Les premiers temps.
Je me souviens encore comme mon cœur tressaillit et se serra lorsque j’entendis pour la première fois le bruit que fit la porte de ma cellule en se refermant sur moi. Je ne m’attendais à rien de bien grave ; aussi le sentiment que j’éprouvais ne contenait-il aucun élément de crainte, c’était plutôt de la curiosité que je ressentais. Toute cette mise en scène mystérieuse et qui devait être terrible, toutes ces mesures employées envers moi, le plus doux parmi les gens paisibles, ne me terrifiaient aucunement ; j’y trouvais plutôt une pointe de ridicule et je riais…
Par désœuvrement, je me mis à examiner ma cellule. Elle avait sept pas en long et était assez haute de plafond. L’unique fenêtre en était armée d’un grillage en lourds barreaux de fer. Je constatai que ma nouvelle demeure était trop étroite pour être arpentée de long en large — seule occupation qui me restait pour le moment. Les murs, badigeonnés en jaune, étaient tous couverts d’inscriptions très difficiles pourtant à déchiffrer, car la main prévoyante du staroj s’était empressée de les effacer au fur et à mesure de leur apparition. Après beaucoup d’efforts, je parvins à en lire une : Vae victis !
Un lit se trouvait acculé à l’un des murs ; un seau dans un coin, une toute petite table, une chaise, voilà pour le mobilier.
Après avoir terminé mon inspection, je sentis tout à coup que je n’avais rien à faire. Il n’était pas plus de six heures du soir ; je me jetai tout habillé sur mon lit et me mis à réfléchir à ma position : que devais-je répondre, comment devais-je répondre aux interrogatoires ? Me retiendrait-on longtemps ici ? Serais-je condamné et puni, ou non ? Mais mon cerveau ne voulait pas m’obéir et penser… Bref, je décidai que la nuit porte conseil et je m’endormis.
Un bruit de clefs, d’éperons et de sabre traînant sur des dalles de pierre me réveilla.
Le jour n’avait pas encore paru. La porte de ma cellule s’ouvrit et un soldat entra. Il était affublé d’un gilet en drap bleu, avait une serviette sur l’épaule, et portait d’une main un bougeoir allumé et de l’autre une cuvette et un pot à eau. Dans l’encadrement de la porte se voyaient un factionnaire et un starchoi, muets tous les deux et immobiles comme des statues.
― Quelle heure est-il ? demandai-je au soldat en me détirant les bras.
― Je ne puis le savoir ! fut la réponse.
― Hé ! dis donc ! est-ce déjà le matin ?
― Je ne puis le savoir !
Je compris qu’il lui était défendu de me parler, et partant je cessai mes questions ; mais je ne pus m’empêcher de ressentir un mouvement de colère pour l’humiliation que je venais de subir. Pendant que je me levais, on m’apporta du thé. Puis de nouveau un bruit de clefs, d’éperons… La porte se referme et pendant longtemps encore j’entends l’écho de pas qui s’éloignent. Enfin le jour parut. Je trouvai sur ma table un volume d’une revue réactionnaire, je me mis à lire, mais la lecture ne parvint pas à dissiper l’impression désagréable que m’avait fait l’insignifiant épisode du matin ; au contraire elle l’aggrava. Je jetai mon livre avec dépit et essayai de me promener dans ma cellule ; mais le plancher criait, je me heurtais à tout moment aux meubles ; à chacun de ces bruits insolites le factionnaire s’approchait à pas de loup de ma porte ; j’entendais grincer le châssis du judas qui y était pratiqué à hauteur d’homme, deux yeux y apparaissaient et se fixaient sur moi. Pour éviter cet espionnage je cessai de marcher, je m’assis sur la chaise en tournant le dos à la porte et, sans me rendre compte à moi-même comment cela se fit, je me mis à réfléchir aux circonstances qui m’avaient amené en ce lieu. Je décidai qu’il fallait me préparer à tout ce que l’avenir pouvait avoir en réserve pour moi : « Dieu nous a tous en sa main ! » pensai-je ; je me souvins aussi qu’il ne manquait pas de « lieux qui ne sont pas trop rapprochés », je me rappelai qu’il y avait des travaux dénués de tout agrément… Je pris toutes ces éventualités en considération de sang-froid, comme un bon Russe que je suis.
