VI
L’automne venait, apportant à la _tanca_ une douce mélancolie. Dans les jours brumeux, le paysage semblait plus vaste, avec de mystérieux prolongements par delà les limites voilées de l’horizon; une solitude immense pesait sur les campagnes; les arbres, les pierres, les buissons prenaient quelque chose de grave, comme s’ils méditaient tristement. De grands corbeaux, lents et funèbres, sillonnaient le ciel pâle. L’herbe de l’arrière-saison renaissait sur les chaumes noircis par les pluies tombées en abondance.
Par un de ces jours voilés, encore tièdes, mais tristes, Elias se trouvait seul dans la cabane, assis sur le seuil de la porte. Comme d’habitude, il lisait un de ses petits livres de piété. Le troupeau paissait au loin; deux ou trois agneaux d’automne, gracieux, blancs comme neige, bêlaient avec une lamentation d’enfant malade. Elias lisait en attendant Zio Martinu, qu’il avait envoyé chercher pour lui demander un conseil.
«Cette fois, pensait-il, je veux suivre le conseil que le vieux me donnera. Il a l’expérience de la vie; et peut-être aurais-je bien fait de l’écouter dès le commencement.» Il poussa un soupir, et il ajouta: «Mais qu’importe? Maintenant, tout est fini.»
La haute figure du vieillard apparut dans le brouillard, au bout de la sente. Il s’avançait, droit et raide, vers la cabane. Elias se leva brusquement et jeta là son livre pour aller au-devant de Zio Martinu. Il savait bien que la _tanca_ était déserte; mais il se rappelait toujours le proverbe sarde: «Chaque petit maquis peut cacher de petites oreilles»; et il voulait parler en sécurité. Aussi emmena-t-il le visiteur dans un lieu découvert où, sur un large espace, il n’y avait ni rochers ni buissons. Quelques pierres seulement gisaient çà et là, parmi les chaumes; et deux de ces pierres servirent de sièges au jeune homme et au vieillard.
D’abord, ils s’entretinrent de choses indifférentes: de ce que Zio Martinu avait fait depuis qu’on ne l’avait vu, des brebis, des agneaux, d’un taureau volé dans une _tanca_ voisine. Mais, tout à coup, le vieux regarda son interlocuteur en face, changea de ton et demanda:
--Pourquoi m’as-tu fait appeler, Elias? Qu’y a-t-il de nouveau?
Elias vibra de la tête aux pieds, rougit, promena autour de lui ses regards. Il ne vit personne; le bois, les rochers et les maquis se taisaient dans les lointains embrumés, sous la torpeur du ciel pâle.
--Je voudrais vous demander un conseil, Zio Martinu, commença Elias.
--Plus d’une fois déjà tu m’as demandé un conseil, et tu ne l’as pas suivi.
--Aujourd’hui, Zio Martinu, c’est autre chose. Et, d’ailleurs, j’aurais peut-être mieux fait de vous écouter. Mais n’insistons pas. Maintenant, tout est fini... J’ai l’intention de me faire prêtre, Zio Martinu. Qu’est-ce que vous en dites?
Le vieux regarda au loin, pensif.
--Tu es encore amoureux?
--Plus que jamais! s’écria Elias.
Et, peu à peu, sa voix se fit grêle, plaintive, comme trempée de larmes.
--Oui, par instants, il me semble que je deviens fou... Elle est si belle! Ah! si vous voyiez comme elle est belle, maintenant! Je me propose toujours de ne pas retourner à la maison, de ne pas la rencontrer, de ne pas la regarder; mais le démon me pousse, mon cher Zio Martinu... Et, elle aussi, elle me regarde; et j’ai peur... Il faut trouver un remède; autrement, ce que vous avez prévu arrivera.
--Pourquoi ne te maries-tu point?
--Ah! ne me parlez pas de mariage! fit Elias, dont le visage prit une expression d’horreur. Je maltraiterais ma femme, cela est sûr; et le démon triompherait plus encore.
--Ainsi, tu dis que Maria Maddalena te regarde?
--Oh! ne prononcez pas de noms, Zio Martinu!... Oui, elle me regarde.
--Mais ce n’est donc pas une femme honnête?
--Je la crois honnête; mais elle n’aime pas son mari, ne l’a jamais aimé; et, d’ailleurs, son mari ne la traite pas bien. Il s’est vite lassé d’elle; de plus, il s’enivre souvent, et alors il devient brutal. Ils ont de fréquentes querelles.
--Déjà?
--Eh! pour cela, on commence vite... Je crains qu’il ne finisse par la battre. Il ne veut pas qu’elle sorte de la maison, qu’elle aille chez sa mère, qu’elle cause avec les voisines.
--Il est jaloux?
--Non, il n’est pas jaloux, et il ne l’a jamais été; mais il est colérique, il boit trop, il abuse de son aisance.
--Que t’avais-je prédit, Elias? s’écria le vieillard. Ah! si tu avais suivi mon conseil!
Mais, aussitôt après, il hocha la tête et ajouta:
--Du reste, qui sait? Peut-être qu’avec toi c’eût encore été la même chose.
--Oh, non! Que dites-vous? protesta chaleureusement Elias, tandis qu’un rêve douloureux resplendissait dans ses prunelles. Moi, j’aurais adoré jusqu’à ses pensées!
--Tu oublies que le temps coule! On dit cela; mais un jour vient où l’on se fatigue de tout, et spécialement de la femme. T’imagines-tu, Elias, que ton caprice actuel dure lui-même fort longtemps? Plus tard, il t’arrivera d’en rire... Elle aura des enfants; elle se fanera, ne te regardera plus, deviendra ce que deviennent tant d’autres paysannes mères de famille: sordidement vêtue, vieille, mal fagotée, laide.
--Vous vous trompez, Zio Martinu. Et voilà justement le malheur: elle n’aura jamais d’enfants, et elle se conservera longtemps belle et fraîche.
--Qu’en sais-tu?
--C’est ma mère qui l’a dit, et elle s’y connaît. Je crois même que la mauvaise humeur de Pietro a cela pour cause principale... Ah! Zio Martinu, je vous confie des choses que je ne dirais pas même à mon confesseur! Ne me trahissez pas!
--Si tu me jugeais capable de te trahir, il ne fallait pas m’appeler, repartit le vieillard avec calme. J’en ai entendu bien d’autres!... Du reste, peu importe qu’elle n’ait pas d’enfants; elle se fanera tout de même.
--Ne le croyez pas, Zio Martinu! Son type est celui de ces femmes qui, avec le progrès des années, et même lorsqu’elles ne sont pas heureuses, deviennent de plus en plus belles. Et puis, à la maison, il n’y a pas de travail; si son mari la maltraite, les autres, ma mère surtout, l’adorent. Matériellement, elle se trouvera bien; et elle restera toujours belle.
