; je le prendrai avec moi, je lui ferai suivre la bonne route, je le rendrai heureux.» Mais non, mais non; tout cela, ce n’étaient que des rêves. Le présent s’imposait. La réalité était dure. Elias souffrait horriblement; et sa douleur ne ressemblait à aucune de celles qu’il avait éprouvées jusqu’à ce jour, mais elle n’en était pas moins profonde; et le jeune prêtre recommençait à se désespérer, à se répéter sa lamentation coutumière: «Jamais je ne trouverai la paix; je suis un réprouvé! Quoi que je fasse, je commets toujours une erreur. Peut-être fut-ce encore une erreur de ne pas écouter Maddalena; peut-être Dieu voulait-il que je réparasse mon péché, au lieu de me consacrer à lui sans en être digne. Ah! l’abbé Porcheddu avait bien raison: le péché est une pierre dont nous n’arrivons jamais à débarrasser nos épaules. Et je suis condamné à l’éternel fardeau de la douleur, parce que j’ai péché mortellement.»
Ainsi, les jours d’Elias continuaient à couler mélancoliques et douloureux. Oh! non, telle n’était pas la vie paisible et sainte qu’il avait espérée! Cependant, on attendait d’une semaine à l’autre la vacance de quelque paroisse, pour l’envoyer dans un village lointain; et il le savait, et déjà la pensée de l’éloignement était pour lui une souffrance. Quand il serait au loin, Farre épouserait Maddalena et prendrait complète possession de l’enfant. «C’était fini! Tout était fini!...»
Non, hélas! tout n’était pas fini. Non; car il pressentait déjà que, de loin comme de près, il penserait perpétuellement à son fils, qu’il se rongerait le cœur de tendresse, de désir, de jalousie, et que peut-être allait commencer pour lui une vie de passion et d’angoisse bien différente de celle que son devoir lui prescrivait.
Chaque jour il venait à la maison; et, ce qu’il ne faisait pas autrefois, il cherchait à s’attirer l’amitié du petit en lui apportant des bonbons, en le faisant jouer, en le gâtant. Il s’apercevait bien que cela était une faiblesse et même une petitesse: car, s’il agissait ainsi, c’était moins par affection que pour empêcher Berteddu de s’attacher à Farre; mais il ne pouvait agir d’une autre manière. Et il avait le chagrin de voir que, neuf fois sur dix, Berteddu restait indifférent, indolent, taciturne; presque jamais le petit ne mangeait les bonbons; il se fatiguait vite des jeux et des amusements, se fâchait pour la moindre chose. D’ailleurs, Berteddu était le même avec tout le monde. Elias s’apercevait bien que cet enfant devait être malade, qu’il dépérissait; et il se désolait de le voir ainsi et de ne rien pouvoir pour le guérir.
Il fit à son tour venir un médecin, mais non pas celui qui avait été consulté par Farre; et il éprouva une satisfaction puérile, un peu méchante aussi, quand le nouveau médecin, après avoir déclaré l’enfant atteint d’un mal qui n’était pas l’anémie, changea le traitement ordonné par le premier médecin.
--Tu vois! dit-il à Maddalena, avec je ne sais quoi de triomphant et de haineux dans le regard.
--Oui, je vois! répondit-elle avec tristesse, préoccupée seulement de l’état du petit.
D’ailleurs, le nouveau médecin et le nouveau traitement n’empêchèrent pas l’inflammation latente de devenir bientôt manifeste en ce frêle organisme. Un jour, l’abbé Elias trouva Berteddu couché sur le petit lit, dans la chambre du rez-de-chaussée: le malade avait une fièvre très forte et il délirait, les yeux pleins d’égarement et le visage en feu. Maddalena le veillait, consternée.
Quant à Zia Annedda, elle avait déjà eu recours à ses remèdes particuliers, saints tant que l’on voudra, mais parfaitement inutiles. Elle possédait une relique spéciale pour guérir la fièvre. Elle la passa sur le corps brûlant de Berteddu et récita avec ferveur diverses invocations à Dieu, au Saint-Esprit, à Notre-Dame du Remède, à sainte Marie de Valverde, à sainte Marie du Mont, à sainte Marie du Miracle, aux Ames des Bienheureux, à saint Basile, à sainte Lucie, au saint Sang, aux saints Innocents. Mais la fièvre ne fit qu’augmenter.
