‹ Élias PortoluChapitre 8 sur 11 · VII

VII

Pietro rentra vers les deux heures du matin, ivre à ne plus tenir sur ses jambes. Elias lui ouvrit la porte cochère et alla se coucher; mais, dès avant le jour, il était debout; et l’aube se montrait à peine lorsqu’il repartit pour la bergerie.

C’était une aube triste et cendrée, mais qui n’était pas froide. Le ciel s’était couvert d’un nuage unique, fuligineux et immobile, qui pesait comme une voûte de pierre grise sur la campagne morte. Elias chevauchait, seul, perdu dans ce vaste silence de mort. Pas une voix ne s’entendait, pas une feuille ne bougeait; les ruisseaux eux-mêmes, au bord des sentiers, coulaient verdâtres, froids, silencieux. Il avait sur le visage la couleur de ce ciel livide, et ses yeux cernés étaient verdâtres, froids et tristes comme l’eau des ruisseaux.

Il lui semblait qu’il sortait d’un rêve divin et hideux tout ensemble: et un monstre de félicité et d’angoisse lui déchirait le cœur. Cette félicité, si l’on pouvait appeler cela de la félicité, n’allait jamais sans une inséparable sensation d’angoisse; et, aux moments--ces moments-là étaient les plus nombreux--où le remords du crime commis prévalait, l’angoisse devenait un martyre.

La partie bonne et croyante de son âme s’était réveillée tout d’un coup, dans cette mystérieuse et menaçante aube de carême; et elle reculait, et elle s’étonnait, et elle s’épouvantait devant l’horrible réalité du fait accompli.

«Non, ce n’est pas possible! J’ai eu un cauchemar! pensait-il en crispant sur la bride ses doigts contractés par la terreur. Oui, oui, un cauchemar! N’ai-je pas eu cent fois des cauchemars pareils, au bord de l’Isalle et dans la _tanca_?... Mais non, non, non! Que te dis-tu à toi-même, Elias? Tu es un misérable, un fou; tu es le plus vil, le plus abject des hommes!»

Et, tandis qu’il s’adressait à lui-même ces reproches, il retombait insensiblement dans le souvenir; et tous ses membres tressaillaient de volupté, son visage s’éclairait. Mais, soudain, ce visage redevenait plus ténébreux qu’auparavant, un flot de honte et de remords inondait toutes ses veines; et de nouveau la terreur l’assaillait, jointe à une envie folle de se frapper, de se souffleter, de se mordre les poings. Et les injures recommençaient: «Tu es un lâche, un misérable, un fou! Ah! Elias, rebut du bagne, ta mère, ton père, tes frères pouvaient-ils attendre de toi autre chose? Tu as souillé ta propre maison, tu as trahi ton frère, ta mère, toi-même! Caïn! Judas! Lâche! Misérable! Ordure! Que vas-tu faire, maintenant? Te reste-t-il autre chose à faire que de te donner un coup de poignard dans le cœur?» Et ensuite il retombait dans le souvenir; et il sentait que dorénavant il aimait Maddalena jusqu’à la furie et qu’à la première occasion il faillirait encore. Et, à cette pensée, ses cheveux se dressaient d’horreur.

Ce fut ainsi qu’il fit le trajet. Lorsqu’il franchit la barrière de la _tanca_, il releva lentement les yeux et regarda d’un air étonné le paysage qui s’étendait devant lui, morne et vert, d’un triste vert de février, ces roches, cette ligne du bois, grave et rigide sur le ciel de cendre; et ce paysage lui parut changé, lui parut hostile.

«Ah! qu’ai-je fait? s’écria-t-il intérieurement. Qu’ai-je fait? Comment supporterai-je le regard de mon père?»

Il n’eut pas seulement à supporter ce regard, mais il dut entendre aussi les discours de Zio Portolu, qui le blessaient d’une façon cruelle.

--Tu t’es diverti, mon agneau? Eh! cela se voit sur ton visage, qui a la couleur du levain. Certainement tu t’es masqué, tu as dansé, tu as veillé, tu t’es amusé: je lis cela dans tes yeux, mon fils. Et ton père était ici à travailler, à épier les malfaiteurs, pendant que tu te divertissais. Mais ne t’imagine pas que je sois jaloux. Tu es jeune; et mon temps, à moi, est passé. Et puis, maintenant c’est le carême.