--Mais elle vieillira! Vous vieillirez!
--Oh! d’ici là, il passera du temps! Et que venez-vous de dire, vous qui êtes un grand sage? Vous ne connaissez donc pas la jeunesse? Nous finirons par tomber dans le péché mortel; et alors...
--Mais tu te figures donc, Elias Portolu, qu’en te faisant prêtre tout serait terminé? L’homme, le jeune homme ne mourra pas en toi; tu pourras succomber quand même; et alors ce ne sera plus un péché, ce sera un sacrilège.
--Non, non, ne dites pas cela! s’écria Elias avec horreur. Quand je serai prêtre, ce sera très différent. Elle ne me regardera plus; et d’ailleurs, je me ferai envoyer dans un village.
--A merveille, mon fils! Mais, en laissant de côté le reste, dis-moi, tu n’es plus un jeune garçon. Est-ce que l’on voudra de toi, au séminaire? D’autre part, il faut du temps pour se faire prêtre, il faut des études, il faut de l’argent. Qui sait si tu viendras à bout de toutes ces difficultés? Qui sait si, dans l’intervalle, tu resteras victorieux de la tentation?
--Une fois que j’aurai annoncé mon projet, je ne craindrai plus rien: elle cessera de me regarder, et je triompherai de moi-même... C’est vrai, je ne suis plus jeune garçon; mais je n’ai pas trente ans non plus, comme les avait ce pâtre qui a vendu son troupeau et qui s’est fait prêtre en moins de trois ans.
--Fort bien. Et pourtant, je te dis encore une chose: les prêtres qui se font prêtres parce qu’ils ont eu des ennuis, spécialement des ennuis amoureux, ne me plaisent guère... Il faut s’y prendre quand on est jeune, il faut avoir la vocation.
--La vocation, je l’ai; je l’avais déjà auparavant. Elle m’est venue dès mon enfance, et elle s’est réveillée lorsque j’étais _là-bas_. Et n’allez pas croire, Zio Martinu, que, si je me fais prêtre, c’est par poltronnerie, ou pour m’enrichir, ou pour bien vivre, comme tant d’autres. C’est parce que je crois en Dieu et que je veux vaincre les tentations du siècle.
--Cela ne suffit pas, Elias. L’homme qui se fait prêtre ne doit pas seulement repousser le mal, il doit aussi faire le bien. Il doit vivre entièrement pour les autres; en un mot, il doit se faire prêtre pour le prochain et non pour lui-même. Toi, au contraire, tu te fais prêtre pour toi seul, pour sauver ton âme, et non celle des autres. Songes-y bien, Elias! Ai-je ou n’ai-je pas raison?
Elias devint pensif; il comprenait que le vieux sage avait raison; mais il ne voulait pas, il ne pouvait pas s’avouer vaincu.
--En somme, poursuivit-il, est-ce que vous me déconseillez de prendre ce parti? Mais, à votre tour, demandez-vous si vous agissez bien ou mal; interrogez votre conscience.
Zio Martinu, qui ne se déconcertait jamais, parut frappé par la dernière observation d’Elias. Ses yeux glauques regardèrent l’horizon embrumé; mais, pendant quelques secondes, ils ne virent rien: dans ce grand silence de désert blafard, sa rude âme en travail entendit des voix mystérieuses vibrer aux alentours.
--Ma conscience me répondrait de me mettre en colère contre toi, Elias, reprit-il après un moment de silence. Comme le dit ton père, tu n’es pas un homme, tu es un fétu, un roseau qui plie au moindre souffle du vent. Parce que tu t’es amouraché d’une femme que tu ne peux posséder, que tu n’as pas voulu posséder, tu projettes maintenant de devenir un mauvais prêtre, tandis que tu pourrais être un homme adonné au bien. Des aigles, voilà ce qu’il faut être, et non des grives, Elias. Ton père n’a pas tort.
Et, comme Elias restait accablé sous les reproches sévères du vieillard, celui-ci continua:
--Sais-tu ce que c’est que la douleur, Elias? Ah! tu crois avoir bu tout le fiel de la vie, parce que tu as été en prison et parce que tu t’es amouraché de ta belle-sœur. Mais qu’est-ce que cela? Cela n’est rien; et un homme doit cracher sur ces bagatelles. La douleur, Elias, est bien autre chose... As-tu jamais éprouvé l’angoisse de celui qui s’apprête à commettre un crime? Et, après le crime, as-tu éprouvé le remords? Et la misère, sais-tu ce que c’est? Et la haine, sais-tu ce que c’est? Et vair ton ennemi, ton rival triompher, prendre possession de ton bien et te persécuter ensuite, sais-tu ce que c’est? As-tu été trahi, trahi par ta femme, par ton ami, par ton parent? As-tu, durant des années et des années, caressé un rêve, et ce rêve s’est-il dissipé devant toi comme un brouillard qu’emporte la bise? Connais-tu ce que c’est, de ne plus croire à rien, de ne plus espérer en rien, de voir autour de soi le monde vide? Et ne plus croire à Dieu, ou croire qu’il est injuste et le haïr, parce qu’il t’a ouvert toutes les voies et qu’ensuite il te les a refermées toutes, l’une après l’autre, sais-tu ce que cela veut dire, Elias? Tout cela, le sais-tu?
--Vous m’épouvantez, Zio Martinu! murmura Elias.
--Vois quel homme tu es! Tu t’épouvantes, rien qu’à entendre une pâle description de la douleur humaine... Allons, du courage! Lève-toi et marche, Elias! Tu es jeune, tu es bien portant. Va, et regarde la vie en face. Sois un aigle, et non une grive. Du reste, le Seigneur est miséricordieux, et souvent il nous réserve des joies que nous ne saurions pas même imaginer. Jamais l’homme ne doit s’abandonner au désespoir. Qui sait si, dans un an, tu ne seras pas heureux et ne riras pas du passé? Allons, du courage!
Comme suggestionné par ce discours, Elias se leva et fit un mouvement pour partir. Mais le vieillard lui dit:
--Quoi donc? Tu me laisses seul? Tu ne m’emmènes pas à ta cabane? Tu ne m’offres pas de lait?
--Pardon, Zio Martinu. Venez. Je suis étourdi comme une brebis folle.