Alors, on rappela le médecin. Celui-ci déclara que l’état de l’enfant était grave, mais non désespéré, si toutefois la fièvre typhoïde ne survenait point. Elias écoutait, pâle, debout près de la petite fenêtre. Sur ces entrefaites, il vit Farre qui tournait le coin de la ruelle pour venir à la maison; et, instinctivement, il serra les poings. «Le voilà qui vient! se dit-il. Le voilà qui vient pour accroître ma douleur! L’enfant doit peut-être mourir; et moi, je ne peux m’approcher de son petit lit, je ne peux lui faire les dernières caresses, lui donner les soins suprêmes, tandis que tout cela sera permis à cet étranger! Il vient, il vient! Le voici!... Alors, je m’en vais, moi: autrement, si cet homme entre et s’approche de mon fils, de mon fils qui se meurt, je ne réponds plus de mes actes!» Et, en effet, il sortit avec le médecin.
Dans la cour, ils rencontrèrent Farre qui leur demanda des nouvelles et qui se montra très affligé.
--Il va mal, lui dit Elias rudement. Laisse-le en paix avec sa mère.
Farre regarda le jeune homme avec surprise, mais il ne répondit rien.
Le médecin invita l’abbé à faire un tour de promenade sur la grande route, et celui-ci l’y accompagna volontiers. Mais, pendant que l’autre bavardait, Elias tenait fixés au loin, vers le fond de la vallée, ses yeux perdus dans un rêve douloureux. Il voyait Farre assis à côté de la couche; il voyait Maddalena, triste et pâle, penchée sur ce petit corps souffrant pour épier les progrès du mal. Et le gros fiancé encourageait la pauvre femme, allongeait sa main pour caresser le malade, lui parlait avec tendresse, le choyait avec amour. Pendant ce temps-là, le médecin jasait sur le compte d’une fille rose et potelée, qu’ils avaient rencontrée près de la fontaine.
--On dit que cette fille est la maîtresse de X... Quels flancs! Et pourtant, elle n’est pas ce qui s’appelle bien faite... Mais est-il vrai qu’elle soit la maîtresse de X...? L’avez-vous entendu dire, abbé Elias?
Elias jeta un regard furieux à son compagnon. Comment ce médecin pouvait-il lui poser une question pareille, alors que son enfant mourait et que Farre usurpait auprès du moribond la place du père?
--Que me racontez-vous là? s’écria-t-il. Pourquoi m’adressez-vous cette demande?
--Mais ce sont des demandes que l’on s’adresse entre hommes, dans ce monde? N’êtes-vous donc pas un homme de ce monde, vous aussi?
Ah! oui, il était un homme de ce monde! Il ne l’était que trop, hélas! Et c’était pour cela que le chagrin, le dépit et la jalousie le torturaient. Dans la soirée, il revint chez Maddalena; et il la trouva au désespoir, parce que l’état de l’enfant avait encore empiré. Elle était à la cuisine et préparait quelque chose, près de l’âtre.
--Est-ce que ma mère est là? demanda Elias, en indiquant la chambre du petit malade.
--Oui, elle y est.
Il aurait voulu savoir si Farre y était aussi; mais il ne put articuler cette question. Elias sentait qu’_il_ était assis là, près du petit lit; il voyait distinctement cette grosse personne, entendait cette respiration haletante; et il en éprouvait une angoisse presque maladive. Et pourtant, lorsqu’il ouvrit la porte et qu’il aperçut Farre assis près du petit lit, avec sa grosse personne un peu pliée en avant, haletant, silencieux, il eut un sursaut intérieur, comme s’il était épouvanté par une apparition imprévue. «L’enfant se meurt, pensa-t-il avec amertume; et cet homme est là, qui m’empêche d’approcher, qui ne me laisse ni voir ni caresser mon enfant!» Par le fait, il ne s’avança pas même jusqu’au pied du lit, et il regarda le malade avec une sorte de timidité.
--Il n’est pas bien, non, il n’est pas bien! dit Farre avec affliction, comme en se parlant à lui-même.
Elias ne resta qu’une minute, et il repartit sans avoir prononcé un seul mot. Il passa une nuit terrible. Le lendemain, de très bonne heure, il revint encore à la maison. En montant la ruelle, il se disait qu’il allait trouver l’enfant dans un meilleur état, et son visage s’éclairait d’espérance. Il franchit le porche, traversa d’un pas rapide la cour et la cuisine, poussa la porte de la chambre basse. Et, subitement, son visage devint blême: Farre était là, toujours assis près du petit lit, avec sa grosse personne pliée en avant, haletant, silencieux.
