‹ En celluleChapitre 2 sur 8 · Les nuits.

Les nuits.

Je m’efforce en vain de m’endormir. Pour y parvenir je ruse avec moi-même. Mais le repos fuit ma couche, mes paupières brûlent, tout mon corps affaibli par une fatigue sans nom est agité de tremblements nerveux. Je me souviens que quelqu’un m’a conseillé de compter pour pouvoir m’endormir. Je compte 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10… 100… 400… 700… 1.000… 2.000… En vain ! Tantôt je m’embrouille dans les chiffres, tantôt je me mets à songer, ou plutôt ce sont des pensées qui m’envahissent. Avez-vous vu comme par une chaude journée d’été apparaît sur le pur azur du ciel un petit nuage blanc, puis un autre, un troisième… ils se rencontrent, se joignent et se fondent enfin en un tout fantastique. Vous vous efforcez de vous rendre compte de sa forme, mais elle vous échappe à chaque instant en ébauchant des contours nouveaux, capricieux, grandioses ou grotesques… jusqu’à ce que le ciel se couvre entièrement de nuages et qu’une demi-nuit grise assombrisse tout de ses teintes lugubres. Il en était de même avec mon pauvre cerveau. Tantôt je restais inerte, sans pensée… tantôt des milliers de pensées changeaient ma pauvre tête en une fournaise ardente. Je prends à tâche de saisir le fil qui les relie entre elles. J’en attrape une : « la veilleuse fume ». Je me presse de penser logiquement à cette circonstance. Je me pose le problème de suivre en idée l’action de la fumée sur l’organisme humain, autrement parlant de me ressouvenir de tout ce que je sais sur ce sujet. J’ai rattaché deux idées ensemble et j’en suis tout heureux. Non, ce n’est rien encore : je suis encore en état de raisonner.

Mes pensées s’embrouillaient tantôt — parce que j’avais mal à la tête et à la poitrine. Les maux de tête proviennent de la stagnation du sang dans le cerveau… cela est plus que prouvé par tout ce que l’on trouve dans les cerveaux de certains morts dont on a fait les autopsies. J’ai vu cela avec Andreief, il y a quelque temps : il s’agissait d’un homme mort par strangulation. Qui était ce mort ? Sa mère vivait-elle encore ? Oui, assurément, il était si jeune. Mon imagination évoque le terrible tableau de ce mort. Comme ses yeux sont glauques et saillants ! Des filets de sang caillé dessinent des traces d’un rouge noirâtre au-dessus de ses narines et de ses oreilles. Ses poings sont crispés, sa bouche aux lèvres retroussées est ouverte… Ah ! qu’il est horrible et dégoûtant ! Dégoûtant ! Tu es en présence d’une tragédie terrible, sauvage, brutale ; d’une tragédie avec du sang, des yeux glauques, des traits défigurés par une souffrance sans nom… et tu ne sais ressentir que du dégoût !…

Ah ! que tu es tombé bas, abominable égoïste, que tu es dégradé !…

Mais est-ce ma faute à moi, si je suis abominable et dégradé ? Qui m’a rendu tel ? Et eux, qui les a faits tels qu’ils sont ? La faute n’en est à personne, à personne… Depuis quand es-tu changé en agneau ? Qui affirmait naguère que la faute en était à tous en général et à chacun en particulier ? Qui érigeait cette idée en théorie ! Hâbleur ! Hypocrite ! Tu penses une chose et tu en dis une autre…

Sacrilège ! Par quoi la loi punit-elle le sacrilège ? Ouf ! Quelle absurdité ! c’est du délire !… Mais je deviens donc fou !

Àquoi pensais-je tantôt ? Ah ! oui, à l’expression du visage de l’homme strangulé… Non, j’en avais fini avec cela…

Ah ! J’y suis maintenant : je pensais à sa mère. Quelle expression avait son visage lorsqu’elle apprit que son fils était mort ? Il serait intéressant de savoir si Darwin a jamais eu la chance d’observer une expression aussi sincère que l’a dû être celle-là…

Pourquoi est-ce que je pense ? Il est plus que temps de dormir. Cette veille prolongée m’est positivement nuisible. Je m’enveloppe dans la couverture, je me tourne et me retourne dans le lit, je ne pense plus à rien. Je suis terriblement fatigué. Enfin je m’endors.

Je rêve : je me vois courant à perte d’haleine dans une rue de ma ville natale ; la journée est chaude et étouffante. À chaque pas j’enfonce plus avant dans une boue noire et fétide. Ce n’est plus qu’avec des efforts inouïs que j’en retire mes pieds pour enfoncer davantage au pas suivant. Devant moi, à peu de distance, j’aperçois mon bon Ivan Stépanitsch. Je vois ses larges épaules et ses coudes qui se meuvent en cadence à chaque pas qu’il fait. Comme sa marche est rapide et puissante ! Quelquefois, quand la boue monte jusqu’au-dessus de mes genoux, je vois le beau visage de mon ami se tourner vers moi ; il me fait en silence signe de le suivre. Que de tristesse et de pitié dans ses yeux ! Pourquoi ne vient-il pas à mon secours ? Quelque chose semble nous séparer. Est-ce cette atmosphère étouffante ? Ou bien est-ce que lui aussi souffrirait autant que moi ? Une force fatale entraîne bientôt mon ami au loin, si loin que je le distingue à peine. Je fais des efforts surhumains pour m’arracher à la boue qui menace de m’engloutir, tant elle devient épaisse et profonde. Je sais que si je perds Ivan de vue, je suis irrévocablement voué à une mort cruelle. Encore un effort et je m’éveille… Une sueur froide m’inonde, mon cœur bat tumultueusement, je me sens comme un poids immense sur la poitrine, je puis à peine respirer…

