X...
--Oui, je suis d’Orune, et je vis dans la _tanca_ de X...
--Vous causerez plus tard! interrompit Zio Portolu. Pour le moment, il s’agit de manger la jonchée et le lait caillé. Allons, allons! Vite, vite!
--Le soleil se lève à peine; ce n’est pas encore l’heure de manger la jonchée, dit Maddalena en riant.
--Ma fille, déclara sur un ton sentencieux Zia Arrita, il faut manger quand on vous y invite, sans regarder si le soleil est haut ou bas.
--Eh! eh! Martinu Monne, tu l’as entendue, la vieille tourterelle? Ne t’avais-je pas dit qu’elle est sage comme l’eau[25]?
[25] Expression proverbiale usitée à Nuoro, pour dire «profondément sage».
Ils entrèrent dans la cabane où ils trouvèrent Mattia avec le chat et le cabri. Un peu plus tard survint Pietro, et la société fut au complet. Les femmes s’assirent sur des escabeaux de liège; Elias, qui était silencieux, mais qui n’était pas triste, distribua les _corcarjos_[26]; et Zio Portolu déboucha les vases qui contenaient la jonchée et le lait. Zio Martinu dominait la scène et considérait avec persistance Maddalena. Ils mangèrent et burent copieusement; la jonchée était exquise, et Zio Portolu se serait offensé si ses invités n’avaient pas vidé jusqu’au fond les _malunes_[27] de liège.
[26] Cuillers faites avec des ongles de brebis.
[27] Espèces de vases cylindriques, avec fond et couvercle mobiles; on en fabrique de toutes les dimensions et pour toutes sortes d’usages; dans les plus grands, les ménagères font fermenter le pain d’orge; dans les plus petits, elles mettent le laitage, le miel, le sel, etc.
Aussitôt après le déjeuner, on commença la tonte des brebis. Elles se laissaient prendre, lier, coucher sur l’herbe, sans faire la moindre résistance; puis, Elias et Mattia les tondaient adroitement, avec de gros ciseaux à ressort. La laine emmêlée et sale s’amoncelait par terre, à droite et à gauche; et les brebis, délivrées enfin du lacet, retournaient au pâturage, amincies et tranquilles.
Les femmes apprêtèrent le dîner, en réservant à Zio Portolu le soin de faire rôtir l’agneau. Mais Maddalena ne quittait pas des yeux Elias, vers qui semblait l’attirer un fil magique; et, chaque fois qu’il levait les siens, il rencontrait ceux de la jeune fille fixés sur lui comme pour le fasciner.
A un certain moment, ils demeurèrent seuls: Pietro était allé chercher quelque chose dans la cabane, Mattia poursuivait une brebis moins docile que les autres, et Zio Martinu l’aidait à la reprendre. Elias eut une minute d’égarement, de peur et de plaisir indicibles, à se voir seul près de Maddalena, parmi les herbes et les grands chardons fleuris. Son cœur se mit à battre fortement et un vertige d’amour s’empara de tout son être, lorsque ses yeux rencontrèrent le regard passionné et suppliant de la jeune fille. Ce regard disait: «Sauve-moi, sauve-nous! Tu m’aimes, je t’aime. Je suis venue pour te demander de me sauver, de nous sauver, Elias, ô Elias!» Mais, au contraire, il croyait se perdre et la perdre s’il écoutait ce regard, s’il écoutait le cri d’angoisse qui jaillissait de son propre cœur; et il se fit violence à lui-même, parce qu’il voulait être sauvé. Il détourna les yeux, porta au loin ses regards. La brebis courait dans l’herbe, pourchassée par Zio Martinu et par Mattia qui tâchaient de la rabattre vers un maquis.
--Les imbéciles! dit Elias. Si j’y étais allé, moi, elle serait tondue maintenant.
Et il s’élança pour les rejoindre, laissant Maddalena seule dans le soleil, parmi l’herbe et les grands chardons fleuris, seule, les paupières baissées avec une résignation de madone douloureuse.
--Zio Martinu, dit Elias au vieux, tandis que Mattia les précédait en traînant derrière lui la brebis récalcitrante, mon cher Zio Martinu, je vous en conjure, ne me laissez pas seul une seconde avec cette jeune fille.