Il y eut une courte pause, après laquelle Zio Portolu demanda encore:

--Et Zia Annedda, que fait-elle?... Ah! elle m’a envoyé de la fouace et des beignets. Ce n’est pas elle qui oublierait son vieux pâtre!... Et ma chère Maddalena, que fait-elle? Est-ce qu’elle s’amuse? Oui, laissons-la s’amuser, la petite tourterelle; c’est une sainte, comme Zia Annedda. Eh! eh! elle lui ressemble plus que ses propres enfants!

«Ah! s’il savait!» se disait Elias avec un frisson.

Et chaque parole de son père le frappait au cœur. Et, comme il lui semblait impossible de s’abandonner à ses pensées en présence de Zio Portolu, il alla, dès qu’il le put, chercher la solitude.

D’ailleurs, sans se l’avouer à lui-même, il désirait rencontrer Zio Martinu. Mais le vieux n’était pas là. En traversant la prairie, Elias ne rencontra que son frère Mattia qui, tranquille et taciturne, errait dans l’herbe, armé d’une longue perche. Sous ce grand ciel mort, dans l’immobilité de toutes les choses, les _tancas_ semblaient encore plus désertes et plus illimitées.

Elias pensait à la mascarade, au bruit de la foule, au bariolage des travestissements, à la danse avec Maddalena; et les moindres souvenirs lui donnaient un frisson. Ah! ils étaient heureux, tous ces gens qu’il avait vus! Lui seul était condamné à vagabonder dans la solitude; pour lui seul le bonheur se transformait en supplice!

Il eut un nouveau mouvement de révolte; et ensuite, puisque le premier pas était fait, puisque son âme était irrémédiablement perdue, il se demanda pourquoi il ne continuerait pas à jouir de son funeste bonheur. «Je suis un fou, pensait-il. Maddelena ne peut plus vivre sans moi, elle me l’a dit; et moi, je lui ai juré que je lui appartiendrais toujours. Pourquoi devrais-je la rendre malheureuse? Nous ne ferons aucun autre mal sur la terre; nous vivrons toujours comme mari et femme; et jamais Pietro n’aura rien à souffrir par notre faute.» Et son visage s’éclairait, au rêve d’une telle félicité; mais, brusquement, à l’improviste, il comprenait toute l’horreur de ce rêve, et il en était affolé, et il aurait voulu se rouler par terre, renverser les rochers, hurler son péché vers le ciel, heurter sa tête contre les cailloux, afin d’oublier, afin d’arracher de son âme les souvenirs et les concupiscences.

A la tombée du soir, il fut accablé d’une tristesse et d’une langueur invincibles. Il se mit à regarder l’horizon, vers Nuoro, avec le désir de retourner là-bas, de voir Maddalena, de la voir au moins à distance, ou au moins de lui serrer la main, ou au moins d’incliner la tête sur ses genoux et de pleurer ainsi qu’un enfant. «J’y vais! j’y vais! murmurait-il, comme dans la nuit où la fièvre l’avait abattu sous un arbre. Oui, j’y vais! j’y vais!» Et il y eut un moment où il se mit en marche; mais, à peine eut-il fait les premiers pas, il s’aperçut que ce qui le poussait vers Nuoro, ce n’était pas seulement le désir de voir Maddalena de loin; c’était aussi le péché mortel, le démon, l’attrait monstrueux de la rechute; et il en éprouva encore une fois de l’horreur. «Où vas-tu, Elias? se demanda-t-il. Tu n’es donc pas un homme?»

Il n’y alla pas, mais il eut peur de lui-même et de sa faiblesse; et la pensée lui vint de se jeter aux pieds de son père, de lui confesser tout, de lui dire en pleurant: «Attachez-moi, mon père! Enchaînez-moi entre deux rochers! Ne me laissez pas m’en aller! Ne me laissez pas seul! Aidez-moi contre le démon!» Mais ensuite il réfléchit: «Hélas! il me tuerait, si je lui disais pareille chose. Et il aurait bien raison de m’écraser comme une grenouille!»

Tels furent ses combats durant quelques jours. Comme il s’était vaincu le premier soir, il eut à lutter moins rudement pour se vaincre encore les jours qui suivirent; et il ne retourna pas à Nuoro. Mais les forces l’abandonnaient; une tristesse mortelle ne lui laissait de repos ni le jour ni la nuit; et il sentait que, s’il était forcé de revenir au pays et de revoir Maddalena, il ne résisterait plus à la tentation. Alors, il se mit de nouveau en quête de Zio Martinu, traversa la _tanca_, franchit le mur et s’enfonça dans la futaie.