Ils s’acheminèrent en silence. Dans la cabane, Elias servit au vieillard du lait, du vin, du raisin et du pain; et ils causèrent encore de choses indifférentes. Avant de quitter le jeune homme, Zio Martinu revint à l’improviste sur la question difficile:
--En somme, tu as toujours le temps. Lorsque tu connaîtras vraiment ce qu’est la vie, eh bien! alors, si tu veux te retirer du monde, tu en sortiras. Mais n’oublie pas ce que je t’ai dit: mieux vaut un homme du siècle adonné au bien qu’un homme de Dieu enclin au mal. Prends-y garde. Au revoir.
Après cet entretien, Elias demeura triste, mais assez calme. Il lui semblait même qu’il était fort, et il avait honte de sa faiblesse passée. Il se disait: «Le vieux sanglier a raison. Il faut être des hommes; il faut être des aigles, et non des grives. Je veux être fort. Bon chrétien, oui; mais fort!» Pendant plusieurs jours, il demeura triste; mais il n’était pas désespéré, et il faisait tout ce qu’il pouvait pour ôter de sa tête les idées mélancoliques.
· · ·
L’automne fut extraordinairement doux et agréable dans la _tanca_. Le ciel s’était rasséréné, avait pris cette inexprimable douceur tendre qu’a le ciel d’automne en Sardaigne. Dans les horizons lointains, dans les fonds laiteux, on croyait apercevoir la mer; certains soirs, l’horizon devenait tout rose, d’un rose perlé et nacré où de petits nuages d’un azur pâle naviguaient, pareils à des voiles. Sur la clarté du ciel, le bois prenait une teinte sombre et humide. Les feuilles ne tombaient encore que des buissons; mais quelques chênes, épars dans l’immensité de la _tanca_, commençaient à se dorer. L’herbe fine et drue grandissait, recouvrant les chaumes bruns; çà et là, surtout au bord de l’eau, des fleurs sauvages ouvraient leurs tristes pétales violets. Et le soleil répandait d’agréables tiédeurs dans tous les coins, sur les maquis, sur les murs d’enceinte, sur les rochers; et, parmi cette douceur de soleil, sous ce ciel tendre, dans la fraîcheur de cette herbe courte et fine, la _tanca_ semblait de plus en plus vaste, de plus en plus immense, avec ses limites qui se perdaient vers le paisible rivage des mers fantastiques imaginées à l’horizon.
Dans la bergerie, la vie continuait paisible et, en cette saison, peu fatigante. Zio Portolu s’absentait souvent, et Mattia menait une existence taciturne et sauvage. Ce garçon aimait beaucoup le troupeau, les chiens, le cheval; quant au chat et au cabri, qui le suivaient toujours pas à pas, il leur parlait comme à des camarades. Depuis quelque temps, il était très occupé à fabriquer des ruches de liège; car il voulait avoir un rucher au printemps. Ses goûts étaient simples; il n’avait aucun vice, mais il était superstitieux et un peu poltron. Il croyait aux revenants et aux âmes errantes; et, pendant les longues nuits passées à la _tanca_, derrière le troupeau, il avait plus d’une fois blêmi parce qu’il se figurait voir des signes mystérieux dans l’air, des bêtes fantastiques s’avancer en courant, sans faire de bruit; et, dans la voix lointaine du bois, dans cette solitude infinie de halliers et de rochers, il avait maintes fois ouï d’étranges lamentations, des soupirs et des chuchotements venus d’un monde effroyable.
Elias enviait un peu le caractère et la simplicité de son frère. Il se disait: «Le voilà bien, lui! Toujours calme comme un enfant de sept ans! A quoi pense-t-il? Que désire-t-il? Jamais il n’a souffert, et peut-être ne souffrira-t-il jamais. Ce n’est pas un fort; mais pourtant, il est plus fort que moi.»
D’ailleurs, au déclin de cet automne, après la conversation avec Zio Martinu, il lui sembla qu’il avait enfin acquis un peu d’énergie; au moins réussissait-il à se dominer et à prendre de bonnes résolutions pour l’avenir. Mais, un jour, comme il rentrait au pays, il trouva de l’orage entre Maddalena et Pietro. C’était l’époque où Pietro semait son froment, et la semence avait été conservée en un vieux coffre de bois noir placé dans la chambre des époux. Or, Pietro s’imaginait qu’une certaine quantité de cette semence avait disparu, et c’était pour cela qu’il cherchait dispute à sa femme.
--Qu’est-ce que tu veux que j’en aie fait? répondait Maddalena, très offensée. De la fouace ou des gâteaux? Tu sais que, dans ta maison, tout se passe au grand jour; et ta mère est là, qui est témoin de tous mes actes.
--Elle a raison, mon fils, confirmait Zia Annedda. Il est impossible que le froment ait diminué. Qu’est-ce que nous en aurions fait?
--Vous seules, ô femmes, le savez! Vous faites et vous défaites; vous avez des besoins secrets, des fantaisies extravagantes; et vous recourez aux provisions, et vous dissipez votre bien, et vous trompez votre pauvre mari, qui travaille toute l’année pour satisfaire vos caprices!
Il parlait au pluriel; mais Maddalena comprenait fort bien que chacune de ces paroles s’adressait à elle seule.
--C’est à moi qu’il faut parler! lui dit-elle avec indignation. Ne t’en prends pas à ta mère. Le froment était dans notre chambre.
--Et c’est de là qu’il a disparu.
--Tu veux dire que je suis la coupable?
--Oui! hurla Pietro.
--C’est ignoble!
--Qu’est-ce qui est ignoble? Moi? La voyez-vous, la fille d’Arrita Scada? Maudite soit l’heure où je t’ai épousée!
Ils échangèrent encore d’autres outrages. Sur ces entrefaites, Elias parut dans la cour, et Zia Annedda sortit pour l’aider à décharger le cheval.
Le jeune homme entendit la dispute, et son cœur se Serra.
--Qu’est-ce qu’ils ont? demanda-t-il entre les dents. A propos de quoi se disputent-ils?
Sa mère lui dit quelques mots à voix basse; et il s’écria:
--Mais c’est une infamie! Est-ce que Pietro devient fou? Notre maison sera bientôt la maison du scandale! Il est temps que cela finisse!
--Au contraire, cela ne fait que de commencer! intervint Pietro, qui s’avança sur le seuil de la porte, avec des yeux scintillants de colère. Et, quant à toi, mêle-toi de ce qui te regarde, si tu ne veux pas que je te serve à ton tour!
--Malheureux! cria Elias. Fais attention à ce que tu dis!
--Fais attention toi-même! Je suis un homme, moi; mais toi, tu n’es qu’une corne! Et tâche de ne pas te mêler de mes affaires!
--Finissez, mes enfants, finissez! gémit Zia Annedda, toute pâle. Qu’est-ce que cela signifie? Jamais pareille chose n’était arrivée chez nous!