Il avait parlé à demi-voix, un peu inquiet, un peu honteux, sans regarder le vieillard. Zio Martinu l’examina du haut de sa taille gigantesque, longuement, profondément; il comprit, et il ne répondit rien.
--Je vous expliquerai... ce soir... N’ayez pas de mauvais soupçons, mon cher Zio Martinu! dit Elias en relevant les yeux. J’ai confiance en vous plus qu’en mon père.
Cette fois encore, Zio Martinu ne répondit rien, ne s’émut pas, ne sourit pas. Il se contenta de frapper avec une main sur l’épaule d’Elias; et, pendant toute la journée, il le suivit comme une ombre.
Le dîner fut extraordinairement gai et bruyant.
Zio Portolu annonça à Zio Martinu que Maddalena et Prededdu se marieraient bientôt, après la récolte du froment. Mais le vieux ne parut pas se réjouir beaucoup de la nouvelle.
Les femmes et Pietro repartirent au crépuscule. Maddalena affectait d’être gaie, riait, plaisantait, se tournait vers Pietro avec de continuels sourires; et elle ne faisait plus attention à Elias. Mais Elias, peut-être aussi poussé un peu par l’amour-propre, n’était pas dupe de cette fausse allégresse.
«Elle va croire que je suis un sot, pensait-il. Eh bien, tant mieux... Mais si elle savait, si elle savait!...»
Par instants, il lui semblait que son cœur éclatait; et un désir fou le tourmentait de sangloter tout haut, de crier, de porter ses poings à son front. Cependant, le char s’éloignait; et les taches rouge sang que faisaient les corsages des femmes, et la petite tache blanche et noire que faisait Pietro, s’évanouissaient dans le fond vert de la _tanca_, dans les lointains roses du couchant. Jamais plus il ne la reverrait ainsi, libre et amoureuse, dans la solitude de la campagne, frémissante de passion à côté de lui, comme en cette matinée printanière... C’était fini... Jamais plus!...
Le char disparut; et tout retomba dans le silence, tout fut vide autour d’Elias. Mais, en se retournant pour regagner la cabane, il vit Zio Martinu qui l’attendait.
--Je m’en vais, dit le vieux, lorsque le jeune homme fut près de lui. Veux-tu me reconduire?
--Allons.
Ils se mirent en chemin. Le soleil était couché; les bois et les lointains se taisaient, dans un fond de ciel rose, mais d’un rose dense et presque violacé. La _tanca_ entière, les maquis lumineux, l’herbe immobile, les roches et l’eau reflétaient cette chaude clarté de rose pivoine. C’était une paix, une solitude religieuses. Zio Martinu et Elias traversèrent toute la _tanca_ sans échanger une parole et vinrent s’asseoir sur le mur, sérieux et graves.
Elias se sentait triste, mal à l’aise; il ne savait par où commencer, et il regardait obstinément ses mains. Zio Martinu comprit en quel état d’âme se trouvait son jeune ami, et il essaya de lui venir en aide.
--Elias, commença-t-il, je sais ce que tu veux me dire. Maddalena est amoureuse de toi.
--Silence! fit l’autre avec effroi, en posant une main sur le bras du vieillard.
Et, comme pour s’excuser de cet effroi, il ajouta aussitôt:
--Chaque petit maquis a de petites oreilles[28].
[28] Proverbe sarde: _cada mattichedda juchet oricredda_.
--Oui, répondit le «père de la forêt», toujours grave; chaque maquis, chaque arbre, chaque pierre a des oreilles. Mais qu’importe? Ce que j’ai dit et ce que je vais dire, tout le monde peut l’entendre, à commencer par Dieu qui est là-haut, et à finir par le plus misérable des esclaves. Maria Maddalena t’aime; tu l’aimes. Unissez-vous donc en Dieu, puisqu’il vous a créés l’un pour l’autre.
Elias le regardait avec effarement; il se rappelait l’entretien qu’il avait eu avec l’abbé Porcheddu, les conseils, les avertissements reçus en cette inoubliable nuit de Saint-François. «Lequel des deux fallait-il écouter?»
--Mais elle est la fiancée de mon frère, Zio Martinu!