C’était une nuit de pleine lune; le vent courait sur la cime des arbres avec un frémissement sonore et continu; mais, à l’intérieur du bois, sous les chênes, pas une feuille ne bougeait. La clarté de la lune passait entre les rameaux, limpide, tranquille, souvent coupée par quelque branche mince qui se dessinait en noir sur la froide transparence de l’air. Cela ressemblait à quelque merveilleux tableau des contes de fées, à un bois enchanté sous la lune. Des fonds d’argent s’étendaient dans le lointain; et, sur ces fonds, d’autres lignes de bois se profilaient, semblables à des montagnes noires.

Elias cheminait. Ses yeux perçants distinguaient les éboulis du terrain, les troncs droits dans l’ombre et jusqu’aux moindres broussailles. Il reconnut de loin que la cabane de Zio Martinu était éclairée; et aussitôt, dans le souci qui le tourmentait, il éprouva un soulagement. «Ah! il pourrait donc enfin confier à quelqu’un l’horrible secret qui lui oppressait le cœur! Il pourrait donc enfin demander aide et conseil!» Mais, lorsqu’il fut à la cabane et qu’il eut salué Zio Martinu, il retomba dans le désespoir. «Que pouvait-il attendre de cet homme? Que pouvait-il lui dire? Que pouvait-il lui demander? Ce qui était fait était fait, et, dût le monde s’écrouler, il n’y avait plus de remède. Quels que fussent les conseils du vieillard, ce qui devait s’accomplir s’accomplirait quand même.» Il se rappela les nombreuses fois où Zio Martinu lui avait donné des conseils; toujours ces conseils l’avaient soulagé, mais il n’avait jamais pu les suivre.

Telles étaient ses pensées lorsqu’il se laissa choir sur un siège, près du feu, avec une douleur si visiblement exprimée par son visage qu’à l’instant Zio Martinu devina tout.

--Où étiez-vous? lui demanda Elias. Je vous ai cherché à plusieurs reprises.

--Pourquoi me cherchais-tu?

--Il y avait si longtemps que je ne vous avais rencontré!

--Et où vas-tu comme ça, dans la nuit?

--Je suis venu pour vous voir, Zio Martinu.

--Tu as été à la ville?

--Non; je n’y ai pas été depuis le dernier jour du carnaval.

--Et c’est après le carnaval que tu m’as cherché?

--Oui.

Elias sentit que le regard du vieux était fixé sur son propre visage; il comprit que Zio Martinu devinait tout, et il rougit.

--Tu es défait, reprit Zio Martinu, le regard toujours fixé sur Elias; tu portes sur ta face le péché mortel. Pourquoi viens-tu me chercher, si tu n’as plus besoin de mes conseils?

Elias leva ses yeux grands ouverts, apeurés et égarés comme ceux d’un enfant, vers les yeux du vieillard: des yeux de sanglier, sauvages et doux en même temps. Alors, Zio Martinu sentit son cœur de pierre s’émouvoir. Il lui sembla qu’Elias, ce garçon beau et faible comme une femme, se réfugiait près de lui à l’heure de la tempête comme un agneau se réfugie sous un chêne. «Pourquoi lui adresserais-je des reproches? pensa-t-il. Le malheureux souffre, cela se voit, et il devient rouge. Frapper sur lui, ce serait brandir une hache contre un roseau.» Néanmoins, il lui demanda d’une voix rude:

--Pourquoi viens-tu aujourd’hui, Elias? Que veux-tu que je te dise? Ah! si tu avais suivi mes premiers conseils!

--Des mots! des mots! éclata Elias, avec un véritable désespoir. Est-ce que nous savons si, au cas où j’aurais suivi vos premiers conseils, mon frère ne m’aurait pas assommé? Pourtant, je l’aurais moins offensé que je ne l’ai offensé à cette heure; et, à cette heure, il ne m’arrachera pas un cheveu. Ainsi va le monde, Zio Martinu; et c’est le sort, c’est le démon qui nous persécute.

--Mais enfin, pourquoi viens-tu?

--Eh bien, oui! poursuivit Elias, de plus en plus désespéré et irrité; oui, je viens pour vous demander encore un conseil, et je suis certain que votre conseil sera bon. Et je viens aussi pour vous demander aide; et je suis certain que, afin d’empêcher que je ne retourne à Nuoro jusqu’au moment où la tentation aura cessé de me tourmenter, vous êtes capable de m’attacher, de m’emprisonner. Mais le sais-je, moi, si je pourrai suivre votre conseil, et si, pendant que vous m’attacherez, je ne tâcherai pas de vous mordre les mains et de m’échapper et de m’en aller faire ce que veut le démon?