--Je suis le maître! proclamait Pietro avec jactance; et il faut que vous le compreniez. Oui, le maître, c’est moi; et, s’il y a des gens qui veulent commander ici, je suis prêt à les écraser comme des sauterelles!
Ils entrèrent dans la cuisine; et la jeune femme, en voyant Elias, en entendant les paroles de Pietro et de Zia Annedda, se mit à pleurer. Ces pleurs achevèrent d’irriter Elias contre Pietro et Pietro contre Maddalena.
--Oui, oui, de bonnes petites larmes, ça me fait plaisir! Avec moi, il faut qu’on marche droit. Sinon, je sais une personne qui ne tardera pas à faire connaissance avec le bâton!
--Essaie un peu, lâche! repartit Maddalena outrée, en se redressant menaçante. Misérable, calomniateur, lâche!...
Pietro rougit de fureur et s’élança contre elle en hurlant:
--Répète-le donc, si tu l’oses! Répète-le donc!
--Tu es ivre!...
--Finis, Pietro, finis! s’écrièrent d’une seule voix Elias et Zia Annedda, qui l’arrêtèrent.
Cependant, Maddalena sanglotait; et elle répétait parmi ses sanglots:
--Calomniateur, lâche, lâche!...
--Je vous ferai voir si je suis ivre et si je suis lâche! vociféra Pietro.
Et il se dégagea, se jeta sur elle, lui donna un soufflet. Elias devint livide, se mit à trembler, ne vit plus rien. Par bonheur, Zia Annedda réussit à le retenir: et Pietro eut encore la prudence de s’en aller. Sans quoi, une catastrophe était imminente.
--Oui, ce n’est que le commencement! cria Pietro, de la cour, avec une voix rageuse mais ironique. C’est toi qui aurais dû l’épouser, mon cher frère, ce joyau-là! Et maintenant, je m’en vais boire. Si, quand je reviendrai, il y a ici quelqu’un qui prétende lever le doigt, on verra qui est le lion et qui est le lézard.
Et il sortit.
A peine le soufflet reçu, Maddalena avait cessé de pleurer; devenue blanche comme un cadavre, elle frémissait toute, de colère et de douleur; mais elle avait compris instantanément que, si elle ne changeait pas de méthode, elle causerait de graves malheurs dans la famille; et elle chercha tout de suite un remède.
--C’est ma faute, dit-elle d’une voix tremblante. Excusez-moi; cela n’arrivera plus. Puisque j’ai pris ma croix, je saurai la porter. Excusez-moi; pardonnez le scandale, pardonnez les paroles que j’ai dites.
Elias, blême et muet, la dévorait des yeux.
--Je t’en prie, lui dit-elle, tandis que Zia Annedda refermait la grande porte, fais que ma mère et mes frères ne sachent rien. Il ne faut pas que la chose se répande...
«C’est une sainte! pensait Elias. Ah! non, cet homme ne la méritait pas! Une bête féroce!»
Et la phrase de Pietro: «C’est toi qui aurais dû l’épouser!» résonnait dans son esprit, dans son cœur, dans ses veines où bouillonnait le sang troublé. «Qu’ai-je fait? Qu’ai-je fait! Ah! quelle irréparable erreur! Ils sont malheureux, à présent: car elle ne l’aime point; et c’est ce qui l’irrite, lui; et moi... Oh! moi, je suis plus malheureux qu’eux; je l’aime plus qu’auparavant, et je...» Il lui venait une envie folle de saisir Maddalena entre ses bras et de l’emporter. «Il en est temps encore, il en est temps encore! Qui nous sépare? Quel obstacle nous empêche de nous rejoindre?» Mais Zia Annedda revint, et il reprit le sentiment de la réalité.
Pendant la soirée, il eut plusieurs occasions de se trouver seul avec Maddalena. Elle travaillait en silence, assise près de la porte ouverte; par instants, de profonds soupirs montaient de sa poitrine, et elle avait les paupières violacées. Elias sortait, rentrait, ne se décidait pas à partir; une fascination irrésistible l’attirait près de cette porte ouverte, le contraignait à tourner autour de Maddalena comme le papillon autour de la flamme. Il croyait la jeune femme plus affectée peut-être qu’elle ne l’était en effet, et il se tourmentait de cette douleur plus que de la sienne propre. De vains regrets, d’inutiles remords, de la colère contre Pietro, de fatals désirs le bouleversaient. A certains moments de passion, il aurait donné sa vie pour réconforter Maddalena; mais, en attendant, il ne réussissait pas à lui dire une parole, et il s’irritait secrètement contre sa propre timidité.
--Tu ne t’en vas donc pas? lui demandait Zia Annedda, suppliante. Va-t’en, mon enfant: il est l’heure. Va-t’en, les autres t’attendent. Pars!
--J’ai toujours le temps de partir! finit-il par répondre, agacé.
--Ah! mon enfant, tu veux faire un scandale! Va-t’en, va-t’en! Ton frère rentrera ivre, et vous ferez encore du scandale. Ah! mes enfants, vous n’avez pas la crainte de Dieu, et la tentation rôde autour de vous!
Maddalena poussa un soupir qui était presque un gémissement, et Elias fut frappé des paroles de sa mère. Oui, c’était vrai: le démon rôdait autour d’eux; et lui-même attendait avec un désir mauvais le retour de son frère, pour l’insulter, pour lui faire payer la douleur et l’humiliation de Maddalena. Et ce n’était pas tout encore: déjà il regardait la jeune femme avec des yeux qui n’étaient plus ceux avec lesquels il l’avait regardée jusqu’alors. Il eut de tout cela une claire intuition, et il en ressentit un sursaut de terreur. «Je suis sur le point de me perdre, oui, de me perdre! se dit-il. A quoi mon sacrifice a-t-il servi? J’ai cédé à mon frère sa fiancée, pour ne pas le voir malheureux; et maintenant, c’est moi, c’est moi-même qui médite de faire son malheur!... Mais qu’est-ce que je viens de penser là? Suis-je capable d’une pareille chose? Moi? moi?...» Il s’interrogeait avec étonnement. Il avait la sensation d’être un autre homme; et il en était confondu, s’épouvantait de ce changement soudain.
«Il faut que je m’en aille, finit-il par se dire, et que je ne revienne plus.» Il se décida et partit, au grand soulagement de sa mère qui attendait cette minute avec impatience. Maddalena ne bougea pas de sa place, ne releva pas même ses larges paupières violacées de madone douloureuse. Mais lui, au moment de franchir le seuil, il l’enveloppa d’un regard navré; et il se mit en chemin la mort dans l’âme.