--Elle est la fiancée de ton frère? Mais l’aime-t-elle? Non. Donc, elle ne lui appartient pas; et elle ne lui appartiendra jamais, selon les lois du Seigneur. Le mariage d’amour est celui de Dieu; le mariage de convenance est celui du diable. Sauve-toi, Elias Portolu, et sauve la tourterelle, comme la nomme ton père. Si elle a accepté Pietro, c’est parce qu’on le lui a imposé, c’est parce qu’il a du blé, parce qu’il a de l’orge, des fèves, une maison, des bœufs, de la terre. Le diable opérait. Mais Dieu en avait décidé autrement. Il t’a fait revenir, il t’a fait rencontrer cette jeune fille; vous vous êtes vus, vous vous êtes aimés, tout en sachant que, selon les préjugés des hommes, vous ne deviez pas même vous regarder l’un l’autre. Ne sens-tu pas en cela une force supérieure à l’homme, et qui lui indique sa voie? N’est-ce pas la main de Dieu? Pense bien à cela, Elias. Y penses-tu? Y as-tu pensé?
--C’est vrai, répondit Elias. Mais il est mon frère, il est mon frère!
--Nous sommes tous frères. Et Pietro n’est pas stupide; il sait entendre la raison. Va, dis-lui: «Pietro, j’aime ta fiancée, et elle m’aime. Que veux-tu faire? Veux-tu faire le malheur de ton frère et d’une autre créature innocente?»
A la seule idée de parler ainsi à son frère, Elias sentit un frisson lui courir dans le dos; et il secoua la tête avec douleur et terreur:
--Non, jamais, jamais je ne lui dirai cela! Il me tuerait, Zio Martinu!
--Tu as peur?
--Oui, j’ai peur. Pourquoi vous le cacher? Mais ce n’est pas de la mort. Ce qui me fait peur, c’est qu’alors elle serait perdue, et lui aussi, et toute la famille... Au surplus, ce n’est pas la seule épine que j’aie dans le cœur, Zio Martinu. Il y a encore ceci: j’aime mon frère; et, même en admettant qu’il se résigne, je ne veux pas le rendre malheureux.
--Il pourrait se résigner plus aisément que toi; car son caractère est différent du tien. Je comprends tes bons sentiments, Elias; mais je ne les approuve pas. Réfléchis aux conséquences. Y as-tu jamais réfléchi? Maddalena t’aime à la folie, j’ai lu cela dans ses yeux. Si tu gardes le silence, elle épousera Pietro, viendra habiter dans ta maison; et vous finirez par vous perdre, car la nature humaine est fragile. Te rends-tu compte de cela, Elias? Y as-tu réfléchi? On triomphe aujourd’hui de la tentation, on en triomphe demain; mais, après-demain, c’est elle qui finit par triompher; car notre cœur n’est pas de pierre. Y as-tu réfléchi?
--C’est vrai, c’est vrai! répéta Elias, les yeux pleins d’épouvante.
Ils se turent un moment. Autour d’eux, le silence était profond, infini; l’ombre descendait sur les bois; le ciel de pivoine pâlissait et s’embuait de tendres nuances violettes. Soudain, Elias eut la sensation qu’un reflet de cette grande paix religieuse pénétrait dans son âme.
--C’est moi, dit-il d’une voix changée, qui m’en irai de la maison.
--Tu te marieras? Prends garde que ce ne soit pire encore.
--Non, je ne me marierai pas.
--Que feras-tu donc?
--Je me ferai prêtre... Cela vous étonne, Zio Martinu?
--Je ne m’étonne de rien.
--Dites: que me conseillez-vous? Dans le rêve que je vous ai conté, ce rêve que j’eus le soir de mon retour, vous me conseilliez de me faire prêtre.
--Le rêve est une chose et la réalité en est une autre, Elias. Je ne te le déconseille pas, si tu en as la vocation; mais je te dis que cela ne suffira point pour te sauver. Nous sommes des hommes, Elias, des hommes aussi fragiles que des roseaux. Ne l’oublie pas.
--Mais enfin, que me conseillez-vous?
--Mon conseil, je te l’ai déjà donné. Va, retourne à la ville, parle à ton frère.
--Jamais... jamais... du moins à lui!