--Le démon! le démon! répliqua le vieillard en haussant les épaules avec mépris. C’est toujours au démon que tu t’en prends! Je suis las de t’entendre parler ainsi. Qu’est-ce que le démon? C’est nous-mêmes.

--Vous ne croyez pas au démon? Et à Dieu?

--Je ne crois à rien, Elias. Mais, quand j’ai demandé un conseil, je l’ai suivi; et, quand j’ai sollicité l’aide d’un autre, j’ai baisé la main qui m’aidait, je ne l’ai pas mordue, comme tu mériterais que te mordît la vipère!

Le jeune homme sourit tristement.

--Ce n’était qu’une façon de parler, Zio Martinu.

--Bon. Mais alors, par façon de parler, je te dirai ceci. Puisque tu viens me demander des conseils pour ne pas les suivre, me demander de t’attacher pour me mordre ensuite la main, tu n’avais pas besoin de te donner ce dérangement. Tu crois au démon, toi; eh bien, empoigne-le par les cornes et enchaîne-le; mais prends garde qu’il ne te morde!

Le vieillard était gouailleur, et son accent, plus encore que ses paroles, exprimait cet âpre sarcasme que les Orunais savent parfois donner à leurs discours. Une angoisse enfantine se répandit sur le visage d’Elias.

--Zio Martinu, dit-il sur un ton suppliant, voilà donc toute votre sagesse? Achever un désespéré!

--Oh! non, je ne suis pas un sage, Elias; mais je sais que chacun doit se chausser à son pied. Toi qui crois à Dieu et au démon, tu es venu me demander conseil, à moi qui crois seulement à l’énergie de l’homme. Tu t’es trompé; et moi aussi je me suis trompé, en te donnant des conseils qui n’étaient pas conformes à ta nature. Oui, c’est jusque-là que va ma sagesse! Ah! un âne est plus sage que moi! Qui sait, te dirai-je à mon tour, si, au lieu de te rendre service, je ne t’ai pas été nuisible? C’était à un homme de Dieu que tu devais t’adresser, pour lui demander conseil. Mais il en est temps encore. Voilà ce que je te dis.

Elias comprit que le vieillard avait raison, et il se rappela aussitôt l’abbé Porcheddu et l’entretien qu’ils avaient eu ensemble, par une nuit de lune comme celle-ci, sur les hauteurs de Saint-François.

--Le fait est, dit-il, que je connais un homme de Dieu qui, une fois déjà, m’a donné de bons conseils et m’a fortifié contre la tentation. C’est un homme jovial et qui ne craint pas de se divertir; mais, au fond, c’est un homme de conscience. Et malin! Comme vous, Zio Martinu, il a, lui aussi, deviné tout de suite mon secret, tandis qu’aucun de ceux avec lesquels je vis continuellement ne l’avait deviné. J’irai chez l’abbé Porcheddu.

--Il est de Nuoro?

--Non; mais il habite Nuoro.

--Vas-y donc; vas-y sur-le-champ.

--J’ai peur, Zio Martinu.

--De quoi donc as-tu peur, petit lièvre? s’écria le vieillard.

--J’ai peur de me trouver seul avec Maddalena, répondit Elias, les yeux égarés.

--Ah! en vérité, tu me mets en colère! Quel animal es-tu? Un lapereau? un chat? une poule? un lézard?

--Je suis un homme mortel.

--Eh bien, déclara Zio Martinu, je ne te laisserai pas seul, j’irai avec toi. Désormais, tu m’es devenu insupportable; et je te conduirai en enfer, si tu le veux, pourvu que je ne te voie plus ici.

Cette aimable promesse fit sourire Elias et le calma: il voyait poindre enfin une lueur d’espérance. «Oui, se dit-il, je me confesserai, je communierai, je sauverai mon âme.» La douleur et la passion ne lui laissaient pas un instant de trêve; et la pensée qu’il devrait renoncer irrévocablement à Maddalena, maintenant qu’elle lui appartenait tout entière, était pour lui un crève-cœur inexprimable; mais le premier pas hors de la voie du mal était fait, et les autres lui semblaient moins difficiles.