Maddalena pleurait. Dès qu’elle aperçut Elias, elle vint à lui en essuyant ses larmes avec son tablier; et, au milieu des sanglots, elle lui dit que Berteddu se mourait. Elias la regarda des pieds à la tête, livide, morne; il ne fit plus un pas, ne répondit rien, sortit quelques instants après. Zia Annedda le suivit dans la cuisine, dans la cour; et, avec un peu d’hésitation:
--Elias, mon enfant, qu’est-ce que tu as, toi aussi? interrogea-t-elle. Tu es malade?
Il s’arrêta sous le porche, se retourna. Des paroles amères contre Farre, contre Maddalena qui permettait à Farre de se tenir constamment près du petit, lui montèrent aux lèvres: mais il vit le pauvre petit visage de sa mère si pâle, si douloureux, qu’il murmura seulement:
--Non, je ne suis pas malade.
Et il s’en alla.
Zia Annedda n’avait pas entendu distinctement. «Qu’est-ce qu’il m’a dit? se demanda-t-elle. Pour sûr, il doit être malade. Que peut-il avoir? Ah! protégez-nous, saint François de Paule!»
Depuis ce jour commença pour Elias une obsession singulière. Aussitôt qu’il se trouvait libre, il se rendait invariablement à la maison, presque sans savoir ce qu’il faisait. Avant même d’arriver à la ruelle, il avait la sensation que Farre était toujours à son poste, près du lit; et néanmoins il s’obstinait à espérer le contraire, et il entrait, et l’odieuse figure était là, toujours là!
Peu à peu, il fut gagné par une espèce de délire. Il arrivait avec l’envie de se pencher sur l’enfant, de l’embrasser, de le soigner avec ses propres mains, de lui dire des paroles de tendresse; il lui semblait que la force de son amour suffirait pour le guérir. Et au contraire, dès qu’il entrait et qu’il voyait Farre, il se sentait paralysé, n’osait plus seulement poser sa main sur le front du petit mourant, tandis qu’au dedans de lui-même il hurlait de douleur et de rage.
Le soir du quatrième jour après que la maladie se fut déclarée, Zia Annedda vint à sa rencontre, les larmes aux yeux.
--Il ne passera pas la nuit! dit-elle.
--Farre est encore là, mère?
--Non.
Il s’élança dans la chambrette, écarta Maddalena qui pleurait silencieusement près du lit, se courba, plein d’angoisse, vers le bébé. Le bébé s’éteignait; son petit visage, naguère si gracieux et joufflu, était décoloré, décharné, empreint d’une souffrance déchirante. Il ressemblait au visage d’un petit vieillard agonisant. Elias n’osa ni toucher ni embrasser l’enfant, et une brusque stupeur le transit. Comme devant le cadavre de son frère Pietro, il eut la vision claire de la mort présente; et il s’aperçut que, jusqu’à cette minute, il lui avait semblé impossible que le malade mourût. Et voilà qu’au contraire il mourait! Pourquoi mourait-il? Comment mourait-il? Qu’était-ce que la mort? Était-ce la fin de tout l’être, de tout le sentiment? Mais alors, pourquoi éprouvait-il cette haine contre Farre? Pourquoi souffrait-il?
«Mon fils, mon enfant chéri! gémit-il en lui-même. Tu meurs; et moi, je ne t’ai pas aimé; et, au lieu de t’aimer, de te soigner, de t’arracher à la mort, je me suis fourvoyé dans une vaine rancune, dans une vaine jalousie! Et maintenant, c’est la fin; et il n’est plus temps, il n’est plus temps de rien faire!...»
Il eut une violente envie de prendre son fils entre ses bras et de l’emporter, de le sauver... De le sauver? Comment? Il ne savait pas comment; mais il lui semblait qu’il lui aurait suffi d’étendre les bras et de se pencher sur ce petit corps pour tenir la mort éloignée.
Sur ces entrefaites, Farre entra et s’approcha lentement du lit. Elias reconnut le pas lourd, le souffle haletant de ce gros corps; et il s’écarta instinctivement. Farre reprit sa place; et, une fois de plus, Elias sentit qu’entre la petite âme de l’enfant et lui-même s’interposait un obstacle insurmontable.