Depuis ce jour, il fut en proie à un chagrin profond et tragique; il commença à désespérer de lui-même et de toutes choses, à prendre en haine ses semblables. Jusqu’alors, son désespoir et son besoin de solitude avaient eu je ne sais quoi de tendre et de bénin; mais, à présent qu’ils étaient alliés à un désir instinctif de vengeance, ils devenaient méchants et acrimonieux. Elias estimait que le sort, ce sphinx malfaisant qui tourmente les hommes, avait été injuste envers lui. N’avait-il pas cherché à faire le bien, en se sacrifiant lui-même? Et le bien s’était converti en mal. «Pourquoi? Était-il juste que la fatalité se jouât ainsi de nous?» Dans la solitude de la _tanca_, sous le ciel terne de l’automne, parmi la mystérieuse tristesse de ce paysage désert, de ces horizons brumeux, l’esprit du paysan se posait les terribles problèmes que se posent les esprits raffinés; mais il ne réussissait pas à les résoudre. Il ne lui restait que sa douleur; et, dans cette douleur, non seulement sa foi se perdait, mais déjà commençait à s’agiter le monstre de la rébellion.
Plus d’une fois, tandis qu’il errait sur les limites de la _tanca_, Elias avait aperçu Zio Martinu, le vieux païen dont la rigide figure paraissait être une émanation de ce puissant et triste paysage; mais toujours le jeune homme se détournait de lui, le fuyait. «C’est une vieille bête! pensait-il. Qu’est-ce que la douleur? Qu’est-ce que la douleur? Il s’est moqué de moi, ce vieux au cœur de pierre. Mais, avec tous ses crimes et toutes ses infortunes et toute sa sagesse, il ne sait pas qu’en un seul jour je souffre plus qu’il n’a souffert en toute sa vie. Ah! qu’il ne s’avise pas de se présenter devant moi avec ses sermons: Je le tuerais à coups de hache!»
Et pourtant, il comprenait que ce vieillard ne lui avait fait aucun mal. Ah! que n’avait-il, au contraire, suivi ses conseils!... Mais il était irrité contre tout le monde, surtout contre lui-même; et il éprouvait un cruel besoin de maltraiter quelqu’un, fût-ce un enfant, pour en savourer, non pas le plaisir, mais la douleur.
Il y avait un enfant qui fréquentait la bergerie. C’était le fils d’un pâtre du voisinage, très pauvre. Ce gamin déguenillé, maigre, noir comme une statuette de bronze, était un peu simple, mais sans malice. Il venait presque tous les jours à la cabane des Portolu, et il s’amusait tranquillement avec le chat, avec les chiens, avec le petit cochon. Souvent Elias lui donnait du pain, des fruits, du lait, même du vin; et l’enfant s’était pris d’affection pour lui. Mais tout cela fut payé en une heure. Elias se trouvait seul dans la cabane, et il était d’une humeur terrible, parce que Mattia, le soir précédent, avait apporté de fâcheuses nouvelles: Pietro s’enivrait chaque fois qu’il revenait de son travail, et alors il insultait et battait sa femme. Le gamin arriva les pieds nus, à petits pas silencieux; il prit le chien entre ses bras et il entra dans la cabane.
--Qu’est-ce que tu veux? lui demanda rudement Elias.
--Donne-moi du lait.
--Nous n’en avons pas!
--Donne-moi du lait, donne-moi du lait, donne-moi du lait! se mit à répéter le gamin.
Et il n’en finissait plus. Elias éprouva une irritation physique indomptable; il empoigna le gamin par le bras, le poussa dehors, le chassa en l’insultant comme un adulte et en lui enjoignant de ne plus revenir. L’autre s’en alla avec une sorte de dignité, sans prononcer une parole; mais, quelques instants plus tard, Elias l’entendit pleurer à l’écart; et c’étaient des pleurs désespérés, qui résonnaient tristement dans la solitude. Alors, il éprouva une volupté à s’irriter contre lui-même, une violente envie de se mordre les poings jusqu’au sang. Ce fait, petit en soi, finit par le consterner comme un symptôme funeste. «Je suis une brute, pensait-il. Je suis perdu. Mais les autres sont-ils différents de moi? Nous sommes tous mauvais; la seule différence, c’est que les autres n’ont aucun scrupule et qu’ils sont heureux; mais moi, je souffre parce que j’ai été un sot, parce que j’ai fait du bien à qui ne le méritait pas.»
Sa mémoire lui représentait d’obsédantes images de _là-bas_; et il lui semblait que la douleur soufferte pour l’injuste condamnation n’avait rien été en comparaison de la douleur qu’il éprouvait aujourd’hui. Mais pourtant, le souvenir de la douleur passée augmentait encore la douleur présente. Des particularités oubliées lui revenaient à l’esprit avec amertume; il se représentait les humiliations, les vexations, les persécutions des «argousins», et il rougissait de colère. Ah! s’il en avait tenu un sous sa main, à la bergerie, dans ces moments-là! «Je le mettrais en pièces, pensait-il, et je lécherais le sang sur la lame de mon couteau.» Et ses dents se découvraient, comme pour mordre.
Bref, il y avait une bête féroce déchaînée dans le cœur de ce jeune homme pâle, à l’apparence douce, que l’on voyait souvent assis au seuil de la cabane, les jambes écartées, les coudes sur les genoux, plongé dans la lecture de ses petits livres pieux.
Cependant, la froidure venait et, avec la froidure, l’immense tristesse de l’hiver dans la solitude; et la constitution ébranlée d’Elias s’en ressentait profondément. Les longues journées de pluie, de neige, de fatigue,--car c’est en hiver que le berger sarde, qui vit alors sans abri, comme son troupeau, travaille et souffre le plus,--l’incommodité de la cabane toujours pleine de fumée et de vent, finirent par épuiser ses forces physiques et morales.
A cette époque, durant certaines chutes de neige qui firent mourir de froid un grand nombre de brebis, Elias eut de nouveau l’idée de se faire prêtre. Mais combien différente aujourd’hui de ce qu’elle était auparavant! Certaines fois, au milieu de cette âpre lutte contre les éléments et contre lui-même, il se désespérait plus que jamais; il sentait un besoin révolté de vie commode, un urgent besoin de trêve; et il ne concevait qu’une seule voie de salut, qui était de changer d’état.
Cela n’empêchait pas qu’une fascination maléfique l’attirât souvent à Nuoro, vers la tiède maisonnette où Maddalena travaillait au coin du feu.