Du reste, ne savais-je pas d’avance ce qui m’attendait ? Toutes les questions qui pouvaient surgir à propos de sacrifices et de privations pour moi personnellement et pour ceux qui m’étaient chers… tout cela était résolu d’avance, depuis longtemps, dans un sens ou dans un autre. Il n’y avait plus à revenir là-dessus, et, néanmoins, lorsque je pensai que loin, bien loin, à plus de deux milles verstes vivaient deux vieillards qui avaient mis toute leur âme en ce jeune homme muré dans cette cellule, que ces deux vieillards avaient droit au repos et hâte de se reposer après une longue vie de labeur, et que c’était de ce même jeune homme qu’ils attendaient aide et moyens pour pouvoir le faire… que ces deux vieillards, en apprenant où je me trouvais et ce qui m’attendait dans l’avenir, pourraient aller se reposer d’une autre façon, là où il n’y a plus ni douleur, ni larmes, ni soupirs… Quand je pensai à tout cela, mon cœur se serra d’angoisse… Je me tourmentai toute la journée sur ce même thème. À midi on apporta mon dîner. Je ne pus manger. Était-ce qu’il fût encore trop tôt, était-ce que mon système nerveux fût trop excité…
Ce même jour commencèrent les interrogatoires. Ils continuèrent avec diverses interruptions pendant plus d’un mois.
Quand je pense maintenant à ce temps, il m’apparaît comme un délire de fièvre chaude. Mon cerveau travaillait nuit et jour, sans cesse ni repos ; il fallait se souvenir, sans jamais oublier, même pendant un instant, que les paroles échappées ne sont pas des oiseaux qui ont quitté leur volière et qu’on peut rattraper pour les y remettre. Le temps passait avec une rapidité que je n’ai jamais connue ni jusque-là ni plus tard.
Les interrogatoires terminés, les jours redevinrent longs et douloureusement monotones. L’ennui me rongeait. Je pouvais, en m’éveillant le matin, prédire tout ce qui m’arriverait dans le courant de la journée, même ce que je penserais et ce qui me tourmenterait… Il me semblait que des années s’écoulaient avant la venue de la nuit ; il me semblait que la terre et le soleil, l’univers entier et le temps s’étaient arrêtés et resteraient pour toujours immobiles. Mais lorsque la journée était finie, elle perdait pour moi toute durée, il me semblait que la minute qui venait de s’écouler avait été plus longue que tout le jour entier. Mon système nerveux avait acquis une acuité morbide : le moindre bruit, un frôlement me causaient des soubresauts. Les plaintes lugubres du vent d’automne s’engouffrant dans la cheminée me jetaient dans des accès d’une horrible tristesse ; ces hurlements me semblaient être des gémissements et des pleurs, et je croyais reconnaître les voix de mes compagnons d’infortune. Une fois j’entendis un véritable gémissement, je me mis à trembler de tout mon corps ; mon imagination surexcitée me retraçait les horreurs des tortures du moyen âge, je me sentais pâlir… Je pouvais à peine supporter l’espionnage constant du factionnaire qui me fixait sans relâche à travers le judas.
Pour l’éviter, je m’adossais au mur, dans lequel la porte était percée, et je restais des heures comme cela. Ma pensée s’envolait alors vers la Petite-Russie, ma belle patrie, où j’avais connu plus d’un instant de bonheur. Tous les tableaux qui m’apparaissaient étaient pleins de vie et de vérité.
Le soleil m’inonde de ses rayons dorés et chauds, il me brûle presque… Je ferme mes yeux éblouis par ce luxe de lumière : je vois de vertes prairies où des milliers de grillons me chantent leur mélodie d’été… Plus loin, une légère brise fait passer une houle ondulante sur un champ de blé dont les lourds épis, déjà jaunis et lourds, s’inclinent vers la terre à son passage et murmurent doucement ; j’ai les yeux grands ouverts, mais la conscience de la réalité me quitte. Je suis tout au passé, je ne le fais pas revivre, je revis moi-même avec lui. Et comme c’est doux ! Toute ma vie si pleine de jeunesse et d’espoir repasse devant moi ; tout, tout ce que j’ai pensé, senti, rêvé, s’y reflète… Parfois seulement un sourd malaise me rappelle que je suis enterré vivant dans un sac de pierre… cela me paraît étrange, incompréhensible, invraisemblable. Alors je m’efforce de trouver le fil qui relie entre eux les événements de ma vie, je veux m’expliquer à moi-même comment tout cela a pu arriver. Est-ce possible que ce petit garçon bruni par le grand air et assis sur les genoux de son père avec la barbe duquel il joue en riant de tout son cœur d’un joyeux rire d’enfant ; est-ce possible que ce soit lui qu’on ait muré dans cette tombe pour ne jamais en sortir ? Cela me paraît si invraisemblable que je me persuade que le petit garçon n’a rien à faire avec le jeune homme… Le prisonnier du n 4 est parfaitement étranger à l’enfant, ils n’ont aucun rapport l’un avec l’autre… mais comment est-ce donc en réalité ? Est-ce possible que ce soit pour toujours, à jamais ! Et ce petit garçon, comme il était naïvement heureux jadis, comme il était insouciant, comme il pressentait peu que de sombres nuages s’amoncelleraient au-dessus de sa tête !… Je vois autre chose ; je revois ces mémorables matinées où la conscience de moi-même et de tout ce qui m’entourait s’éveilla pour la première fois en moi. Ah ! qu’il m’est pénible de faire revivre ce souvenir-là !
