‹ Élias PortoluChapitre 4 sur 11 · IV

IV

C’était chose accomplie. Elias vivait enfin dans la solitude immense de la _tanca_, animée seulement par quelque cri, par quelque sifflet de pâtre, par les clochettes des moutons ou par le mugissement du bétail, bornée par les bois épais de chênes-lièges qui fermaient à l’horizon le ciel serein.

La _tanca_ des Portolu avait été défrichée plusieurs années auparavant, et elle se déployait ouverte, spacieuse, battue par le soleil. Quelques chênes-lièges se dressaient encore, çà et là, parmi la verdure des herbages, des buissons, des ronces; sur les pelouses humides, la végétation était molle, délicate, parfumée de thym et de menthe. Avec le printemps, qui déjà tirait à sa fin, les gras pâturages prenaient un ton chaud d’or vert; les chardons épanouissaient leurs fleurs d’or et de violette, les églantiers balançaient leurs roses sauvages. L’herbe ne restait verdoyante que sous les arbres et dans les pacages humides. Quoique plate et déboisée, la _tanca_ avait des recoins secrets, des rochers et des maquis. Dans certains endroits, le ruisseau coulait entre des bouquets de sureaux où le soleil pénétrait à peine, formant de petits lacs verts et mystérieux, entourés et parsemés de roches contre lesquelles l’eau venait se précipiter et se briser en clapotant. Le long des rives, jusqu’à une certaine distance, la végétation se conservait tendre et fraîche; la nuit, l’odeur des joncs et des menthes y était presque insupportable. Le troupeau des Portolu, suffisamment nombreux, pâturait à l’aise dans ce domaine; les brebis semblaient énormes, avec leur épaisse toison emmêlée; déjà les agneaux étaient grands et forts. On devait procéder à la tonte la semaine suivante.

Elias, dans ce lieu solitaire et sauvagement beau où il avait grandi, où s’était écoulée sa première jeunesse, éprouvait une sensation de bien-être physique. Chaque jour, il cherchait et retrouvait avec plaisir quelque coin écarté, quelque retraite de la _tanca_. Les deux chiens,--l’un gros et noir, avec des yeux farouches, assis fièrement sous l’arbre au pied duquel il était enchaîné; l’autre petit, avec le poil roux et hirsute, ressemblant un peu à un marcassin,--avaient reconnu leur jeune maître; et celui-ci, en les caressant, avait presque pleuré. Outre les chiens, il y avait encore à la bergerie un gros chat noir; il y avait un petit cochon apprivoisé, rempli de malice, avec des yeux vifs et doux qui avaient quelque chose d’humain; il y avait un beau cabri blanc, qui servait de guide aux brebis et leur ouvrait allégrement la route, lorsqu’il fallait franchir un pas difficile ou traverser l’eau à gué. Ce cabri, quand il ne paissait point, se tenait toujours près de Mattia, était toujours sur ses talons, courait après lui, sautait sur lui, le couvrait de mille caresses. Il entrait dans la cabane, tourmentait le chat, jouait avec le petit cochon ou avec le petit chien, et dormait aux pieds de son maître. Bref, c’était un animal adorable.

La vie s’écoulait simple et primitive dans la bergerie des Portolu, fréquentée seulement par les pâtres des environs ou par des gens de passage. Les individus suspects, contumax ou autres, n’y venaient pas: Zio Portolu était un homme honnête et énergique; Mattia était trop niais; Elias n’avait aucune envie de renouer les relations qu’il avait eues autrefois ou de s’en faire de nouvelles.

A présent, le jeune homme aimait la solitude; et, durant les premiers jours passés à la bergerie, il fuyait même la société des siens, quand on n’avait pas besoin de son travail. Il errait de côté et d’autre; et, lorsqu’il rencontrait des lieux qui lui rappelaient son enfance, il était pris d’émotion. Il s’attendrissait aisément, à propos de tout; mais, sitôt apaisé le premier émoi instinctif de son âme, il s’irritait de ce qu’il croyait être une faiblesse; d’autant plus que, si son frère et surtout si son père s’en apercevaient, ils se moquaient de lui.