Une paix relative régnait maintenant dans le ménage, car Maddalena était devenue très prudente; et si, de temps en temps, on entendait encore la voix avinée de Pietro, du moins on n’entendait que la sienne. Mais que Maddalena fût heureuse ou non, Elias n’était plus capable d’y prendre garde. La mauvaise semence avait germé; jour par jour, le vase s’était empli d’une goutte nouvelle, et il devait déborder d’une minute à l’autre. Le jeune homme s’abandonnait secrètement et entièrement à sa passion. Il se disait: «Jamais personne n’en saura rien, et je le cacherai avec un soin scrupuleux, surtout à elle. Mais la voir, la regarder, qui me l’interdit? Quel mal fais-je? C’est ma joie unique. Et n’ai-je pas droit, moi aussi, à un peu de joie?»
Et il la voyait souvent, et il la regardait, et, sans avoir conscience de son désir, il souhaitait qu’elle s’en aperçût. Et elle ne s’en apercevait que trop; et, involontairement peut-être, elle répondait aux regards d’Elias. Et, quand leurs regards se rencontraient, un frisson, un arrêt de la vie, un transport de sombre plaisir saisissait leurs âmes. Ils étaient tout près de se perdre; l’occasion seule leur manquait.
Vers la fin de l’hiver, Elias eut un vrai délire de passion. Il ne raisonnait plus, et, parmi ses cruelles souffrances, il éprouvait une atroce félicité à voir que Maddalena le payait de retour. Tout ce qui d’abord lui avait semblé péché et douleur, lui semblait maintenant un droit et une joie; tout ce qui d’abord avait excité sa répulsion, l’attirait maintenant avec une force vertigineuse.
Le dernier jour de carnaval, Elias, Pietro, Maddalena et deux autres jeunes femmes se masquèrent. Les époux vivaient alors en bonne intelligence, et Pietro était même d’une gaieté extraordinaire. Zia Annedda s’était opposée faiblement à ce projet de mascarade; mais on ne l’avait pas écoutée. Dans son simple bon sens, la petite vieille devinait l’immoralité de ces travestissements, de ces bals, de ces folies carnavalesques; et elle se fit promettre par Maddalena, qui était assez bonne danseuse, de ne pas danser, surtout avec des étrangers, les danses _bourgeoises_, c’est-à-dire les danses italiennes.
Maddalena et ses amies s’étaient déguisées en «chattes», c’est-à-dire qu’elles portaient pour costume deux jupes de couleur sombre, l’une attachée à la ceinture, l’autre au cou, et qu’elles avaient la tête enveloppée dans des châles. Les hommes s’étaient déguisés en «turcs», avec de larges jupons blancs serrés à la hauteur du genou et avec des corsages de brocart aux vives couleurs, mis à rebours et lacés dans le dos, de telle façon que le derrière du vêtement se trouvait sur la poitrine.
Pour sortir, ils profitèrent d’un instant que la ruelle était déserte; et ils gagnèrent les rues du quartier bas, où Nuoro prend un aspect de petite ville. Les femmes allaient, un peu intimidées, s’efforçant de changer leur démarche, craignant d’être reconnues, étouffant sous leurs masques de cire les éclats d’une joie enfantine. Et les hommes marchaient devant avec crânerie, comme pour ouvrir le chemin à leurs compagnes. De temps à autre, Pietro poussait un cri guttural, en allongeant le cou comme un coq; et ce cri rappelait à Elias les hurlements d’allégresse poussés par les cavaliers qui, dans une pure matinée de mai, se rendaient à la neuvaine.
Comme Elias savait un peu danser les danses _bourgeoises_, qu’il avait apprises _là-bas_, dès la première minute, il s’était dit à lui-même: «Je danserai avec elle.» Peu lui importait la défense faite par Zia Annedda, la promesse de Maddalena: il brûlait du désir de danser avec elle, et il aurait passé par-dessus tous les obstacles pour réussir dans son dessein. Une énergie sauvage et rebelle s’éveillait en lui. S’il avait eu autrefois la force de se dominer, de se contraindre à vouloir le bien des autres, maintenant il trouvait en lui toute l’audace du mal pour satisfaire ses pires instincts. Son visage brûlait sous le masque; son costume étroit et gênant échauffait tous ses membres. Au surplus, la journée était tiède, voilée; et, dans la douce immobilité de l’air, on sentait déjà l’approche du printemps.
Il y avait beaucoup de monde dans les rues. Des bandes de masques vulgaires et burlesques allaient et venaient, escortés par une nuée de gamins sales, qui hurlaient des injures ou des paroles malhonnêtes. D’autres masques passaient, vêtus d’étoffes brillantes, suivis par les regards scrutateurs et moqueurs des ouvriers et des messieurs. Des dames, des enfants, des servantes aux corsages pourpres, des jeunes filles et des fillettes en costume, des villageoises, des paysans ivres se bousculaient à certains endroits du Corso; et les accents mélancoliques d’un accordéon s’élevaient et vibraient dans cet air tiède et voilé, qui rendait les notes plus distinctes, comme dans un crépuscule d’automne.
Tout cela suffisait pour étourdir l’âme d’Elias, accoutumé aux grandes solitudes de la _tanca_. En vain croyait-il connaître le monde et être préparé à tous les événements, parce qu’il avait traversé la mer et vu la criminelle population de _là-bas_. Hélas! il suffisait de ce petit carnaval de Nuoro, de cette modeste foule bariolée, de ce quadrille mélancolique gémi par un accordéon errant, pour que son âme s’égarât dans ce monde qui n’était pas le sien, et que les choses lui apparussent différentes de ce qu’elles lui avaient semblé la veille, et que la rébellion achevât de fermenter dans son cœur. Il s’imaginait que tous ces gens, qu’il voyait se promener, causer et rire, étaient heureux, étaient enivrés de bonheur; et alors il s’abandonnait, lui aussi, sans scrupule à l’ivresse de ses propres désirs, à son irrésistible besoin de joie et de volupté.
A présent, Pietro et Elias avaient mis entre eux deux leurs compagnes, pour les protéger contre les heurts des passants et contre les insolences des gamins. Maddalena occupait la place du milieu; mais elle se penchait sans cesse en avant, regardait tantôt son mari, tantôt Elias; et toujours Elias répondait au regard de ces yeux obliques, ardents sous le masque.
--Arrêtons-nous, faisons quelque chose! dit enfin Elias à sa compagne. Aller et venir ainsi, c’est idiot.
--Comme vous voudrez, répondit-elle.
Et elle communiqua à Maddalena le désir du jeune homme. Ils s’arrêtèrent tous.
--Que voudrais-tu faire? demanda Maddalena en se rapprochant de lui.
--Je voudrais danser. Tu vois qu’on danse là-bas, dit-il en lui offrant la main. Allons-y.
--Ton frère veut danser, dit Maddalena à Pietro.
--Non.
--Oui! oui! s’écrièrent toutes les femmes.
--Ma mère l’a défendu.