Le lendemain matin, Zio Martinu vint le prendre: et ils partirent tous les deux à pied pour Nuoro. En route, ils n’échangèrent pas vingt paroles. Pendant la nuit précédente, Elias avait fait son examen de conscience; et, le long du chemin, il se répétait à lui-même ses péchés et ses bons propos. Mais, à mesure qu’ils approchaient du pays, il se sentait gêné par une inquiétude grandissante.

--Écoutez, Zio Martinu, dit-il brusquement, si vous voulez m’en croire, nous n’irons pas à la maison.

--Quel homme est-ce là! répondit le vieillard, comme s’il se parlait à lui-même. S’il va se confesser, c’est par peur de lui-même et non par crainte de Dieu; jamais il ne saura se vaincre.

--Eh bien, allons à la maison! s’écria Elias avec dépit.

Heureusement, Maddalena était sortie; mais Elias comprit à quel point il était faible: car il s’attrista de ne point la voir, et il n’osa pas demander où elle était. Lorsque le vieillard et le jeune homme se furent un peu reposés, ils se rendirent chez l’abbé Porcheddu. Là, ils durent attendre que celui-ci revînt du chœur. L’abbé avait un bénéfice de chantre, et il n’espérait certes pas devenir chanoine; mais pourtant il vivait à son aise, dans une maisonnette dont l’ameublement lui rappelait les usages et les coutumes de son village natal, avec les lits de bois à baldaquin, les coffres de bois noir et les divans à fond de paille; et il était servi avec amour par sa vieille sœur Anna. De son village, on lui envoyait en abondance des provisions de vin, de noix, d’oignons, de haricots, de fruits secs; et la vieille Anna savait préparer toutes sortes de conserves, confectionner des gâteaux au miel et au raisiné, faire le café le plus exquis de Nuoro.

Quand elle apprit que ce jeune homme au regard inquiet, qui désirait voir l’abbé Porcheddu, était le fils de Zia Annedda, elle lui fit un très bon accueil. Ah! elle la connaissait bien, cette petite vieille qui était une vraie sainte: car, une fois, celle-ci lui avait soigné une main malade et n’avait pas voulu de récompense. «Pour les âmes du purgatoire! disait Zia Annedda à ses malades. Pour les pauvres petites âmes du purgatoire!»

Enfin l’abbé Porcheddu rentra. Il était toujours le même, rubicond et jovial; et il salua Elias par des exclamations d’allégresse, mais en le regardant avec des yeux perçants et pleins de malice. Le jeune homme pensa: «Il devine, lui aussi!» Et il eut la sensation qu’un froid passait sur son visage: car il pâlissait de honte et d’angoisse.

--J’ai à vous parler, murmura-t-il.

--Et aussi ce vieux chêne? demanda l’abbé, en indiquant Zio Martinu. Montons, montons là-haut. Annesa, tu nous apporteras le café, et autre chose avec, si tu en as à la maison.

--Quant à moi, dit Zio Martinu, je me retire. Je t’attendrai chez tes parents, Elias. Adieu, monsieur l’abbé. Je vous recommande ce jeune homme.

Mais l’abbé Porcheddu ne le laissa point aller avant que Zia Annesa lui eût versé un petit verre d’eau-de-vie. Enfin Zio Martinu put prendre congé; mais il s’arrêta au coin de la rue, et il resta là un bon moment, à observer la petite porte par où il venait de sortir. Vingt minutes se passèrent sans qu’Elias reparût. Alors le vieillard retourna chez les Portolu et il attendit près du feu.

Quand Elias revint, Maddalena était toujours absente; et il en fut contrarié, mais d’autre façon qu’une heure auparavant. S’il souhaitait de la revoir, c’était parce qu’il aurait voulu se démontrer à lui-même, et un peu aussi à Zio Martinu, combien il était fort, désormais: il la regarderait sans passion et sans désir, avec des yeux chastes et repentants. Et, par le fait, un je ne sais quoi de nouveau, une flamme pure et hardie brillait dans son regard; mais son visage était d’une pâleur mortelle et ses mains tremblaient. Zio Martinu l’observa longuement, en silence; puis, il lui demanda s’ils repartiraient tout de suite. Elias vainquit son désir de faire l’expérience de sa force en revoyant Maddalena; et ils se mirent en route. Dès qu’ils furent seuls:

--Je me suis confessé, dit-il au vieillard. Dans quinze jours, je reviendrai pour communier; et alors l’abbé Porcheddu me donnera une réponse.

--Quelle réponse?