--Hélas! hélas! Qu’es-tu maintenant, mon fils? lui disait Zio Portolu. Tu es un homme de fromage frais. Pour la moindre chose, tu pâlis comme une femmelette. Ce qu’il faut, c’est être des hommes, des lions: ne s’émouvoir de rien, ne pas changer de visage, ne pas pleurer. Qu’est-ce qu’un homme qui pleure? Une corne! Vois ton frère Mattia. Ce n’est pas un aigle, et souvent il s’étonne sans raison; mais, du moins, il ne change pas de couleur; et puis, quelquefois, l’étonnement même est une astuce... Oh! ne regarde pas ainsi ton frère: il est plus malin que toi.

Après ces petits sermons, fréquemment répétés, Elias prenait la résolution d’être malin, lui aussi; mais certaines pensées, certains souvenirs, certaines sensations l’assaillaient si brusquement qu’il n’était plus maître de lui-même; et il recommençait à s’attendrir, à enrager, à être honteux. Il avait emporté avec lui tous les livres qu’il possédait, et ce n’était guère: _la Semaine sainte_, quelques petits ouvrages pieux rapportés de «là-bas», la _Bataille de Bénévent_, des poésies sardes, une vieille _Botanique_ illustrée. Il cacha ces livres dans un lieu sûr, bien abrité sous une roche, près d’un bosquet de sureaux qui était son endroit favori, lorsqu’il voulait se reposer. Mais ce n’était pas tout: Zio Portolu et Mattia (ce dernier savait lire) avaient aussi leur bibliothèque: _I reali di Francia_, et _Guerino detto il Meschino_, et les _Fioretti_ de saint François. Que de fois Mattia les avait lus, ces livres, et pour lui-même, et pour son père, et pour leurs amis les pâtres! Et quelle impression enfantine éprouvaient ces hommes rudes, qui prétendaient rester insensibles à toute autre chose, chaque fois qu’ils lisaient ou qu’ils écoutaient les aventures de _Guerino_ et les légendes des _Fioretti_!

Le livre préféré d’Elias était la _Semaine sainte_. Déjà il savait par cœur les Évangiles, et il les lisait presque couramment, même en latin. Il s’en allait dans son bosquet de sureaux, à la fraîcheur, à l’ombre embaumée par les joncs, près de l’eau murmurante; et il relisait la divine parole. A cette heure-là, les besognes de la bergerie étaient achevées; Mattia trottait vers Nuoro, sur la jument suivie de son poulain, avec la sacoche pleine de fromage frais et de recuite[24]; Zio Portolu, assis sur le seuil de la cabane, entaillait et gravait avec patience une courge où il dessinait justement un épisode de _Guerino_, marmottant entre ses dents, parlant à la courge, au canif, à ses doigts, à l’encre qu’il employait; et les brebis faisaient la sieste à l’ombre des maquis, et le petit cochon, le cabri, le chat et les chiens dormaient. La _tanca_ reposait toute, dans l’ardeur du soleil, sous le ciel de métal clair qui devenait cendré en s’abaissant à l’horizon. Pas une herbe ne remuait.

[24] Sorte de fromage blanc que l’on prépare avec la fleur du petit-lait repassé au feu.

Elias relisait son livre, bercé par le murmure de l’eau; mais, dans cette paix immense, il n’avait pas le cœur tranquille. Souvent, au milieu d’un verset, quelque souvenir traversait son esprit comme un éclair, s’imposait tyranniquement à sa pensée; et ce souvenir n’était pas bon. Oh, non, il n’était pas bon!

Quelquefois, il s’endormait dans le calme profond de midi; et jamais alors Maddalena ne manquait de lui apparaître en rêve. Et ces rêves le troublaient, l’excitaient douloureusement, lui laissaient une mauvaise impression pour toute la journée. Il avait espéré que, loin d’elle, il s’apaiserait et oublierait; mais le souvenir des jours passés à Saint-François était trop récent. Il en avait encore les veines embrasées, et sa volonté ne suffisait pas à vaincre une telle ardeur. La solitude, le loisir, les forces physiques renaissantes augmentaient sa passion.