--Nous ne danserons que la danse sarde.
Et les trois «chattes» s’élancèrent, toutes joyeuses, courant vers l’endroit où l’on entendait la musique du bal. Un cercle de spectateurs, campagnards, gamins, ouvriers, presque tous avec des faces hâves et laides, curieuses, effrontées, entourait quelques couples de masques qui dansaient en se heurtant et en riant. Un homme au visage rouge, à la longue barbe, habillé en femme, le masque rejeté derrière la tête, jouait de l’accordéon en se donnant des airs d’importance, les yeux baissés et fixés sur les touches de son instrument. Ce qu’il jouait, avec assez de brio, c’était une polka, mais triste et plaintive comme l’est toujours la musique jouée sur l’accordéon.
Les arrivants rompirent le cercle des spectateurs et pénétrèrent dans l’espace où l’on dansait, tandis que d’autres couples, las de danser, à bout de souffle, s’arrêtaient et venaient se ranger devant les curieux. Personne ne protesta contre les nouveaux venus; et même, un masque travesti en moine, avec le visage badigeonné de jaune, invita tout de suite à danser une des «chattes», laquelle accepta sans façon. Elias se trouva ainsi à côté de Maddalena; il frémissait du désir de danser; mais, à présent que l’heure était venue, il n’osait plus, par crainte de son frère.
--Joue-nous la danse sarde! cria Pietro au musicien.
Le musicien releva les yeux, considéra un instant le «turc», mais ne cessa pas de jouer sa polka.
--Silence! crièrent à Pietro plusieurs danseurs.
--C’est bon, je me tais! murmura-t-il comme s’il se parlait à lui-même, tout mortifié.
--Mais dansez donc, vous aussi! dit la «chatte» qui dansait avec le moine, en passant devant ses compagnes.
--Oui, oui, dansons! supplia d’un air câlin l’autre «chatte». Qu’est-ce que nous faisons là?
Elle s’était adressée à Pietro. Il la regarda effrontément dans les yeux, ouvrit les bras et dit:
--Eh bien, oui, dansons, dansons! Autrement tu en mourrais de chagrin. Mais je t’avertis que je ne sais pas danser; et, si je te marche sur les pieds, ce sera tant pis pour toi.
Il lui passa le bras autour de la taille et se mit à sauter et à tournoyer d’une façon comique. Par bonheur pour elle, un grand masque, vêtu d’une longue capote d’orbace serrée aux flancs par une corde, vint délivrer la «chatte» en priant Pietro de la lui céder. Alors celui-ci se retira, se rangea dans le cercle des spectateurs; et il s’aperçut qu’Elias et Maddalena dansaient ensemble. «Eh! eh! ils savent danser, eux! se dit-il plaisamment à lui-même. Si Zia Annedda les voyait, je crois, par ma foi, qu’elle leur distribuerait une bonne volée de coups de bâton.» Et, tandis qu’il était debout à regarder, il se dit encore: «En voilà une qui s’entend à merveille avec le moine; et cette autre écervelée, m’est avis qu’elle est au mieux avec la grande capote. Ah! elles ont le diable au corps, les femmes!» Mais, dans le fond, il était content que les autres prissent du plaisir.
Elias et Maddalena dansaient assez bien; mais ils ne faisaient guère attention à la danse. Aussitôt qu’ils s’étaient trouvés dans les bras l’un de l’autre, presque sans savoir comment, le trouble d’une ivresse indicible s’était emparé d’eux. Elias sentait son cœur battre avec angoisse, et Maddalena voyait tourbillonner vertigineusement autour d’elle ce cercle de visages hâves, laids et insolents.
«Je voudrais lui parler, pensait-il. Que vais-je lui dire?»
Et il serrait dans une étreinte convulsive le buste de sa danseuse, sous la jupe sombre qui lui descendait du cou. Mais en vain cherchait-il anxieusement une parole, une seule parole à lui dire: il ne pouvait ouvrir les lèvres. Tout à coup, il fut assailli par une envie frénétique de l’enlever entre ses bras, de rompre ce cercle de badauds imbéciles et de s’enfuir très loin, au fond de la solitude, en hurlant dans un seul cri toute sa douleur et tout son amour.
Mais Pietro était là, debout, terrible comme un sphinx, sous son masque qui riait d’un rire grotesque; et, depuis quelque temps, Elias avait une peur étrange de son frère. Celui-ci savait-il? Pouvait-il être assez stupide pour ne pas lire dans les yeux de l’amant la passion terrible qui le dévorait? «Eh! que m’importe? se disait Elias, après s’être posé avec terreur ces questions. Qu’il voie, et qu’il me tue! Il me rendra service.» Il n’avait pas de haine contre Pietro; seulement, il avait peur de lui; et, parfois, il avait aussi pour lui une bizarre et puérile compassion. «Pietro est plus malheureux que moi, se disait-il; car il aime sa femme, et elle ne l’aime point. Ah! mon frère, mon frère, quelle erreur nous avons commise!»
Tandis qu’il dansait, bouleversé par la violence de ses désirs furieux, toutes ces pensées s’agitaient confusément dans son esprit; et il éprouvait en même temps de la passion, de la pitié, de la peur, du chagrin et de la jouissance. La musique de l’accordéon, les bruits de la foule, cette fantasmagorie de visages et de couleurs, le mouvement, le masque, le contact de Maddalena l’étourdissaient et lui embrasaient le sang. A un certain moment, il ne vit plus rien; il se pencha et, d’une voix haletante, chuchota quelque chose que Maddalena n’entendit pas bien, mais qui lui fit lever les yeux vers Elias. Il la regarda longuement, d’un regard éperdu; et, à partir de cette minute, il n’eut plus qu’une seule pensée, fixe, dévorante.
Le bal cessa, le cercle des curieux se dispersa, les masques recommencèrent à errer dans les rues, parmi la foule. Puis le soir vint, pâle, voilé. Et finalement Elias, qui suivait ses compagnons comme dans un rêve, se retrouva devant la maisonnette silencieuse, en face de la haie sombre et immobile dans le crépuscule.
Zia Annedda les attendait, assise dans la petite cour, les mains jointes sous son tablier. Peut-être priait-elle pour conjurer la tentation qui pouvait entraîner ses enfants: car, pour elle, le masque était un symbole du démon; et, lorsqu’ils franchirent la porte en bande, elle eut un léger sursaut. Peut-être un malin esprit intérieur lui murmurait-il que sa prière avait été vaine, que le démon triomphait, qu’avec la rentrée de ses enfants masqués, le péché mortel entrait dans la maisonnette jusqu’alors si pure. On voyait le feu brûler dans l’âtre; et le chat, accroupi sur la petite fenêtre, les yeux fixés au loin, semblait perdu dans la solennelle contemplation de ce crépuscule terne et de ces montagnes d’un gris bleuâtre, muettes à l’horizon.