--J’ai résolu de me faire prêtre, déclara Elias, d’un ton confidentiel. Ah! il était temps! Mais j’ai trouvé ma voie.

Le vieillard ne répondit rien; de nouveau, son âme semblait très éloignée de l’âme d’Elias, et il avait l’air de ne plus porter aucun intérêt aux affaires de celui-ci. Toutefois, le jeune homme ne s’en choqua point: son âme, à lui aussi, était maintenant si éloignée de l’âme du vieillard, si éloignée du passé! Une pure ivresse l’enveloppait; toutes ses angoisses, toutes ses inquiétudes, toutes ses hontes, toutes ses irrésolutions avaient pris fin. Il voyait devant lui une voie blanche et unie comme cette grande route qu’ils parcouraient, un fond clair et serein comme l’horizon bleu de cette matinée limpide.

--L’abbé Porcheddu prendra les renseignements, fera toutes les démarches; et, d’ici à deux ou trois semaines, il me rendra réponse, expliqua-t-il d’une voix émue, parlant pour lui-même plutôt que pour Zio Martinu. Et vous verrez que tout ira bien. Ça coûtera gros; mais mon père a de l’argent; et, quand il saura ce que je veux faire, il sera heureux à ne pas y croire.

--Tout cela va bien, tout cela va bien, répondit Zio Martinu. Si tu as trouvé ta voie, prends-la et ne la quitte plus.

Parvenus à la bergerie, ils se séparèrent; et le jeune homme ne pensa pas même à remercier ce vieillard qui l’avait conduit au salut. Il se contenta de lui dire:

--J’espère que nous nous reverrons, Zio Martinu.

Le vieillard ne promit rien, et il ne se fit plus voir. Un mois après, Elias l’aperçut de loin, mais l’évita. «Oh! oh! pensa Zio Martinu, avec un sourire étrange dans ses petits yeux de sanglier. S’il est véritablement sur le point de se faire homme de Dieu, par ma foi, il commence mal!»

· · ·

Qu’était-il arrivé à Elias? Le carême finissait, et l’abbé Porcheddu l’attendait encore vainement. Dans les premiers jours qui avaient suivi la confession, le jeune homme avait vécu entre ciel et terre: tout le passé était relégué dans l’oubli, tout l’avenir s’offrait plein de charme. Il se sentait renaître avec la même pureté et la même douceur qu’avait autour de lui la campagne renaissante, en cette saison de renouveau; il priait sans cesse, et il attendait avec une anxiété suave que les deux semaines fussent écoulées. Son visage s’était éclairci; ses yeux avaient pris une expression et une transparence enfantines.

Mais quinze jours d’attente, c’était trop. Ah! l’abbé Porcheddu ne devait pas connaître le cœur humain aussi bien qu’il s’en vantait, s’il pouvait croire que la joie de la confession durerait deux semaines dans un cœur bouleversé par la concupiscence. Le temps jetait un voile sur la joie d’Elias. Un certain jour de la seconde semaine, il s’aperçut qu’il retombait dans la tristesse: c’était comme si la main d’un monstre invisible l’eût empoigné par la nuque et poussé vers un abîme inconnu.

Le jour suivant, il eut peur; et l’idée lui vint de retourner au pays et de se jeter aux pieds de l’abbé Porcheddu. «Mais s’il revoyait Maddalena auparavant?» A cette idée, un frisson lui courut de la tête aux pieds. Hélas! tout serait inutile! Elias aimait toujours Maddalena, et il ne pouvait l’effacer de sa mémoire. Au moment où il croyait avoir vaincu, avoir fait taire ses sens, aboli le passé, enseveli son cœur, soudain la passion le ressaisissait, plus tenace, et l’emportait comme une feuille dans un tourbillon. C’était la main de ce monstre invisible qui s’appesantissait sur sa nuque et qui le poussait vers le crime. Son visage redevint livide et ses yeux s’obscurcirent.

Le troisième jour, il se trouvait par hasard à l’entrée de la _tanca_, pensif et morose, lorsqu’un événement extraordinaire le glaça d’épouvante. Ce matin-là, comme d’habitude, Mattia était allé à Nuoro, d’où il devait rentrer vers midi. Or, le tiède midi de mars régnait sur les pâturages. A cette douce heure de soleil et de rêves, on ne voyait personne dans l’immensité du plateau; une brise agréable passait, courbant l’herbe que le soleil avait chauffée. Et voilà que, tout à coup, au lieu de Mattia, Elias vit arriver Maddalena sur la jument balzane encore suivie de son poulain. Était-ce une hallucination, un fantôme de son esprit malade? Jamais Maddalena n’était venue seule à la bergerie. Il regarda mieux, pâle, bouleversé. Oui, c’était bien elle, c’étaient ses grands yeux ardents, fixés de loin sur ceux du jeune homme avec une puissance magnétique.