C’était à la campagne, par une belle et claire journée d’août. Cela sentait le foin et l’absinthe fauchés ; des fils blancs portés par le vent voltigeaient partout dans l’air doux et pur. Je me vois sur le perron du magasin de grain de mon père, je regarde les chariots attelés de bœufs et chargés de blé qui s’approchent.
Tout est neuf pour moi à la campagne ; l’air si pur que je respire me semble une caresse. Tout m’enchante ici : les vieilles bâtisses vermoulues, leurs toits de chaume moussus et le groupe de paysans qui s’avancent, de longs bâtons blancs en main et leur vieux « did » en tête. Un vieillard tout pareil au did est peint sur la pieuse image devant laquelle ma mère me fait agenouiller tous les soirs pour réciter mes prières avant d’aller me coucher. Je le contemple avec respect, ce bon vieux did, je vois les milliers de rides qui sillonnent son front et le tour de ses yeux, je vois son long fouet et les bœufs qui cheminent lentement. Le chariot s’arrête près du perron où je me tiens ; on soulève la bâche, le did aux cheveux blancs monte sur l’essieu et remplit les mesures qu’on lui tend de grains dorés en traçant, à la suite de chacune, des signes mystérieux sur le rebord de la voiture. Un autre paysan emporte les mesures pleines vers le grenier et trace les mêmes signes sur la porte. Mais tout à coup j’entends une dispute : mon père crie, le did aux cheveux blancs crie, tout le monde crie en gesticulant avec colère… En ce moment apparaît mon oncle Ivan, ce bon et brave oncle que j’aimais tant pour son uniforme et ses longues moustaches… Il vocifère lui aussi : « Qu’est-ce à dire ? »
Et tous sont comme pétrifiés, seul le did veut expliquer quelque chose… L’oncle Ivan l’interrompt par un coup terrible au visage ; le did chancelle, mais il est dompté. Alors l’oncle Ivan reprend son élan, et grinçant des dents assène un autre coup au did, qui éperdu, le visage tout en sang, murmure d’une voix défaillante : Faites excuse, pardon, pardon, Votre Honneur !
Alors, c’est mon tour de crier ; je pleure de toutes mes forces, et, me jetant sur l’oncle, je me cramponne aux basques de son habit… « Ne bats plus, toi, ne bats plus ! »
Tout affolé, je sanglote et on m’emporte.
Je n’ai jamais pu oublier cette scène. Pendant la nuit qui suivit, je rêvais de mon père et de l’oncle Ivan, et je voyais leurs mains souillées de sang.
Cette scène !…
Un bruit à la porte ! Deux yeux brillent au judas, deux yeux sur un fond noir… Les tableaux des temps passés disparaissent et je me revois dans ma cellule étouffante.
Quelquefois, je me mettais près du poêle de manière à ce que le factionnaire ne pût me voir. J’étais heureux de lui causer un désappointement ; je l’entendais alors tambouriner des doigts contre la porte. Cela se fait de jour pour s’assurer de la présence du prisonnier, de nuit pour voir s’il dort. Il est rare qu’un détenu, surtout dans les premiers temps de sa captivité, ne s’approche ou au moins ne se retourne du côté de la porte quand le factionnaire se met à y frapper à petits coups. Même plus tard, tout habitué qu’il est à cette manœuvre, le prisonnier se retourne ou s’approche de la porte dès qu’il entend du bruit.
Un jour je me suis mis à la fenêtre. Des gouttes de pluie rebondissaient contre la vitre. Le crépuscule recouvrait tout de ses teintes grises. À travers le bruissement de la pluie, j’entendais gémir le vent et mon imagination évoquait le tableau d’une tempête en mer.
Je voyais des vagues énormes couronnées de crêtes blanches d’écume, des roches gigantesques contre lesquelles se brisaient les vagues pour retomber en une pluie de gouttes scintillantes. Involontairement des analogies consolatrices naissaient dans mon esprit et se formulaient en strophes cadencées et sonores ; elles me paraissaient telles en ce moment… Tout à coup :
― Hé, là-bas ! toi ! arrière, arrière de la fenêtre !
Je tressaillis, mais ne quittai pas ma place.
― Arrière, te dit-on ! Veux-tu essayer du cachot ? Attends que j’arrive !
De pareils épisodes me rendaient malades. J’étais prêt à pleurer. Je n’avais aucun travail à faire, pas de livres. On m’avait tout pris. On remportait tous les matins même le peigne dont je me servais. Je m’amusais comme un enfant chaque fois que le staroj oubliait de me le prendre. J’avais perdu le sommeil. Je restais quelquefois à me rouler pendant cinq ou six heures de suite dans le lit avant de m’assoupir d’un sommeil fiévreux vers l’aurore. Mais ce sommeil même n’avait pas le don de me rafraîchir et de me reposer. Souvent je me sentais plus las le matin en m’éveillant que la veille en me couchant.