Ce qui contribuait plus que tout le reste à l’accroître, c’était l’image fixe, persistante, indestructible, du retour après la neuvaine. Presque toujours les rêves d’Elias reproduisaient les particularités de cet épisode: car les épaules, la taille, la main du jeune homme conservaient intacte l’impression charnelle du corps et de la main de Maddalena; et, au souvenir des paroles qu’elle lui avait dites, son esprit s’égarait de nouveau dans un vertige de plaisir et d’angoisse. Il s’en indignait, mais il ne pouvait pas se vaincre. Parfois, ses lèvres répétaient le vœu prononcé; mais, au même instant, sa pensée retournait à ce souvenir et s’y perdait. Alors il se courrouçait contre lui-même, se couvrait d’injures, aurait voulu se bâtonner, se châtier; mais il lui était impossible de se vaincre.

«Mon père a raison, pensait-il. Je ne suis qu’un bonhomme de fromage frais, une brute, un sot. Qu’ai-je besoin de penser aux femmes, et surtout à la femme que mon devoir me défend même de regarder? Ne peut-on vivre sans les femmes? Ce qu’il faut, c’est être des hommes, des lions; et moi, je ne suis qu’un agneau, une brebis folle... Mais est-ce ma faute? Je ne me suis pas fait ainsi moi-même. Ah! si je m’étais fait moi-même, je me serais donné un cœur de pierre... Qui sait? Peut-être qu’avec le temps cette folie me passera.»

Telles étaient ses réflexions; mais elles ne lui rendaient pas le courage: car il pressentait bien que sa folie durerait longtemps.

Cependant, un désir aigu grandissait peu à peu au fond de son cœur: celui de revoir Maddalena. Mais, sur ce point, sa résolution était ferme. Bien plus, il redoutait même le jour où Zia Annedda, Maddalena et Pietro viendraient pour la tonte des brebis. Et néanmoins il comptait les jours qui le séparaient de ce jour-là; et, en même temps qu’il avait peur, il éprouvait un frisson de plaisir à penser que ce jour approchait.

· · ·

La veille de ce jour, sur le soir, il était occupé à boucher une brèche dans le mur de la _tanca_. Au delà de ce mur s’étendait une autre _tanca_, la _tanca_ boisée dont Zio Martinu Monne avait la garde. Où était donc «le père de la forêt»? Elias ne l’avait pas revu, quoiqu’il fût allé deux ou trois fois à sa recherche.

Tout à coup, Zio Martinu sortit du bois et, apercevant Elias, vint près du mur. C’était un vieillard gigantesque, encore droit et robuste, avec de longs cheveux jaunâtres, une épaisse barbe grise, une face qui ressemblait à du bronze ridé. Il était majestueux dans son vêtement sombre, par-dessus lequel il endossait un surtout de cuir, graisseux et sans manches. On aurait pu le prendre pour un homme préhistorique. Elias poussa une exclamation de joie, franchit le mur, tendit la main au vieillard:

--On a rarement la chance de vous voir, Zio Martinu! Je vous ai cherché deux fois. Comment allez-vous?

--Heureuse rencontre! Et puisses-tu avoir dans cent ans une autre disgrâce comme celle que tu as soufferte! répondit Zio Martinu, tranquille, d’une voix forte et avec une prononciation lente. Quant à moi, je vais bien; mais j’ai dû m’absenter quelques jours.

Ils s’assirent sur le mur et causèrent longuement. Ils avaient tant de choses à se raconter!

--Le premier soir où je suis revenu à la maison, dit soudain Elias, j’ai rêvé de vous. J’étais dans la cour, chez mes parents; j’étais fatigué; j’avais un peu bu; je me suis endormi, et j’ai rêvé de vous. J’ai rêvé que nous étions assis sur ce mur, comme à présent. Les rêves se vérifient d’une façon étrange!

--Oh! oh! dit le vieillard, sans manifester la moindre surprise.

Elias ne lui raconta pas en détail ce qu’il avait rêvé, mais il lui demanda:

--Est-ce que vous croyez aux rêves, Zio Martinu?

--Que veux-tu que je te dise? Ce ne sont pas, à proprement parler, les rêves qui se vérifient; mais il arrive souvent que nous prévoyons une chose, que nous y pensons beaucoup; et alors nous la rêvons. Ensuite, si cette chose se réalise, il nous semble que notre rêve s’est vérifié, tandis que c’était tout simplement une chose qui devait avoir lieu.

Elias admira une fois de plus la sagesse de Zio Martinu, mais il hocha la tête. Il repensait à son rêve sur le bord de l’Isalle. Avait-il donc prévu et désiré l’entretien qu’il avait eu ensuite avec Maddalena? Non; il lui semblait bien que non.