Pas une seconde Elias n’eut ni le désir ni la force de s’enfuir; les jambes lui manquèrent, et il s’assit sur le petit mur.

Elle avançait, sans se hâter; mais, sitôt la porte franchie, elle sauta lestement à bas de son cheval et s’approcha du jeune homme. Elle tremblait toute, et elle le regardait avec une passion folle. Ah! quelle expression ils avaient, ces yeux sombres, ardents, mi-clos, vus d’en bas comme les voyait Elias! Il ne l’oublia jamais; et il comprit alors que ce regard lui donnait une joie dont une seule minute valait toute une éternité de la joie éprouvée la semaine précédente.

--Et Mattia? demanda-t-il.

--Mattia est resté au pays. Je l’ai persuadé de me laisser venir à sa place. Pietro est absent. Ta mère est descendue à l’enclos pour y cueillir des olives, et elle ne rentrera que ce soir.

--Ah! Maddalena, tu nous perds! Pourquoi es-tu venue?

Elle se pencha sur lui, délirante:

--Et toi, pourquoi ne te voit-on plus au pays? Dis, Elias, dis: pourquoi ne te voit-on plus?

Et, son délire croissant, elle se mit à lui prendre la tête dans ses mains, à lui gémir sur le visage:

--Elias! Elias! Elias! Ne vois-tu pas que je me meurs?... Puisque tu ne venais plus, il a bien fallu que je vienne!

Et elle lui couvrit la bouche de baisers. Il fut pris de vertige, délira du même délire qu’elle. Et ils s’abîmèrent encore une fois dans la perdition.

Tout le carême était passé, et l’abbé Porcheddu n’avait pas revu Elias. Enfin il demanda des nouvelles du jeune homme, apprit que celui-ci revenait souvent au pays; et alors il conçut un soupçon. «Assurément il est retombé dans le péché, pensa-t-il; et moi, je vais faire une belle figure auprès de Monseigneur, maintenant que mes démarches pour l’admission de ce jeune homme au séminaire ont été couronnées de succès. Prêtre, prêtre, ah bien, oui! Ce qu’il veut, c’est autre chose que la prêtrise... Et pourtant, il faut aviser; car, si l’on n’avise pas, une tragédie pourra se produire dans cette maison, sans parler du reste.»

Il alla donc lui-même à la recherche du jeune homme et finit par le rencontrer.

--Je t’ai attendu, lui dit-il en le regardant droit dans les yeux.

Mais les yeux d’Elias, froids et mauvais, se dérobèrent au regard de l’homme de Dieu; son visage était ravagé, brûlé par la passion et par le crime.

--Il m’a été impossible de venir, répondit-il.

--Et pourquoi impossible?

--J’ai réfléchi. Je suis indigne de communier; et, quant au reste, ma décision n’est pas arrêtée encore. D’ailleurs, rien ne presse, abbé Porcheddu.

--Rien ne presse! Que dis-tu, Elias? Malheur à l’homme qui attend le lendemain! Tu es retombé dans le péché; le démon t’entraîne.

--Mais non, je ne suis pas retombé dans le péché! Que venez-vous me conter là? repartit Elias avec un sang-froid parfait.

L’abbé Porcheddu en fut effrayé; il aurait mieux aimé qu’Elias avouât sa faute, fût-ce en se révoltant, fût-ce en blasphémant; mais cette froideur, cette hypocrisie étaient le comble de la perversité.

--Elias, Elias! reprit-il d’une voix émue. Regarde bien où tu vas; rentre en toi-même... Malheur à celui qui sème dans la chair, car il moissonnera la corruption; et heureux celui qui sème dans l’esprit, car il moissonnera la vie éternelle...

Elias hocha la tête et répliqua:

--Je ne comprends pas ce langage; il n’y a que les prêtres qui le comprennent. D’ailleurs, je ne suis pas dans le péché; je ne fais de mal à personne. Otez-vous cela de la tête, abbé Porcheddu!