--Eh bien, parle à ta mère. Ta mère est une sainte femme: elle mettra le baume sur les blessures.
--Ah! oui, c’est cela, j’irai! s’écria Elias avec un transport subit.
Il s’était décidé tout à coup, et un éclair de joie brillait dans ses yeux. Il se leva, fit quelques pas; il aurait voulu partir tout de suite, se délivrer à l’instant même de cette espèce de cauchemar qui l’oppressait. Et il lui semblait que tout serait facile, que tout s’arrangerait de soi-même. Pendant quelques instants, il éprouva un bonheur si intense que, de sa vie entière, il n’en avait jamais éprouvé un pareil.
--Alors, ne perds pas de temps, reprit Zio Martinu. Vas-y dès demain; parle; n’aie ni scrupules ni préjugés. Demain, je t’attendrai ici, à la même heure; et tu me diras ce que tu auras fait.
--Oui, oui, j’irai, Zio Martinu; et je vous apporterai des nouvelles. Bonne nuit, et merci!
--Bonne nuit, Elias.
Après quoi, ils s’en allèrent chacun de leur côté.
· · ·
Le lendemain, les deux hommes se retrouvèrent au même lieu, près du petit mur. Autour d’eux régnait le même silence pur, infini; le crépuscule allumait d’un flamboiement rose les cimes du bois; une pie chantait dans le lointain. Mais Elias était triste, défait, avec un air de souffrance et de lassitude sur le visage, comme dans les premières journées qui avaient suivi son retour.
--Ah! mon cher Zio Martinu, dit-il, si vous saviez comment cela s’est passé!... Tout est inutile: je ne puis parler ni à ma mère ni à personne. Non, c’est impossible!... Hier soir, je me sentais décidé; il me semblait que j’avais un cœur de lion, ou plutôt un front d’airain, hardi et sans vergogne. Je me couche, je m’endors, je rêve; et, dans mon rêve, j’étais à la maison, je parlais à ma mère. Tout me semblait facile... Ce matin, je m’éveille, je pars, j’arrive chez nous; et j’étais joyeux encore, plein d’espérance et de courage. J’appelle ma mère à l’écart, je sens monter à mes lèvres les paroles que j’avais préparées. Elle me regarde; et voilà que, tout à coup, mon cœur bat avec violence, un nœud me serre la gorge. Ah! non, Zio Martinu, non, c’est impossible! Je ne puis parler, même quand je m’y efforce... Je serais capable de commettre un crime; mais révéler _cette chose_ à mes parents, non, non, cela, je ne le peux pas!
--Essaie encore une fois, dit le vieillard.
Mais Elias eut un geste de répulsion, presque de révolte.
--Non! déclara-t-il d’une voix ferme. N’insistez pas, Zio Martinu. Cela est supérieur à mes forces. Je pourrais y retourner mille fois sans jamais réussir à parler.
--Je sais ce que c’est, dit le vieillard, qui parut frappé d’un souvenir.
Et, après une minute de silence:
--Je me rappelle un fait, ajouta-t-il. A vrai dire, le cas était beaucoup plus grave; mais l’homme était aussi beaucoup plus fort que toi, beaucoup plus énergique, libre de préjugés, violent. Il se proposait de commettre un crime (et il en avait déjà commis d’autres); il voulait tuer un homme honnête. Cela lui semblait une chose naturelle, facile; et, dans son cœur, il était plus que résolu. Arrivent le jour et l’heure fixés. Il va dans la maison de cet homme honnête, il le trouve à table, il peut le tuer sans nul danger pour lui-même. Mais l’homme honnête le regarde; et cela suffit pour que l’autre devienne incapable de lever le bras. Le même fait s’est reproduit à deux, à trois, à dix reprises.
Tandis que je vieillard parlait, Elias le dévorait des yeux, oubliant son propre tourment à écouter cette histoire. Non seulement il la connaissait déjà, mais il savait que cet homme violent était Zio Martinu lui-même. Cette histoire-là, tout le monde la connaissait depuis des années; et on ajoutait que l’homme honnête, étant venu aussi à l’apprendre, avait appelé Zio Martinu, lui avait donné du travail, l’avait d’abord pris comme pâtre et ensuite comme gardien de ses _tancas_. Depuis lors, Zio Martinu était le bras droit, le serviteur le plus fidèle de celui qu’il avait voulu tuer.