--Demain, reprit-il après un instant de silence, nous allons tondre les brebis, Zio Martinu. Vous viendrez à notre cabane, n’est-ce pas? Ma mère doit y être, avec mon frère Pietro et sa fiancée.

--Ah! oui, j’ai entendu dire que ton frère se marie. Sa future est-elle bonne?

--Oui, elle paraît bonne. Elle est belle.

--Eh! la beauté ne suffit pas. Les tableaux sont beaux, et on les accroche à la muraille où ils ne servent que d’ornement. L’essentiel, c’est que la femme soit bonne, qu’elle soit affectionnée à son mari et n’aime aucun autre homme sur la terre.

Elias devint songeur et ne répondit pas. D’ailleurs il se faisait tard, le ciel pâlissait, le bois s’assoupissait dans la quiétude solennelle du crépuscule. Il était l’heure de rentrer.

--Ainsi, vous viendrez, Zio Martinu? Nous vous attendrons. Ne manquez pas.

--Je viendrai.

--Ne manquez pas! insista Elias en repassant le mur.

--Je n’ai jamais manqué à ma promesse, Elias Portolu. Salue ton père pour moi.

--Bonsoir.

--Bonsoir.

Zio Martinu ne manqua pas à sa promesse; il vint même de très grand matin, et il aida les pâtres à faire les préparatifs pour cette sorte de fête champêtre.

L’aube orangée incendiait l’Orient, versait des splendeurs d’or rose sur l’herbe et sur les pierres de la _tanca_. A l’Occident, le bois se taisait, dans les fonds clairs d’un ciel ardoise.

Zio Portolu, occupé à préparer la jonchée, faisait rougir au feu une pierre, et lui adressait, selon son habitude, des paroles de louange ou de blâme. Elias et Zio Martinu tuaient un agneau aussi gros qu’une brebis, l’écorchaient, lui écartaient les jambes, retiraient les entrailles fumantes.

Pietro et les femmes arrivèrent un peu après le lever du soleil. Ils étaient venus lentement, sur un char conduit par Pietro. Personne ne se dérangea pour aller à leur rencontre; mais Elias sentit son cœur battre violemment.

Agile et svelte, Maddalena descendit la première, secoua ses jupes; puis, elle aida Zia Annedda et Zia Arrita à descendre.

Zia Annedda avait apporté une abondante provision de pain frais et de vin. Tandis que Pietro déchargeait le char, les femmes s’acheminèrent vers la cabane. Maddalena était plus jolie et plus gracieuse que jamais; sa chemise très blanche, brodée et empesée, son jupon d’indienne brune, ourlé de bleu, dessinaient sa personne bien faite. A peine Elias l’eut-il vue près de lui et fut-il sous l’empire de ces yeux ardents, il comprit qu’il serait incapable de se défendre. Mais, dans cet affolement de joie anxieuse, il eut encore la force de penser: «Il faut que jamais je ne reste seul avec elle; sans quoi, je suis perdu. Il faut que je me confie à quelqu’un, que je prie quelqu’un de me suivre toujours, de ne jamais me laisser seul avec elle, si l’occasion s’en présente. Oh! j’ai peur de moi-même!... Mais à qui dirai-je cela? A ma mère? A mon père? Non, ce n’est pas possible. A Mattia? Il est incapable de comprendre... Eh bien, je parlerai à Zio Martinu!»

Il respira. Cependant, Zio Martinu, solennel, du haut de sa taille gigantesque, observait la fiancée. Zio Portolu faisait les présentations, en riant de son rire contraint et goguenard.

--Eh! eh! sanglier chenu, la vois-tu, la future de Pietro? Elle s’appelle Maddalena, et elle sait filer et coudre, et jamais personne n’a rien dit sur son compte. Regarde-la, cette blanche tourterelle. Ne sens-tu pas qu’elle exhale un parfum de roses? Et celle-ci, c’est Arrita Scada, la vieille tourterelle. La vois-tu, Zio Martinu?

--Oui, je la vois.

--Bonjour, dit Zia Arrita en se tournant avec curiosité vers le vieux. Vous êtes d’Orune, à ce qu’il me semble? Vous vivez dans la _tanca_ de