--Tu ne comprends pas ce langage, Elias; mais tu peux comprendre les conséquences humaines de ta conduite... Réfléchis, réfléchis. Si, un jour, on vient à savoir ce qui se passe, quelle horrible tragédie! Songe à ta mère, à ton père! Songe que le péché ne peut demeurer longtemps secret; car, là où il y a du feu, il y a de la fumée.

--Je ne suis pas dans le péché, vous dis-je! répétait l’autre avec une glaciale obstination. Il ne peut rien arriver, quand il n’y a rien.

Elias ne sortait pas de là; et l’abbé Porcheddu s’en fut, désespérant de le sauver.

Toutefois, Elias resta profondément frappé de cet entretien. Son bonheur était si affreux, rendu si amer par le remords, par la peur, par l’horreur du péché! Tout ce que l’abbé Porcheddu lui avait dit, il le pensait et se le redisait continuellement; mais il ne parvenait pas à se vaincre, et il ne l’essayait même plus. Après la volupté, il éprouvait le supplice de l’angoisse, du remords, du dégoût; mais, pour se délivrer de l’angoisse qui précédait et qui suivait la volupté, il retournait bientôt à sa coupable ivresse. En outre, dans les moments les plus sombres de sa désespérance, il commençait à sentir de l’aversion et du mépris pour Maddalena. «Elle est la tentation, se disait-il à lui-même. C’est elle qui a causé ma perte. Pourquoi est-elle venue? Pourquoi m’a-t-elle tenté? Elle ne pense donc ni à Dieu ni à la vie éternelle, cette femme?» Mais ensuite il se reprochait ce mépris, se rappelait combien Maddalena l’aimait; et il se sentait attiré vers elle par une tendresse encore plus profonde, par un amour encore plus ardent. Malgré tout, la parole de l’abbé Porcheddu avait jeté dans le cœur d’Elias une bonne semence; le remords et la douleur grandirent au fond de son âme, et il se reprit à penser qu’il devait chercher la paix ailleurs qu’auprès de Maddalena.

--Un temps viendra où nous serons vieux, lui dit-il un jour; et alors, que ferons-nous? Dieu nous pardonnera-t-il?

--Ne parlons pas de ces choses! répliqua-t-elle, dépitée. Ou bien, est-ce que tu veux te faire prêtre, comme tu le disais à la neuvaine de Saint-François?

Et elle se mit à rire. Il tressaillit, ne fit aucune réponse; mais son irritation et sa haine contre Maddalena s’accrurent. Si elle lui avait répondu dans le ton, si elle lui avait montré qu’elle espérait en la miséricorde du Seigneur, il se serait attendri et l’aurait sans doute aimée davantage; mais, en ce moment-là, les railleries et le dépit de cette femme la lui rendirent odieuse.

A partir de cette soirée, ils eurent souvent de petites querelles, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Quand ils s’étaient quittés, Elias regrettait ce qu’il lui avait dit; mais, dès qu’il la revoyait, il ne pouvait s’empêcher de recommencer.

--Écoute, Elias, lui dit-elle à la fin. Tu es irrité, tu me maltraites injustement; et moi aussi, sous la brûlure de tes paroles, j’arrive à ne savoir plus ce que je dis. Nous en venons ainsi à ne plus nous comprendre, quoiqu’il nous soit impossible de vivre l’un sans l’autre. Mieux vaut que nous cessions de nous voir pendant quelque temps. N’est-ce pas ton avis? D’ailleurs, nous allons être obligés d’interrompre un peu nos relations...

--Ce qui vaut mieux, au contraire, c’est que nous nous voyions très souvent, et que nous nous disputions, et que nous finissions par nous haïr et par nous séparer à jamais.

--Elias! dit-elle en pâlissant, pourquoi parles-tu ainsi? Pourquoi faut-il que nous nous haïssions et que nous nous séparions à jamais?

--Parce que nous sommes en état de péché mortel.

Cette réponse la rendit affreusement triste.

--Est-ce que tu ne le savais pas auparavant? Aujourd’hui, il est trop tard.

--Pourquoi est-il trop tard?

--Parce que je suis mère d’un enfant qui est tien...

A son tour il changea de couleur, et une bourrasque d’émotions diverses l’assaillit. Il couvrit Maddalena de baisers, de folles paroles; il lui demanda pardon, lui promit tout ce qu’elle voulut.

Ils se quittèrent, décidés à ne plus se revoir en tête à tête jusqu’à la naissance de l’enfant. Elias, éperdu d’amour, était heureux enfin comme il ne l’avait pas été depuis fort longtemps.