Je saute à bas de ma couchette et je regarde autour de moi. La veilleuse continue de fumer et remplit toute la cellule d’une vapeur nauséabonde. J’entends le pas cadencé de la sentinelle dans le couloir ; le calme habituel de la prison est devenu plus silencieux encore ; tout semble mort ; les ombres de la nuit se sont épaissies partout, et la flamme jaune de la veilleuse ne tremblotte et ne scintille plus au sein des ténèbres.

Ceux qui sont dehors, en liberté, dorment aussi maintenant ! me dis-je, et cette pensée me semble tellement consolante que je me recouche et m’endors le cœur allégé.

Je rêve de nouveau : je vois de profondes ténèbres où petit à petit commence à s’accentuer un scintillement verdâtre ; quelque chose de blanc ondule ; c’est une draperie en gaze… Non, non, ce n’est pas cela !… Je m’efforce de saisir ce que c’est, — un vêtement de femme ?… Non, c’est un enfant, c’est ma sœur Macha… elle est morte… elle est couchée là… morte de faim !… Cette pensée me transperce le cœur. « Ah ! que de cruauté, que de cruauté ! » Je jette ce cri avec indignation et douleur et je m’éveille à demi. J’appuie la tête contre le mur glacé, cherchant inconsciemment à rafraîchir mon cerveau en feu. Mais le pâle visage de ma sœur perdue pour moi, morte peut-être, continue à me poursuivre. La lueur verdâtre grandit, elle éclaire une face pâle, des lèvres sévèrement serrées, un front pur ombragé d’une épaisse chevelure noire et bouclée que j’aimais tant à caresser jadis… J’ai peur, je veux crier d’angoisse… « Ce sont eux, eux qui ont tout fait ! » Mais ce n’est qu’un rêve, c’est l’effet d’une imagination surexcitée. Ne serait-ce vraiment qu’un rêve ? N’est-elle pas restée seule dans cette grande ville si froide, si indifférente… seule, sans parents, sans amis, ne connaissant pas une âme… seule, sans le sou… Cruelle folie ! « Sans amis, ne connaissant personne ! » Et Ivan Stepanitsch, et Nikolaï Nikolaïtsch, et Ivan Ivanitsch et tant d’autres… Peux-tu jurer, malheureux, qu’ils soient encore là où tu les as quittés ? Tu sais bien que tout est possible ! me murmure à l’oreille une voix sinistre et prophétique.

Je me vois dans une vallée verdoyante ombragée de palmiers élancés ; une végétation luxuriante, des fleurs aux senteurs embaumées me grisent. Au-dessus de moi s’étend le bleu illimité d’un beau ciel du Sud.

Je suis heureux pendant un instant. Tout à coup je vois se dresser devant moi un mont escarpé, un roc aride, immense, dont la cime se perd dans les nuages. Des blocs de pierre anguleux, aigus, aux formes les plus fantastiques, s’y incrustent. Des milliers de créatures humaines aux faces crispées par une terreur muette, aux yeux saillants, aux cheveux hérissés, se cramponnent avec désespoir aux saillies du rocher… Mais une force hostile et fatale les repousse pour les précipiter et les briser sur les pierres aiguës. Des têtes défigurées se détachent de troncs qui se tordent dans les convulsions de l’agonie… ces têtes hideuses roulent au bas du rocher en bondissant… les bouches sont ouvertes, des langues tuméfiées balbutient des paroles que je ne puis comprendre. Un sang rouge et chaud ruisselle et s’éparpille autour en gouttes menues qui m’éclaboussent et me brûlent jusqu’au cœur. Dans ce grouillement d’horreurs, dans ce concert de gémissements, parmi ces cadavres encore chauds et ces têtes vivantes qui lancent des regards muets et navrants, je reconnais des voix et des traits connus et aimés.

Rempli d’épouvante et de douleur je me précipite vers le rocher, je veux passionnément leur porter aide et secours, je veux escalader le roc, arrêter le massacre, je me cramponne de toutes mes forces aux arêtes aiguës.

Mais soudain une pensée terrible me remplit d’effroi : « Trop tard, il est trop tard ! »

Alors le sentiment qui m’entraîne à l’aide de mes amis acquiert une intensité immense. Je suis déjà tout prés, encore un moment, et…

Tout à coup un glas funèbre résonne dans les airs. J’entends des éclats de rire, des trépignements fous… Je suis saisi par des bras de fer et lancé dans l’espace…

Ma cellule s’ouvre et mes visiteurs habituels du matin entrent.

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