Il se retira au fond de la chambre, près de la fenêtre, et ses yeux flamboyèrent d’une sombre lueur verte. Il se disait dans son délire: «Pourquoi cet homme est-il là? Pourquoi m’a-t-il fait partir de là? Il m’a repoussé, m’a chassé. De quel droit? Cet enfant est-il sien ou mien? Il est à moi, à moi! Il n’est pas à lui!... Eh bien! je m’avancerai, je le souffletterai, ce gros sac à vin, je le chasserai de cette place; car c’est moi, et non lui, qui dois l’occuper... Oui, oui, j’y vais; je le soufflette, je le tue! Ah! j’ai soif de son sang, parce que je le hais, parce qu’il m’a tout pris, tout, tout!... parce que, quand il est là, j’en viens à désirer la mort de mon enfant!...» Mais plusieurs minutes s’écoulèrent sans qu’il bougeât; et enfin il sortit, dit à sa mère qu’il reviendrait un peu plus tard, s’éloigna d’un pas rapide.
Lorsqu’il rentra dans sa cellule, il lui sembla qu’il s’éveillait d’un rêve; et la réalité de sa vie, de sa situation et de son devoir se représenta nettement à son esprit. Il s’agenouilla, se mit à prier, demanda pardon à Dieu de son délire. «Pardonnez-moi, Seigneur, pardonnez-moi, du moins pour la vie éternelle; car, en cette vie terrestre, je ne suis pas digne de pardon. Jamais plus je n’aurai de repos; je suis condamné à souffrir; mais tout châtiment est faible pour la faute que j’ai commise. Oui, faites-moi souffrir comme je le mérite; mais accordez-moi la force d’accomplir mes devoirs, ôtez de mon cœur toute passion vaine. De mon côté, je vous promets que je ferai tout pour me vaincre; et, soit que le petit vive, soit qu’il meure, j’irai le voir le moins possible. M’appartient-il vraiment? Non! Moi, je ne dois rien avoir sur cette terre, ni enfants, ni parents, ni richesses, ni passions. Je dois être seul, seul devant vous, ô mon Dieu, mon Dieu!...»
Une heure après, on vint de la maison pour l’appeler; et il partit en courant, pâle, avec des palpitations au cœur. Déjà la nuit tombait, une nuit d’automne, voilée, muette; la lune voguait lentement parmi de légères vapeurs, entourée d’une immense auréole d’or bleuâtre. Un silence profond, une paix solennelle et triste, un je ne sais quoi de mystérieux était dans l’air.
Elias avait compris que l’enfant était mort. Et, en effet, lorsqu’il eut pénétré dans la cuisine, il vit Maddalena qui, assise près du foyer, tout en pleurs, étreignait de temps à autre sa tête entre ses mains, avec un geste tragique. Elle ressemblait à une esclave à qui l’on aurait tout pris, liberté, patrie, idoles, famille. Il reconnut immédiatement l’immense douleur de cette femme, et il pensa: «En ce moment, elle croit peut-être que la perte de son enfant est le châtiment de sa faute, et elle ne sent pas qu’au contraire elle sortira purifiée de cette affliction et retrouvera le chemin du bien. Les voies du Seigneur sont grandes, sont infinies!» Mais, tout en faisant ces réflexions, il regardait autour de lui, dans la cuisine à demi noyée d’ombre. Et, lorsqu’il vit que Farre n’était point au nombre des quelques personnes réunies là, il se dit avec douleur que cet homme devait être encore dans la chambre voisine, près de l’enfant mort.
Il entra dans la chambre. Farre n’y était pas. Il n’y avait là que Zia Annedda, très pâle, mais calme, qui, sans pleurer, sans faire aucun bruit, lavait et habillait le frêle cadavre. Elias l’assista dans cette funèbre besogne: il prit dans le coffre les petits bas et les petits souliers, aida la grand’mère à chausser le bébé; et les petits pieds exsangues, amincis par la maladie, étaient encore flexibles et tièdes.
Tant que le petit mort ne fut pas habillé et arrangé sur les oreillers, tant que Zia Annedda demeura dans la chambre, Elias n’éprouva rien. Mais, dès qu’il fut seul, il sentit un frisson courir par toute sa personne, il sentit son visage et ses mains se glacer; et il s’agenouilla, se cacha la face dans les couvertures du petit lit.
Enfin il était seul avec son enfant. Personne ne pouvait plus le lui prendre, personne ne pouvait plus s’interposer entre eux. Et il sentait descendre sur sa désolation infinie un léger voile de paix et presque de joie,--semblable à la brume de cette mystérieuse nuit d’automne,--parce qu’enfin son âme se trouvait seule, seule et purifiée par la douleur, seule et libre de toute passion humaine, devant le Seigneur grand et miséricordieux.
IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
PRINTED IN GREAT BRITAIN