--Vous vous êtes bien amusés, à ce qu’il paraît! Vous n’étiez pas pressés de revenir! dit Zia Annedda sur un ton dolent.
--C’est vrai, nous sommes en retard, avoua Maddalena, mais sans exprimer aucun regret. Venez, mes amies, venez; moi, je meurs de chaud.
Et, précédant ses compagnes, elle monta l’escalier extérieur. Cependant, Elias enlevait son masque; et Pietro, qui avait déjà enlevé le sien, courait au broc, le soulevait et buvait avidement.
--Quelle soif tu as! dit Zia Annedda.
--Soif et faim, maman. Donnez-moi vite à manger: car je veux aller ensuite au _seranu_[31].
[31] Bal populaire.
Et il se dirigea vers une planche fixée au mur, sur laquelle se trouvaient la corbeille à pain et des restes de viande. Ce jour-là, les Portolu avaient fait un déjeuner copieux: des fèves bouillies avec du lard, et des _cattas_, beignets de pâte levée où l’on met des œufs, du lait, de l’eau-de-vie, et que les Nuorais mangent en carnaval.
--Tu es fou, répondit Zia Annedda. Que saint François te protège! Ton idée n’a pas le sens commun. Tu souperas avec nous, et après, tu te coucheras. Il ne fait pas bon sortir, les nuits comme celle-ci. Va te déshabiller!
--Allons donc, maman, allons donc! Le carnaval n’arrive qu’une fois l’an! J’irai au _seranu_, et mon frère Elias y viendra aussi. Eh! eh! l’année dernière, nous n’étions pas ensemble!
Le visage d’Elias, que le costume féminin rendait plus rose et plus beau, s’assombrit. Les paroles de Pietro l’avaient-elles blessé? Ou bien, avait-il honte du transport de joie brusquement ressenti, lorsqu’il avait entendu Pietro dire qu’il passerait la nuit dehors?
--Si tu crois que j’irai au bal, tu te trompes, répondit-il.
Puis, se faisant violence à lui-même, il ajouta:
--D’ailleurs, tu ferais mieux de ne pas y aller non plus.
--Tu entends, Pietro? reprit la mère.
--Moi, j’y vais, répliqua l’autre. Je soupe, et ensuite j’y vais. Et tu y viendras aussi, Elias. Tu verras comme nous nous amuserons! Soupe, et viens.
--Non. Je me déshabille.
--Donnez-moi du vin, ma petite maman. Ah! si vous saviez comme nous nous sommes divertis! Nous avons... mais non, nous n’avons pas dansé! Ne le croyez pas, quand même on vous dirait le contraire! s’écriait Pietro, en mangeant à grosses bouchées. Il faut que la jeunesse s’amuse. Et, en somme, quel mal y a-t-il? Quant à moi, je ne sais pas danser, mais je m’amuse tout de même. Et ces femmes, si vous voyiez comme elles se divertissent! Et ce moine! Et cette grande capote! Ha! ha! ha!
Et il riait tout seul.
--Mon Dieu! prends donc garde à ne pas tacher le corsage! disait Zia Annedda. Que saint François te protège!... Veux-tu du fromage?... Ah! mes enfants, la tentation vous entraîne; mais le carême viendra... Irez-vous au moins vous confesser?
Elias tressaillit. Depuis quelques minutes, il était debout sur le seuil de la porte, irrésolu, comme prêtant l’oreille à une voix lointaine. Cette voix disait: «Pourquoi ne soupes-tu pas avec Pietro et ne sors-tu pas avec lui? Tu as entendu ta mère. Est-ce que tu iras te confesser?» Mais il lui fut impossible d’obéir à cette voix: hélas! la tentation le maîtrisait, l’étreignait, le terrassait, était mille fois plus forte que lui. A quoi bon combattre? Elle avait remporté la victoire, et depuis longtemps.
Il alla se déshabiller; puis, il s’assit dans la cour, à l’endroit où sa mère était assise tout à l’heure; et il fut obsédé par un seul désir: que Pietro s’en allât,--et par une seule crainte: que Pietro restât à la maison.
Peu après que les amies de Maddalena l’eurent quittée, Pietro s’avança dans la cour et dit à son frère:
--Alors, tu ne veux pas venir?
--Non.
--Tu es un sot. Moi, je m’en vais. Tu m’ouvriras la porte cochère, à mon retour?
Elias ne répondit pas; replié sur lui-même, les coudes sur les genoux et la tête entre les mains, il frémissait intérieurement de douleur et de plaisir; et déjà il n’osait plus regarder son frère.
Pietro s’en alla.
--Viens souper, lui dit à deux reprises Zia Annedda, sur le seuil de la porte.
--Je n’ai pas faim, je suis indisposé, répondit Elias.
Et il resta immobile pendant une longue heure, toujours dans la même attitude, replié sur lui-même et la tête entre les mains. Il entendait Maddalena qui, dans la maison, bavardait gaiement, comme il ne l’avait jamais entendue parler, avec une voix nouvelle, racontant à Zia Annedda tous les détails de la mascarade. Elle riait, et elle devait avoir les yeux luisants, le visage allumé, l’âme enivrée. Puis, les deux femmes se retirèrent, et tout fut silence autour d’Elias. Le feu brûlait encore dans l’âtre; il y avait un calme effrayant dans l’atmosphère, dans la petite cour tranquille, dans la nuit voilée.
Elias releva la tête. Il avait l’échine rompue; son cœur palpitait; le sang lui passait par ondée dans le dos et dans la nuque, lui montait au front, enténébrait sa pensée. Dans cet état qui le rendait pareil à un fauve inconscient, il gravit sans bruit l’escalier, frappa un petit coup à la porte de la jeune femme. Elle veillait sans doute, car elle répondit aussitôt:
--Qui est là?
--Ouvre! murmura-t-il à voix basse. C’est moi. J’ai quelque chose à te dire.
--Attends! reprit-elle, sans inquiétude.
Et elle ouvrit quelques instants plus tard. Elle lui demanda:
--Que veux-tu? Tu es malade? Qu’est-ce que tu as?
Tout en parlant ainsi, elle le regardait; et elle devint blanche. Elle avait ouvert innocemment; mais, à présent qu’elle le voyait avec ce visage décomposé, avec ces yeux de fou, elle comprenait enfin. Et elle perdit la tête.
Il entra, referma la porte. Et elle, qui aurait pu crier, qui aurait pu prendre la fuite, se tut, ne fit pas un mouvement.