Lorsque Elias entendit de la bouche du vieux cette histoire étrange, il éprouva un soulagement. Au fond, il avait honte de sa faiblesse et de ses hésitations perpétuelles. Mais, si un homme de fer comme Zio Martinu n’avait pas réussi, dans sa jeunesse farouche, à vaincre la puissance d’un regard honnête, comment aurait-il pu, lui, pauvre et faible enfant, vaincre l’horreur de confesser aux siens ce qu’il croyait être un crime?
--Le fait que je t’ai raconté, ajouta le vieux, n’est certes pas comparable à ton cas; mais ce fait démontre également qu’il existe au-dessus de nous une force contre laquelle, en certaines circonstances, nous ne pouvons rien. Et cependant, Elias Portolu, tâche, si tu le peux, de faire quelque chose.
--Je ne peux rien faire! dit Elias découragé.
--Désires-tu que je m’entremette? demanda le vieux, pensif, après une courte pause.
Mais Elias lui serra le bras et protesta fièrement:
--Jamais, Zio Martinu! Jamais! jamais! Ah! ne me faites pas le tort de croire que j’y aie pensé une seconde seulement. Et j’ajoute, Zio Martinu, que, si vous révéliez mon secret, je ne vous regarderais plus en face!
--Tu as raison. Ce moyen ne saurait convenir. Non, en vérité.
--Que me conseillez-vous donc?
--Je t’ai déjà donné mon conseil. Fais quelque chose, agis, prévois.
--Je prévois. Il faut que je laisse les événements s’accomplir. Et ensuite, si je n’ai pas la force de résister, je ferai ce que je vous ai dit hier soir.
--Et tu feras mal, repartit le vieillard en se mettant debout. Essaie quelque chose, Elias. L’histoire que je t’ai racontée a bien fini, par l’indécision d’un homme; mais ton histoire, à toi, pourrait finir mal. Tu sais écrire; eh bien! puisque ton frère sait lire, écris-lui. Entendez-vous, prévoyez l’avenir. Je ne te dis rien de plus.
Une lueur d’espoir brilla encore dans les yeux d’Elias:
--C’est cela, je lui écrirai.
Ils se séparèrent sans prendre d’autre rendez-vous; et le jeune homme s’achemina vers la cabane, le cœur un peu moins lourd. «Oui, oui, se répétait-il à lui-même; j’écrirai à Pietro, comme font les messieurs; je lui dirai tout. Il est raisonnable, et il m’écoutera... J’ai une plume et du papier; j’enverrai la lettre par Mattia. Non, je la porterai moi-même; je la donnerai à ma mère, pour qu’elle la remette en mains propres... Oui, de cette façon, tout marchera bien.»
Pendant une longue heure, cette nuit-là, il eut l’esprit occupé de la lettre. Il savait déjà comment il la commencerait et comment il la terminerait; pour le reste, il n’y avait pas de difficulté. Le lendemain matin, lorsqu’il s’éveilla, il était encore fermement décidé à exécuter son projet; et, dès qu’il le put, il gagna sa place favorite, celle où il avait caché ses livres, sa plume et sa petite bouteille d’encre. Il fit ses préparatifs; il s’assit à côté d’une grosse pierre, chercha la meilleure position, en trouva une excellente pour écrire commodément; et puis, il se mit à réfléchir.
Le ruisseau passait près de là, chuchotant parmi les joncs; une brise agréable se glissait à travers les sureaux, éveillait de longs murmures dans les hautes herbes et dans les arbres. Cent rumeurs vagues, proches, lointaines, animaient la _tanca_, sous la bleuâtre clarté matinale.
Il réfléchissait; et ses mains, qui n’étaient plus blanches, pressaient, inertes, la feuille de gros papier chiffonné qui s’étalait sur la pierre. Tout à coup il releva la tête, sembla prêter l’oreille à une voix éloignée; puis, il ramassa la feuille de papier, la plume, le flacon d’encre, resserra le tout dans la cachette et s’en retourna vers la cabane.
Non; décidément il ne pouvait pas la vaincre, cette force supérieure dont lui avait parlé Zio Martinu.